Procès de Fieschi et de ses complices, devant la Cour des pairs, précédé des faits préliminaires et de l'acte d'accusation
Sommaire. — Suite des dépositions des témoins. — Révélations de Boireau. — Audition du prince de Rohan-Rochefort,
A midi un quart, les accusés sont amenés^
A midi et demi, la cour entre eu audience.
M. le greffier en chef fait l'appel nominal de MM. lej pairs*
LE PRESIDENT. — Faîtcs entrer le te'moin Ajalbert.
Le témoin Ajalbert de Berirand est introduit.
Le PRESIDENT. — Connaissez-vous Fiesçhi ?
R. Non, monsieur.
D, Vous rappelez vous d'avoir vu quinze jours ou trois semaines avant l'attentat trois individus venir boire chez vous une bouteille de vin ?
R. Ces trois messieurs sont venus demander une bouteille de vin. J'ai servi la bouteille : ils l'ont fait changer pour une autre de blanc. Ils ont bu Ja bouteille, et ils ont mangé du paiD et du fromage.
Le PRESIDENT, — Donnez-nous le signalement de ces trois hommes?
R. Autant que je puis me le rappeler, le plus grand avait une blouse grise.
D. Vous ne reconnaissez pas Fieschi pour un de ces trois hommes ?
R. Je ne puis le dire.
Le PRÉSIDENT. — Pépin, levez-vous.
Ajalbert. — Je ne le reconnais pas.
Le PRESIDENT. — Le 29 juillet, un vieillard n'cst-il pas venu dîner chez vous avec une jeune fille?
R. On m'a tlit qu'il était %e»u j mai* je »e L'ai pas remarqué. Mon épouse était waladCy et j'c'tail fort ©ecupé ce jonr-îà Le rnEsiDEJVT. — Vous ne savez rien de plus? Ajalberï. — Je vous dirai qu'il y a quelques jours un maçon est venu chez nous. Il a dit qu'il y était le jour oi!i les trois hommes ont bu, et qu'il connaîtrait Pépin. (Mouvement.) Le FRE^iDïjvi, — Coiiiment »'ap|>elU;-t'il? Ajalbert. — Il s'appelle Aufort et demeure rue de Mon- Ireuiljkaucoin de la rue des Boulets.
Le PRESIDENT. — Greïïier, prenez note.
M. Martin (du Noivf), à Morey. — Avez- vous été vers fe milieu de l'année i855, boire une bouteille de vin blanc chez Ajalbert avec Fieschi et Pépin ?
MoREY. — Je n'ai été chez Ajalbei't que le 29 juillet, avec Nina Lassave: c'a ét^ la première et la deruière fois. Je «'ai pas déjeuné, moi, f ai payé l^e déjeuner, et c'est elle qui a mangé. M. Martin (du Nord), à Pépin. — Avez vous été chez, Ajalbert boire UH« bottteil'fe ck rin ava-wt l'attentat avec Fieschi et Morey?
Pépiât. — Non-, M. l'»voc*t-gë»éral.
~ M. Martin (du Nord). — Recueillez vos souvenirs. Pépîïî. — Je me rap|)clle bien que non. M. Martin (duNofd). — Cep-c-wéant vous avez déclaré tout le contraire dans vos interrogatoires.
I*EPîN. — Je R'ai pas déclaré h contraire, M. Martiit (du Nord). — - Voici voire interrogaloire. « D. N'êtes-voûs pas slIU nia youo* chez un noarehand de vins delà barrière deMontreuil avec Morey et l'individu que vous connaîssicz sotts h nom de BeSï^ber ?
R. Oui, monsieur; j'y suis allé h une époque que je ne puis préciser, mais qui remonte au moir>s à quatre mois. Me dirigeant du côté des barrières, je rencontrai Morey qui était seul à ce moment-là; je crors que c'était rue du Faubourg-Saint- Antoinc, dans le haut. Il me parla d'un individu nommé Bescher, que j'avais déjà vu avec lui, et auquel il s'intéressait. Il me demanda si je ne pourrais pas le (aire travailler chez moi, ou tout au moins le placer che» u» âo mt» amfs. Je lui avais toujours promis de m*en occuper; mais comme cet homraè-là ne m'avait jamais inspiré de confiance, j« n'avais pas cherché k
/ le placer. Comme je ne pai^issais pas me prêter beaucoup à ce qn'il désirait, Morey alla chercher Bescher qui, à ce qa.'il paraît, se trouvait là ou dans les eufirons, et mz ramena. Nous montâmes un peu plus haut et nous entrâmes dans un cabaret où nous prîmes une bouteille devin^ je ne sais s'il était bla«€ ou rouge, je ne sais pas non plus s' ili mangèrent quelque chose, moi je ne mangeai pas. »
Vous voyez bien qu'à l'époque indiquée vous ave» avouiirous être rendu à la barrière Monlreuil?
Pepkt. — Je me rappelle cette circonstance, maLs cela a établit pas que j'aie été à la barrière Montreuil avant l'attentat. Je n'ai jamais nié les faits j je crois, sans pouvoir Taffirraer, avoir été à la barrière Montreuil à l'époque où Morey me priait d« m'occuper de Bescher-
M. Martin (du Nord). — Je ne tire pas de conséquence de ce fait; je l'établis. Il est constant que vous> êtes- aile avec Morey et Fieschi boire une bouteille de vin ?
Pépin. — J'ai été interrogé trois ou quatre fais sur ce fais. Il se peu^ qu'il y ait dans ces interrogatoires une erreur de date-. J'ai indiqué la fin de l'hiver^ je n'ai pas dit que ce fut chez Ajalbert.
Le président. — Morey , votre co-accusé avoue qu'il a été avec vous boire une bouteille de vin à la barrière Montreuil'? Pourquoi persistez-vou* à le nwx ?
Morey. — Tout ce que je puis allirmer en ce momeni , c'est que , si j'ai été par là , ce n'est pas quinze jxjurs avant l'attentat.
Fieschi. — Ce ne peut être à b fin de l'hiver que notis aN'ons été à la barrière, car, à cetlc époque, je «'étais pas chez Morey.
Mme Bertrand, au reste, me connaît; elle pourra vous donner des renseignemens.
Le président. — Présentez la blouse de Pépin au témoin. Cette blouse vous paraît-elle être celle dont était vêtu€ la plus grande des trois personnes.
AjALBEnT. — 0«i, MoasieuT. G était une blouse de celle couleur. (Mouvement.)
M''1V1arie. — Ce témoin a déjà été entendu dans l'inshniction. Il a été enlemki le 17 septembre i&lS. Il a dii qa il lu: «e rappelait aucun fait. U se les rapj>elleaiiiiHiri'hui.
