‹ Procès de Fieschi et de ses complices, devant la Cour des pairs, précédé des faits préliminaires et de l'acte d'accusationChapitre 14 sur 14 · II. jf · texte numérisé non relu

II. jf

,^çD. Que savez-vous sur ce monsieur ?

R J'ai entendu dire qu'il venait souvent dans la maison, et et qu'il se faisait appeler l'oncle de M. Gérard.

D. N'avez-vous pas aussi entendu parler d'un jeune homme qui venait voir Gérard?

K. J'ai entendu dire par la portière ou par sa fille, qu'il venait un jeune homme, nommé Yictor, demander quelquefois M. Gérard.

(On fait approcher Elisabeth Andrener de l'accusé Morey j elle déclare que c'est bien la même personne qui lui a été présentée chez le juge d'instruction, mais que celui qu'elle a vu à la maison était plus corporé.)

M. Martin (du Nord). — Vous avez dit avoir rencontré, le 27 juillet, Gérard avec son onclej que celui-ci avait détourné ia tête : n'avez vous pas remarqué qu'il avait (Retourné la tête avec alFeclation ?

Le TEMOIN. — La personne dont il s'agit tenait la rampe de l'c^caiier de la main droite et détournait la tête à gBuchej je n'ai pu voir sa figure.

M. Martin (du Nord;. — Voici ce que vous avez déclaré dans votre Interrogatoire :

« D. Croyez-vous pouvoir reconnaîtte C3t individu? R. Oui, monsieur j car j'ai remaixjué qu'il avait les yeux saillans, clairs, et ia figure ronde ; j'ajouterai que cet individu détourna la tête en passant à côté de moi avec une certaine affectation , comme pour ne pas être vu, ce qui fit que je le remarc[uai davantage. »

M*^ Dupont. — Par cela même que la personne qui descenttait -a détourné la tête, le témoin n'a pu voir s'il avait des ! favoris.

Ee témoin. — Quand j'ai vu ce monsieur , il n'avait pas de favoris.

ftPDtJPOKT. — Le témoin n'a-t-elle pas remarqué la chaussure de la personne qui descendait? (Mouvement.)

Le témoin. — Ce monsieur avait des souliers.

M" Dupont. — N'étaient-ce pas des souliers en daim noir?

Le témoin. — J'ai vu des souliers noirs ; je crois qu'ils étaient

en daim.

Me Dupont. —Je demanderai encore au témoin si elle n'a

pas remarqué quelque signe caractéristique dans les yeux de la personne quelle a vue.

Le témoin. — J'ai vu à cette personne des yeux fort gros j je n'ai d'ailleurs rien remarqué.

j M. LE PRÉSIDENT. — Cc monsicur avait-il un habit ,-et de -t[uelle couleur était-il ?

R. Je ne pourrais le dire.

D. Comment! vous avez vu ses yeux, et vou ne pouvex pas dire de quelle couleur était son habit? )i JR. C'est en me retournant que j'ai aperçu sa figure.

M® Dupont. — Ainsi la personne que le témoin a vue avait des yeux gros, n'avait pas de favoris, portait des souliers, et était plus corporé que Morey.

jo Marie -Elisabeth Chamblin, femme Larguer , âgée detrente- • «ix ans, couturière, demeurant boulevart du Temple, n? 5o.

M. LE PRÉSIDENT. — N'avcz-vous pas vu venir quelquefois chez Gérard un individu qui se disait son oncle? R. J'ai vu Morey deux fols par derrière, je ne pourrais le reconnaître qu'à sa tournure.

D. Rapportez les faits qui sont à votre connaissance.

R. Je ne me rappelle pas.

D. Yous avez vu deux fois Morey ?

R. Oui.

D. Pouvez-vous indiquer comment il était?

R. La personne avait une grande redingote; je ne pounais pas dire si elle était bleue oubrune 5 il avait un chapeau; à larges bords.

(On fait approcher le témoin de Morey. )

D. L'individu que vous avez vu était-il plus grand ou' plus fort que Morey ?

R. Il avait une tournure comme celle-là.

D. Vous étiez près de la demoiselle Salmou quand un.jeune homme est venu demander Gérard?

R. Oui, monsieur,

D. Comment a-t-il dit qu'il se nommait?'

R. Il s'est nommé Victor.

D. Quel était son état ?

R. Mécanicien : il a dit que c'était Y vtor f son ami , .mécanicien . rrul était vcnul e vpi?^

Le PRESIDENT. — Levez-vous , Boireau.

Était-il de celte taille ?

Le TEMOIN. — C'est à peu près cette tournure , la même grandeur.

M* Dupont. — Le te'moin n'a-t-il pas remarqué , quant à Boireau , quelque chose de caractéristique dans son costume ?

Le xEMom. — Le jeune homme avait un habit-veste et un pantalon blanc à carreaux comme passé.

M^ Dupont. — Boireau n'a jamais eu de veste ni de pantalon à carreaux.

Boireau. — Je n'en ai jamais eu.

FiEscHi. — Il a été question hier d'un officier piémontais j je vous prierais de demander à Nina et à Daurat si elles m'ont entendu dire une seule fois ce nom-là. Je tiens à justifier que je n'ai jamais connu d'officier piémontais.

M. Martin (du Nord). — Avez-vous connu un autre individu du nom de Victor ?

FiESCHi. — Non , M. le procureur-général.

D. Aucun 5 vous en êtes bien sûr?

R. Aucun , j'en suis bien sûr.

D. Je ne dis pas seulement un individu avec lequel vous auriez été lié 5 mais un individu que vous auriez connu passagèrement?

R. Je n'ai connu aucun individu du nom de Victor , si ce n'est Boireau.

Etienne Travault , âgé de vingt-deux ans , marchand de vin, boulevartdu- Temple, n° 5o.

D. Vous connaissez Fieschi, qui demeurait dans la même maison que vous, sous le nom de Gérard?

R. Oui , il était comme moi locataire de la maison.

D. Vous avez été dans le cas de le voir souvent, de causer avec lui j que vous disait-il ?

R. Il me parlait quelquefois de choses très-frivoles , de ses petites maîtresses ; d'autres fols de la république des Etats-Uni?» Il me dit qu'aux Etals-Unis les enfans mêmes connaissaient leur code ; mais qu'en France on était trop ignorant.

D. -N'a t-il pas dit autre chose qui ait fixé votre attention?

R. Non j je ne connais pas autre chose.

D. N'a-t-il pas demande , environ quinze jours ayant, s'il y aurait une revue?

R. Oui , quinze jours avant.

D. Vous avez vu venir quelquefois che« Fieschi un ^ jeune homme de vingt-cinq ans^

R. Oui; ce jeune homme avait une redingote marron, de longs cheveux , et un chapeau à larges bords.

D. Avez-vous entendu prononcer le nom de Victor?

R. Non, jamais.

D. Quelques jours avant l'attentat , n'avez-vous pas vu apporter quelque chose à Fieschi par un commissionnaire?

R. J'ai vu apporter une malle. Fieschi me dit : C'est ma femme qui m'envoie cette malle ; elle contient du vin , de l'eau-de-vie et du linge.

Le président. — Boireau , levez-vous. Est-ce là le jeune homme que vous auriez vu avec Fieschi?

R. Je ne l'ai jamais vu en facej je ne pourrais le reconnaître.

D. Par conséquent, vous ne lereconnaissez pas?

R. Non. :>

M® DupoKT. — Il résulte de la déposition du témoin que le jeune homme a des cheveux longs , une redingote maiTon et un chapeau à larges bord ; je défie qu'on trouve cela dans la garde-robe de Boireau.

FiESCHT. — Une circonstance de peu d'importance a été omise. Pourquoi Travault ne déclare-t-il pas que le matin même de l'événement je lui ai donné loo sous que je lui devais?

Tjravault. — M. Gérard me devait 8 fr. i4 s., il me dit : il faut faire mon compte. Dans la soirée du vendredi , il me donna ii4 sous. Le dimanche sur les onze heures, Géraid fit une course ; en revenant il me^dit qu 'il avait très-chaud , et me proposa de me ^donner cent sous , si je voulais lui payer une bouteille de bière. C'est alors qn'il me remit le restant de ce qu'il me devait.

Je dois ajouter que le jour de la revue , je lui demandai quelques chaises à prêter; et comme je voulais monter chez lui pour les prendre , il me dit qu'il allait les descendis lui-même, et il les descendit un instant après.

Etienne (Paul). — âgé de trente ans, fabricant de billards, boulevard du Temple, n*'^ 24 et 5o.

i Qeh rapports avez eus avec Fieschi ?!

R. Des rapports tfouvriers. Dix à douzejours avant l'attentat, il m'a emprunté une scie et un maillet sous prétexte de placer une tablette dans une armoirej on les a trouvés le jour de l'attentat.

D. Ne pouviez-vous pas, de votre atelier j voir ce qui se pas sait chez Fiesclii ?

R. Mon atelier n'est pas placé de manière à pouvoir voir cliez le voisin.

D. Avez-vous connaissance d'autres faits ?

R. Indépendamment du tort que cela a fait dans mon com-* inerce, j'ai pensé que, n'ayant pas été arrêté et connaissant l'accusé Fieschi, beaucoup de personnes ont été élonnées que je n'aie pas été mis en état d'arrestation, et j'ai passé à leurs yeux pour être un employé de la police, ce qui mf'a fait beaucoup de tort dans ma réputation. (On rit.)

Le témoin qui doit venir ensuite est M. Ladvocatj l'audience est renvoyée à demain à cause de l'importance de cette déposition.

L'audience est leve'e à cinq heures.

STXZEME AUDIENCE. —4 FEVEIZER 1836.

SoMMAir.E. — Déposidon de M. Laduocat. — Comparution de Schwarlz. — Continuation des témoignages.

Les accusés sont amenés à midi et quart.

A midi et demi , la cour entre en audience.

Mile greffier en chef fait l'appel nominal de MM. les pairs,

A cet appel ne répond pas M. le marquis de Brézé, indisposé. Le nombre de MM. les pairs présens se trouve ainsi réduit à 167,

Le PRESIDENT. — Faites entrer le témoin Lad vocat. (Marques de curiosité et d'intérêt.)

Le témoin déclare se nommer Gaspard Ladvocat, administrateur des Gobelins, membre de la chambre des députés, lieutenant-colonel de la garde nationale, douzième légion.

Le presidenx. — Connaissez-vous les accusés ? M. Ladvocat. — Je les connais tous, excepté Boircau. J'ai dit, clans ma première déposition devant M. le procureur du roi , qu'il pouvait se faire que j'eusse connu Fioscbi comme membre de la commission des récompenses nationales. Depuis j'ai recueilli mes souvenirs, et je me suis parlaitcjîient rappelé que ce n'était pas en cette qualité que je l'avais connu.

Il me fut présenté par M- Caunes, qui était à cette époque inspecteur de la Bièvre. J'étais établi dans le faubourg Saint- Marceau j j'avais une fabrique sur le cours même de la Bièvre. et à raison de cela M. Caunes venait chez moi souvent. Il était accompagné de Fiesclii , qui était sous ses ordres.

En i852 j Je crois . je fis un échange de terrain avec la ville de Paris pour établir deux ponts et un ouvrage de canali» sation sur la Bièvre, un déversoir. Ces travaux nécessitèrent de la part de MM. Caunes et Emery des visites fréquentes. M. Caunes était accompagné de Fieschi. Un jour M. Caunes me le présenta comme condamné politique. En ma qualité de condamné politique, je l'accueillis. M. Caunes, j'oubliais de le dire, m'avais beaucoup parlé de son intelligence et de son dévoûment II m'avait dit qu'à raison des circonstances où J'étais placé comme lieutenant-colonel de la douzième légion, je pourrais peut-être avoir besoin de Fieschi , qu'il serait important de me l'attacher. J'eus donc l'occasion de le voir souvent , Je le répète, très souvent.

Dans les conversations politiques que J'avais avec Fieschi, il ne me parlait que d'une seule chose, que d'un homme, d<? l'empereur. J'aimais aussi , pour ma part , à m'entretenir de l'empereur avec Fieschi. Ayant cependant remarqué combien sou caractère était ardent , je craip;nis qu'il ne se mêlât ;<ux mécontens. J'employai à son égard un argument que je croyais, capital pour détacher Fieschi des sociétés politiques : je lui dis que l'empereur n'aimait pas les républicains , que c'était peut être aux républicains que l'empereur devait sa chute. Ge seul mot suffit pour détacher Fieschi de toute espèce d'association secrète , et dans toutes les émeutes il était toujours à mes côtés. Il m'avait offert ses services? et j'avais accepté. ïl m'a rendu des services importans dans beaucoup de circoas-r tances; si la cour veut que les mentionne , je le ferai.

aSo

M ; CorsiN. — Sans doute.

Le président. — Je vous invite à dire tout ce qui pourra dclairer la justice.

M. Ladvocat. — A l'époque des e'meutes, Fieschi , qui était sous-officier dans une compagnie de vétérans , mais ne faisait pas de service, étant sous les ordres de M. Cannes, était souvent près de moi. Je l'ai bien des fois envoyé reconnaître la position de nos ennemis ; il s'est toujours acquiilé de ces missions avec intelligence , dévoûment , et , je dois le dire , avec une rare intrépidité. C'est dans ces diverses circonstances que Fieschi m'a rendu ce que j'appellerai des services politiques , non pas, cerfs, en qualité d'espion : Fieschi n'eût pas accepté de telles onctions , et mon grade de lieutenant-colonel ne me donnait pas qualité pour employer des agens de police. Je crois même que la qualité d'agent de police n'eût pas convenu à Fieschi.

