‹ Procès de Fieschi et de ses complices, devant la Cour des pairs, précédé des faits préliminaires et de l'acte d'accusationChapitre 7 sur 14 · INTERROGATOIRE DE FIESCHI · texte numérisé non relu

INTERROGATOIRE DE FIESCHI

M. le président fait subir à Fieschi l'interrogatoire suivant :

D. Le 28 juillet dernier , entre midi et une heure, au moment où le roi, passant en revue la garde nationale et les troupes de ligne , arrivait devant le front de la 8* légion , â peu près à la hauteur de la grille d'entrée du Jardin-Turc , n'est-ce pas tous qui , placé derrière la jalousie d'une fenêtre du troisième étage de la maison portant sur le boulevard du Temple le n^, 5o, avez mis le feu à une machine dont l'explosion a tué ou blessé quarante personnes et mis en péril les jours du roi et ceux des princes, ses fils, qui l'entouraient.

R. Oui , monsieur.

Cette machine ne se composait-elle pas d'un bâtis en bois de chêne de trois pieds et demi de hauteur , monté sur quatre chevrons à vis , et d'un certain nombre de canons de fusil fixés sur le bâtis à l'aide de deux bandes de fer, et reposant sur deux traverses crénelées ?

R. Oui , monsieur.

D. La plus haute de ces traverses , celle de derrière sur laquelle étaient posées les culasses des canons de fusil , ne pouvait-elle pas, au moyen de vis qui la retenaient , s'élever ou s'abaisser à volonté, selon la direction qu'on voulait imprimer à la machine ?

R. Oui, monsieur.

D. La machine qui est devant vous et que je vous représente

n est-elle pas celle cjui a servi à rexecution du eriuic doiil \ous vous êtes d(^claié l'auteur?

R. Oui, monsieur.

I). Combien y avait-il de eanons de fusil ranges en ballerie sur celte machine ?

H. Vingt-quatre.

f,; D. Combien y avait-il de balles dans ces canons? k R« II y avait quatre chevi'Otines, deux balles entières et une coupée en quatre.

D. N'y avait-il pas encore dans ces canons d'autres projectiles?

E.. Dans un des canons , il y avait deux vis à peu près d'un pouce.

D. Une certaine quantité de poudre n'avait-ellc pas ele placée par vous sur la barre de fer horisontale qui assujettissait les culasses des canons de fusi!. de manière à l'ormer une traînée d'une longueur égale à celle de celte bande de fer?

B.. Oui, monsieur , jusque sur la lumière.

D. N'est-ce pas au moyen de cette traînée de poudre , et d'un tison qui a été trouvé dans votre chambre encore fumant et embrasé , que vous avez mis le feu à la machine ?

R. Oui . monsieur.

D. Le feu a-t -il été mis par vous au milieu ou à l'une des extrémités de la traînée de poudre dont je viens de vous parler ?

j R. Il a été mis par moi-même au milieu,

D Quelques-uns des canons de fusil que supportait la machine n'ont-ils pas crevés, et n avez-vous pas été blessé trèsgrièvement par l'explosion de ces canons ?

R. Oui, monsieur, j'ai été blessé à la main et a la tête.

D. Malgré cette blessure, n'avez-vous pas tenté de vous évader au moyen d'une double corde suipendue à la fenêtre de votre cuisine ?

R. Oui , monsieur.

D. Lorsque vous avez été arrêté dans la cour intérieure de la maison no 5o, et conduit au poste du Château-d'Eau , ne vousa-t-on pas fouillé, et n'a-t-on pas saisi sur vousvm fouet ou njanche de bois armé de trois lanières de cuir tressé, gar-

fiies à leur extrémité de fortes balles de plomb; iiu couteau à plusieurs lames et un peu de poudre?

R. Oui, monsieur.

D. Plus tard, n'a-t-ou pas trouvé au poste du Cliàteaud'Eau un poignard dont vous étiez porteur au moment de votre arrestation, et dont vous vous étiez furtivement débarrassé en le jetant sous le lit de camp du violon de ce poste ?