M. MiRTiN. (du Nord.) — Dans son premier interrogatoire, le témoin a dit fort peu de chose ; la seconde fois , il en a dit plus long. Il rapporta ce qu'il vient de déposer devant la cour. C'est là la conduite d'un homme de bonne foi qu'on interroge. Après son premier interrogatoire, cette homme a rappelé ses souvenirs. Il a causé avec sa femme et a dit ce qu'il savait,
M* Marie. — Au reste, Fieschi connaît la femme Bertrand, et nous allons voir si elle a tu Fieschi en compagnie avec deux autres personnes.
Marie -Justine Ferrand , femme Ajalbert, âgée de 55 ans , marchande de vin.
Je connaissais Fieschi. Il est venu plusieurs fois prendre ses l'epas à la maison.
D. Vous rappelez-vous s'il est venu en compagnie de deux personnes avant l'attentat?
R. Il me semble avoir vu trois personnes venir prendre uiie bouteille de vin.
D. Avez- vous remarqué ces trois personnes? R. Je sais que le plus grand des trois hommes avait une blouse grise. Il avait les jambes alongées sous la table, le long du bâtiment. Il y avait un gros courtaud, habillé d'une redingote verte. Le plus vieux, qui était voûté , me tournait le dos, et je ne pouvais le voir.
D. Avez-vous remarqué leur attitude.
R. J'ai remarqué qu'ils parlaient avec secret. Le PRESIDENT. — Fieschi, levez-vous.
Le TEMOIN. — Monsieur est venu plusieurs fois prendre ses repas à la maison le matin.
Le PRESIDENT. — Reconnaissez-vous Pépin?
Le TEMOIN. — Non, Monsieur.
Le PRESIDENT. — Reconnaissez-vous Morey?
Le TEMOIN. — Je ne le reconnais pas. Je n'ai pu reconnaître le vieux. Il me tournait le dos.
D. Depuis quelle époque connaissiez-vous Fieschi ? R. Depuis mars ou avril.
D. Que faisait-il dans le quartier?
R. Je ne sais 3 il venait plusiewsfois, sans dire d'où il venait. D. A quelle époque les trois personnes en question sont-elles venues boire cette bouteille de vin à votre cabaret ?
R. C'est à la fin de juin on au commencement de juillet.
Annette Bargeot, fille de service chez le pre'ceient te'moiu,' Ji'a pas vu les trois personnes boire la bouteille de vin blanc. Le 29 juillet, dit-elle, j'ai tu une demoiselle borgne venir dîner avec un monsieur âgé, qui avait des cheveux blancs.
Nina Lassa ve est rappele'e,- Annette Bargeot la reconnaît pour la fille borgne dont elle a parlé.
Le te'moin reconnaît Morey pour le vieillard qu'elle a vu avec la jeune personne. Elle ne reconnaît pas les autres accuse's.
Dambreville (Louis), garçon chez le sieur Ajalbert, reconnaît Morey pour être venu le 29 juillet avec une jeune fille. Il lui parlait tout bas. Je les ai bien remarque's, ajoute le te'moin, car il y avait là beaucoup de gardes nationaux, et on les regardait; on avait J'air de rire de voir une jeunesse avec un ancien.
Le témoin reconnaît la fille Nina Lassave pour la jeune fille dont on riait ainsi.
Collet, meunier à Torigny, près Lagny, associé avec Pepîn poiTr une fabrique d'orge perlé.
Le 28 juillet j'arrivai à Paris et je me rendis chez mon associé Pépin ; sa femme me dit que Pépin se disposait à partir pour Lagny le jour même, et qu'il était en ce moment à la barrière deMontreuil. Sa femme me dit : prenez son cabriolet cl vous irez le prendre, et vous le ramènerez à Lagny. J'ai été voir le cortège, et j'ai été prendre Pépin dans son propre cabriolet. Je l'ai emmené avec moi à Lagny. Il est resté à Lagny jusqu'au )8 août. Il me fit connaître que ses amis de Paris lui disaient qu'il devait rester quelque temps à la campagne, à raison de ses affaires pour lesquelles on pouvait l'inquiéter. Je lui dis qu'il ne serait pas en sûreté chez moi, et que d'ailleurs je ne serais pas enchanté qu'on l'arrêlât chez moi. Je l'adressai à un de mes voisins, à M. Rousseau, où il allait chasser etjouer au billard. 11 est revenu quelque tempas après à Paris, et a été arrêté à son domicile.
D. N'avez-vous pas quelques circonstances particulières à rapporter pendant le séjour de Pépin à Lagny?
R. Nous allions jouer ensemble au billard. Nous avons déjeuné ensemble chez le limonadier Blanc.
D. A-t-il été question dé l'attentat ?
R. Oui.
D. Dt'puis; n'a-t-il pas dit que l'auteur do cet alteiilat pouvait bien être Bescher?
R. On apprit par les journaux que Morey avait e'té arrête'. A Cette nouvelle, Pépin me dit : j'ai connu un homme chez Morey qui s'appelait Bescher. D'aptes les portraits que les journaux font de Fiischi, il ne ressemblerait pas à cet homme-là.
D. Ne vous a-t-il pas dit que c e'tait le nommé Bescher qui avait commis l'attentat ?
R. Je ne peux pas affirmer ce!a.
D. C'est ce que vous avez dit une première fois?
R. Il m'a dit que si c'e'tait l'individu qu'il avait vu chfzMcrey sous le nom de Beîcher, il ne ressemblait pas au portrait que les journaux iaisaient de Fieschi.
D. Vous avez dit que Pépin croyait que c'était Bescher?
R. Je n'ai pas dit cela.
Le procuretjr-general. ■ — C'est dans votre interrogatoire devant M. le président, le 3 octobre , que vo«s avez fart cette décFaration.
D. Ne vous étes-vous pas trouvé chez Pépin avec un individu qui vous a dit que Pépin vous avait présenté Fieschi sous le nom de Bescher ?
R. J'avais besoin de rétablir une vanne de mouîlin. M. Pépia me dit que Bescher était capable de m'aider dans ee travail, qu'il avait beancoup d'intelligence pour les nivellemens, que c'éta t un homme fort malheureux, et qui cherchait une place, mais qu'il n'avait pas de confiance en lui parce qu'il lui paraissait agent de poHce. Il me parut si misérable, qu'en le quittant je lui glissai dans la poche une pièce de vingt sous ou de quarante sous.
Le procureur-général.— Etes-vous bien sûr que Pépin vous a dit qu'il n'avait pas de conGance dans Bescher pairce qu'il lui paraissait agent de police ?
M. Collet. — ■ Oui.
M. Martin (du Noril). — Cependant vous avez déclaré le contraire dans un de vos interrogatoires que voici r
» D. Vous souvenez-vous qu'il ait été question à ce déjeûner de l'attentat, de son auteur, Fieschi?