Plus tard , à l'époque du choléra , Fieschi me donna des preuves de son dévoûment oi'dinaire. M. Cannes fut très gravement atteint du choléra. Fieschi le prit dans sa maison de CrouUebarbe , et lui rendit tous les services possibles avec infiniment de dévoûment.

Mon frère , à la même époque , fut gravement attaqué de la même maladie. Comme ma maison était en construction , je fus obligé de faire transporter mon frère dans la maison de santé de M, Dubois , faubourg Saint-Denis, Fieschi m'offrit d'aller le soigner. Ce devoir était le mien , et je remerciai Fieschi. Celui-ci alla néanmoins voir mon frère , et le soigna , et ce fut une des causes qui lui méritèrent encore mon estime et mon intérêt.

Dans trois ou quatre circonstances , j'ai eu occasion de faire obtenir des secours à Fieschi en m'adressant au ministère de l'intérieur; c'étaient des secours de 25 ou 5o fr. Voilà les secours d'argent que j'ai pu rendre à Fieschi. Je me trompe, je lui ai prêté de l'argent : plusieurs fois lo fr. , 20 fr. ; une fois 5o fr., et toujours quelques jours après ces prêts , il me les rapportait. TJ jour il me demanda 5o fr. , je lui dis que je ne les avais pas là disponibles 3 et je le remis à quelques jours. Quelques jours après , lorsqu'il revint , il me dit qu'il n'avait plus besoin que de 25 fr. A cette époque, il venait très souvent chez moi. Je le voyais avec intérêt , je le prenais pour un condamné politique. Il avait été placé comme tel dans une compagnie de

sous-officiers vétërans par la commission des récompenses , organisée par la chambre des députés. Il ne m'appartenait pas de vérifier des titres que la commission avait vérifiés elle-même. J'ai dû le prendre sur parole.

Voilà tout ce que j'ai à dire des faits qui se sont passés avant l'attentat. Il est faux, comme l'ont dit quelques journaux, que jamais Fieschi ait été à moji service.

J'oubliais de dire qu'à une certaine époque on découvrit que Fieschi n'était pas condamné politique, on disait qu'il avait falsifié des papiers. Fieschi vint près de moi pour se justifier. Je l'accueillis toujours avec le même intérêt ; je ne le cacherai pas, M. Caunes , qui lui portait le plus grand intérêt, vint me voir et me parla aussi de son affaire. Il alla au Palais de Justice, et acquit la triste certitude que Fieschi n'était pas un condamné politique, mais un homme poursuivi par la justice : Fieschi vint me trouver. Je lui dit : Fieschi , si vous pouvez vous justifier, revenez me voir, je vous recevrai toujours avec le même intérêt , autrement (ce sont mes expressions),, allez-vous faire pendre ailleurs.

Depuis celte époque, je ne l'ai plus revu que sous les verroux de la Conciergerie.

Quant au moment de l'attentat, je n'ai rien su. Seulement il est de fait que la ii^ légion a reçu sa place de bataille, sa gauche appuyée au Jardin Turc, et sa droite s'étendant du côté de Franconi. Plus tard, au moment où. le roi allait passer, nous reçûmes l'ordi'e du général Saint-Aignan , noire général de bricade , d'appuyer à droite. Je montai à cheval avec M. Panis et un autre chef de bataillon,, j'allai même à la gauche pour faire avancer la musique. Je me rappelle qu'en ce moment j'étais en face la fenêtre de Fieschi. Il est trèspossible qu'il m'ait aperçu. Il m'a donné des détails que je crois vrais, à raison surtout du degré de confiance que j'ai en ses paroles.

Voilà tout ce que je sais relativement à l'attentat. Je demande à la cour si je dois déclarer ce que je sais sur les faits qui ont suivi.

Un grand nombre de paies. Certainement.

Le PRESIDENT. — Je vous ai demandé tout ce qui pouvait éclaix'er la justice.

M. Ladvocat. — Le dimanche qui suivi l'attentat, j'e'lais chez moi à déjeûner avec quelques amis. Je reçus une ordonnance de M. le préfet de police. M. le préfet de police me disait qu'il avait quelque chose de Irès-important à me communiquer , et me priait de passer immédiatement chez lui. Je m'excusai près de mes amis , je montai à cheval , et je me rendis à la préfecture . oi!i je trouvai M, le préfet qui faisait sa barbe. (Légère hilarité.) Cela a d'abord l'air peu important. Je demandai à M. le préfet pourquoi il m'avait fait venir; il me répondit que c^était pour m'eagager à déjeûner. Je lui dis que je ne m'étais pas douté que c'était là l'affaire importante qu'il m'avait annoncée ; j'ajoutai qu'au reste je ne pouvais accepter cette invitation , parce qvie j'avais quelqu'un k déjeûner chez moi. Nous plaisantâmes quelques instans, et je me disposais à m'en aller, lorsque M. le préfet me dit : Pour vous dédommager de voli'e course , je vais , si vous voulez , vous faire voir Gérard.

En ce moment, bien peu de personnes auraient refusé cette visite; j'acceptai. M. le préfet dit à M. Leci-osnier, qui se trouvait là, avec intention , je l'ai du moins pensé plus tard : Vous allez accompagner M. Ladvocat, pour lui faire voir Gérard. Je descends donc dans les cachots de la Conciergerie , je vois un malheureux gisant sur un Ht , la tête couverte de linges. Je ne lui voyais qu'un œil et le bout du nez. A un seul coup d'œil , au regard , je reconnais le malheureux Fieschi. Je ne dis rien ; je remontai à la Préfecture , où je trouvai M. le préfet de police qui n'avait pas encore achevé sa barbe, ce qui démontre combien peu de temps s'était écoulé. «Vous avez voulu plaisanter, lui dis-je: vous avez voulu voir si je connaissais l'accusé. Eh bien! je le connais. — En êtes vous sûr? — J'en suis bien sûr. — Comment s'appelle-t-il ? — Fieschi. — Si vous en êtes sûr, vous nous tirez d'un grand embarras. » Peu de temps après , je fis ma déclaration à M. le precureur du roi ou h son substitut , et immédiatement après la confrontation eut lieu.

Dois je entrer dans les détails de cette confrontation? ( Vn grand nombre de pairs. Oui ! oui !

Le trésident. Dites tout ce que vous savez.

M. Ladvocat. — Je descendis, accompagné de l'un des substituts de M. le procureur du roi , dans le cachot de Fies-

Î283 chi. Je m'avançai yers lut. Il n'y avait qu'une fenêtre. Fieschi était tourné du côté de cette fenêtre. Je m'avançai , et je lui dis : « Monsieur, me reconnaissez- vous? » Il se tourna et me dit : « Non, monsieur^ je ne vous reconnais pas... Seriez-vous de Lodève. » Il était ému-, et je vis qu'il m'avait reconnu. Pour me faire cette réponse, Fieschi étendit le bras comme s'il mêle présentait. Je sentis que je ne pourrais reprendre mon influence, sur Fieschi, si je ne reprenais le langage que j'avais autrefois avec lui Je lui pris le bras, et d'un ton énergique , je lui dis : a Eh bien, moi je vous reconnais, vous êtes Fieschi... Eh quoi ! dans une circonstance comme celle-ci , vous refuseriezvous à recoi>îaître Ladvocat. » A mon attouchement il|se troubla, pleura et me reconnut. Le substitut de M. le procureur du roi lai dit : «Vous reconnaissez donc monsieur? — Oui, ditil^ je le reconnais. — Mais quel est votre nom , ajouta le substitut, dites-le? — Il l'a dit, reprit Fieschi. «Immédiatement aprèsil avoua qu'il était Fieschi. Cette scène m'avait profondément ému. Il était dans une position critique, et je lui deman^ dai si je pourrais me représenter. Il me répondit que oui]; je vis dans son regard que j'avais repris l'influence que j'avais aulrefûis sur Fieschi , et qu'il désirait beaucoup me voir Le lendemain, je ne lui fis aucune question^ je ne lui parlai de rien. Je lui demandai des nouvelles de sa santé. Trois jours après je reçus une invitation de me rendre à la Conciergerie. Je m'y rendis, et je m'y trouvai avec vous, M. le président^ avec M. le ministre de l'intérieur, M. le procureur-général , M. le grand référendaire, et là,' en votre présence, Fieschi fit cette réponse, que s'il avait quelque chose à dire ce serait à M. Ladvocat; que c'était M; Ladvocat , son ancien protecteur , qu'il choisissait pour son confesseur politique. Tous eûtes la bonté de lui adres- .ser la question que voici, autant que je me le rappelle: Vous prenez donc l'engagement de dire ce q^ue vous savez? — Il répondit : Si je parle, ce sera à M. Ladvocat. — Mais, avez- vous i-epris, M. le président , autorisez -vous M. Ladvocat à répéter tout ce que vous lui direz? — Fieschi prit alors un ton solennel, et dit qu'il autorisait M. Ladvocat à répéter tout ce qu'il dirait. Là -dessus vous l'engageâtes à avoir confiance en moi et à me dire toute la vérité.

^ Je compris l'importance de la mission que j'avais à remplir^ je vis combien elle était pénible et délicate, mais je l'acceptai,

et si j'avais pu hésiter un instant , les nombreuses lettres anonymes qui m'ont été' adressées à cette époque, et qui toutes me menaçaieni; de mort, m'auraient décidé davantage à l'accepter.

Dès ce moment je continuai mes visites auprès de Fieschi , je restais seul avec lui; je prenais des noies informes, et ensuite je mcrendaisprèsdevouSjM . leprésident.je vous communiquais ces notes , elles étaient rédigées dans le sens que Fieschi leur avait donné, en conservant son langage autant que possible, de sorte qu'elles contenaient son propre langage et non le mien.

Je voyais donc Fieschi souvent; je me rendis ensuite près de vous, M. le président, je retournais «i la prison, je lui relisais une foiû, deux fois j il comprenait parfaitement, approuvait et corrigeait, car il est très vrai, comme il vous l'a dit, qu'il n'a jamais perdu ni la raison ni la mémoire. H disait donc, après avoir lu et relu ses déclarations : « C'est cela, c'est bien cela que j'ai dit : j'autorise M. Ladyocat communiquer à cela au gouvernement. M C'est ainsi que toutes les révélations de Fieschi à peu près ont été faites à moi, à l'exception d'une seule dont je dois parler à la cour.

Un jour dans ses révélations, Fieschi prononça des noms qui ne m'étaient pas inconnus; c'étaient les noms de mes anciens camarades, aujourd'hui mes ennemis politiques ; c'étaient mes anciens camarades. Je dis alors : Halte-là ! Fieschi, ne m'en dites pas davantage, il s'agit ici de mes anciens camarades, ce sont aujouruhui mes ennemis politiques. Ces hommes m'ont fait beaucoup de mal, pour prix de services que je leur ai rendus; mais je ne veux rien savoir des révélations que vous auriez à faire à leur sujet. Vous les ferez à un autre que moi : ici mon rôle cesse.

Je me rendis près de vous, M. le président, je vous communiquai cette observation, et vous l'approuvâtes. Je me rendis chez M. le ministi e de l'intérieur , qui approuva aussi ma conduite; et dès ce moment je me suis retiré. M. Thiers fît un voyage à celte époque, je l'accompagnai; et les révélations relatives à ces noms qui m'étaient connus, ont été faites pendant mon absence.

Voilà tout ce que j'ai à dire à la cour. Si M. le président juge à propos de m'adresser quelques questions, je suis prêt à répondre.

Le PRESIDENT. — Fieschi vous a dit que vous aviez des craintes à concevoir de la part de quelques personnes. Vous at-il indique ces personnes?

M. Lavoc.vt. — Cette circonstance me concernant personnellement, je l'avais omise à dessein. Cela est vrai.

Le PRESIDENT. — Dans cette circoustance,- fous a-t-il nommé ques-uns des accusés?

M. Lavocat (après quelque hésitation). Dois je absolument répondre à cette question, M. le président ?

Le président. — Vous devez lépondre, sans doute.

M. Lavocat. — Il m'a nommé Morey. Encore une fois, j'avais omis cette circonstance à dessein, parce qu'elle n/ëtait tout-àfait personnelle. Il y en a bien d'autres que Fieschi a nommés.

D. Pouvez-vous les nommer?

1\. Je demanderai à me taire, si je ne suis pas absolument obligé de parler 3 ils ne sont pas sur le banc des accusés.

D. Vous n'y êtes pas obligé?

R. Je tairai leurs noms.

Le PRESIDENT, — Fieschi, avez-vous quelque chose à dire sur ce que vient de déposer M. Lavocat ?

(Fieschi paraît foit ému 3 il fait signe que non.)

Le PRESIDENT. — Asseyez-vo .Js.

FiESCiu se relève. — Je n'ai rien à dire, vous le savez. M. Lavocat a su toucher le fond de mon ame, j'ai vu lintérêt que M. Ladvocat me portait, et c'est à lui que je me suis adressé pour dire ce que je savaio, croyant bien faire, pour rendre au moins ce service à la patrie. 11 a vu, M. Lavocat, l'empire qu'il avait sur moi. Sa Majesté serait venue et toutes les couronnes, que je n'aurais peut être rien dévoilé. Il a fait plus que n'aurait pu tiaire tout le monde, et je suis encore tout ému de m'être livré à lui sans réserve ; je lui ai dit : voilà tout ce que j'ai fait, dites-le au gouvernement. Il m'a rapporté toutes mes réponses écrites, je lésai examinées; j'affirme aujourd'hui que ce qui est imprimé de ces déclarations est la vérité. Je n'y ai rien vu ni de plus ni de moins. M. Lavocat a écrit cela sous ma dictée et j'ai déclaré que c'était la vérité ; j'ai autorisé M, Lavocat à en faire part au gouvernement.

