SUITE DES DECLARATIONS
Après l'avoir interrogé sur un grand nombre d'individus signalés pour avoir été connus de lui , à l'égard desquels il a fait des réponses catégoriques, et qui démontrent évidemment que ces individus sont complètement étrangers à l'attentat, M. le président a été naturellement conduit à lui faire remarquer qu'ayant connu beaucoup d'ennemis du gouvernement, on devait croire qu'il avait instruit de ses projets quelques-uns d'entre eux; il a répondu : « Mon )) Dieu ! non. Je me serais bien [donné de garde de «leur rien dire; c'étaient des gens qui voulaient » avoir l'air de tout faire et qui n'étaient bons qu'à » faire des crédits dans les cabarets; c'étaient des «hommes corrompus, à corrompre les fdles, les » femmes, les onze mille vierges; ce sont des en- » nemis de tout gouvernement , disposés à aller dans » toutes les émeutes, mais incapables de conduite et )) de secret. »
Fieschi, comme vous le voyez, messieurs, en disait assez pour que les indices qui existaient contre Boireau, Morey et Pépin conservassent toute leur gravité.
Dans le plus prochain interrogatoire qu'il lui fit subir , M. le président crut devoir présenter à Fieschi le résumé de ces indices, afin de le mej;lre à portée de les discuter avec précision. « Boireau , lui dit M. le » président, vivait avec vous dans une grande inti- » mité , puisque vous alliez coucher chez lui, et que > » de votre aveu , il est venu plusieurs fois vous cher- » cher dans voire domicile (ou près de votre domi-
■» cile). Cela est, eu outre, prouvé par le don que )) vous lui avez fait d'un pistolet. Boireau savait que » l'attentat devait être commis; il avait annoncé, la -» veille, le lieu où il le serait, et par quel moyen. » Déplus, au moment où l'attentat a été commis, il M se tenait dans le voisinage ; il convient même que )) vous lui avez dit qu il fallait que les patriotes se » tinssent prêts : que pouvez-vous dire pour nier sa » participation à l'attentat? »
Fieschi s'est contenté de répondre qu'il avait fait connaissance avec Boireau au mois de décembre i834; qu'à celte époque, quand Boireau ne savait où aller dîner, il venait manger à la table de Fieschi, c'est-àdire à celle où dînaient les pensionnaires de Laurence Petit-, que depuis ce temps-là il l'avait assez pratiqué pour s'être aperçu que c'était une tête chaude^ aussi ivrogne qu'il é tait ye^me y qu'il n'était capable de prendre un fusil que quand il éimisoûl , et qu'on savait par expérience qi\ homme de vin , homme de rien; qu'il n'avait donc jamais rien confié à Boireau \ et que ce jeune homme, quoi que puissent dire des témoiîis menteurs, n'était point venu chez lui, ni aucun autre, dans la nuit du 27 au 28 juillet.
M. le président a fait alors observer à Fieschi deux circonstances remarquables : d'abord , on î)'avait pas trouvé dans sa chambre le foret qui avait dû servir à percer la lumière clés trois canons de fusil qui n'en avaient pas \ ensuite Boireau était sorti du magasin de son maître le dimanche 26 juillet, emportant un foret et la plaque en bois nécessaire pour s'en servir 5 il a représenté à Fieschi qu'il résultait de ces deux circonstances une grande probabilité que c'était Boireau qui lui avait fourni le foret nécessaire à son opération. Fieschi a répondu qu'il s'était servi d'un foret qu'il
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avait acheté chez un ferrailleur, dans une rue qui est entre la rue Saint-Louis et la rue Chariot, et d'une plaque en bois de chêne qui lui appartenait, et qui devait avoir été trouvée chez lui-, enfin, que si le foret n'y avait pas été saisi , c'est qu'après favoir brisé^ ainsi que son archet, il avait jeté le tout dans les lieux d'aisance.