R. Oui, monsieur, j'ai eu l'occasion de me servir du couteau, mais je ne l'ai pas fait. Comme j'étais au corps-de-garde un garde national vint par derrière me trouver , et me donna lui coup de poing. Je fus saisi de ce coup : je n'étais pas homme à endurer des coups de poing. Je me rappelai que j'avais un poignard; craignant d'être tenté d'en faire usage . je jetai le couteau sous le lit de camp.

D. Ne portiez-vous pas habituellement ce poignard ?

R, Oui, Monsieur.

D. Au moment où la force publique a pénétré dans votre appartement , dont la porte avait été par vous barricadée , n'a-t-on pas dû y trouver , entre autres objets , une scie , un ciseau, un vilebrequin, uue forte baguette de fer, un maillet qui portait les traces de coups donnés sur cette baguette , quelques balles et un canon de fusil qui n'avait pas de lumière;*

R. Oui, Monsieur, il avaitétéfaitparunfabrioantdebillards.

D. N'aviez-vous pas emprunté la scie et le maillet au sieur Paul , l'un des locataires de la maison?

R. Oui, monsieur, mais je ne me rappelle pas son nom.

D. N'est-ce pas au moyen de ce maillet et de celte baguette que les canons de fusil de la machine ont été chargés?

R. Oui, monsieur, la veille au soir. Je n'étais pas seul pour cela, Morey était avec moi; j'introduisais la poudre avec les doigts, il donnait un coup avec le maillet, ensuite nous faisions descendre la harge avec la grande baguette de fer que vous avez là.

D. Les balles trouvées à votre domicile n'ctaient-elles pas le l'esté des balles destinées à entrer dans vos canons de fusils et qui n'ont pas été employées à cet usage ?

R. Je ne sais si ce sont les même»; il devait en rester très peu.

D. Je vous représente le tbuet et le couteau saisis sur vous; les recounaissez-vous?

R. Oui, monsieur, c'est le même.

D. Je vous l'eprésente le poignard trouvé sous le lit de camp du violon du poste du Châleau-d'Eau j les reccnnaissez-vous?

R. Tout cela a été à moi,

D. Je vous représente la scie , le vilebrequin, la baguette de fer, le maillet les balles et le canon de fusil saisis chez-vous; reconnaissez-voiu ces différens objets?

R. Oui, monsieur.

D. Je vous représente les vêtemens que vous portiez au moment de votre arrestation ; les reconnaissez-vous?

R. Oui, monsieur, c'est cela même.

D, Je vous représente également un portrait du duc de Bordeaux, ramassé au pied de votre machine ; reconnaissez-vous ce portrait ?

R. C'est lui-même.

D, Comment et dans quelle intention vous l'étiez-vous pro. curé?

R. Je l'avais acheté comme cela peu de temps auparavant. Il était évident qu'après cette circonstance le gouvernement aurait clierclié à savoir si cela venait du parti de la république ou du parti de la dynastie légitime. J'ai fait cela de concert avec mes complices , qui m'ont même dit d'acheter des journaux roya listes pour les laisser dans la chambre ; ce que je ne fis pas.

D. Où. aviez-vous acheté ce portrait ?

R. Près de la place Victoire j dans une petite rue à droite.

D. Etrez-vous seul dans voire chambre , quand vous avez mis le feu à la machine ?

R. Oui,|monsieur.

D. Il résulterait cependant de la déposition d'un témoin que quelques secondes avant l'explosion et au moment même où elle s'est fait entendre, il aurait aperçu dans votre chambre trois hommes dont il a décrit le costume, la taille et les diverses attitudes? Deux de ces hommes ont été signalés comme ayant des chapeaux gris et deux chapeaux de cetts couleur paraissent avoir été trouvés chez vous. Ces deux chapeaux vous appartenaient-ils?

R. J'avais chez moi la veiile. un chapeau noir lorsque Morey est venu pour charger les canons. Je suis sorti le soir avec un chapcavi gris, parce qu'il faisait mauvais temps. En quittant

Morcy, j'ai pris un cabriolet, puis je l'ai quitté pour aller chez Nina, rue Saint-Sébastien.

D. Ainsi depuis l'instant ou Morey est sorti de cliez vous, ia veilleau soir, personne n'est entré chez vous que vous-même?

R.Non^ monsieur, il n'y a eu que moi.