Du reste, quand la cour aura la bonté de m'entendie après

28G les débats, je dirai encore quelque chose en ce qui concerne M. Ladvocat, et non pour ma défense, car rien n'y peut.

Le PRESIDENT. — Vous avcz entendu la déclaration de M. Lad" vocat , avez-vous à donner quelques éclaircissemens de plus que ceux qui sont contenus dans sa déclaration ?

FiEscHi. — J'ai bien quelque chose à dire , mais il ne m'appartient pas de le dire. On dirait que je suis un flatteur et un vantard. Je ne dirai donc rien , puisque M. Ladvocat a jugé à propos de garder le silence à cet égard. Puisqu'il est une chose qu'il n'a pas cru devoir dire , je ne dois pas la dii'e non plus. La cour loutenlièie ne m'imposerait pas silence comme la présence de M. Ladvoeat.

M. Ladvocat, s'avance à la barre. — Ce que vient de dire Fieschi pourrait faire croire que j'ai omis autre chose que des faits entièrement personnels entre lui et moi ; il a voulu parler sans doute des services qu'il m'a readus. Sur ce point , je lui ai rendu justice. Plusieurs fois Fieschi m'a averti que je devais être assassiné. Il a veillé sur moi , je le sais. Si c'est à autre chose qu'il a voulu faire allusion , je le prie de l'épondre.

Fieschi. — Non , Monsieur. Vous savez ce que j'ai fait, mais je n'ai fait que mon devoir.

Vous étiez trop grand pour que je puisse être au même rangj mais comme homme , j'aurais marché avant vous et affronté les canons.

Vous savez bien que sans moi vous ne seriez pasaujotird'huije ne me vante pas des affaires que j'ai faites.

M. Ladvocat. — Je croyais avoir indiqué d'une manière assez claire qu'il est vrai que je suis plutôt l'obligé que le bien- ;faiteur de Fieschi II m'a i*endu de grands services 5 non seulement il a veillé lui-même à ma sûreté, mais encore il a averti mon domestique. Il m'a ci»é des noms que je vous prie de ne pas me faire répéter. Il m'a enfin rendu de grands services comme lieutenant-colonel de la garde nationale dans des missions où il s'est conduit avec intelligence, dévoùment et intrépidité. Il était toujours là.

Le PRESiDDifT. — Vous avez déclaré que vous connaissiez tous les accusés , excepté Boireau ; avez-vous quelque chose à dire sur eux?

M. Ladvocat. — Je connaissais Morey pour avoir fait partie de îa 12* léj^ion, dans la compagnie ^ics voltigeurs du 4^ ba-

28; taillon , de plus , comme sellier et bourrelier j il a même travaillé pour moi. Je le connaissais antérieurement, car il est décoré de juillet , el j'ai été membre de la commission des récompenses du 12* arrondissement.

Quant à M, Pépin , jamais je ne lui ai adressé la parole. Quant il vint dans le faubourg Saint-Marceau , il mû fut désigné comme ayant figuré dans les troubles du fauboui'g Saint- Antoine, en juin i832. Je connaissais aussi Bescher pour l'avoir vu avec Morey , et comme élant , ainsi que Pépin , habitant du faubourg Saint-Marceau.

Le PBEsir»EiTT. — La franchise et la loyauté avec lesquelles vous vous êtes exprimé doivent donner à la cour pleine confîai>ce dans la véracité de votre déclai'ation : mais comme président , il est de mon devoir de dire à la cour que les faits rapportés par vous sont de la plus grande exactitvide. Vous n'avez rien fait dans cette circonstance que je ne vous aie dicté et en quelque sorte recommandé, puisque vous étiez le seul qui , à raison de vôtre ancienne iniluence , pouviez faire parler Fiesélii.'Vous avez servi la justice, la cour en est pleir.e de reconnaissance.

'J'ajouterai que telle était l'indignation générale, qu'il n'est pas un individu en France qui, ayant connu Fieschi de près ou de loin, ne se soit hâté de me faire connaître, et qui ne m'ait dit ou écrit pour savoir si je voulais l'appeler et le mettre en rapport avec Fieschi. La raison d'un tel empressement est facile à comprendre. Lorsque la justice informe sur un pai'eil attentat, il importe de faire jaillir de toutes parts la vérité, non seulement pour découvrir les vrais coupables, mais encore pour empêcher que les soupçons ne planent sur ceux qui sont iinnocens, et l'on sait qu'en pareilles circonstances les soupçons se propagent aisément.

M. ladvocat. — Je vous remercie, M. le président, des paroles bienveillantes que vous venez de m'adresserj mais je ne sache pas que ma conduite ait besoin de justification.

Le vresident. — Je ne vous adresse pas ces paroles comme justification, mais comme un témoignage d'estime personnelle ■ et de considération de la cour 3 c'est le sentiment général que j'ai exprimé.

Fieschi. — Que je dise seulement deux mots. M. Ladvocat

it88 %?lait le seul homme qui pût s'approcher de moi dans l'espoir que je lui dirais mon affaire. Vous savez que M. Thiers, que M. Barthe, tout le conseil des ministres, S. M. elle-même m'aurait interrogé, que je ne l'aurais pas fait. Un souvenir de mon bienfaiteur a vaincu ma résolution. C'est un défaut peutêtre: j'ai été attaché à M. Ladvocat sans réserve; voyant sa main ouverte lorsque j'étais seul avec lui, et qu'il l'a placée dans la mienne, je n'ai plus eu de secret. Il me faut un maître à moi, un maître, n'importe lequel. .

Je vous ai déjà demandé de l'indulgence pour mon langage; je ne peux pas en arranger les formes ; j'ai ici un double travail, de penser italien et de parler français. Pei'sonne autre que M. Ladvocat n'aurait eu d'empire sur moi... voilà ce que je voulais expliquer à peu près. Vous savez mieux ce que je veux dire que je ne sais ce que je dis.

M. BuLos (Antoine), âgé de 5^ ans, propriétaire à Paris, rue de l'Abbaye. J'ai connu Fieschi il y a quelques années; je l'ai trouvé dans une position pénible. Il m'expliqua que, poursuivi sous la restauration, il avait espéré être aujourd'hui plus heul'eux, et qu'il n'en était rien; qu'on lui faisait monter la garde à la porte de la prison dans laquelle il avait été détenu; je lui ai procuré de l'emploi; il me remercia de l'amélioration survenue dans sa position. Je l'avais vu monter la garde comme un sous-officier de vétérans: il me dit qu'il remplirait plus volontiers le métier de tisseur de draps qu'il avait appris en prison, et qu'il pourrait nourrir sa femme. Je lui fis donc avoir une place; à son retour à Paris, il vint me voir et me remeicier, et me tint le propos rapporté dans l'acte d'accusation. Je n'ai pas pris ces paroles en mauvaise part , mais purement et simplement comme un témoignage de reconnaissance pour la protection que je lui avais accordée. Depuis , je le revis chez moi une ou deux fois; je le rencontrais quelquefois dans la l'ue. Quand le crime est arrivé, il y avait deux ans et demi que je ne l'avais aperçu.

Le presidekt. — Quel est le propos qu'il vous a tenu ?

M. BuLOs. — 11 m'a dit : « Vous avez désormais un sabre et un fusil à votre disposition. » J'ai compris qu'il m'offrait de me défendre au besoin par la fowce des armes, mais ouvertement, et non par un assassinat.

Le PRÉ«iDK!fT. — Levez-vous, Fiescn;.

M. BuLOS. — ' Je le reconnais.

FiEscHi. — Je n'ai rien à dire que de remercier M. Bulos. M"^^ Barre (Jeanne-Amiutlie Charlier, femme Barre), âgée de 35 ans, marchande ëpicière, rue de l'Oursine. — Je coo» nais Fitschi; il n'y a aucun fait particulier à ma connaissance j pendant qu'il logeait chez moi, je l'avais inscrit sur mon livie sous le nom ô.\x petit républicain.

M. Martin ( du Nord ). — II se faisait donc l'cmarquer pac ses opinions exaltées ?

Mme Barre. — Un peu.

M. Lehmanit (Nicolas), âgé de treulc-six ans, sous-officier sédenlaii'e. — J'ai connu Fieschi dans la 4' compagnie de sousofficiers sédentaires ; nous avons couché pendant six mois dans la même chambre ; j'ai vu un poignard à Fieschi. Il s'est vanté d'avoir reçu à sa table un général dont je ne sais pas Is nom.

Le PRESIDENT. — Ses discours et ses conversations vous faîsaient-ils connaître quelque chose de ses opinions?

Le TEMOIN. — J'ai vu qu'il était napoléoniste; il parlait souvent de la république , il avait un journal de république dao* sa poche.

Fieschi. — J'ai dis que j'étais napoléoniste , je le dis encore., parce que je ne change pas d'opinions, et je n'en changerai pas jusqu'à la mort.

D. Avez-vous parlé effectivement d'uu général qui auraâ diné chez vous ?

R. Oui, monsieur; c'était le colonel Franceschettij il est venu même très souvent. Quant aux jovirnaux , c'était l'époque où j'étais employé au journal de Is. Révolution de i85o. Il n'était pas en faveur du gouvernement, il était de l'oppositionj mais je ne parlai pas de république, je regrettai Napoléon et le regrette encore.

M. Martin (Claude), ex-valet de chambre de M. Ladvocat., actuellement courrier de la malle, demeurant aux Gobelins,, fait la déclaration suivante: En i83i et 1832, étant au service de M. Ladvocat, je vis Fieschi venir à la maison dans différentes circonstances. lia dit àM. Ladvocat que plusieurs personnesqiû lui en voulaient cherchaient à l'assassiner. M. Ladvocat ne faisait pas beaucoup d'attention à cela. Un jour il me dit les noms de trois ou quatre personnes; je les ai oubliés. Fiescbî II. 19

avait obtenu une pension comme condamné politique 5 elle lui fut retirée. Fieschi vint me trouver et me fit voir un médaillon à l'effigie d'Henri V , et me dit que sa femme lui avait fait connaître la personne qui lui avait remis cela , et que ça poui'rait lui servir pour avoir plus tard de l'argent. 11 parlait fort mal du gouvernement , et dit que s'il y avait une insurrection, il serait le premier à se mettre à la tête d'une bande, à pilier, à assassiner tout , et qu'il lui ferait un mauvais parti.

D. A-t-il parlé du roi ?

R. Oui , il a dit que c'était le roi qui faisait tout le mal.

M. Martin (du Nord). — Fieschi vous a nommé quatre personnes qui pouvaient attenter à la vie de M. Ladvocal. Dans l'instruction vous en avez nommé deux , dont l'une est l'accusé Morey ?

M. Martin. — Oui, monsieur.

Le PRESIDENT. — Fieschi, qu'avez-vous à répondre?

Fieschi. — C'est encore un trait de la malheureuse femme avec qui je vivais intimement. J'ai nommé dans l'instruction l'homme qui lui avait remis la médaille; un jour, je n'avais pas le sou , j'ai passé la médaille comme une pièce de cinq sous; mais je ne ne suis jamais été carliste. Si mon premier service militaire eût été sous Charles X, je lui eusse prêté serment : je serais aussi J'oldlre de de Charles X que je suis idolâtre de Napoléon. Mais, moi, vouloir assassiner le roi pour de l'argent , jamais ! Je regarde l'argent comme de la poussière ; l'argent mal acquis n'est rien pour moi. Jamais je n'ai parlé d'une chose comme ça , ou peut-être que j'étais soûl dans ce moment-là... Cependant on ne trouvera pasen France un homme, à ma connaissance, qui dira que j'aie été pris une seule foi de vin. Je n'ai pas autre chose à dire, vous porterez tel jugement là-dessus que vous voudrez.

M® Dupont. — Je demanderai au témoin à quelle époque Fieschi lui aurait communiqué cette confidence sur Morey.

M. Martin. — Je serais fort embarrassé de le dire. C'est à peu près en juin ou juillet i833, peut-être en i854.

M« Dupont. — Vous a-t-il dit le motif de sa haine contre M. Ladvocat.?

M. Martin. — Non, monsieur.

Me Dupont. — Comment Fieschi , homme si dévoué à M.

^9^ Ladvocat, qu'il regarde comme son maître, a-t-il pu accepter un asile, recevoir l'hospitalité la plus complète de Morcy^dont il connaissait les desseins coupables contre M. Ladvocat?