» R. Oui , monsieur, je crois qu'on en a parlé comme de
beaucoup d'autres choses, parce qu'après un evtfnement comme celui-là, il est impossible qu'on n'en parle pas.
» D. Ne vous souveuez-vous pas que Pépin a dit concaître Fieschi ?
» R. Oui, mausicui'j quand Pépin a su p.ir les journaux que l'assassin avait eu des relations avec Worey, il a dit : « C'est sans doute un nommé Bescht r que chez vu chez lu*. »
» D. A-t-il réellement dit que c'était chez Morey qu'il avait vu cet individu, ou bien chez lui-même?
» R. Il a dit qu'il l'avait vu chez Morey, et que Morey Ui lui avait amené.
» D. Pépin n'a-t-il pas donné le signalement de Fieschi ?
» R. Il a dit que , si l'assasin était 1 individu que Morey lui avait présenté , il ne ressemblait pas aux portraits qu'on faisait de lui.
• D. Ne vous êtes - vous pas rencontré vous-même chez Pépin avec Fieschi?
» R. Il est bien poisible que je me sois trouvé avec lui chez M. Pépin, je ne peux dire à cet égard ni oui, ni non; mais tous les jours on est exposé à se rencontrer avec des individus de cette trempc-là , sans s'en douter.
» D. Ne vous souvenez-vous pas d'un homme qui se serait trouvé en même temps que vous chez Pépin, qui aurait parlé devant vous de son talent à niveler les eaux , et n'auriez- vous pas été tenté de l'employer chez vous à des travaux de ce genre ?
» R- Oui , monsieur : à ce moment-là j'avais quelques difïicuit-és avec l'ua; de mas voisins pour l'es eaux , et j'avais songé à faire niveler ces eaux. Mais cette affaire n'a pas eu ds suite.
» D. Pépin , à eetke occasion , an vous fit il pas cowiaître le nom de cet iodividta?
» R. Il me dit, je crois, qu'il s'appelait Bescher.
» D. Ne vous a-t-il rien dit de parliculi^er sui' ie conaj^te de cet hojnme?
» R. Il m'a dit que c'était un ami du père Morey, qu'il était poursuivi, et qu'il était sans ressources, et qu'il venait chei'clker de& sccoavs chez lui quand il n'avait plus de pain.
» D. Vous cngagea-t-il à vous en servir, ou vous en détourna-t-il ?
» R II m*a rien dit là-dessus. »
M. Martin (du Nord.) — Vous voyez que veus n'avez rien dit alors qui puisse se concilier avec votre déclaration actuelle.
M. Collet. — On ne m'avait pas interrogé sur ce point.
M* Marie. — - Je demande la permission de placer ici une observation. Il n'est pas difficile de croire que M. Pépin ait dit qu'il connaissait Fiesclii comme ayant été attaché à la police. Lisez les interrogatoires mêmes de Fieschi , page io5 : vous y voyez que Fieschi se vantait lui même d'être affilié à des hommes de police , et son affiliation paraissait assc« intime.
Fieschi. — Je ne me suis pas présenté chez Pepîn comme agent de police, j'ai dit à Pépin que plusieurs personnes généreuses m'avait obligé jusqu'à me donner un paire de souliers ; c'est M. Perrève qui m'a fourni un pantalon.
M. Martin (du Nord.) — Voici ce que vous avez déclaré dans un interrogatoire ;
» D. Vous souvenez -vous d'avoir parle à Pépin des rapports que vous auriez eus avec un agent supérieur de la police?
» R. Oui, monsieur, je m'en souviens; mais je lui ai menti.
» D. En quoi lui avez-vous menti ?
» R. Je lui ai menti en lui disant que c'est agent s'appelait Dutîllet, tandis que c'était avec Figat que j'avais quelques relations.
» D. Vous souvenez-vous de lui avoir dit que, par le moyen de cet agent, vous pourriez avoir connaissance des secrets de la police j et de lui avoir proposé de les vendre aux journaux ?
» R. Oui , monsieur.
D. Pouviez-vous en effet faire quelque chose de semblable?
R. Cela eût été possible; Figat m'avait dit qu'il y avait des gens à la police qui faisaient ce métier-là; que lui-même, lorsqu'il élait employé au journal la Révolution^ avait acheté de
celle manière des secrets à des hommes de la police , j'y comprends le château et les ministères.
D. Croyez -vous donc que Figat eût pu fournir des renseignemens utiles pour vous, si vous les lui aviez demandés ? R. Je n'avais pas réellement cet espoir. D. Pourquoi donc disiez-vous cela à Pépin ? R. Je le dirais sans autre intention que de me rendre ag cable à un homme qui était très exalté, aussi je me rappelle que je le rencontrai un jour en face de Franconi, sortant du tribunal de commerce, où il venait de perdre un procès de i ,5oo f'.| il me dit que le gouvernement ne tiendrait pas, etc.
M. Martin (du Nord) à M. Collet. — N'avez-vous pas foil des démarches auprès du bureau du National afin de procurer à Pépin, après son évasion, un passeport pour Ja Belgique ou pour l'Angleterre.
M. Collet. — Je suis allé au bureau du National quinze jours avant la seconde arrestation de Pépin. Je m'adressai à M. Estibal et à un autre rédacteur^ et leur ai rendu compte du désir de M. Pépin de se procurer un passeport. M. Estibal est venu chez moi le 17 ou 18 août^ il me dit qu'il avait uu passeport pour son beau-frère Bichat , gérant de la Tribune , condamné à plusienrs années d'emprisonnement , et qui voulait s'y soustraire par la fuite , mais qu'en se retirant en Belgique on ne serait pas reçu. Il ajouta que neuf accusés d'avril . évadés de Sainte-Pélagie , avaient eu des passeports pour l'Angleterre, mais qu*on ne pouvait plus s'en procurer.
M. Martin (du Nord). — N'a-t-on pas fait aussi des démarches auprès d'un nommé Bergeron? M. Collet. — Je ne l'ai pas vu.
M. Martin (du Nord) — Le fait est constaté par la procédure.
M. Maghier (Prosper), âgé de 17 ans, est introduit. — Le témoin est neveu de Pépin , et garçon épicier dans son magasin. Il connaît les accusés Pépin, Morey, Boireau et Besclier.
Le président. — N'étiez-vous pas chargé de soigner le cheval que possédait l'accusé Pépin ?
M. Magnier. — Oui, monsieur.
Le PRESIDENT. — Vous souvenez'TOus d'avoir vu l'accusé Boireau venir chez Pépin?
M. Magmer. — Oaî, monsieurr
Le président. ■ — Y cst-il venu plusieurs fois ?
M. Magnier. — a ma connaissance, deuic on trois fois.
Le PRESIDENT. — Levez-vous, Boireau.