D. Vous n^avez pas d'explications particulières que vous puissiez donner de la possession des deux chapeaux ?

R, J-'avais un chapeau noir et un chapeau gris, le premier a disparu lors de l'invasion faite chez moi lors de rovénement. Il y a toujours dans ces circonsiances-là, des personnes qui ne s'oublient jamais , elles m'ont enlevé mon chapeau neuf.

D. Il résulterait encore de divers témoignages que deux hommes auraient été vus se glissant l'un après l'autre, le long de la double corde, au nîoyen de laquelle vous avez essayé de vous sauver^ et s'enfuyant par le petit toit qui longe le second étage de la maison n** Sa, et d'où vous vous êtes élancé dans la<. cuisine du sieur Chimène ! Avez-vous quelque connaissance de ce fait?

R. J'étais tout seul, il n'y avait personne que moi.

D. Enfin, il paraitrait qu'immédiatement après la détonation, plusieurs gens pfiles, vivement émus, à figures décomposées se seraient échappés dans la rue de$ Fossés-du-Temple, par la maison n° 5g, tandis que d'autres, se sauvant avec une égale précipitation, auraient escaladé la clôture d'à n chantier de bois à brûler, situé dans la même direction ! Avezvous quelque connaissance de ces faits?

R. Non, monsieur , j'étais si bien seul, qu'après que je suis descendu on a trouvé la porte barricadée; il a fallu l'enfoncer pour entrer, la clé s'est trouvée à ma main lors de mon arrestation, ce qui prouvera à la justice que j'étais bien seul.

D. Ainsi vous persistez à déclarer qu'aucun de vos complices, si vous en avez, ne vous a ni aidé ni assisté dans ce dernier et terrible moment, à consommer le crime dont vous êtes appelé aujoui'd'hui à répondre devant la justice ?

R. Je persiste à dire ce que j'ai dit , je suis entré à neui heures et demie : j'étais seul.

D. Vous connaissez le nombre des personnes de tout rang , de tout sexe , de tout âge que vous avez immolées. Quelque affreuses qu'aient été les conséquences de votre crime , ne devait-il pas avoir encore une portée plus funeste , lorsque vou

en avez airêlé la peusee; Je roi sur le front duquel une balle a 'nipihné la trace de son passage, et les princes, ses fils, n'étaienlils pas les victimes désignées à vos coups?

R. Je vous prie, M. le président, de répéter la question.

Le président répète la question , et ajoute : Vous voyez bien que je vous demande si votre pensée avait été d'atteindre la personne dn roi ?

R. M. le président, j'ai dit la vérité, je vais !a répéter encore. Depuis bientôt un an que j'ai cherché à commettre le crime , je n'ai eu d'autre pensée, ainsi que mes complices , que de me défaire de la personne du roi. Dans la matinée du 8 juillet, ayant en face de moi M. Ladvocat, à qui j'ai eu tant d'obligation , ma résolution s'est ébranlée^ malheureusement on a fait changer la 8" légion de place : alors je suis revenu à mou premier projet, je n'ai plus songé qu'à la lâcheté que je commettrais en manquant de parole à mes complices. ^" D. Quel motif a pu vous porter à commettre un crime aussi atroce? Si, comme tout le démontre, votre bras ne s'est pas armé pour venger une injure personnelle, la justice doit rechercher sous quelles inspirations vous avez agi; si vous avez été égaré par votre propre fanatisme, ou par des suggestions coupables, ou par l'appât de récompenses qui vous auraient été promises; vous avait-on fait quelques glandes promesses pour vous décider à cet attentat ?

E.. Je n'ai agi que pour moi et pour me venger d'une injusticCv Je vous prie d'avoir indulgence pour mon langage, parce que je ne connais pas la langue française ; j'ai besoin d'eftorts pour me faire comprendre. J'étais un ancien soldatj ma vie antérieure vous sex'a exposée dans ma défense. J'ai été condamné en i8i5 à la peine de mort; elle fut commuée ; mais rentré en France, je fus mis à la disposition -du gouvernement; on me traduisit pour un crime imaginaire devant la cour d'assises de Draguignan. Ce fait, s'il eût été réel, n'aurait mérité que trois mois de prison , mais c'était un délit politique , on avait donné la couleur la plus noire à l'affaire de Murato, et je fus envoyé dans la prison d'Embrun. Ayant obtenu ma liberté, je réclamai, après la révolution de l83o, du service comme condamné politique. Plusieurs personnes me protégèrent, sachant que j'étais bonapartiste, car je n'ai jamais été ni carliste ni républicain, On me dénonça comme ayant trompé le gouverne-

^'9 ment, on me demanda la pièce judiciaire constatant les motifs de ma condamnation. Il m'e'tait impossible de produire une pareille pièce.