FiESCHi. — M. Ladvocat m'a si mal reçu la dernière fois que je fus chez lui, me sentant coupable , je n'y suis pas retourné ; on m'aurait dit que je n'avais pas de cœur, et moi-même je me serais dit: Fieschi, tu es sans cœur. M. Caunes m'avait aussi retiré sa protection; j'avais besoin d'un ami , je fis la connaissance de Morey. Morey, de son emploi, voyageait partout, il est venu chez moi en 1 854. S'il était nécessaire , je trouverais encore la clef de la chambre, malgré qu'ily aitplusieursanaées. Depuis 1808 je me rappelle les choses les plus minutieuses. Je n'ai jamais été aussi intime avec Morey en iSSj-, comme je l'ai été au moulin de Croullebarbe. Comme il était amateur de pistolets et de fusils, je l'engageais à venir chez moi tirer à la cible. Un jour il me montra la maison que M. Ladvocat faisait bâtir, et médit : Voyez-vous cette maison, elle est bâlie par les ministres , avec l'argent qu'ils ont donné à M. Ladvocat pour les avoir sauvés : mais gare à ce M. Ladvocat, s'il tombe jamais au bout démon canon. La première fois que j'allai chez M. Ladvocat, il était dans son lit ; il me dit en levant la jambe , je n'auiai rien à craindre tant que... Jen'achèverai pas , eu présence de la noble cour : mais elle comprendra ce que je veux dire. Voilà comment j'ai connu Morey, je n'ai plus rien à dire.

Me Philippe Dufix. — Je demande la permis.sion d'insister sur l'observation de mon confrère. Il paraît que dans ce procès nous serons condamnés à discuter la générosité des senlimens de Fieschi, mais je dois reproduire la question à laquelle il n'a pas répondu. lia parlé de sa reconnaissance pour M. Ladvocat ct'de ses sentinVens d'affection pour lui. Eh bien ! on lui demande : « Comment, avec ces sentimens d'attachement que vous affectez pour M. Ladvocat, pouviez-vous accepter l'hospitalité d'un homme qui méditait un attentat contre sa vie? Comment pouviez-vous être lié avec lui d'une amitié intime ? Vous savez que Fieschi a déclaré à Nina Lassave qu'il avait deux grands amis au monde, Pépin et Mci'cy. Comment concilier ce grand dévoûment pour M. Ladvocat avec les [relations ■ intimes et amicales qu'il a continué d'avoir avec Morey? Fieschi. — Moi j'ai peut-être un défaut : une personne à la-

quelle je ne suis pasaltachée ne m'inte'resse pas plus que cela. Je dis : Va-t'en au diable. Mais quand je m'aUacIie à une personne^, je suis sensible à tout ce qui la regarde; voilà pourquoi j'ai averti M. Ladvocat. Si j'y étais retourné, il aurait dit: Comment, tu m'as trompé ! Et pourtant vous avez les pièces qui prouvent que j'ai été condamné pour l'affaire de Murât. Quant à Morey je ne nie pas qu'il est généreux; je lui rends justice , je lui ai des obligations; mais je voyais M. Ladvocat me prodiguer tous les soins possibles: je savais qu'il n'aimait pas à dégainer, et qu'il disait : Quand on veut vendre service , il faut tirer l'épée et jeter le fourreau au diable.

Le pr.KSiDENT. — Vous n'avez pas entièrement compris la question. La voici: Le défenseur de Pépin vous dit que vous avez signalé à M. Ladvocat, et à Martin, son domestique, Morey comme un ennemi personnel de M. Ladvocat, comme un homme qui était capable d'attenter à ses jours. Cependant depuis vous avez été lié avec Morey, vous avez accepté de lui un asile, et vous auriez dû naturellement observer que vous ne pouviez concilier celte amitié pour Morey avec votre dévoûmcnt pour M. Ladvocat.

FiEscHi. — Songez que j'étais alors poursuivi , je ne savais oii reposer ma tête : je crois que j'aurais été me jeter dans la fosse de l'ours iS?artin du Jardin des Plantes, à plus forte raison j'ai pu aller chez Morey.

M® Philippe Dlpin. — Ceci prouve i'babileté de Fifschi et 6a présence d'esprit. A la manière dont M. le président l'interrogeait, il lui était difficile de ne pas faire une réponse catégorique ; mais avec cet admirable tact dont il a donné tant de preuves aux débats, il a répondu : Loin de refuser un asile chez Morey , j'aurais été chercher un asile dans la tanière de l'ours du Jardin des Plantes. Telle n'est pas la question : je lui fais seulement remarquer l'incompatibilité de sa conduite avec la générosité de sentimens qu'il affecte.

M" Pauquin. — La cour a pu remarquer avec quel soin les défenseurs de Fieschi se sont abstenus de prendre la parole dans i'exanien des charges qui pouvaient tendre à aggraver le sort de ses co-accusés. C'est un devoir qui leur est imposé par de hautes considérations, et auquel nous ne manquerons jamais. Notre ministère e^t un ministère de protection et de défense, ce n'est pas un ministère d'accusation.

aj3

L'observation <Jue je vais soumettre à la cour n'a donc pas pour but de faire que la position, soit de Pépin, soit de Morey, en soit aggrave'e.

Je crois qu'il importe de bien distinguer les épofjues. Je prierai M. le président de demander à Ficschi . d'abord à quelle époque pre'eise Fieschi aurait entendu de la bouche de Morey un propos fâcheux pour la personne de M. Ladvocat. Je le prierai ensuite de lui demander si c'est une inimitié personnelle que Fieschi avait remarquée en Morey contre M. Ladvocat, ou si c'était au contraire une inimitié politique, une haine de parti.

Fieschi. — Vous me mettez à même de répondre j cela n'a pas été dit dix fois, ni deux fois, ni trois fois, mais une seule fois. Morey me dit ce que je viens de répéter tout à l'heure: « Vous voyez bien que M. Ladvocat fait bâtir une maison avec l'argent des ministres. « Je savais bien moi que M. Ladvocat ne faisait point bâtir avec l'argent du gouvernement. Il venait d'être l'héritier de son beau-père: un homme qui a un établissement et des propriétés est à même de faire bâtir. Morey nie dit: Hé bien ! je lui en garde une, qu'il ne se trouve paji au bout de mon fusil, » Morey m'a dit cela une lois j il ne ma l'a pas l'épété depuis. Je suis allé chez lui deux ou trois fois. Il est venu chez moi, et ne m'a plus parlé de M. Ladvocat.

Le président. — Le témoin peut se retirer. Que l'on fasse entrer le témoin Schwartz. (Mouvement très vif de curiosité.)

M. Schwartz est introduit, coiffé d'un bonnet noir, et paraissant très souffrant; il ne peut se faire entendre que par l'entremise de, M. de La Chauvinière, greffier. Appelé en vertu du pouvoir discrétionnaire, il ne prête point serment. Il déclaré être âgé de 54 ans, concierge des Archives du royaume.

M. DE LA. CiiauviniÈre. ■ — Lc lémoln dit qu'il ne pjut pas ôler son bonnet sans s'exposer à une incommodité.

Le président. — Il peut le garder. (Au témoin.) Con» naissiez-vous les accusés, ou l'un d'eux, avant l'attentat du aSiuillet? f^

M. Schwartz. — Je connais Morey depuis à peu [rjs dixsept à dix-huit ans.

D. Sous quels rapports?

R. Nous étions voisins de quartier. Coiime je tiic souvent

au prix et que je vais a la chasse^ je me suis rencontré avec lui.

D. Y a-t-il eu une époque où vos liaisons sont devenues plus intimes avec lui ?

R. Pas autrement que cela.

D. A quelle époque étiez-vous lié paiticulièreraent avec Morey ?

R. Avant d'être concierge aux Archives,

D. Voyicz-vous souvent Morey dans le temps où s'est commis l'attentat du 28 juillet?

R. Non, monsieur j rarement.

D. L'avez-vous vu beaucoup depuis la révolution de Juillet?

R. Souvent.

D. N'avez-vous pas fait partie avec lui de sociétés politiques ? '

R. Non , monsieur, jamais.

D Avez -vous eu avec lui des relations telles qu'il ait eu assez de confiance en vous pour vous parler d'affaires secrètes?

R. Jamais.

D. Il n'a jamais fait aucun dépôt chez vous?

R. Non , monsieur.

D. Puisque vous étiez tireur comme lui; vous avez pu faire a'.'ec lui des arrangemens d'armes, et fondre des balles de calibre ayant pour objet de tirer aux prix ?

R. Non.

D. N'avez-vous pas chez vous plusieurs moules à balles ?

R. Non , monsieur.

D. Vous n'en avez pas à présent, mais en avez- vous eu aupax'avant ?

, R. Oui , avant d'être aux Archives. N'ayant plus de fusil , je n'ai plus besoin d'un moule à balles.

D. Depuis combien de temps ?

R. Depuis i83o.

D. Avez-vous des livres chez vous ?

R. Oui, monsieur.

D. Quels livres?

R. DîfTérens ouvrages.

D. N'avez-vous pas chez vous trois volumes intitulés : La Police dévoilée , et un volume intitulé : De la Femme , par Virey ?

R. Je n'en ai aucune connaissance.

D. Ainsi, Morey ne vous a jamais confié ces livres?

R. Non, monsieur.

D. N'avez-vous pas reçu des livres de Morey ?

R. Non , monsieur.

FiEscHi. — J'ai à dire que Morey a emprunté un moule à balles. Les balles étaient plus fortes que le calibre , de manière a se changer en lingots avant d'arriver au fond des fusils- Quant aux livres , comme ils n'ont pas été rais dans la malle , j'ai dû croire que Morey les avait retenus , et mis en dépôt chez un ami.

Le présidext. — Le témoin peut se retirer ; il est libre.

Mad. MoTJCHET (Anne Guichard), femme Mouchet, âgée de quarante-quatre ans, propriétaire, rue Saint-Victor, n° 25, dépose en ces termes :

« On m'a citée dans l'acte d'accusation comme prenant la qualité de femme Morey. Je n'ai jamais cherché à me faire passer pour la femme de Morey ; mais je n'ai pu empêcher ceux qui avaient envie de jaser de dire ce qu'ils ont voulu. Je ne connais rien qui puisse se rapporter à l'attentat, j'ai déjà paru devant les juges pour répondre à ce qui m'a été demandé; je ne sais rien.

D. Quels étaient les rapports de Pépin avec Morey?

R. lisse disaient bonjour, bonsoir.

D, Quels étaient les rapports de Fieschi avec Morey?

R. Fieschi venait plus souvent. Il est venu lui demander l'hospitalité peut-être pendant deux mois ou deux mois et demi. Après être sorti de chez Morey, Fieschi est revenu cinq, six foir au plus à ma connaissance.

D. Pourriez-vous préciser l'emploi du temps de Morey dans la matinée du 28 juillet?

R, Il est sorti à sept heures du matin pour aller à la Maison- Blanche j il est revenu à dix heures, il a déjeuné et pris son café. 11 est resté un peu, et est sorti en disant qu'il allait se faire raser et lire les journaux ; je ne suis pas bien sûre de ce qu'il me dit. Morey est rentré un peu avant deux heures ; car les jeunes gens ont l'habitude de manger à deux heures, ils n'avaient pas encore mangé, et quand Morey est rentré ils avaient leur pain à la main.

D. Savez- vous ce que Morcy avait fait la veille, le 27 au soir?

R. 11 est rentré vers Luit heures, pm de minutes après que les chai-idelles avaient été allumées.

D. Avcz-vous su que Movey avait fait transporter chez Laurent une malle appartenant à Ficschi?

R. Il ne ni'tn a pas iiiformée. Je ne savais rien du tout relativement à la malle; c'est le commissaire de police qui m'a appris tout.

D. Savez-vous ce qu'a fait Moi'cy dans la matinée du 29 juilfet?

R. Morcy est allé lire son journal, car il m'a dit en sortant: si on vient me demander, on me trouvera au cabinet littéraire.

I>. Faisait il nuit quand il est rentré le 27 au soir? R. Non, monsieur; mais on avait été obligé d'allumer les chandelles, par ce qu'on ne voit pas clair dans la boutique quand les volets sont fermés ; même à sept heures on ne voyait pas «lair, il n'était pas plus de huit heures un quart. D. Etait-il mouillé?

R. Oui ; il n'avait pas de parapluie.

D. Un carnet appartenant à Fieschi a été jeté dans les latrines de votre maison ; pouvez-veus dire qui l'y avait jeté? R. Je n'en sais rien.

D. Avez-vous vu venir chez vous Nina Lassave ? R. Je ne l'ai vue venir qu'une seule fois, le mercredi 3o. Elle a demandé M. Morey, qui n'y était pas.

M. Martin (du Nord). — Vous avez dit que les relations de Pépin et de Morey étaient peu fréquentes? , R.Oui, monsieur.

D, Est-ce que Pépin n'a pas diné quelquefois chez Morey 5 R. Je crois que c'est une fois ou deux, pas plus. M. Mj\RTm (du Nord). — Après le départ de Ficschi de la Maison de Morcy, leurs relations ont-elles continué? R. 11 est venu cinq ou six fois à ma connaissance. D, fendant que Ficschi a demeuré chez Morey, quelle était 8on occupation la plus habituelle?

R. 11 ne faisait rien du tout.

D. N'a-t-il pas montré des dc's'ns ou un plan de machine? R. Non, monsieur, je vous jure que c'est faux.

M. Martin f'du Nord.) — Voici, relativement aux rapports de Morey avec Fieschi. ce que vous disiez dans votre déclaration écrite ;

» Depuis ce temps il n'a plus couche' à la maison, mais il n'a pas ces,sé de venir manger chez Morey. »

Et, dans le lait, Ficîchi déclare qu'il est ailé souvent chez vous.

Mad, MoucHET. — Lorsque Fieschi venait au moment de se mettre à table , on lui olïrait un morceau qu'il acceptait ; ça ne s'appelle pas avoir des relations ensemble.

M. Martin (da Nord). — Comment pouvez vous précisément vous rappeler que c'est le 27 juillet que Morey est rentré à huit heures du soir?