M. Magnier, — Je le reconnais.
Le PRÉSIDENT. — Coîreau, A'Ous voyez que voHà «n individu qui est employé chez Pépin, qui est même son neveu j il de'clare qu'il vous a vu deux ou trois fois chez Pc^în, et jusqu'ici je crois que vous avez déclare' n'y être allé qu'une seule fois ; cela même prouve l'exactitude du fait articulé par le témoin. Vous devez maintenant réfléchir à ce que J3 vous ai dit t'autref jour, et aux invitations que je vous ai faites de dii-e toute la vérité, de déclarer avec sincérité tout ce qui est à voire connaissance. Le moment n'est-il pas venu? Songez-y bien, et voyez si l'occasion n'est pas venue de dire tout ce que vous savez, tout ce que vous avez fait^ et de !e dire franchemeut et pleinement. Je suis fondé à vous faire cette question. Becueillez-vous , et dites enfin toute la vérité , parlez suivant votre conscience , et n'oubliez pas c'est ce<jue vous avez de mieux à hke.
Boireau (avec une éniottmi extraordinaire et d'une voix à moitié étouffée par ses sanglots. — M. le président, vous m'a-vez déjà interpellé deux ou trois fois là-dessus, et j'ai toujours î^ardé le silence par pitié pour la position d'un malheureux pèfe de famille. 3'ai lutté depuis six mois, je n'ai rien voulu dire quand j'étais au secret; je cède enfin aux instances, aux larmes de ma mère et de toute ma famille. (Mouvement d'intérêt et de curiosité dans l'auditoire.)
Le président. — Reposez vos esprits, calmez-vous : la cour aura égard à la situation dans laquelle vous êtesj elle voit bien que vous êtes obligé de vous faire une grande violence; mais enfin parlez, dites !a vérité , et remettez-vous.
Le PRESIDENT. — Que l'on fasse sortir les accusés Fieschi et Pépin.
(Les huissiers font sortir Fieschi et Pépin. La curiosité des spectateurs redouble.)
Le présioent. — Boireau , vous venez de p>aH€i' de votre mère; c'est votre mère qui vous a supplié de dire toute la vérité; la cour ne vous demande pas autre chose; obéissez donc aux conseils de votre mère j c*est dans votre intérêt. N'avezvous pas reçu des confidences de Fieschi et de Pépin? Faites-
les connaître. Tai donné des ordres pour les faire sortir^ leur pre'scnce aurait pu vous causer quelque embarras. Maintenant que cet obstacle est levé , descendez dans votre conscience , et parlez franchement. Vous voyez que d'ailleurs il ne peut plus y avoir de doute à présent que vous avez comsiencé à faire des révélations 5 achevez votre ouvrage, et dites toute la vérité.
Poireau (pâle et abattu). — M. le président, un jour me trouvant sur le boulevard, j'y ai rencontré Fieschî du côté de la Porte-Saint-Martin. Il m'a fait entrer chez un marchand de liqueurs, et m'a offert un verre de liqueur. Un jour , qui était le 26 juillet, au matin , je suis sorii vers huit heures ; je suis allé voir un de mes amis, un jeune honuiie appelé Thibert, avec qui j'avais fait une partie de plaisir quelques jours auparavant. Je rencontrai Fieschi sur le boulevard. Fieschi s'est trompé en disant que c'était dans la rue. Nous allâmes ensemble jusqu'à la Bastille. Fieschi nie demanda où j'allais; je dis que j'allais à une partie de plaisir. Il dit : Si vous n'étiez pas si pressé, vous pourriez venir avec moi. Je suis allé avec lui 5 il m'a mené chez un serruriei'.j c'est une d^me à qui il a parlé, en disant qu'il voulait une plaque de tôl^ et une barre de fer carrée^ celte dame ne pouvait le comprendre. J'étais placé à côté de l'étau; je me suis approchéj j'ai thé mon portefeuille et unccarte^ j'ai dit: Vous voyez qu il demande une barre de fei* carrée et de cette fcx'me.
En revenant, je demandai à Fieschi ce qu'il voulait faire de cette barre; il me répondit que c'était pour une croisée. Ensuite il me demanda si je voulais avoir la complaisance de lui prêter un foret; je demandai pourquoi faire, il dit que c'était pour percer la barre de fer^ que si je ne pouvais lui prêter un foret, il en achèterait un. Je lui dis; li e&t inutile que vous achetiez un foret, j'en ai un que je vous prêterai. Je jure que jamais Fieschi ne m'a dit ce qu'il voulait eu laire, et pour quel motif je le lui prétais. Je ie lui prêtai chez lui, et il me le rendit le même Jour.
Le même jour, le dimanche 26 au soir, en sortant de diner, avec notre homme de recette avec qui cette partie était projetée depuis long-temps, j'étais décidé d'aller aU bal à. Ménilmonlant. Je me suis rappelé sur le boulevard que j'avais une bonne qui a été chez le sieur Rolland, boucher, près de M.
Vernert. Elle avait un frère qui demeurait rue de Charenloii , n. 175 ou 177. Je fus chee ce frère pour savoir où elle était, je ne le trouvai pas. J'entrai prendre un verre d'absinthe avec de l'eau, chez un épicier : pendant que j'y ét^is as>i*5 M. Pépin arriva avec des dames dang une voiture, sur un cbar-à-banc. H s'approcha de moi , et me dit : Bonjour , mon* sieur.
Il me dit d'emtrer dans un petit cabinet qui c'tait auprès du comptoir. Entré dans le petit cabinet , il me dit : Y a-t-il long-temps que vous avez vu Fieschi ? Je répondis : 11 n'y a pas long-temps que je l'ai quitté. Je suis allé avec lui chez un serrurier demander une barre de fer, et il m'a prié de lui prêter un foret. Pépin me dit : Vous dit-il ce qu'il en voulait faire ? Je dis : Je crois que c'est pour une croisée. Pépin ne me dit rien là-dessus , me parla de quelques choses indifférentes j et , après avoir parlé de commerce, il dit que la revue s'approchait. Je dis que oui. Il dit qu'il pourrait bien se faire qu'il y aurait du trouble pendant la rerue, et qu'il devait y avoir des hommes qui s'y trouveraient pour faire du bruit. Je dis que je n'en savais rien. Il me conduisit à son écurie, rue de Bercy, et dit de revenir le lendemain au soir, et me donna rendez- vous près du canal , disant qu'il avait promis à Fieschi de faire une pro* menade à cheval sur le boulevard jusqu'à la porte Saint-Martin; qu'étant malade, il n'y pouvait pas aller, et qu'il me priait d'y aller à sa place. Je répondis que je ne savais pas monter à cheval , et que si je montais , le cheval pourrait me jeter par terre. Pépin me dit ; Ou bien , si vous voyez Fieschi , di^ tes-lui que vous ou moi nous nous promènerows à cheval sur le boulevart.