Je fus renvoyé, et me trouvai sans moyens d'existence, abandonné de plus par une femme avec laquelle j'avais vécu maritalement. Ne sachant plus que devenir, je me liai avec des hommes que je croyais courageux et fermes; ils m'encouragèrent dans ma résolution, et me procurèrent les moyens de l'exécuter. C'est alors que je conçus l'idée de cette machine : j'étais désespéré; je regrette ce que j'ai fait, et pour l'expier, je suis prêt à monter à l'échafaud. Si j'avais connu mes complices d'avance, je ne rae serais pas jeté dans cette entreprise; mes complices ne sont pas dignes d'avoir un complice comme moi. Je regrette mes victimes; j'ai déjà expliqué, et j'expliquerai plus tard comment tout cela s'est fait.

D. AppavteneZ'VOus à quelque société politique, 'i !.i >) • eiété des Amis de l'Egalité, par exemple, ou à celle des Droits de l'homme ?

R, Non, monsieur, jamais.

D. Vous étiez au moins lié avec un grand nombre d'individus qui faisaient partie de ces sociétés ?

R. Jetais lié avec des personnes qui étaient liées avec la femme avec qui je vivais maritalement. Nous ne pouvions pas être d'accord ensemble. Ils disaient de moi : c'est un bonapartiste, les autres étaient dts républicains.

D. N'aviez-vous pas des rapports fréqnens avec des personnes qui, en toute occasion, faisaient éclater leurs sentimens de haine contre le roi, et qui montraient évidemment leur inimitié contre le gouvernement constitutionnel?

R. Je connaissais aussi des personnes qui n'étaient nullement ennemies du gouvernement. Croyez-vous donc que M. Ladvocat, que le respectable M. Baude soient des hommes ennemis du gouvernement, et qui travaillent à le renverser. Des témoins ont cherché à me tromper en disant des faussetés. Quand un homme est dans le malheur , tout le monde tombe sur lui. J'étais aussi protégé par M. Caunes , inspecteur de.s eaux de Paris, qui est aussi un homme fort estimable; j'ai toujours été considéré de mes chefs; mais de malheureuses circonstances m'avaient privé de ces honorables prolecteurs; j'étais réduit au désespoir. Voilà ce qui m'a fait faire l'attentat.

D. Vous-même , après vous être montre' partisan outré de Napoléon , n'avez-vous pas, dans plusieurs circonstances , et devant un grand noml^re de personnes , exprimé des opinions républicaines? Ne disiez-vous pas aux uns que la France était lasse des rois, aux autres qu'il n'y avait rien de tel (pie la république; qu'aux Etals-Unis^ les enfans mêmes connaissaient leur code, qu'en France on était trop ignorant.

R. Tout cela, c'est des faussetés.

D. N'étiaz-vous pas attaché en i852, au journal la Révolution, en qualité de porteur , et ne vous désignait-on pas alors sous le nom du vétéran républicain ?

R. Non, M. le président , le journal la Révolution ne faisait pas de la république; il faisait du napoléonisme, et je le déclare franchement, je serais encore dans les rangs des bonapai'listes, si le fils de Napoléon vivait.

D. N'avez-vous pas été signalé, à la même époque, à l'autorité militaire comme facilitant les intelligences que des personnes, avec lesquelles vous étiez alors en relation habituelle, cherchaient à nouer dans les régimens de la garnison de Paris, afin d'y propager l'esprit d'insurrection et de révolte qui venait de se manifester à Tarascon?

