ARRESTATION ET PREMIER INTERROGATOIRE DE PEPIN. SON EVASION
Il paraîtrait que Pep in , qui voulait peut-être sondeu les dispositions deFieschi, ne manquait pas, selon ce dernier, lorsque les visites de l'ouvrier en papiers peints coïncidaient avec quelques articles un peu solides des journiiux contre le gouvernement, de les lui faire lire. A la fin du mois de mai, c'est-à-dire quelques semaines après la visite de M. deRolian, Pépin dit, à Fieschi en parlant du Roi : « Est-ce qu'on
» ne trouvera pas quelqu'un pour lui f un coup
)) de fusil ? Il y en a tant qui, pour un billet de mille » francs, se sont fait condamner aux galères à perpé- » tuité , et il n'y aura pas un homme pour délivrer le » pays d'un brigand comme celui-là. »
Cependant Fieschi persistait toujours a soutenir
qu'il n'avait point confié son projet à Morey ni à
Pépin. « C'étaient eux et bien d'autres qui lui disaient
» qu'il y aurait quelque chose aux fêtes de juillet, et
» qu'il fallait que les patriotes se tinssent prêts. »
M. le président lui ayant demandé quels étaient les
autres , il a répondu : « Voulez-vous que je vous
» cherche deux ou trois mille personnes peut-être?
» Quand je me trouvais avec des jeunes gens, des
)> républicains, des bavards comme il y en a tant, ils
» disaient qu'il y aurait du bruit aux fêtes de juil-
)) let. »
Cependant, le 28 août , après de longues et infructueuses recherches, Pépin qui, comme il nous l'apprend lui-même, ne se cachait pas directement^ depuis l'attentat du 28 juillet , mais qui , à raison des persécutions qu'il dit avoir éprouvées, ne « se mon-
)) Irait pas, pour laisser passer refTervescence de ce )) triste événement , et qui , ayant l'habitude de n'être » jamais chez lui les jours de revue , quittait comme » cela son domicile par instant et rentrait de temps à » autre , pour ne pas se trouver en face de gens qui )) pouvaient lui causer des vexations , » fut arrêté à Paris, dans son propre domicile.
11 fut interrogé sur-le-champ , ainsi que sa femme, son garçon de magasin et sa servante. Pépin s'efforça d'abord de repousser les inductions qu'on pouvait tirer contre lui de sa disparition préventive. « Le seul )) motif, dit-il , qui m'ait empêché de paraître publi- )) quementchez moi, c'est que je voyais qu'on arrê- » taittoutle monde, et je craignais qu'on ne m'arrêtât » aussi. )) Il déclara ensuite « qu'il ne connaissait )) pas Fieschi, ou que, s'il le connaissait, il ne le » connaissait pas du moins sous ce nom-là. » Après les malheureux événemens de juin , il avait vendu son établissement pour aller demeurer dans le douzième arrondissement , qui est le quartier de Morey. Il y rencontra celui-ci , et l'employa comme bourrelier. Il y avait au moins deux mois qu'il ne l'avait vu à l'époque de l'attentat ; après tout, ii ne le connaissait que passagèrement. Pépin avait rétabli sa résidence dans le quartier Saint-Antoine au commencement de la présente année. Quand Morey passait dans ce quartier, il entrait chez Pépin pour savoir si on avait besoin de lui. A la vérité, il présenta une fois à Pépin , il y a environ six mois , et soi-disant pour le phvcer, un patriote, qui ai' ait besoin de travailler et de se soustraire. Le nom de ce patriote poursuivi était Bêcher ou Béchot; il n'inspira point de confiance à Pépin , qui ne voulut pas s'en charger. Il y a au moins trois mois qu'il ne l'a vu. Cependant ce
Bêcher « est venu peul-étre quelquefois chez Pépin, » lorsque celui-ci n'y était pas 5 Pépin peut lui avoir )) offert de coucher à la maison, » parce qu'il le croyait poursuivi; mais il n'en est pas bien sûr: ce qui est certain, c'est que cet homme n'y a jamais couché que deux nuits. D'ailleurs , « plus d'une fois )) des patriotes sont venus chez Pépin lui demander )) asile , et il leur a ofïert un matelas. Tout le monde » (Deut-être , étant pris à l'improviste , aurait fait ce » qu'il a fait. Ce Bêcher ou Béchot couchait sur un » matelas, dans une petite pièce sur le derrière. »
M. le président ayant fait observer à Pépin qu'il paraissait incroyable qu'il eût donné asile chez lui à une personne dont il ignorait le nom , Pépin a répondu : « Je jure par ce qu'il y a de plus sacré pour un » homme d'honneur , que je ne savais, pas directement )) son nom. » 11 a dit qu'il lui serait difficile de donner le signalement de la personne que lui avait présentée Morey, de crainte de se tromper; qu'il ne pouvait rien préciser sur la question de savoir si cette personne avait ou non un accent particulier; c'est là , a-t-il ajouté , le résultat de sa conscience.