M. LE pRÉsiDEîfT. — Par suite de celte conversation , n'avezvous pas fait quelques démarches? car enfin vous avez rendu compte à Fieschi de ce qu'il vous avait dit en le rencontrant le 27 au soir au café des Mille Colonnes.
BoiRKAu.— Pépin me dit : N'allez pas à cheval , mais tâchez de voir Fieschi , et dites-lui... sans rien dire... que c'est vous qui êtes monté à cheval ou bien moi. Lorsque j'ai vu Fieschi , je lui ai dit que je m'étais promené à cheval sur le boulevart jusqu'à la porte Saint-Martin . parce que Pépin m'avait recom.. mandé de le dire.
Pépin m'avait prié de prendre son cheval 3 mais comme je
craignais que son cheval ne me jetât par terre , je n'y suis pss allé.
M. LE PRESIDENT. — I^ conversatîoH était assez grave pour qu'à votre tour vous lui demandassiez des explications 5 Pepiy a dû vous confier de quoi il s'agissait.
BoiREAu. — H ne m'a rien dit que ce que je viens de répéter. Lui-même a paru avoir du regret. Il a comme voulu se rétracter des paroles ; il ne s'était si avancé que parce qu'il avait cru que Fiesclii m'avait dit quelque chose.
Le président. — Ainsi , il ne vous a proposé de monter à cheval à sa place, que parce qu'il avait cru que Fieschi ^ous avait mis dans la confidence 7
B01REAU. — Apparemment.
Le président. — Persistez-vous à dire que Fieschi ne vous a point communiqué ^ts projets ?
BoiREAu. — Je persiste à le dire, parce que c'est la pure vérité.
Le président. — Mais Pépin ne vous aurait-il pas fait ccnS-» dence de ses projets?
BoiREAu. — Non 5 monsieur.
Le président.—' Il ne vous a rien dit de plus que cela > v3>'î* en êtes très sûr?
B01REAU. — Oui, monsieur.
Le président. — Pépin vous a-t-il dit ce qu'il comptail l'aire ? ' V
BoiREAU. — Il m*a dit qu'il allait au faubourg Sainfc-Jijc-ques.
Le président. — Pourquoi faire ?
B01REAU. — Je ne sais pas.
Le président. -—Vous avez commencée dire la vérité.
Boire AU. — Il me dit : J'y vais à cause de l'affaire de demaiiî parce qu'ils sont quarante qui doivent être réunis ensemble.
Le PRESIDENT. — Vous a-t-il dit quel était le but de U i'éunion ?
BoiRBAU. —Il m'a dit que c'était une quarantaine d'hommes qui devaient tirer sur le Roi , qu'ils avaient à leup tête un galérien.
Le PRESIDENT. — Ceci explique comment vous avea dit a $uireau qu'il devait y avoir un galérien à la tête du mou\ 0 fiaent. Vous lui avez parlé d'un galérien qui voulait faire une
i8 macliine pour faire sauter Je roi , et que j pour eeite raison , son pèiT ne devait pas aller à la revue du côté de la porte Saint-Martin*
Boire AU» -^ Il n'y a pas de doute, mais Suir^àu a rapporté aussi beaucoup de choses que je né lui ai pas dites.
Lé î'&ESiDÉîfT. *-^ Puisque vous driez commencé h dire la vérité , diles-la tout entière. ( Mouvement universel d'attention. )
Boire AIT. — Le matin, quand je vins à l'atelier , Suireau me dit : Est-ce qu'il n'y aura pas aujourd'hui de bruit à la revue? Je répondis: Mais il y a beaucoup de monde qui en parle. — Je pense qu'il y auja dans tous les cas beaucoup de monde. — Ma foi, oui.
Après cela Suireau me demanda si je savais quelque chose ; je répoûdis : Je ne sais rien. îl dit : Farceur î vous plaisantez... S'il y avait du bruit , je ne voudrais pas que mon père allât à la revue. — Eh bien! repris-jej dites à votre père qu'il n'aille pas sur Se boulevart du côté de la Porte- Saint-Martin ^ car il doit y avoir du bruit ; des hommes qui doivent tirer sur le roi; un galéiien est à leur tête.
Le PRESIDENT. •— Vous Hc lui avcz point parlé de votre course à cheval ?
BoiREAU. — Si, je crois que je lui ai parlé de cheval^ mais à l'époque où je lui parlais , je ne savais pas encore si j'irais à cheval.
Le PRESIDENT. — Il est évident que vous lui en avez parlé j car il n'aurait pas pu le deviner. Où avez vous remis à Fieschi votre foret ?
Boire AU. —Je le lui ai donné chez moi, rue Quincampoix, et U me l'a rapporté rue Quincampoix. Le matin il m'avait donné rendez-vous près de la porte Saint-Martin. J'ai attendu une demi-heure^ voyant qu'il ne revenait pas, je me suis relire, j'ai été au magasin. Fieschi est entré au magasin, et m'a deman. dé ce que je lui avais promis. Je lui dis qu'avant de dJjeùar je le lui porterais, parce que j'avais des courses à faire 5 je l'ai porté à onze heures rue Quincampoix.
Le PRESIDENT. — A quelle heure vous l'a-t-il rapporté ?
BoiREAu. — • Il était peut-être midi.
Le PRESIDENT. — Vous êtcs-vous aperçu dans le prem ier mo^^ ment que le foret était gâté et émoussé à la pointe ?
BoiRBAU. — Je n'y aï pas fait attention du tout; il l'a jeté sur l'établi y je n'y ai pas regarde'.
Le PRESIDENT. — puisque vous vous décidez à faire des aveux, voyez si vous avez eacore quelque chose à dire, vous n'avez plus intérêt maintenant à dissimulev la vérité, il ne vous reste qu'un devoir, c'est de la dire tout entière.
BoiREAU. — Je l'aurais déjà dite, si je n'avais pas été arrêté par des considérations puissantes; je n'ai pas voulu dire k vérité par é^ard pour un père de famille j ce ne sont que Les recommandations de ma mère, ses larmes, et celles de ma fainillequi m'ont fait chmger d avis. (L'accusé retomba accabié sur son banc, )
Le PRESIDENT. — Calmez- vous, reprenez vos esprits. J ai encore quelques questions à vous faire. Étiez- vous sur le boulevart le 28 au matin? ITieschi vous a-t-il rencontré sur le boulevart.
B018EAU. — Oui , Fieschi m'a rencontré, j'étais seul..
Le PRÉSIDENT. — Ne lui avez-vous pas dit q^uelque chose
BoiREAu. — Je ne lui ai pas parlé. Il venait apparemment pour voir si je faisais ce qu'il m'avait dit.