R. Non M. le président, tout cela est une erreur.

D. Lorsque vous faisiez partie de la compagnie des sous-officiers sédentaires , n'étiez-vous pas signalé comme professant ouvertement des opinions républicaines , et n'est-ce pas ce motif qui , indépendamment de vos absences fréquentes du corps, a déterminé vos chefs à provoquer l'expédition de votre congé ?

R. Non, M. le président: d'après une ordonnance ou une loi, je ne sais pas laquelle, ma démission ne pouvait m'être envoyée .si elle n'était pas demandée. Je me suis i*etirédu corps des vétérans parce que je l'ai demandé moi-même. Il m'en CJÙlait à moi qui n'avais pas encore quarante-un ans de tenir une place qui devait plutôt appartenir à de vieux militaires.

D. Ne disiez-vous pas souvent que des occupations manuelles étaient au-dessous d'un homme tel que vous , que vous ne souffririez pas toujours j et qu avant de mourir, vous J'eriez parler de vous .'

R. C'est encore faux. Ce n'es-t pas à vous que j adresse ce mot, mais à celui qui a fait cette déclaration.

D. JN'avez-Vous pas t^gaiemeut, dans diverses cii*conjlances, manifesté une profonde ulce'ration contre l'état de la société, et n'avez-vous pas annoncé l'intention de faire un mauvais coup si votre position ne changeait pas?

R. Je n'ai dit cela à personne.

D. Précisez l'époque où vous est venue la première volonté de cet attentat?

R. Ma première pensée a été lorsque j'ai été chez Morey ; nous avons parlé politique, il m'a donné l'idée de la mechine, car je ne pensais pas certes à commettre un attentat de la sorte.

D. N'est-ce pas à la fin de i854 ou au commencement de i855?

R. D'après les circonstances, cela doit avoir été à la fin de décembre i854, ou dans les Jj'^emiers jours du mois de janvier suivant.

D. N'est - ce pas en effet à l'époque où , loin de s'améliorer , votre position est devenue plus mauvaise par la suppression de votre emploi , et où vous avez été obligé , pour vous dérober aux poursuites de la justice , de chercher un asile d'un côté et de l'autre chez vos amis? n'est-ce pas au commencement de l'année i855 que remonte la premièie pensée de l'attentat dont vous vous êtes rendu coupable?

R. Ça doit avoir été la funeste circonstance vers

la fin de décembre i854, ou vers les premiers jours de janvier i855.

D. Celte pensée que vous avez mise à exécution le 28 juillet, est-ce vous qui l'avez conçue le premier, ou bien vous a-t-elle été inspirée par une ou plusieurs personnes dont vous seriez devenu d'aBord le complice et ensuite l'instrument ?

R. Oui M. le président.

D. N'êtes-vous pas au moins l'inventeur et lefabricateur de la machine qui a servi à commettre l'attentat ?

R. Je ne l'avais pas inventée pour le malheureux attentat.

D. Si, comme le vous le prétendez, celte machine n'était pas destinée par vous à l'usage auquel vous l'avez employée, qu'est-ce qui aurait eu l'idée de la faire servir à cet usage ?'^

R. Quand j'ai fait le modèle de cette machine, je ne lai

pas fait dans l'intention tie l'attentat. Je suis été soldat: non seulement pour apprendre l'exercice ou la théorie comme sous-officier, mais occupé de tactique militaire, occupé à lever des plans. Je pourrais parler des missions que j'ai remplies. J'en ai rempli une bien difficile en Sicile, dans le camp ennemi. Quoique jeune je m'en suis toujours tiré avec honneur.

Voilà comme je fis le plan delà machine. Je me dis un jour . si tu étais dans une forteresse avec trois cents hommes, et qu'une épidémie vînt t'en enlever la moitié, ne pouirais-lu pas te défendre avec peu de monde? J'eus alors l'idée de faire celte machine qui devait employer quatre-vingt-dix fusils rangés par étage. Je nie dis : avec une pièce au milieu de cela , tu pourraiidétruire tout un régiment avec bien peu de monde. Mon modèle était lait lorsque la femme de Morey vint me voir et dit: tiens, Morey, viens donc voir ce que fait Fieschi. Je ne connaissais pas alors, moi, ce que celte femme avait dit. Morey vint alors , et me demanda ce que je faisais. Je lui dis : c'est une machine. J'en fis l'explication, en lui disant qu'elle aurait bien pti démolir CharlesX et sa famille. La machine était trop compliquée; elle était faite pour des fusils à pierre. Je compris qu'il faudrait l'arranger autrement, et trouver une autre manière de faire prtir la machine que par les batteries. J'expliqviai donc la machine à Morey, et il dit : ça pourrait bien servir à Louis-Philippe. Je ne dis rien ; je n'avais pas moimême cette idée. Il mit dans sa poche le modèle de la machine, et ne me dit même pas ce qu'il en voulait faire.