Tout en disant que Bêcher ne venait pas souvent chez lui . et que plusieurs fois même il liii avait fait refuser la porte, Pépin est convenu que cet homme était importun , qu'il entrait cjuelquefois malgré qu'on en eût, qu'il s'asseyait, et quand il y avait là un journal, il le lisait. Toutefois il a ajouté qu'après l'avoir admis à coucher chez lui, il lui avait interdit sa miiison ^ parce que la bonne elle-même disait qu'elle ne voulait pas faire son lit et quil avait Vair d'uJi voleur. M. le président lui ayant demandé s'il n'avait pas prêté de l'argent à son hôte, Pépin a répondu : « Si je lui en avais donné ^ ce serait bien peu
» de chose \ mais je ne lui en ai pas donné. J'ai ol)ligé » beaucoup de monde , mais je ne pouvais donner de » l'argent à un homme que je ne connaissais qu'en )) j)assant. Quand il a vu qu'on lui faisait mauvaise » raine , il a disparu. » Comme on a fait alors observer à Pépin qu'on avait des raisons de croire qu'il n'avait pas cessé de voir cet homme , il a répondu « qu'il ne le voyait pas directement , mais qu'il entrait » quelquefois le matin à la maison pour boire la » goutte. »
M. le président ayant jugé à propos de lui demander quelles étaient les autres personnes qui avaient cherché un asile chez lui , Pépin a répondu : « J'ai eu » r.tlaire à des patriotes , pour le procès d'avril 5 mais » je ne pourrais pas entrer dans de grands détails , » encore je ne crois pas qu'ils se soient cachés à la » maison. » ^
Ce qu'il venait de dire du procès d'avril conduisait naturellement M. le président à interroger l'inculpé sur ses relations avec le docteur Recurt. Pépin répondit qu'il avait connu le docteur Recurt quand ils étaient en relation de garde nationale , ayant été l'un et l'autre capitaines de la 8^ légion ^ qu'il l'avait vu une ou deux fois depuis le procès d'avril; que Recurt, pendant qu'il était dans une maison de santé, était même venu un jour dîner chez lui , en quelque sorte à son corps défendant , uniquement parce qu'on lui avait dit qu'il se trouverait en compagnie de M. Levaillant, membre de la chambre des Députés , qui avait rendu des services à Pépin , pour des recouvremens. Pépin ajouta qu'il lui serait h'iea. difficile de dire s'il y avait d'autres personnes j cependant il croit quil j avait un avocat qui fait ses affaires^ nommé Me Lorélut , et un négociant,
M. Fauveau ; s'il y avait encore d'autres personnes y elles sont venues accidentellement à lajin du dîner, et sans être engagées. Le dîner avait été en quelque sorte improvisé \ car à quatre heures on ne savait pas qu'il dût avoir lieu : il était tard quand M. Levaillant fil dire qu'il viendrait dîner chez Pépin ce jour-là.
Ce récit n'est conformé ni à la vraisemblance ni au récit de M. Levaillant. En effet, selon ce dernier, aussi souvent qu^ ses fonctions de député le ramenaientà Paris, Pépin, qu'il avait obligé^ lui faisait beaucoup de politesses et l'invitait à dîner. M. Levaillant n'accepta pas d'abord j il accepta enfin.
M. Levaillant avait dit qu'il y avait parmi les convives un homme de petite taille, assez commun, décoré de juillet , qui parlait surtout de son amour pour la chasse et de son habileté à tirer. On lui a représenté Morey , et il l'a parfaitement reconnu. M. Fauveau avait dit à peu près les mêmes choses.