Le presu>ent. — Ne lui avez vous pas dit q^ie vous étiez ik avec les autres?
BoiREAU. — Non , car j'étais seul quanii je l'ai va sur le boulevard. ^,^,
Le PRESIDENT. — Avez-vous pris un caJjiriolet pour porter 4e fcM-et ?
BoiREAU. —Non, je suis allé à pied, ja suis resté tout au plus vingt minutes en marche.
Le PRtsiDEMT. — - Vous n'aurîez pas eu la pensée , lai*sqiie vous voyiez un grand événement s'approcher, et prévoyant du bruit , d'écrire h vos parens qui demeurent à Laval ou à La Flèche, pour leur apprendre et les en pi-évcnir ?
Bjireau, — Non , monsieur , mes panns vivent fort retirds; ie n'ai écrit ni à La Flèâbe , ni à Laval ; si vous voyez la coi-respondance de ma mère, vous verriez, qu'elle m'a tou<jours .fiiecommande de ne me mêler h aucune société politique.
Le PRESIDENT. — Vous u'avcz pas écrit à vos amis de Li^al non plus?
Botreau. — Nullement. ■]
Le président. — Pourquoi avez- vous mis tant de mystère a porter ce foret à Fieschi si vous ne saviez pas ce qu'il en vou* lait faire , ainsi que de la barre de fer qu'il arait achetée ?
BoiREAU. — Il me l'avait demandé sans mystère; je w'ai ja- Biais connu Fieschi que comme poursuivi politique 5 j'ai fai^ tout ce que j'ai pu pour lui rendre service.
Le pre'side5t. — Pourquoi ne vouliez-vous pas que voftc maître sût que vous ayiez prêté ce foret ?
BoiREAU. — Parce que j'avais dis que j'allais à l'hôtel d'Es»jiagne et que je n'y étais pas allé.
Le PRESIDENT. — Les greffiers vont mettre au net les notes qu'ils ont di\ prendre sur cette déclaration.
Pour justifier la sincérité des paroles de Boireau , et pour lui rendre la justice que je lui dois , je vais faire connaître une des réponses qu'il a faites dans sa confrontation avec Pépin. C'est lîne réponse tout-à-fait analogue à ce qu'il vient de dire. La Voici.
« D. Je vous rappelle que, sur ce fait encore , il existe une déposition formelle d'un témoin auquel vous vous seriez vanté d'avoir fait ce dont vous vous défendez aujourd'hui.
» R. Je n'ai qu'une chose à dire 5 c'est que je suis innocent. S'il y a d* autres complices, c^estàvous de les chercher. Ce n'est jamais moi qui livrerais un père de famille; j'ai trop d'humanité pour cela, »
tout-à-l'heure Boireau vient de dire que s'il a tardé six mois à faire cette déclaration , c'est dans la crainte de compromettre un père de famille.
A présent, Boireau, pendant que vousétes là assis, recueil^ex vos souvenirs le plus complètement que vous pourrez sur les ctjrtiversations que vous avez eues avec Pépin ; comment vous avez rapporté cette conversation dans le commencement de la déclaration ; raj)pelez dans votre mémoire tout ce qui a pu être dit dans cet entretien,
Boireau. — Je n'ai rien à ajouter sur mes rapports avec Fieschi.
Le PRESIDENT. — Pépin vous a-t-il dit les motifs de la promenade à cheval ?
Boireau. — Non, monsieur, Pépin m'a dit : Vous reviendrez demain me parler à mon écurie , j'ai quelque chose à veus dire : Vous me ferez plaisir d'aller à cheval sur le boulevart
jusqu'à la porte Saint-Martin, parce que je l'ai promis à Fiesch^ et que je ne puis y aller moi-même. Je dis : D'abord, je ne sais pas montera cheval, et si je savais montera cheval, votre cheval me jettei-ait par terre. Il me dit ; Mon cheval n'est pas méchant, il ne vous fera rien. Je dis : Je n'irai pas tout de même. Voilà le fait, je n'y suis pas allé non plus; Pépin me dit : Tâchez de voir Fieschi ce soir, et vous direz à lui ou à Morey que l'un de nous, vous ou moi, nous irons à cheval.
Le PRESIDENT, — Vous u'avcz pas songé à lui demander quel motif il avait pour faire cette promenade à cheval, ou pour vous la faire faire?
BoiREàU. — Il n'a pas voulu me le dire.
Le PRE.mEAT. — Vous ne le lui avez pas demandé?
BoiREAV. — Je savais bien que si je lui avais demandé il ne voudrait pas mêle dire. i*
Le président. — Avez-vous reçu un pistolet de Fieschi?
BoiREAu. — Oui, je l'ai reçu. (Sensation)
Le PRESIDENT. — L'audience va être suspendue pour donner le temps aux greffiers de mettre au net leur sténographie , et de rédiger le procès-verbal de ce qui vient de se passer.
(L'audience est suspendue depuis deux heures et demie jusqu'à trois heures.
L'audience est reprise à trois heures trois quarts.
On ramène les accusés, tous les regards sont fixés sur Pcpin.
Le PRESIDENT à Boireau. — Votre défenseur ayant pensé que sa situation était changée vis-à-vis de vous , a désiré se désister de votre défense. Il vous faut donc un autre défenseur; en choisissez- vous un, ou voulez-vous que je vous en donne un?
— Boireau. — Je choisis M** Paillet.
Me Paillet, qui siège au banc des avocats, déclare accepter la défense de Boireau.
Le président à Pépin. — Vous êtes sorti de chez vous le dimanche au soir?
Me Parquin. — M. le président , la loi exige que lorsqu'on interroge des accusés en l'abience de quelques autres , il soit donné Kicture à ceux-ci de ce qui a été dit en leur absence.
Le PRESIDENT. — C'est aussi ce que je me disposais à faire , après avoir adressé à Pépin une seule question : le greffier en chef va donner lecture du procès-verbal qu'il a adressé pendant la suspension de l'audience,
M. le greffier en chef , d'après l'ordre de M. le président, donne lecture en ces termes du résultat de l'interrogatoire de Boireau.
« M. le président ayant engagé l'accusé Boireau à dire toute la Térilé, à suivre les conseils de sa mère, en lui laisant observer que la cour ne lui demandait que la vérité.
» L'accusé a répondu : M. le président, un jour je me trouvais sur le boulevart avec Fieschi, nous allâmes ensemble jusqu'à la Bastille ; il me fit entrer chez un marchand de liqueurs où nous prîmes un petit verre, je ne connaissais alors ni M. Pépin ni personnede sa maison.