Mad. MoucHET. — Il y avait eu le malin un service pour les victimes de Juillet. M. Morey avait mis son habit noir; quand il est rentré, le soir^ son habit était tout mouillé , j'ai été obligée de l'étendre pour le faire sécher.

M. Martin (du Nord). — Je demanderai à Morey s'il est sorti le u8 juillet dans la matinée.

Morey. — Oui , je suis allé à la Maison-Blanche.

M. Martin (du Nord). — Vous avez dit le contraire dans votre interrogatoire.

Morey. — Je ne me le suis pas rappelé d'abord, mais je puis faire entendre des témoins , et entre autres M. Fontaine . qui prouveront que je suis allé à la Maison-Blanche.

M. Martin (du Nord). — Pourquoi Morey dénia-t-il qu'il eût fait parti de la société des Droits de l'homme ?

Morey. — Je ne me rappelle pas cela.

M. Martin (du Nord). — Voici des extraits de deux interrogatoires de Morey :

1° « D. Vous avez dit que vous n'étiez pas de la société dos Droits de l'homme. On a trouvé chez vous l'exposé des principes de cette société , dwèi'ibué par elle à ses membres , le journal le Populaire, un écrit du sieur Marrast, et un compterendu du procès d'avril, publié de concert avec les accusés?

« R. Est-ce que le premier individu ne peut pas avoir chez lui des choses comme cela? Si j'avais été de la société , j'en aurais eu bien davantage. On en a trouvé très peu, et je ne sais comment cela s'e^t introduit chez moi. On a dit aussi que

j'étais abonné au Réformateur ; je ne l'ai jamais eu à k maison.

2° « D, Vous avez dit que vous n'aviez jamais fait partie de la société des Droits de l'homme ?

« R. Je Tai dit , et on ne me prouvera pas que j'en aie fait partie.

« D. Cependant votre nom figure sur les conlrolcs de la section Romme, du 12* arrodissement?

« R. On peut avoir mis mon nom , mais ce n'est pas de mou aveu.

« Vous êtes porté sur les contrôles, avec l'indication de votre profession. Dans la même section figurent votre ami NoIland et Pépin, sous-chef de la section ?

R. Je nie avoir fait partie de la Société; jamais on ne m'y a vu. 3J

A deux reprises différentes , Morey a déclaré n'avoir pas fa't partie de la société des Droits de l'Homme. A l'audience d'hier il l'a avoué. Pourquoi le déniait-il d'abord?

Morey. — Je n'avais aucun intérêt à avouer ou à nier que je faisais partie de la Société des Droits de l'Homme.

M. Martin (du Word) , à Morey. — Avouez- vous que vous ayez conseillé à Fieschi d'acheter le portrait du duc de Bordeaux et des journaux de certaine couleur?

Morey. — Je n'ai jamais donné aucun conseil à Fieschi.

M. Martin (du Nord). — N'est-ce pas dans le but indiqué par Fieschi , et révélé dans un de vos interrogatoires, que vous lui auriez donné ce conseil ?

Dès le 1 1 août, dans votre interrogatoire , vous avez cherché à faire croire que le parti républicain était étranger à cette affaire. Fieschi avait de'claré qu'effectivement vous lui aviez donné des conseils qui se rapportaient à ce fait. Qu'avez-vous à répondre ?

Morey. — Si j'ai dit qu'aucun républicain n'était compromis dans cette affaire, je ne sais pas très bien pourquoi je fai dit. Je ne réponds pas de tout le monde. Quanta moi , je suis parfaitement étranger à tout cela.

M" Dupont. — Le témoin sait-il s'il y a eu une compensation quelconque entre les fournitures faites par Morey à Pépin , et les fournitures de ce dernier à Morey ?

La femme Mouchet. — M. Morey avait fourni à Pépin un

caparaçon de 20 à 26 francs, pour lequel il dtait convenu de prendre du sucre et de la chandelle. Il y avait deux mois que le caparaçon était fourni. Un soir que Fiesclii dlait chez nous^ je dis au petit garçon qu'il fallait ne pas oublier d'aller chercher ce sucre et cette chandelle. Le lendemain , Fieschi y alla lui-même, et m'apporta quatorze à quinze livres de sucre. Je ne l'en avais pas chaigé. Je me proposais d'aller moi-même prendre les chandelles.

Me Dupont. — Le 28 juillet , à quelle heure Morey a-t-il diné? jusqu'à quelle heure était-il à table? quelle était la position de Morey ce jour-là ?

Mad. MoucHET. — Il a diné avec M. Gibon , pi'ofesseur de philosophie au collège de Henri IV. Nous sommes restés à table jusqu'à neuf heures du soir. M. Morey n'avait rien d'extraordinaire. Il a mangé comme nous.

M° Dupont. — Je prie M. le président de demander à Morey de recueillir ses souvenirs sur ce fait qu'il a nié dans l'interrogatoire; de savoir si, le 29 juillet, lorsque la fille Nina est venue chez lui , il n'a pas été brûlé de papiers chez lui et par lui?

MoREY. — Je me suis rappelé hier soir que ce jour-là j'avais brûlé des papiers appartenant à Fieschi , sur lesquels étaient indiquées des sommes qu'il aurait touchées de la commission des récompenses nationales. J'avais nié ce fait, mais je me le suis rappelé ensuite.

M^DuoPNT. — Ce sont les papiers avec lesquels Fieschi avait obtenu des récompenses nationales. Je prierai M. le président de demander à Madame Mouchet si ces papiers ont été brûlés après l'arrivée de la fille Nina.

Mad. MoucuET. — Oui, monsieur; je ne savais pas quels étaient ces papiers^ j'ai demandé le vendredi à Morey quels étaient les papiers qui avaient été brûlés. Il m'a dit : Ce sont les papiers de Fieschi. — Pourquoi les avez vous brûlés? — C'est parce que je devais les brûler. Il les a brûlés avec la fille Nina.

M^ DuPGVT. — Je prie Madame Monchet de dire si dans la maison qu'elle habite il n'est pas facile de s'introduire dans la cour et dans les lieux d'aisance.

Le témoin répond affirmativement, et M" Dupont donne à la cour la topographie des lieux.

Me Dupont. — La fille Nina a prétendu que Morey était

3oo venu chez elle prendre les livres et le carnet de Ficschi. Je demande au témoin de pre'ciser ce qu'a fait Morty ce jour-]à depuis neuf heures du matin jusqu'à neuf heures du soir, où il a trouvé chez lui le commissaire de police.

Mad. MoucHKT. — Il n'a pas quitté sa nièce ; il a fait avec elle des courses pour les affaires de son papa .

Le PEÉsiDEifT. — Est -il à votre connaissance que Morey soit sorii dans la soirée du 27 ?

R. Non, mousieur.

Martin (du Nord.) — Je demanderai comment il se fait qu'il se rappelle aujourd'hui qu'il a brûlé les papiers de Fieschi , tandis que, interrogé sur ce point, il l'a qualifié de mensonge , Morey ne dit pas avoir oublié le fait, il l'a déclaré faux.

MoKEv. — Je ne me suis pas souvenu de ce fait au moment où j'ai été interrogé. Cela se concevra facilement, j'avais perdu la mémoire.

M^ Dupont. — Entre nier un fait et ne pas se le rappeler, il n'j a qu'une petite différence. Quand on ne se rappelle pas une chose on la qualifie de mensonger. Se borner à dire qu'on ne se souvient pas est plus honnête.

M. Martin (du Nord). — Toujours est-il fort extraordinaire qu'après six mois Morey se rappelle parfaitement un fait qu'il a d'abord considéré comme un mensonge.

McDuroNT. — C'est moi qui lui ai en quelque sorte rendu la mémoire. J'ai vu plusieurs fois Morey sans en obtenir de réponse. Il m'a fallu lui répéter plusieurs fois les faits pour les lui rappeler. La cour se rappellera que Morey était resté soixante-quinze jours sans prendre de nourriture. La faiblesse del'estomacavaiteuune influence terrible surle cerveau. Quand un accusé se trouve dans une pareille position; il y a une espèce d'inhumanité à lui opposer ses dénégations.

M. Martin. — Il n'y a nullement de l'inhumanité à mettre l'accusé en présence de ses précédentes déclarations. Ce fait, Morey l'a qualifié de mensonge six jours après l'attentat, c'està-dire long-temps avant la maladie de Morey.

Me Dupont. — Morey a bien fait de nier d'abord des faits indifférens, et qui aujourd'hui serviront à sa décharge. Il n'a pas à rendre compte de ses dénégations. Il a ci*u de son intérêt de le faire; aujourd'hui il dit la vérité, il n'invente pas', ce

3oi qu'il dit est confirmé par la fil e Nina. Est-ce îa vérité , oui ou non?

M. Martin (du Nord). — Il nous importait de savoir si dans son inlérêt ou non Morey en avait imposé.

M^ Dupont. — Jamais on ne l'a vu en contradiction avec lui-même pendant l'audience.

M. Martin (du Nord). — Il y a été constamment.

M. Renaudin, fabricant de cannes, neveu de Morey, est i:itji'Oduit en qualité de témoin.

Re^taudin dépose en ces teriues :

Dans le courant de février i855, j'étais allé un matin voir M. Morey. Il me demanda si je ne pourrais pas lui trouver de l'ouvrage pour vin homme auquel il s'intéressait. Quelques jours après cet entretien , je fus chez M. Lesage, fabricant de papiers peints avec lequel je suis en relation d'affaires. Il me promit de s'occuper de ma dcirandej quelques jours plus tard, Fiesclii vint me voir pour me remercier. Lorsqu'il fut entré chez M. Lesage, je lui donnais un asile pendant quelque temp?. Je lui offris une petite chambre. Fieschi n'est pas même venu coucher continuellement chez moi, Ma femme l'avait prise en grippe.

Elle me disait souvent: Cet homme me fait peur; il a mauvaise mine. Je finis par éprouver les mêmes sentimens à son égard. Au bout de quelques jours, il s'en alla; je l'ai revu une fois chez M. Lesage. Je demandai à ce dernier des nouvelles de Fieschi. II me répondit qu'il travaillait, mais qu'il pourrait travailler davantage, et que si l'ouvrage prenait, il serait forcé d'en prendre un autre. Fieschi était occupé dans cet atelier à foncer. Quelques jours plus lard, il sortit de chez Lesage; je ne pourrais donner aucune date. Voilà ce qui s'est passé à l'ocr sion de Fieschi.

J'ai un incident dont je dois faire part à la cour. J'ai eu à me plaindre de Fieschi. Un jour que je sortais avec ma femme, je vis une demoiselle que j'ai su depuis être Nina Lassaye. J'appris que, pendant notre absence, il est resté dans sa chambre avec cette femme. J'avais prêté un petit logement à Fiesn chi, mais non pas pour en faire cet usage. Depuis ce momentlà, je lui fis mauvaise mine. Dans !a semaine il partie.

Le PRESIDENT. — > Sous quel nom était-il placé chex M. Le-

sage?

B.. Sous le nom de Bescher que je croyais d'abord être Be'chet. A vrai dire , je savais à peine son nom • on me l'avait nomme' une fois pour me le recommander. Depuis qu'il était placé, je ne crois pas l'avoir entendu nommer.

D. Avez-vous vu , pendant que Fieschi logeait , un modèle en bois d'une machine?

R. Oui , sans savoir à quoi elle dtait destine'e. C'est après mon interrogatoire que la portière me l'a dit. Fieschi est un homme assez bizarre , qui se met sur le dos des gens , qui se rend important. Fieschi a dit ces jours-ci, et je l'ai lu dans les journaux: Si j'avais eu 4o fr. , certes, je n'aurais pas fait ce que j'ai fait. Je lui procurai de l'ouvrage chez M. Lesage, pourquoi n'y est-il pas reste'? pourquoi-ne s'cst-il jias lionorablcnient conduit au Heu de faire ce qu'il a fait?

FiEscm. — Lorsque M. Lesage , qui m'a occupé dans sa fabrique, paraîtra , il dira si j'ai quitté de ma propre volonté , ou si c'est l'ouvrage qui a cessé. Si je m'en suis allé, c'est que M. Lesage m'a dit : Pour le moment , il n'y a pas d'ouvrage.

M. Lesage , témoin , déclare ne connaître que les accusés Fieschi et Morey.

Le président. — Faites connaître ce qui est à votre connaissance sur Fieschi, pendant qu'il a travaillé chez vous.

M. Lesage. — ■ Il m'avait été recommandé^ je n'ai pas été mécontent , son travail m'a convenu.

Le PRESIDENT. ■ — Qui vous l'avait présenté ?

R. Renaudin , avec la maison duquel je suis depuis longea relation. Fieschi travailla chez moi à ce que l'on appelle en terme de ïavt, foncer. Il y était sous le nom de Bescher.

D. Marey venait-il le voir ?

R. Il est venu plusieurs fois^ il l'appela'.t du nom de Bescher.

D. Savez-vous s'il existait des relations entre Fieschi et Pépin ?

R. J'ai entendu parler de M. Pépin , je ne sais pas s'ils avaient des relations 3 je ne le connaissais que par un ouvrage apporté à la maison par Fieschi , intitulé : Justification de M. Pépin dans l'affaire de juin.

D. Pourquoi a-t-il cessé de travailler chez vous ?

R. Par une circonstance indépendante de sa volonté. Je fus

obligé d'interrompre la fabrication faute de trouver des papiers comme il me les fallait. Fieschi me dit qu'il était bien aise de se reposer pendant quelques jours. Quand plus tard il i-evint chez moi , je l'avais remplacé, et je ne voulais pas remplacer la personne que j'avais prise à sa place.