M. le président ayant demandé à Pépin s'il n'y avait pas à ce dîner une personne connue pour son adresse à tirer, et qui avait beaucoup parlé de ses prouesses à la chasse : « si cela était, a répondu » Pépin , ce ne pourrait être que M. Morey, qui tire » très-bien aux prix \ mais je ne puis rien affirmer à » cet égard, m Au surplus, il ne croyait pas qu'il fût venu quelqu'un à la fin du dîner 5 « c'était cependant M bien possible 5 il était même très-possible, s'il était » venu quelqu'un, que ce fût la personne qui lui » avait été présentée par Morey 5 mais il ne se le rap- )) pelait pas. »
M. Lorélut et M. Levaillant croient se souvenir qu'une septième personne est venue pendant le dîner. Il paraîtrait que Fieschi s'est vanté, en se plaçant au nombre des convives; il n'est venu que pen-
(lant le dîner ou quand le dîner finissait, au dessert, pour prendre du café et un verre de liqueur..
Pépin a soutenu qu'il ignorait que Ton eût porté chez lui des vêtemens pour un individu nommé Alexis. Il ne savait pas que cet Alexis fût le même que Bêcher, et encore moins que Bêcher fût une seule et même personne avec Girard ou Fieschi. II ignorait également que le prétendu Bêcher eût demeuré chez Morey^ il a soutenu que Morey n avait eu avec le soi-disant condamné politique que des relations fort indirectes; que d'ailleurs lui Pépin n'était pas véritableni'entlié avec Morey, qu'il ne l'avait pas invité à diner, que Morey était probablement venu sans invitation; qu'à la vérité ils avaient été tous deux membres de la société de l'Union de Juillet, mais qu'il ne croyait pas que Morey fit partie de la société des Droits de l'Homme, et que , quant à lui, il n'appartenait pas à cette société , quoiqu'on le lui eût imputé à crime, ainsi que d'avoir caché Guinard, Cavaignac, Marrast etRaspail, ce qui était également faux.
II résulta de l'interrogatoire de la dame Pépin une circonstance importante : c'est que Pépin n'a pas dit la vérité lorsqu'il a déclaré qu'il ne connaissait Morey que comme bourrelier et parce qu'il l'avait fait travailler de son état. La dame Pépin a déclaré qu'elle avait les factures de tous les bourreliers qui avaient travaillé pour sa maison, même quand elle et son mari demeuraient à la Gare, et qu'on n'en trouverait aucune au nom de Morey. Il résulterait cependant d'une déclaration de Fieschi, que Morey aurait, au moins une fois, fourni à Pépin un harnais, ou quelque autre objet de sellerie ou debourrelerie, puisque celui-ci voulait en compenseï le prix avec ce qu'il
a5o PROCÈS DE FIESCHI
restait devoir, pour sa part contributive des frajs de construction de la machine infernale.
Un incident remarquable suivit le premier interrogatoire de Pépin. Il avait été ramené le jour même chez lui pour être présent à la vidange et à la fouille des lieux d'aisance de sa maison, il parvint à tromper la surveillance des deux inspecteurs de police à la garde desquels le commissaire de police IVlilIiet l'avait confié, et il s'évada.
Cependant les interrogatoires de Fieschi continuaient -, il précisa qu'il avait couché quatre ou cinq fois chez Pépin, dans une chambre située sur le derrière de la maison ainsi que l'avait dit celui-ci. Selon la fille Patout, cette chambre était destinée aux parens et aux amis qui survenaient, et Fieschi ajouta qu'il avait toujours couché dans le lit, circonstance qui est encore confirmée par le témoignage de la servante , et qui dément ce qu'avait dit Pépin , qu'on ne lui donnait qu'un matelas. Suivant Fieschi, Pépin savait le véritable nom du prétendu Bêcher; il savait également qu'il portait le nom de Girard au boulevart du Temple, et qu'il ne fallait le désigner sous celui de Bêcher qu'au faubourg Saint-Antoine. La dame Pépin ne le connaissait que sous le nom de Eécher ou d'Alexis, et lorsqu'il prenait quelque chose à crédit dans la boutique, elle l'inscrivait sous le nom du peintre , parce qu'il travaillait dans une manufacture de papiers peints, et même une fois elle lui a donné le nom de barbouilleur pour le désigner. Les livres ont été compulsés -, ils contiennent, du 1" janvier au 28 juillet i835, divers articles de crédit faits au peintre pour fourniture de fromage, d'eau-de-vie de Cognac, de macaroni, d'épices, et l'un de ces articles est inscrit au nom du barbouilleur.