» Le 26 juillet, je suis sorti de chez moi vers sept heures c% demie ou huit heui'es du matin pour aller trouver Thibert,avec Jcquel j'avais prémédité une paitie de plaisir pour le soir. Je rencontrai Fieschi sur le boulevart , il s'est trompé en disant que e'étatt dans une rue; il me demanda où j'allais , je répondis que j'allais trouver un de mesamis^ il me dit que je n'étais pas ai pressé, et m'tmmena chez un serrurier ou un forgercMi. Il fit apporter une plaque de tôle et e^ipliqua qu'il fallait qu'elle fût coudée; je me suis approché de l'étau, j'ai même pris une carte dans mon portefeuille pour expliquer ce qu'il demandait, parce que j'étais impatient de m'en aller, et que la femme du serrurier ne comprenait pas ce qu'il voulait.
M En nous en retournant j'ai demandé à Fieschi ce qu'il voulait faire de cette barre «le fer, il me dit que cela ne me regardait pas, que c'était pour uneeroisee j il avait déjà dit cela chez le serrurier.
« Il m'a demandé un petit foret, en me disant que c'était pour faire des trous à cette barre de 1er. Je l'ai prelé sans savoir à quel usage il devait servir. Nous nous quittâmes sur le boulevard. J'avais dit à notre homme de recette que je devais diïieravec lui 5 il y^avait même long-temps que ce diner était projeté, et nous avons en effet diné ensemble. Le soir, en sortaïit de ce diner, je devais aller au bal. Je traversai le boulevard j là je me suis rappelé que j'avais une connaissance qui élait»6o«/2e chezM. Rolland, marchand boucher 5 il y avait long-temps que je ne l'avais vue : je savais que son frère de* wreurait dans la rue de Charenlon , j'y allai , et je ne le trouvai pars. En revenant , je me souvins que Fieschi m'avait conduit
chez Pépin , j'y allai , je pris un yei're d'absinthe avec de IVau; M. pépin arriva avec des dauies dans un çhar-à-iUànc; il s'approcha de moi , me frappa sur i'ëpaule , et me dit : Ab I q'çst vous , monsieur ; vous voilà! Et après m'avoir demaadë des nouvelles de ma santé , il me fit entrer dans un petit cabinet j il me dit alors : Comment vont le5 affaires? Y »-t il long-tefiips que vous n'avez vu Fieschi? Je lui répondis : Je suis aWé ce matin avec lui chez un serrurier; il m'a emprunté un foret. Après avoir parlé de commerce , il me dit ; La revue approchej il pourrait bien y avoir du br«it pour les fêtes de juillet : on dit même qu'un galérien va se mettre à la (ète d'b<>nîl«es armes qui doivent tirer $ur le roi. Je ne sais «'il me parU du ehev^il. ce ^oir-là , je n'en suis pas sùrj il me dit d# reveoir le lendemain , et me donna rendez-vous sur les bords du canal.
« Il mç conduisit à son écurie rue de Bercy , et me dit de prendre son cheval , et d'aller de la place de la Bastille à la porte Saint-Martin. Conime je ne gavais pas monter à cheval , j'avais peur que son cheval ne me jetât par terre , et je dis k' M. Pépin que je ne voulais pas y aller : en effet je n'y suis pas allé. M. Pépin me dit : Eh bien ! c'est égal , n'allez pas h cheval , mais (âchez de voir Fieschi ce soir , et vous lui demanderez s'il m'a vu à cheval , ou vous k ma place , rien de plus.
» D. N'est-ce pas ce soir-là que vous avez vu Fieschi au café des Mille Colonnes?
» R. Je vis Fieschi sur le boulevard, au moment où il sortait du café. Cest là que je lui demandai s'il ne m'avait pas vu passer h cheval; il me dit : Comment cela ? et qu'il ne m'avait pas vu. Je répondis : Parce que M. Pépin m'avait dit d*aller à sa plate.
» D. Fieschi ne vousa-t-i"! rien dit alors?
« R. Je persiste à dire que Fieschi «e m'a rien çlit. C'est la pure vérité.
» D. Pc»pifi ne vous n-t-ïl rien confié sur le but de cette promenade ?
» R. Pépin ne m'a rien dit que ce que je viens dire. Il voulut se rétracter de sa parole, parce qu'il croyait que Fieschi m'avait parlé; mais j'affirnic que Fieschi ne m'avait rien dit.
» D. Pépin ne vous aurait-il pas dit que le 28 il devait se réunir avec d'autres hidividus au faubourg Saint-Jacques?
» R. Je ne me le rappelle pas.
V D.Étes-Yous bien certain que Pépin ne vous ait rien dit de semblable ?
« R. Je crois effectivement que Pépin m'a dit qu'il devait aller au faubourg Saint- Jacques le 28 juillet.
» D. Vous a-t-il dit pourquoi il y allait ?
» R. Je croîs que oui , mais je ne puis pas l'affumer:
» D. Vous avez commencé à dire la vérité , continuez à la dire tout entière.
» R. Eh bien , oui ! il m'a dit qu'il y allait , parce qu'il y aurait quarante personnes réunies. Il ne m'a pas dit leurs noms. Je ne puis vous dire dans quel but cette réunion devait avoir lieu ; il ne m'adit que cela. Quant à l'autre affaire, je n'ai jamais su que c'était une machine ,'^ la preuve, c'est qu'il me disait que c'était un galérien qui était à la tête des hommes qui devaient tirer sur le roi.
» Ce que vous venez de dire n'expliquerait-il pas les propos que vous avez tenus h Suireau ?
» R. Eh bien, oui! monsieur le président.
» D. Par conséquent, Suireau a dit la vérité?
» Oui, monsieur, j'ai dit cela à Suireau, d'après ce que j'avais appris de Pépin j mais Suireau en a dit beaucoup plus que je ne lui en avais dit. Voici comment la chose s'est passée : ' )) Le matin , dans l'atelier, Suireau vint h moi, en disant : Est-ce qu'il y aura du bruit à la revue? Je répondis: Je n'en sais rien, mais il y a beaucoup de monde qui en parle. Il m dit : Vous , vous devez en savoir quelque chose. Je répondis : Je n'ensais réellement rien. Farceur, vous plaisantez, me répondit-il j il ajouta : C'est que je ne voudrais pas que mon père y allât s'il devait y avoir quelque chose.
• Alors je lui dis : Eh bien ! dites à votre père qu'il n'aille pas à la revue. Il doit y avoir du bruit du côté de la porte Saint-Martiuj on doit tirer sur le roi, un galérien est à la léte de ceux qui doivent tirer.
» Je crois aussi que je lui ai dit quelque chose du cheval : mais, dans ce moment, je n'étais pas certain d'y aller.
n D. Où avez-vous remis votre foret à Fieschi?
R. C'est dans la rue Quincampoix que je lui ai remis mon foret. Fieschi a dit qu'il l'avait rapporté dans la rue Quincampoix, mais c^est faux, il l'a rapporté chez M. Vernert. Il m'a-
vait donne rendez-vous le matin à la porte Saiut-Marlin , où je devais le lui reraeltre. Je l'y ai attendu une demi-heure, il n'y est pas venu.