D. Avait il laissé son livret chez vous quand il est parti ?

R. Oui. En effet , je ne lui avait pas dit vous ne reviendi-ez plus. Cependant , je sais que Fieschi étant venu depuis chercher ses effets, ma femme, sachant que je n'étais pas disposé à renvoyer son remplaçant , avait mis son livret de côté pour le lui rendre, mais qu'elle fut dérangée, et Fieschi s'en alla sans l'emporter.

D. N'a-t-il pas été plus ta'rd retiré de vos mains?

II. Le livret a été remis à M. Morey, par mon épouse, lorsqu'il se présenta chez moi, je ci'ois, le 29.

D. Croyez-vous que soit le 29 ?

R. Oui, c'est positivement le 29, le lendemain de l'attentat.

M. Martin (du Nord). — Qu'a dit Morey en demandant le livret à votre femme ?

R. Je n'étais pas chez moi. Voici à peu près comme ma femme me l'a rapporté. Il se présenta à la maison. Après le bonjour d'usage, il dit : « Ne savez-vous pas ce qui s'est passé hier? — Tout Paris le sait. — Vous ne savez pas que je viens d'apprendre, que cet ouvrier Bescher que vous aviez chez vous est ce nommé Gérard qui a fait l'attentat? Ce que vous dites là e.t-il possible? — On me l'a dit. »

Ma femme était troublée; elle lui dit : Mais nous avons encore son livret ici. Je ^l'avais préparé pour le lui remettre ; éela ne va-t-il pas nous compromettre ? — Puisque vous avez le livret, remettez-le moi; c'est moi qui le lui ai fait avoir. Bescher n'était pas son nom , je le rendrai à son propriétaire, au vrai Bescher.

Voilà à peu près le colloque qu'il y eut entre Morey et ma femme.

Le peesident. — Savez vous s'il a déposé des morceaux de bois dans votre cour ?

R. Oui, j'en ai connaissance, mais je ne sais à quelle époquç. Ce bois y est resté pas mal de temps.

D. Savez-vous si une pièce n'y est pas restée tout-à-fait?

R. Je ne le pense pas.

3o4 ^ M. Martixn (du Nord). — Morey reconnaît-il cette conversation avec la femme Lesage ?

MoEEY. — Oui , monsieur.

M. MARTm (du Nord). — Comment se fait-ii que le 6 du mois d'août , il déclarait positivement n'avoir jamais connu Fieschi que sous le nom de Fie&chi, et qu'il ne savait pas qu'il se faisait appeler Beschcr ?

MoREY. — J'ai entendu dire que chez moi il n'e'tait connu que sous le nom de Fieschi.

M, Martin (du Nord). — Cependant, vous avez fo:mellcment déclaré que vous ne l'aviez jamais connu que sous le nom de Fieschi, et voilà que peu de temps avant vous aviez demandé à la femme Lesage, le livi*et de Beschcr, reconnaissant que c'était sous ce nom, que Fieschi y était connu?

MoREV. — Je persiste à soutenir que j'ai entendu dire que c'était chez moi qu'il n'était connu que sous le nom de Fieschi.

M. Dupont. — Ce sont des argumentations qui seront beaucoup mieux dans les plaidoiries que dans une discussion. L'accusé Morey n'ayant pas voulu compromettre Bescher, a toujours soutenu qu'il n'avait jamais connu Fieschi que sous son véritable nom.

Martin (du Nord). — C'est ici le lieu de démontrer ces con tradictions.

M. Dupont. — J'aban lonne toutes les contradictions possibles ; je m'en liens aux détats. Le fait est-il vrai ? oui ou non. Que Morey ait donne le nom de Bescher à Fieèchi, qu'il l'ait fait placer sous ce nom chez Lesage, qu'il soitallé l'y voir, Morey reconnaît tout cela. Vous en tirerez toutes les conséquences que vous voudrez; moi j'expliquerai les faits. Nous ne pour vous établir ici que les faits réels qui ressortent des débats. Tout ce qui s'est passé antérieurement eit peu important. Il est extraordinaire que l'on accable de questions un homme qui a à peine la faculté de les entendre. C'est trop insister.

Le trésident. — L'expression dont s'est servi le défenseur , n'est pas convenable. Le ministère publie est parfaitement juge de la convenance des questions à adresser à l'accusé.

M. Dupont. — Mon observation, je l'espère, n'avait rien d'injurieux ni de désagréable pour le ministère public. Seulement je l'engage, vu la position de Morey, à le ménager dans

3o5 Jes questions. Tout sera discuté à son égard. Le plus importan pour les débats, c'est d'établir les faits vrais.

M. Mart.'n (du Nord). — C'est d'après lesprécédens d'un accusé, dans le cours d'une instruction, qu'on peut juger de la véracité d'un accusé à l'audience. Je demanderai maintenant à Morey, s'il connaissait Lesage ?

MoREY. — Je n'ai connu Lesage qu'après l'entrée de Fieschi chez lui. Je l'ai vu un jour à propos d'une vente de colle que je lui ai faite.

M, Martin (du Noîd). — Comment se fait-il qu'interrogé le lo août par M. le président, Morey ait répondu qu'il ne connaissait pas Lesage ?

Morey. — Je ne connaissais pas Lesage avant l'entrée de Fieschi chez lui. Je ne puis pas avoir dit, au lo août, que je ne connaissais pas Lesage.

FiEScui, — M. Lesage a eu raison de dire que je n'étais pas un habile ouvrier. Dès ma jeunesse, je n'avais eu que les armes à la main. Pour connaître celte partie, il faut commencer très jeune. Je ne le crois pas flatteur, cependant il m'a rendu justice, il ni'a dit qu'il trouvait extraordinaire que j'eusse appris si tôt la partie qu'il m'avait donnée, quoique pas bien difficile. Quant à ma conduite chez lui, je dirai que je ne fréquentais aucun ouvrier. Je ne bougeais pas du mardi au samedi; quant au lundi, les garçons ne voulant pas travailler, j'étais forcé de faire comme eux; quand je suis parti, je lui étais redevable de 7 francsj on dit que j'ai eu 21^000 fr. dans les mains; si cela était vrai^ comment serais-je resté redevable de 7 francs. J'ai laissé chez lui deux tabliers, un en peau, l'autre en toile, un pantalon, une paire de sabots, sauf le respect que je dois à la noble cour. Je croyais encoi'e rentrer chez M. Lesage; il était pressé, il avait pris un ouvrier habile, sans quoi je serais rentré chez lui. Ma conduite, il l'a certifié, était bonne sur tous les points. Je n'ai pas autre chose à dire à îa noble cour.

M. Dupont. — A quelle occasion Morey est-il allé chez Letige?

Lesagk. — Il n'y est venu que très long-temps après l'enfrée de Fieschi. J'eus besoin d'acheter de la colle. Ficschi me dit que Morey, bourrelier, en avait une certaine quantité à vendre. Fieschi fit le marché. Je ne sais si je remis l'argent à T"ieschi ou à Morey. C'est là , je crois , la première circonstance H. 20

qui fit entrer Morey chez moi. Plus tard , Morey vint s'informer si j'étais content de Fieschi. Je l'ai vu deux ou trois fois. BeaumonT; marchand fripier , autre te'moln , déclare: Le 25 juillet, un individu s'est pre'sente' à moi et me demanda une malle portant 42 pouces. Nous tombâmes d'accord , et l'individu me dit qu'il reviendrait le lendemain. Il revint en effet avec un autre monsieur j ils examinèrent la malle. L'un d'euic me demanda où ils pourraient prendre une tasse de café' je leur indiquai un café en face.

Ce témoin reconnaît parfaitement Fieschi 5 il déclare que c'est lui qui est venu le premier. Il reconnaît également Morey pour être celui qui est venu le lendemain. C'est Fieschi qui paya la malle.

Le PRESIDENT. — Quel est celui qui dit que la grandeur était convenable ?

lÎEAUMONT. — C'est celui en bonnet noir (Morey).

D. Vous n'avez pas conservé une noie qui établissait que la malle Tendue Je 25 juillet était de 4-2 pouces?

R. (Begardant la malle.) Je reconnais parfaitement cette malle. Je ne sais par qui elle a été emportée. J'étais occupé au moment où elle a été enlevée.

D. A-t-elle été emportée avant que les deux individus allassent au café ou après qu'ils en sont revenus?

B-. A leur sortie du café.

D. Se sont-ils assurés qu'elle avait précise'ment 42 pouces?

R. Non, monsieur, je leur ai dit qu'elle les avait.

Martin (du Nord), à Morey. — Pour quel motif Fieschi TOUS a-t-il invité à l'accompagner au Temple pour l'achat de la malle?

MouEY. — Il y a très long-temps qu'il me parlait de la négessité de cette acquisition. Le 25 au malin il me rencontra et me dit: Venez avec moi. Je n'aTais pas déjeûné, il me dit: Nous déjeunerons par là.

MA.r>.Tm(du Noi'd). • — Pourquoi Morey l'a-t-il nié dans l'interrogatoire? Ce ne pouvait être un oubli.

Le PRESIDENT. — Morey, vous avez dit que la malle était de la grandeur qu'il fallait. Comment pouviez-vous le savoir? La garde-robe de Fieschi ne devait pas vous faire , supposer qu'il lui fallait une grande malle.

filÇoEEr. — Fieschi me dit qu'il voulait y mettre des effets

5o7 de longueur; c'est à dire les habits sans les plier dans le sens de leur longueur.

Le président. — Vous saviez qu'il n'avait pas une garderobe considérable, puisque vous lui prêtiez vos chemises.

MoREY. — Je lui ai prêté mes chemises quand les siennes étaient sales. Il avait un habit et une redingote.

Martin (du Nord). — Il résulte des déclarations de Morey qu'aujourd'hui il avoue qu'il a vu Fieschi le 25 juillet. Comment se fait-il que, dans le premier interrogatoire, il ait répondu : Oui , j'ai connu Fieschi^ mais il y a quatre mois que je ne l'ai vu. C'est le 2 août qu'il disait cela , et puis, dans uu autre interrogatoire, dont la date est du 16, il répond : Toutes ces choses-là sont fausses... je vous jure ma parole d'honneur qu'il y avait si.\: semainas rjue je ne l'avais vu ayant que l'événement eût lieu.

Pourquoi d'abord quatre mois, et ensuite en donnant sa parole six semaines pour être obligé de convenir aujourd'hui qu'il l'a vu le 25 juillet ?

Morey. — Si j'ai dit que je n'avais pas vu Fieschi depuis quatre mois, c'est que je ne me le rappelais pas dans le moment.

FiEScar. — J'ai l'honneur d'observer à la cour que lorsque M. Beauraont m'a vendu la malle , il a reconnu parfaitement que io lui avais donné un franc d'arrhes. J'allai enlever I^ malle avec Morey, je dis qu'il me faudrait un commission- Daire. La demoiselle de boutique de M. Beaumont , ou peutj être sa fille, enfin la demoiselle qui était là , dit : Il faut faire appeler un commissionnaire. On fut le chercher, il vint avec ses crochets, et en présence de Morey, il prit la malle. Morey fit môme une observation sur les i5 sous de la commission. Je lui dis de la porter rue de l'Arbre-Sec, n° 58. Je ne me rappelle pas si je lui donnai l'adresse par écrit, mais je lui dis : J'y serai avant vous. Nous nous quittâmes au Temple. Mais pour être avant le commissionnaire , pour voir ce qui pourrait arriver, parce que j'avais les MM. de la pol'ce que je craignais, je pris un cabriolet. Je suis fâché qae M. Beaumont ou la demoiselle ne se rappellent pas cette circonstance concernant le commissionriaire.

Beaumont. — Je ne me le rappelle pas.

FiEscai. — Quand j'ai acheté cette malle , je tenais à ce

3o8 •qu'elle eût 42 pouces. M. Beauniont n'avait pas un pied. Moi 5 je n'avais pas sur moi mon mètre. Je demandai à un Toisin de m'en prêter, je lui demandai par respect de me donner un pied , sans ajouter de roi. Cet individu me montra ie pied attache' à sa jambe, Je lui dis, je vois bien que vous en avez deux de ces pieds, ce n'est pas ça que je veux. Vous foyez que je me rappelle même les détails.

M. Martin (du Nord,) à Fieschi. — Est-ce vous qui êtes allé chercher le commissionnaire?

FiESCHt. — Ce n'est ni moi ni Moi'ey. Je crois que c'est la demoiselle de boutique qui a dit : Faites appeler un tel.

D. Morey était-il à côté de vous quand vous avez donné des ©rdres au commissionnaire pour porter la malle.

R. Oui, puisque nous avons fait le prix tous deux avec le commissionnaire. Morey a dit que i5 sous suffisaient. Le commissionnaire comme c'est l'habitude, demanda deux sous pour un canon. Il prit un canon, mais moi, je n'avais pas soif.

Martin (du Nord). — <■ Accusé Morey, étiez-vous là quand îjeschi a dit au commissionnaire de porter la malle rue de FArbi-e-Sec? L'avez-vous vu emporter?

Morey. — Non, je ne l'ai pas vu emporter. D. N'étiez-vous pas alors avec Fieschi?

R. Je suis allé voir la malle avec Fieschi; mais je ne suis pas retourné chez le marchand en sortant du café?

Le président, au témoin. — Les deux individus sont-ils revenus chez vous après avoir pris le café?