Deux ou trois jours se passèrent. J'étais poursuivi alors, j'étais sans ressource.il me présenta à Pépin... Mais vous m'entendrez plus tard là-dessus. Je vousdirai la suite.

D. A quelle époque remontent vos premières relations avec Morey ?

R . A 1 85 1 3 à cette époque, j'étais rue de BufTon. -

D. Étiez-vous avec lui dans des rapports d'intimité ?

R. C'était une simple connaissance qui s'est raffermie par la suite. Il venait souvent chez moi. jallais quelquefois chez lui.

D. Saviez-vous alors si Morey appartenait à dqs sociétés populaires?

R. Je l'ai su en dernier lieu, îong-temps après; un an,r|uiu;(c mois api'ès.

D. Les opinions de Morçy étaient donc bien exaltées , car il paraîtrait que vous avez donné à M. Ladvocat des conseils salutaires à sa sûreté : vous lui avez signalé Morey comme étant l'un de ceux qui avait juré sa perte, et l'avez engagé à se méfier de lui ?

R. Morey voyait des hommes qui étaient dans !e parti républicain, sans qu'il pût en comprendre les principes, pas plus que moi, bien sûr. Je ne connais que la république de l'ancienne Rome. Celle d'ici, en 1789, a été funeste à la France. Ce n'est pas la république qui lui convient. Je la repousse de toute mon ame. J'entendais dire bien des choses à Morey sans qu'il sût bien au juste ce qu'il disais. J'étais vraiment l'homme dévoué à M. Ladvocat, sans me dire son ami , ma position sociale ne me permettait pas de me mettre de pair avec lui. Mais en particulier je voyais cet homme toujours la main ouverte pour rendre service et faire plaisir. Moi, MM. les pairs, il me faut un maître, voilà mon caractère, cependant, le mot de maître me déplaît. Enfin il me faut un homme duquel je puisse dire : c'est un ami entre quatre- z-yeux ; alors voilà pourquoi j'avais exposé ma vie pour celle de M. Ladvocat. Je vois même qu'il a gardé le silence sur des choses qui prouvent que, s'il vit encore, il me le doit. Je suis satisfait au moins dans ce triste moment de lui avoir sauvé la vie.

D. Combien de temps êles-vous resté ainsi caché che^ Morey ?

R. Deux mois.

D. Ne preniez vous pas à cette époque les noms d'Alexis et de Rescher.?

R. Non, monsieur, il savait bien que j'étais Fieschi. Les ouvriers, les, gens du quartier me connaissaient. Il était inutile de dire que j'étais fiescher , puisqu'on me connaissait pour Fieschi.

D. Pour quel motif aviez-vous choisi ces noms de préférence à tout autre? Connaissiez-vous le nommé Bescher? Vous étiez-vous rencontré avec lui chez Morey? Saviez- vous qu'il était de la Société des Droits de l'Homme , et qu'il avait été inculpé dans le procès d'avril ?

R. Non, j'avais entendu seulement dire chez Morey qu'il H. 3

avait cît? arrête en juin et en avril ; j'avais enlcntlu dire qu'il s'éiait mêlé à ces sociétés. Jo ne me suis jamais inelé , moi, à nos sociétés, pour conspirer j car, moi , jo n'ai besoin de personne pour conspirer.

i). Quand vous avez été reçu chez Morey, vous étiez dans un grand éiat de détresse. Étiez-vous dénué de tous moyens d'existence ?

R, Tout-à-fait, monsieur le président.

I). Quelque temps après votre sortie de chez IMorey, n'étesvous pas entré, sous le nom de Bescher , chez le sieur Lesage fabricant de papiers peints, avenue des Ormes, no i ?