Les indices qui inculpaient Morey furent exposés en ces termes : « Votre intimité avec Morey était » encore plus grande, puisque pendant deux mois )) vous avez couché chez lui; puisque vous lui avez » montré la facture des canons de fusil que vous aviez » achetés , dans le but , vous en êtes convenu , d'ob- )) tenir de lui , au moyen de cette facture un peu en- » flée, un peu plus d'argent^ il vous en fournissait » donc , et dans le but de l'attentat? De plus, Morey » s'est vanté d'avoir chargé une partie des canons de )) fusil. Il vous attendait rue des Fossés-du-Temple , )) au moment même où vous commettiez l'attentat j il )) était là de votre consentement , vous en êtes con- » venu une fois 5 et si vous avez depuis cherché à » atténuer cet aveu , en disant que vous n'aviez pas la » certitude de ne lai avoir donné rendez-vous qu'à » la barrière de Montreuil , vous n'en avez point dé » truit l'effet, puisque votre intelligence av«c lui et » sa complicité dépendent bien moins du lieu du )) rendez-vous que du rendez-vous même, m
Fieschi ne répondit à des argumens si pressans que par des défaites qui équivalaient en partie à des aveux : il croyait bien avoir donné rendez-vous à Morey, rue des Fossés-du-Temple 5 mais ceux qui l'y avaient vu , l'avaient vu avant le passage du Roi : il n'avait rien confié à Morey, si Morey se vantait d'avoir chargé quelques canons de fusil , il en amii
ET DE SES COMPLICES. aSg
menti. « Bailleurs, ajoutait-il en ricanant, s'il le veut, je lui céderai bien volontiers ma place, et je lui dirai comme ce condamné auquel un prêtre disait qu'il était bienheureux d'allervoir les anges : «Si vous voulez y aller, je vous donne ma place. »
Quant à Pépin , M. le président a fait remarquer à Fieschi qu'après avoir été introduit par Morey dans la maison de ce nouvel ami, il y avait été caché, et qu'il prenait à crédit dans son magasin tout ce qui lui était nécessaire. C'était là qu'il avait déposé les vêtemens que lui avait donnés le docteur Perrève 5 c'était Pépin qui avait remis à fieschi les i3o francs qui lui avaient servi à acheter les canons de fusil 5 et Fieschi était convenu lui-même que c'était dans l'intention de lui en montrer la facture ainsi qu'à Morey, et de tirer par ce moyen un peu plus d'argent de l'un et de, l'autre , qu'il y avait fait insérer un prix au-dessus du prix véritable. Il était impossible de n'en pas conclure que Pépin, comme Morey, était dans la confidence de l'achat des canons de fusil. Fieschi ne fît que répéter ce qu'il avait déjà dit : il n'avait connu Pcpin que trois ou quatre mois avant l'événement, et il lui avait fait un conte plutôt que de lui confier la véritable destination de l'argent qu'fi lui avait demandé.
Fieschi déclara incidemment qu'il n'avait employé que vingt-quatre des vingt-cinq canons de fusil qu'il avait achetés chez Bury, et qu'il avait laissé le vingtcinquième dans un placard près de la cheminée. Il a dit également qu'il avait barricadé les portes de son logement ; mais ce qui paraîtra plus extraordinaire , c'est qu'il ne se souvient plus de quelle manière il en est sorti; il ne croyait point être descendu par la fenêtre , et quand il ne lui a plus été permis d'en don-
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ter, il a répondu : « J'avais reçu un tel atout, qu'il » y a de quoi oublier. Si les gardes municipaux ont dit » cela , ils n'ont point d'intérêt à meniir. »
L'enquête la plus scrupuleuse a eu lieu chez tous les marchands de vieux fers qui se trouvent dans les rues adjacentes aux rues Saint-Louis et Chariot. Aucun n'a vendu de foret vers l'époque indiquée. La fosse des lieux d'aisance de la maison qu'habitait Fieschi a été vidée, on y a trouvé un foret brisé et en mauvais état ; mais la mèche de ce foret rapprochée de la lumière des canons de fusil qu'elle aurait dû percer, ne s'y rapportant pas , il a été démontré que ce n'était pas cet instrument qui avait servi à forer les canons de fusil.
Suit la déposition d'un sieur RibeyroUes-, qui a rencontré le dimanche, 26 juillet, Fieschi venant du boulevart du Temple, en compagnie d'un homme qu'on a cru être Morey 5 mais le sieur RibeyroUes a affirmé que ce n'était pas lui.
Puis celle d'une dame Martineau qui , le 27 juillet, a vu, sur la place Royale, trois individus, dont l'un était un sieur Piet de Saint- Hubert, ancien garde-ducorps , compromis dans les troubles de la Vendée, et dont un autre ressemblait à Fieschi. Leurs propos, qu'elle entendit, semblaient relatifs à la catastrophe du lendemain. Mais rien n'est venu à l'appui de cette déposition.