Le TEMOIN. — Je ne les ai pas i-evus. La malle était restée sur

le pas de ma boutique, ces messieui's sont allés prendre le café,

et elle a été enlevée pendant que j'étais occupé à autre chose.

M. Martin (du Nord), au témoin. — Savez-vous quel était

■Be commissionnaire ?

Le TEMOIN. — A ce que je puis croire, c'est un nommé Maurice qui aura probablement porté la malle; mais je ne l''ai pas ■%n charger.

M® Dupont. — Je demanderai au témoin si dans le commerce il y a des malles déplus de quarante-deux pouces. Le TEMOIN. — Non.

M® Dupont. — Je ferai observer à la cour qu'aloi's même que Morey aurait entendu dire à Fieschi : Portez cette malle rue de

l'Arbre-Sec, il sérail impossible d'en tirer aucune conse'qucnce, puisque Morey ne savait pas la demeure de Fieschi.

]VIlle OiiY (Celestine), âge'e de ly ans, demoiselle de boutique chez M. Beauaiont, marchand fripier, autre témoin , dépose en ces termes :

Quelques jours avant l'attentat, un homme s'est pre'senté à la boutique pour acheter une malle; il donna 20 sous d'arrhes et revint le lendemain la chercher.

Le président. — Fieschi, levez-vous. (Au témoin ) Reconnaissez-vous cet homme pour être celui qui a fait l'achat de la malle?

Le témoin — Oui, monsieur.

D. N'esl-iipas revenu ensuite avec un autre?

R. Oui, monsieur, il est revenu avec un autre monsieur.

(Le témoin déclare reconnaître Morey pour la personne qui accompagnait Fieschi.)

D. Les deux individus qui avaient acheté la malle n'étaienlils pas prdsens tous les deux lorsque le commissionnaire reçut Tordi-e d'enleyer la malle?

R. Oui, tous les deax,

D. De quel prix était cette malle ?

R. De 12 fr.

D. De quelle dimension?

R. De 4.7. pouces.

D. Y en a-t-il de plu.s grandes dans votre boutique?

R. Non, monsieur.

Me Dupont. — Comment le témoin, qui n'a pas vu enlever la malle, a-t-elle pu savoir que les deux personnes étaient présentes à cet enlèvement?

Le TEMOIN.— Oui, ils étaient là tous deux quand la malle î été enlevée.

M« Dupont. — Vous l'avez donc vu enlever alors?

R. J étais assise sur le seuil de la boutique lorsque la malle passa devant moi.

M. Martin (du Nord.) — Je voudrais savoir si Morey persiste à déclarer qu'il n'était pas avec Fieschi au moment où U malle a été emportée?

Morey. — Oui, j'y persiste, parce que c'est la vérité.

M« Dupont. — Je ne crois pas que le témoin ait suffisamment expliqué sa pensée; je ne veux pas la mettre en con-

3io

tradîction avec elle-même, mais je veux constater un fait. D'un côté elle déclare n'a\oir pas vu enlever la malle par le commissionnaire, et d'un autre côté elle dit avoir vu deux personnes quand celte malle a été enlevée.

Le président, au témoin. — Quelle différence mettez-vous entre avoir vu enlever îa malle et l'avoir vu passer devant vous ?

Le témoin répète qu'elle était assise quand elle a vu la malle passer, et les deux individus passer devant elle.

D. Wavez-vous pas entendu dire par l'un de ces individus à l'autre , en parlant de la malle : Est-elle ou elle est d'une grandeur convenable?

R. Depuis le temps , je ne puis pas me rappeler. Le sieur Guillemain (Nicolas), âgé de trente-sept ans, limonadier, et sa femme , déposent dans le même sens. Ils déclarent tenir un café vis-à-vis de la boutique de Beaumont; ils se rappellent avoir vu entrer dans leur établissement , vers le 25 juillet, à deux heures ou deux heures et demie, deux personnes envoyées chez eux par M. Beaumont; mais ils ne les ont pas remarquées. Ils déclarent l'im et l'autre ne reconnaître ni Fieschi, ni Morey.

Le pbésident. — Faites entrer le témoin Maurice de Saint. (Un huissier vient dire que ce témoin est sorti.) Le pbésident. ' — Envoyez le chercher.

L'audience est suspendue pendant vingt minutes et reprise à 4 heures i [4.

Le témoin de Saint est introduit. Il déclare s'appeler de Saint Maurice , être âgé de 28 ans, profession de commissionnaire et stationner vis-à-vis de la boutique du sieur Beaumont. Il dépose en ces termes :

Le iS ou 26 juillet, un monsieur m'a chargé de porter une malle, rue de l'Arbre-Sec, n. 58. Il me demande combien voulez- vous? Je réponds 20 sous. — Diable, dit-il, c'est un peu cher. Les commissionnaires doivent gagner beaucoup. — Pas tant, que je réponds. Il m'ofïre 12 sous; comme j'hésitais, il médit : allez toujours. Quand j'eus chargé la malle sur mes épaules il me commanda de la porter rue de l'Arbre-Sec, n. 58 , et me dit qu'il y serait avant moi. Si vous me faites attendre vous me paierez mon temps , lui dis-je. — Allez , j'y serai avant vous. Quand je suis arrivé rue Saint-Honoré , au

3ii coin de la rue de l'Arbre-Sec , j'ai vu efFectivcmcDt ce mon. sieur qui me faisait signe d'une croise'e. J'entrai par un corridor dans une cour au fond de laquelle il y avait uu marchand de vin. On m'a dit d'aller par l'escalier à gauche. Je ae sais si l'on m'a fait monter un ou deux étages; j'ai mis seulement un pied dans une pièce et déposé la malle si^rle carré. Le monsieur m'a donné 1 1 sous et 2 sous pour boire.

Le PRESIDENT. — Lorsque vous avez fait marcLc pour porter la malle, n'y avait-il pas deux personnes?

R. Je n'y ai pas fait attention. Je n'ai pas vu d'autre personne avec ce monsieur.

D. Qui vous a appelé?

R. C'est ce monsieur lui-même.

Le peesident. — Fieschi, levez-vous. (Au témoin.) Recoïknaissez-vous la personne que vous voyez pour l'individu qui vous a dit de porter la malle ?

R. Je ne puis pas dire que je la reconnais. Je la reconnais seulement pour l'avoir vue au Palais de Justice.

D. N'est- ce pas MUeOry qui vous a appelé?

R. Non, c'est le monsieur.

Le témoin déclare ne pas reconnaître Morey. Il ne se rappelle pas l'avoir vu.

M® Dupont. — Fieschi reconnaît-il le commissionnaire?

Fieschi. — Oui.

M. Martin (du Nord). — Fieschi, voilà uu témoin qui prétend que vous étiez seul au moment où vous avez fait emporter la malle, et vous avez dit le contraire.

Fieschi. — Je ne pense pas qu'il faille être deux hommes pour faire un marché de 12 àj5 sous. Le commissionnaire ne l'a peut-être pas remarqué, mais Morey y était; il a même djl: Quinze sous, c'est l'usage. Du reste, j'ai eu tant d'affaires depuis ce temps-là que je ne suis plus bien fixé sur ces petits détails-là.

Le président. — Faites entrer Hertfort. (Mouvement de curiosité.)

Hertfort déclare qu'il connaissait Morey , Besrher et Pépin.

Le président. — Aviez-vous avec eux des rapport; fréquens ?

R. Non, monsieur.

D. Y a-t-il long-temps que vous avez vu Morey? R. H y a environ un an.

D.E^, Pépin?

R. Je suis été' à la noce avec lui, il y a environ quinze mois; c*est la seule fois que je l'ai vu.

D. Et Bescher?

R. Il y a environ sept à huit mois.

D. N'avez- vous pas eu, à une certaine e'poque, des relations avec Bescher pour une fabrication de cartouches ? R. Non, monsieur.

D. En étes-vous bien sûr ?

R. Oui, monsieur.

D. Vous êtes bien ûr de n'avoir jamais fabriqué de cartouches avec Bescher on pour Bescher?

R. Oui.

D. Etes-vous bien sûr que Bescher n'a pas fabriqué de cartouches pour vous ?

R. Oui, monsieur, j'en suis sûr.

D. Positivement sûr?

R. Oui, monsieur.

D. Cela pourrait remonter à une époque un peu éloignée, à l'époque des troubles de juin?

R. C'est ce que le juge d'instruction m'a dit. D. Vous êtes bien sûr de n'avoir pas fabriqué des cartouches qui contenaient plusieurs projectiles et étaient particulièrement destinées à être jetées dans les rangs de la cavalerie ?

R. Oui. j'en suis bien sûr.

D. N'aviez-vous pas un frère qui a figuré dans ces troubles ? R. Oui.

N'y avait-il pas pris part comme carliste.^ R. Oui.

D. Qu'est- il devenu?

R. Il est parti pour l'expédition de don Pedro à la fin de i832j je crois qu'il est mort.

D. Aviez vous les mêmes opinions politiques que lui? R. Non, monsieur.

D. Avez-vous fait partie de quelque société ? R. J'ai éîé de la société des Amis du peuple, et lorsqu'elle .

a éié dissoute , je suis entré clans la sociéld des Droits de l'homme. Je l'ai quitte'e au mois de mars i855.

M, Martin (du Nord.) — Le témoin se trouve en oppositîçn avecBescher, qui pourrait s'expliquer sur les faits qu'il avait déclarés.

Le PRESIDENT, à Bescher. — Vous avez dit hier que vous ayiez , de concert avec Hertfort , fabriqué des cartouchcA?

Bescher. — J'ai dit que Hertfort m'avait donné un peu de poudre pour faire une dizaine de cartouches. Il y a si longtemps, qu'à peine je m'en souviens.

Le PRESIDENT. — Ces cartouches n'étaient-elles pas destinées à être jetées dans les rangs de la cavalerie?

Bescher. — Non, monsieur, c'étaient de très-petites cartouches.

Le PRESIDENT, au témoin. — Avez -vous connu Ffeschi?

Le TEMOIN. — Je l'ai vu plusieurs fois sans le connaître. J'ai su depuis l'attentat que c'était Fieschi.

D. Le reconnaissez- vous?

B.. Non, monsieur.

Le PRESIDENT, à Fieschi. — Connaissez-vous Hertfort.

Fieschi. — Oui. Je l'ai vu deux fois. Une fois il est venu chez Morey , à l'époque où j'étais caché chez lui. Je ne lui ai pas parlé, et certes il m'a fait faire du mauvais sang, parce que je l'ai pris pour un agent de police , et alors je n'étais pas cousin avec eux. (On rit.)

Je l'ai revu dans une autre circonstance. Si la cour le juge à propos , je dirai les faits. C'était la même nuit que j'avais passée avec Boireau et Maurice; j'ai déjà raconté cela, je peux couler là-dessus.

Le PRESIDENT. '— Puisque vous les avez racontés, il est inutile d'y revenir.

Fieschi. — Le malin nous sommes allés dans la rue Saint- Jacques pour déjeuner. Brocard, moi, Morey et Boireau. Hertfort descendait de la barrière 3 il paraît que de son côté il avait passé la nuit.

Hertfort. — Je veneis de la noce d'un de mes ouvriers.

Fieschi. — Nous avons élé alors à la place Cambrai. Nous sommes entrés à gauche dans un enfoncement. Là on s'est mis à boire. Moi je n'avais pas soif II s'éleva plusieurs questions j et quand j'ai vu que l'affaire s'engageait pour arriver aux coups

3i4 de poing , moi qui n'en étais pas , je sortis et je dis à Boireau : Comment , vous qui vous dites mon ami , et qui savez que je suis poursuivi , vous me menez dans des endroits où je puis être arrêté.

J'allais chez Salis, où je vis bientôt arriver Boireau, qui me dit que Herfort lui avait donne' un soufflet avec le poing fermé, ( On rit. ) que son chapeau ne pouvait plus tenir à la tête. II ajouta qu'il avait demandé raison à Herfort , et qu'il fallait que je sois son second. Je lui répondis : Tu sais bien que je ne peux pas , a cause de ma position ; je suis toujours en campagne , comme la clé de Mahomet. Boireau me dit : C'est égal, nous avons rendez-vous au café des Sept-Billards. Je lui demandai si moi qui étais poui-silivi , je devais fréquenter le café des Sept- Billai'ds. Je l'engageai à aller sur la place de rArchevêché. J'allai de ce côté, et je me tins sur le pont. J'attendis que Boireau arrivât. Je le laissai chercher , et je regardai si quelqu'un venait après lui : je craignais que ces messieurs ne voulussent me jouer le tour. Je vis Boireau tout seul, et alors je l'appelai et lui dis : Tu étais en ribotte, c'est ton habitude: tu as fait de l'embarras, on t'a frappé; j'arrangerai cette affaire, sois tranquille. Je parlai à Maurice, et le duel n'eut pas lieu.

M. Maktin (du Nord) à Boireau. — Avez-vous souvenance de ces faits ?

Boireau. — Ouijmaisl'afFaire ne s'est pas passée ainsi. Quand j'ai reçu cette insulte , j'ai voulu que Herfort me rendît raison. II me donna rendez-vous au café des Sept-Billards 5 je pris Fieschi pour mon second. Quand je fus au café , j'attendis une demi-heure Herfort , il ne vint pas j je lui écrivis , il resta chez lui.

M. Martin (du Nord ) au témoin, — Ces faits sont-ils vrais? Ils prouvent de l'intimité entre les accusés.

Le TÉMOIN. — Ils sont à peu près comme ils disent.