R. Oui.

D. A quelle époque êtes-vous etttré chez Lesage ?

R. Pour ne pas mentir , je ne puis désigner l'époque au juste.

D. INlais à peu près ?

R. C'était vers le mois de février.

D, Qui est-ce qui vous y a fait entrer ?

R. Morcy m'avait procuré un livret. Il me dit que c'était le livret d'un de ses amis. H me dit qu'au bes.oin il me procurerait un passeport. Hélas ! je tenais à vivre éloigne de la capitale. J'étais poursuivi. J'en étais à regarder tous les hommes dans la crainte qu'ils ne me reconnussent. J'étais dénué de toutes ressources, réduit à la chemise 3 car cette malheureuse femme, dont j'aurai à parler , avait donné mes chemises à d'autres. Je ne voiis !a nomme pas, ce serait bien inutile. Je suis moi-même forcé de la citer, bien que je ne voudrais plus en entcn:lre parler.

D. Quelles sont les circonstances qui vous ont amené chez Lesage?

R. Morey a un neveu qui est iiiarchand de couleurs pour les papiers peints. Il m'adressa chez Lesage pour me caser. Je fils chez ce neveu qui s'appelle Renaudin , et il me donna de louvrage.

D, Savez-vous si Bescher a eu quelque part à la remise qui vous fut faite de son livret ?

R. Je l'ignore.

D. A quelle époque avez - vous cessé de travailler chez Lesage ?

R. Quarid il y a eu chez lui commencement de gêne.

D. Qu'est devenu le livret que vous aviez montr<$ à ce (abiicant en entrant chez lui? vous a-t-il été rendu par Lesage, ou a-t-il été garde par lui?

R. Quand je sortis de chez Lesagc, j'avais l'esjioir d'y retourner. Je croyais que ce n'était qu'un retard de travail , et je laissai mon livret , un pantalon , un tablier, et je crois

une blouse Non,' pas une blouse enfin d'autres

affaires.

D. Vous dites que Morey, sur le vu de la machine, vous fit des ouvertures sur l'emploi qui pourrait être fait de cette machine; vous avez dit que c'était Morey, qui le premier avait eu l'idée de la faire servir à un attentat contre la personne du roi; vous comprenez toute la gravité de celte accusation. Je vous invite à dire, de votre ame et conscience, sans passion comme sans réticence , si ce que vous avez dit est exact.

R. Oui, monsieur.

D. Lorsque Morey vous faisait les ouvertures dont vous venez de parler, sur le parti qu'il serait possible de tirer de la machine dont vous lui aviez montré le dessin, n'exprimait-il " pas en même temps le regret de ne pas avoir assez d'argent pour subvenir à l'exécution du plan que déjà sans doute il avait conçu ?

R. Morey s'en fut chez Pépin avec le modelé de celle machine. Certes il ne s'est pas lancé avec lui dès le premier abord ; c'est qu'ils se connaissaient depuis long- temps et qu'ils avaient ensemble fait partie de sociétés secrètes. Un rendezvous fut donné; j'y allai. Nous déjeunâmes , et dans ce déjeuner nous causâmes tous les trois ensemble. Pépin était au courant; Morey l'avait mis au courant.

D. Morey, dans les conversations qu'il avait avec vous à cette époque, n'exprimait-il pas aussi le regret de n'avoir pas à sa disposition une somme considérable, dont il aurait eu besoin pour réaliser un autre projet auquel il avait d'abord songé et qu'il vous a révélé?

R. Ab ! oui , il me l'a dit , le projet ; mais je lui ai dit que c'était une hyperbole, une chose tout-à-fait impossible. Il dit qu'il fallait se rendre dans une maison voisine de la chambre des députés; qu'il fallait ensuite louer la maison la plus près la plus voisine , la miner par-dessous, et au moment de l'oti-

verlure des chambres, quand le roi et les princes y seraient, la faire sauter en l'air par une mine. Je dis que la chose n'était pas possible , qu'il faudrait pour cela bien des choses : lever d'abord le plan en dehors , puis aller ensuite jusque dessous la chambre. Il pre'tendait lui que c'e'tait chose bien facile; moi je me voyais plus de connaissance que lui; et puis il manquait du premier moyen . du meilleur pour réusir, il manquait d'argent ; et quand on n'a pas d'argent , on ne va pas vite en affaires.