» Il était neuf heures et demie quand je suis allé au naga^ sin. Fieschi est venu à Tatelier à l'heure du déjeûner j je lui dis aloi-s que s'il avait besoin de mon foret, je le lui porterais et je l'ai porté à onze heures dans mon domicile de la rue Quincampoixj il est venu le chercher et il me Ta rapporté à midi , midi et demi , chez M. Vcrnert. Je n'ai pas fait attention s'il était casse j je Tai jeté aussitôt sur l'établi, et je ne me suis aperçu de rien.
» J'ai hésité pendant six mois à vous dire tout ceci. Si je n'ai pas parlé plutôt, c'est par crainte de compromettre un père de famille. Il n'y a que ma mère, ses larmes et la douleur de ma famille qui aient pu me décider à ne rien taire.
» Avez-vous vu Fieschi sur le boulevard, le 28 juillet a\i matin?
M R, Oui, monsieur, Fieschi m'a rencontré sur le boulevard, mais j'étais seul.
» D. Ne lui avez-YOus pas dit quelque chose , par exemple , que vous étiez là avec les vôtres?
» R. Non; je lui ai seulement dit que j'étais là pour voir ce qui se passerait et si ce qu'on m'avait dit était vrai.
» D. Avez-vous pris un cabriolet pour aller porterie fortt à ï'ieschi ?
» R. Je n'ai pas pris de cabriolet pour aller porter mon ioret j j'y suis allé à pied en courant, et je n'ai été absent que vingt minutes tout au plus.
» D. N'avez-vous pas eu la pensée de prévenir vos parens de ce qui pouvait arriver ? n'avez vous jamais écrit dans ce sens a La Flèche ou à Laval ?
» R. Je n'ai jamais écrit dans ce sens à La Flèche ni à Lava). Si vous voyiez la correspondance de ma mère, vous verriez qu'elle me recommandait toujours d'être sage et de ne me mêler d'aucune société politique.
» Fieschi m'avait demandé mon foret , en me disant que c'était pour percer la barre de fer qu'il avait achetée. J'avais confiance en lui. Je ne le considérais que comme un condamné politique, et eu cette qualité j'ai toujours été empressé de lui rendre service.
« Le 27 au malin, j'ai dit que j'avais été à l'hôtel d'Espagne, mais je n'y suis pas allé. »
Le PRESIDENT. -— Je dois, pour justifier la sincérité actuelle des paroles de Boircau, rappoitçr une des réponses consignées dans ses interrogatoires.
Lui ayant rappelé qu'il semblait résulter de Tinstruction qu'il n'était pas étranger à l'attentat, il me répondît ;
« R. Je n'ai qu'une chose a. dire , c'est que je suis innocent. S'il y a d'autres complices, c'est à vous de les chercher, ce n'est jamais moi qui livrerai un père de famille. J'ai trop d'humanité pour cela.
» D. Persistez-vous à dire que Pépin ne vous a pas révélé le but de la promenade à cheval dont vous venez de parler?
» R. Pcpin ne m'a pas expliqué le motif de la promenade à cheval. Il me dit seulement : M. Boireau, vous reviendrez demain soir sur le canal. Je dis que je ne savais pas montera cheval 5 il me répondit ; Cela ne fait rien ; vous n'irez pas, mais tâchez de voir Fiescbi et demandez-lui s'il vous a vu ou rai)i à cheval. Il n'a pas voulu me dire pourquoi. Je le lui avais demaiidé, du moins je le pense , je ne puis le préciser.
» R. Convenez- vous maintenant que Fieschi vous a donné un pistolet?
w R. Oui , M. le président , j'ai reçu un pistolet de Fieschi. »
M. LE PRÉSIDENT à Boircau. — Reconnaissez- vous la sincérité et l'exactitude du procès-verbal dont vous venez d entendre la lecture ?
Boireau. ^- Je me suis trompé dans une seule chsse, c'est au sujet de la remise qui m'a été faite du foret que j'avais prêté à Fieschi. Je suis sorti le malin à huit heures de chez M- Vernert. Fieschi m'a dit qu'il m'attepdrait vers neuf heures sur le boulevard du Temple , près de la rue du Temple.
Je m'y suis trouvé à huit heures v'm^t minutes à peu p;'ès ; J'ai lemis h Fieschi le foret et l'archet; il est resté douze minutes ; il me l'a rapporté de suite , et je l'ai rapporté à l'atelier, d'où je ne suis pas ressorti de la journée.
Le prï^jide^x. — Vous reconnaisse^ l'-exactitude de tout le reste?
Boire AV. — Oui ^ monsieur,
Le piiésiDENT. — Qu'avez-vous fait du pistolet !
R. Je l'ai jeté dans la Seine.
D. Quel jour ?
R. Le 28 au soir.
D. Dans quel endroit?
R. Entre le Pont-au-Change et le Pont-Neuf.
Le PRi'siDENT à Pépin. — Vous venez d'enteudre les charges jt^ui résultent contre vous de l'interrogatoire de Boireau. Maintenant je vous demande , en- raison de cet interrogatoire , ce «|ue vous avez fait dans la îoirée du dimanche. N'a vez-vous pa« e'té vous promener au bois de Vincennes?
Pepîn. — Oui, monsieur le président.
D. N'étiez-vous pas en char-à-bancs avec une femme et Ues demoiselles?
R. Je ne puis répondre à cette question que par uoe déaégation.
D. Avec qui étiez- vous ?
R. Les débats le prouveront.
D II n'y a pas de raisons pour que vous ne le disiez pas dès aujourd'hui.
R. Je ne puis répondre que par une dénégatioD.
D. Vous avez dit que vous aviez été vous promener avec "votre femme et vos quatre en fans. A quelle heure êtes- vous rentré ?
R. A onze heures du soir.
D. En rentranl chez vous, avez- vous trouve du monde dans votre maison ?
R. J'ai vu des jeunes gens.
D. Vous n'y «vez pai> trouvé Boireau?
R. Non, M. le président.
D. Vous n'avez pas vu Boireau ce jour-li, vous ne l'avez pas engagé à boire de l'anisette et de l'absinthe, et à venir avec vous dans un cabinet où vous écriviez habituellement ?
R. Non , monsieur.
D. Vous ne lui avez pas, dans la conversation, pai*lé de la revue de la garde nationale qui devait avoir lieu deux jours après ?
R. Je ne puis répondre aux allégations de Boireau que par une dénégation.
Le PRESIDENT. — Je dois néanmoins vous remettre ces al-
légations sous les yeux, afin que vous les ayez bien pie'sentes à Tesprit en les niant.
D. Vous n'avez pas parle' de la revue ?