Le PRESIDENT. — Témoin Nolland , reconnaissez-vous les accusés ?

Nolland, ■ — Je ne connais parmi les accusés que Fieschi et Morey.

D. Qu'avez vous à dire relativement à la malle?

R. Le 28 juillet , entre neuf heui-es et neuf heures et demie du matin , Fieschi se présenta chez moi et me demanda la per-

3i5 mission d'y déposer une malle. Je lui répondis que je le roulais bien. Il me dit : Si c'est un effet de votre complaisance de venir' m'aider à la porter, cela me ferait plaisir. Là-dessus , il alla chercher la malle et l'apporta au milieu de la rue , et il me la mit sur les épaules et je la rentrai chez moi. Il me dit qu'il enverrait un commissionnaire dans trois quarts dheure , une heure au plus tard , et que s'il ne venait pas, il ne fallait la remettre qu'à M. Morcy.

D. Le jeudi matin , Morey est-il venu avec un commissionnaire pour enlever la malle ?

R. Oui.

D. Qui est-ce qui la lui a remise ?

R. C'est mon épouse.

D . Vous étiez très lié avec Morey ?

E. Je travaillai pour lui plusieurs fois, mais il n'y avait aucun lien qui nous attachât ensemble.

D. Vous avez déclaré que vous étiez intimement liés ?

R. J'ai pu le dire parce que je le voyais très souvent,

D. Morey est-il entré avec le commissionnaire?

R. Il est entré un peu avant le commissionnaire.

D. Avez vous parlé de la malle le premier ?

R. Ma femme m'a di : On est venu chercher une malle ; le commissionnaire n'a pas dit le nom des personnes, et je n'ai pas voulu la remettre.

D. Morey a-t il dit qu'il y avait une malle déposée chez vous le jour de la revue ?

R. Il ne m'a fait aucune réponse.

D. Il n'a pas paru étonné ?

R. Non.

M. Martin (du Nord). — Je parle de l'étonnement que vous , avez remarqué chez Morey.

Le témoin. — J'ai pu le dire, mais je ne me le rappelle pas.

M. Martin (du Nord). — Du reste, vous avez dit la même chose que Morey. En effet, Mûrey disait le même jour :

« Ce matin, à huit heures, se trouvant chez le sieur Nolland, ce dernier lui a montré une malle qu'on était venu déposer chez lui , et qu'on lui avait défendu de remettre sans un ordre exprès de lui, Morey; que ne connaissant pas cette malle, et ne comprenant pas le motif pour lequel on l'autori-

3i6 sait, lui seul , à la délivrer , il avait dit : « Si Ton vient la prendre, donnez-làj » et qu'effectivement un commissionnaire s'était présenté chez le sieur Nolland, et que, sur son autorisation , il avait emporté la malle. Le sieur Morey ajoute qu'il n'a été informé du dépôt de cette malle par aucune personne autre que le sieur NoUand , et qu'il n'en connaît pas le propriétaire. »

Ainsi , d'après ces déclarations de vous et de Morey, il semblerait que Morey a été tout étonné d'enlendre parler d'une malle dont il ne connaissait pas le propriétaire.

Ne vous étiez-vous pas entendu à l'avance avec Morey pour faire ces déclarations au commissaire de police ?

Le TEMOIN. — Je ne l'ai pas vu.

M. Martin (du Nord). — Il n'a pas montré de l'étonnement, car il a reconnu plus tard que cette déclaration était un mensonge.

Le témoin. — J'ai pu le dire dans le moment.

M, Mabtin (du Nord) , à Morey. — Avez-vous déclax'é que vous ne saviez pas quel était le propriétaire de la malle ?

Morey. — Oui ; mais quand Nolland m'a expliqué la manière

dont la chose s'était passée , j'ai bien vu que c'était Fieschi

Nina me l'avait dit.

M. Martin (du Nord). — Est-ce Fiesclii qui vous a dit de remettre la malle à Nina, ou Nina qui vous a dit que la malle devait être remise?

Morey. — C'est Nina qui est venue à la maison, et m'a dit comment la chose s'était passée.

M. Martin (du Nord). — Ainsi vous ne saviez pas ce que contenait la malle ?

Morey. — Je ne le savais pas, puisqu'il n'y avait pas de clé et qu'elle n'a pas été ouverte.

M. MARTi]N(du Nord). — Pouiquoi avez-vous déclaré que vous ne saviez pas à qui appartenait la malle? Vous le saviez par Nina.

Morey. — Je ne dis pas que je ne l'ai pas su du tout; mais je ne l'ai su que par Nina.

M. Martin (du Nord) — Morey a déclaré qu'il n'a été informé du port de cette malle par aucuîie f-ersonne autre que Nolland, et qu'il n'en connaissait pas le propriétaire

MoBEv. — Mon avocat expliquera toutes ces chosesj je n'ai pas la tête pour répondre à toutes ces questions.

M. Martin (du Nord). — Cependant Morey me paraît pouvoir répondre aux questions qui lui sont adresse'es, ear il a répondu très-exactement. Je lui demande s'il a suivi la malle jusque chez la fille Nina.

MouEY. — Oui; je suis parti un moment après le commissionnaiie, et je l'ai accompagné jusque chez Nina.

M. Martin (du Nord). — Qui est ce qui est allé chercher le commissionnaire?

MoREY. — C'est moi,

M. Martin (du Nord). — Pourquoi, lorsque vous avez été confronté avec le commissionnaire, avez-vous dit que vous ne le connaissiez pas?

Morey. — Je ne crois pas avoir jamais dit cela... Il est possible que je l'aie dit; mais je ne me le rappelle pas.

FiEscHi. — Je prie M. le président de demander au témoin si la malle est arrivée chez lui le 28 juillet au matin.

Le TEMOIN. — C'est le 28 au matin, le jour de la revue, a neuf heures ou neuf heures et demie.

FiEscni. — J'observerai que depuis quelque jours je n'avais pas vu Nina, et certes je ne l'avais pas avertie que j'aurais déposé la malle chez NoUand, Je l'ai dit le soir à Morey, lorsqu'il est venu charger les canons, ouïe 28 au matin, lorsque je l'ai rencontré. Si c'est le matin, j'ai dit que j'avais déjà rendu ma malle chez NoUand. Si c'est le soir, j'aurais dit que je la déposerais çhezNoliand, si je ne pouvais arriver jusque chez Moiey. Nina ne savait pas où était la malle , elle ne l'a appris que par Moiey.

M« DuPOJiT. ■— L'accusé dit qu'il n'avait pas vu Nina depuis plusieurs jours. Il l'avait vue le 27, à une heure, sur le boule- Tai'd, à trois heures chez Annettej elle a rappelé les circonstances de cette dernière entrevue^ où elle avait vu Fieschî, après qu'il les avait quittées, s'arrêter pour les regarder, comme s'il ne devait plus les revoir. Toutes ces circonstances ne peuvent être sorties de la mémoire des membres de cette cour.

Ainsi donc Fieschi avait vu Nina la veille même du jour où il a remis la malle. Il faudrait que l'accusé expliquât à quel moment il aurait dit à Morey : La malle est chez NoUand. Il ne

3i8 peut le lui avoir dit le soix' du 27, puisqu'elle n'était pas portée. Le lui aurait-il dit le matin ? Il prétend avoir recontré Morey à neuf heures, et Nolland déclare que la malle a été apportée chez lui par Fieschi entre neuf heures et neuf heures et demie.

Fieschi. — Lorsqu'on prend un cabriolet à la rue Vendôme, on est bientôt rendu à la Halle-aux-Veaux. D'ailleurs on ne regarde pas à chaque instant sa montre. Je demande au témoin si je lui ai dit de remettre la malle à Morey ou à Nina?

Le témoik. — A Morey,

M^ Dupont. — Nous expliquerons, comment Fieschi, étant attaché à Nina, voulait lui éviter toute espèce de contact avec des tiei's, après son attentat. Voilà pourquoi il n'a pas parlé d'elle chez Nolland. Cela secompiend parfaitement bien.

HuBLiN (Marie), femme du précédent témoin, rend compte des mêmes faits, La malle lui a été apportée par un monsieur qu'elle ne connaissait pas. Elle n'a voulu la remettre à un commissionnaire que sur l'ordre de Morey.

Le PREsiDEjVT. — Morey est-il parti avec le commissionnaire qui portait la malle?

R. Oui, monsieur.

DuGEOMET (Guillaume), commissionnaire, a porté la malle. La veille du jour où il l'a transportée rue de Long-Pont, il a été pour la prendre avec un monsieur. Le marbrier chez lequel le monsieur l'avait déposée était sorti. Le monsieur lui afaitboire une bouteille de bière. Le lendemain, on a remis la malle au monsieur.

Un débat s'engage sur la question de savoir si Morey a suivi ie conunissionnairc. Celui-ci l'affirme. Lectui'e est donnée des. inteirogaloires dans lesquels Morey le nie .-aujourd'hui, il soutient qu'il a toujours reconnu avoir suivi le commissionnaire.

Le PRÉSIDE^T, à Morey. — Yous saviez que Fieschi était Fauteur de l'attentat; vous n'ignoriez pas que cette malle était à lui, qu'elle avait été disposée par lui chez Nolland; comment, en présence d'un crime aussi affreux et de l'horreur qu'il devait inspirer, n'avez-vous pas été avertir le commissaire de police, qui aurait pu la saisir, au lieu de contribuer à la faire eulever?

'R. Ayant su par Nina qu'elle demandait cette malle par or- "âi-e de Fieschi, je me suis empressé de la lui faire remettre.

3i9 Mme DuLAC (veuve), âge'e de 7 5 ans, propriétaire. Le 20 juillet, un monsieur s'est présenté avec une jeune fille pour louer une chanibrej il me dit que s'était sa nièce. Je liii ai loué une chambre que mon fds n'occupait pas.

Le témoin reconnaît Morey.

D. Etes-vous sûre qu'il ait dit que la jeune fille était sa nièce?

R. Ouï.

D. Quand la chambre a été louée, n'a-t-il pas été question d'une malle?

R. Oui^ c'est lui qui l'a amenée avec un commissionnaire^ il avait, en outre, à la main un petit paquet enveloppé dans un mouchoir. (Le témoin reconnaît la malle) .

M. Martin (du Nord), à Morej. — Avouez -vous qu'en vous présentant à la veuve Dulac avec la jeune lille, vous avez dit que c'était votre nièce?

R. Je ne crois pas avoir jamais dit cela. Le témoin persiste dans son dire.

MiLHOMME (Antoine), bandagiste, dépose du même fait. Morey lui a dit qu'il était l'oncle de la jeune fille. Morey le nie comme il l'a nié dans rinstruclion.

Briquet (Marie-Adélaïde), femme Milhomme, âgée de quarante-cinq ans, demeurant à Paris, rue de Long-Pont, n» 1 1 . Monsieur est venu avec une demoiselle pour louer un cabinet au quatrième. Le lendemain, entre sept et huit heures du malin, il est revenu avec un commissionnaire qui portait une malle, et qui l'a montée au quatrième. Un soir, ce monsieur m'a descendu la clé du cabinet, et m'a dit qu'il s'y était endormi.

Le témoin reconnaît Morey.

M. Dupont. — Morey avoue tous ces faits là. Le témoin Adam est moit. Lecture est donnée, en ce qui le concerne, du procès-verbal de recherche, constatant la découverte du logement loué, ruedeFourcy, no 5, le 29 juillet, par Morey et INinaLassave.

BouTROT (Marie), manouvrière , demeurant à Vincennes : Le.... août i855, un commissaire de police est venu chez moi avec une jeune fille (Nina). Il s'est fait donner la clé du jardin, a cherché et trouvé contre une haie un sac de balles, ou du moins un sac où l'on m'a dit qu'il y avait des balles.

Le président. — Croyez-vous que ces balles aient été déposées en cet endroit par quelqu'un de la maison?

Le TÉMOIN. — Oh! non, monsieur, les gens de la maison sont incapables de déposer des choses pareilles.

D. Y avait-il à la haie des trous par lesquels on pût passer la main?

R, Oui , monsieur , on a fourré sa main pour poser les balles.

D. Ainsi, vous supposez que les balles ont été mises dans le ardinen passant sa main à travers la haie?

Oui, monsieur.

Làcour (Reine), cuisinière, rue de Fourcy, no 5 : Un monsieur est venu chez M. Adam^ logeui-, où je suis employée, pour louer une chambra . la chambre a convenu. Ils sont descendus, et ce monsieur a donné des arrhes. M. Adam a demandé le nom de la jeune personne, et je ne me souviens pas de celui qu'elle a donné. Quand M. Adam lui a demandé le lieu de sa naissance, la jeune fille a regardé le monsieur et a dit : Marseille, n'est-ce pas?

D. Ainsi , vous ne vous rappelez pas le nom de la jeune fille?

R. Non.

D. Y avait-il quelqu'un de présent?

R. Il y avait Mlle Cécile Dubois. (On représente l'accusé Morey au témoin.)

D. Reconnaissez-vous cet homme?

R. Je ne le reconnais pas positivement.

Le président. — Morey, avez-vous été chez le sieur Adam, logeur^ pour loger ?

Morey. — Oui, monsieur.

M. Martin (du Nord), ~ C'est le complément de la reconnaissance.

M® Dupont. — Dans l'instruction j Morey n'a jamais hésité à reconnaître la femme Dulac, Milhomme et le témoin.

L'audience est levée h cinq heures trois quarts, et renvoyée à demain.

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