D. Morey ne se vantait-il pas souvent de son talent pour tirer un coup de fusil? Ne vous a-t-il pas dit que si le roi se trouvait au bout de son fusil, il ne le manquerait pas?

R. Je conçois qu'il en fût bien capable, car c'est l'homme le plus adroit des environs.

D. Vous n'avez répondu qu'à une partie de ma question : at-il dit positivement que si le roi était au bout de son fusil il ne le manquerait pas ?

R. Oui, monsieur.

D. Quelques jours après les premiers entretiens que vous avez eus avec Morey, au sujet de votre machine, celui-ci ne vous conduisit-il pas chez une personne qui devait vous procvirer de l'ouvrage, et qui, en effet, promit de s'occuper de vous ?

U. Ouij monsieur.

D. Quel est le nom de cette personne? n'avez vous pas dit que c'était Pépin '

R. Oui, monsieur.

D. Morey vous a-t-il présenté à Pépin sons le nom de Bescher , ou sous votre véritable nom?

R. La première fois que j'allai chez Pépin, j'avais sur mo les iiièccs que j'avais reçues de la commission qui m'étaient adressées povu' toucher f\5 ï. par mois, et mon congé de l'armée d'Italie. Pépin vit que je m'appelais Fieschi. Il paraît que Pépin connaissait Bescher,

B. Morey ne vous dit-il pas, au bout d'un peu de temps, qu'il avait fait voir à Pépin le dessin que vous lui aviez donné; que celui-ci en avait été très frappé, et que si vous vouliez vous décidera faire une machine sur ce plan. Pépin ferait les avances nécessaires ?

R. Oui. monsieur,

D. Après que Morey vous eut fait cette conlidence , ne vous dit-il pas que Pépin demandait à vous voir; et ne vous menat-il pas, en efFet, déjeuner chez Pépin?

R. Oui, monsieur.

D. Pépin ne vous demanda-t-il pas alors un modèle en bois e !a machine dont Morey lui avait montré le dessin ?

R. Oui, monsieur.

D. A quelle époque fît-on cette demande? était-ce longtemps après la première visite?

R. C'était quelques joui's après: il dit qu'il ne s'entendait pas au dessin.

D. Avez-vous en effet construit ce modèle?

R. Oui, monsieur.

D. Où l'avez-vous construit?

R Comme j'avais travaillé chez Lesage, je logeais chez Renaudin, dont le portier était un menuisier. Je priai le menuisier ^ un dimanche, de me laisser faire un modèle dans son atelier. Il me confia ses outils, et je construisis le modèle en question.

D. L'avez-vous montré à Pépin?

R Je lui montrai comment il fallait s'en servir, et comment il pouvait se monter et se descendre à volonté.

D. Pépin garda -t-il ce modèle?

R. Oui, il le garda, et le mit dans un endroit où je ne le retrouvai pas quelque temps après.

D. Dans quel endroit le mit-il?

R. Il le plaça dans une table de nuit.

D. Lorsque ce modèle fut montré à Pépin , ne fut-il pas question de la somme nécessaire pour l'exécuter en gr^d, pour réaliser la machine?

Pi. La question fut soumise en effet; elle fut traitée en présence de nous trois. Pépin demandait ce que cela povivait coûter au juste. Alors, avec mon sang-froid ordinaire , je pris la plume, et je fis le calcul. Je dis que ça pouvait monter tout au plus à 5oo IV., en comprenant tout le loyer, les autres dépenses, le mobilier pour moi, c'est à dire un mauvais grabat pour reposer, etc. Pépin n-pondil: Pour 5oo f'r., nous n'arrètei'ons pas notre affaire.

Us combinèrent de partager les frais. Quant à moi . je nu

.V} voulais pas entrer daus co compte, car je ii avais pas cent sous à mon service.

D. Pouvez-vous vous rappeler d'une manière un peu précise le jour où vous avez présente' le modèle à Pépin?

H. Quinze jours environ après le dessin.

D. Quand la pense'e de l'attentat fut-elle formée? Quand le jour fut-il arrêté?

R. Il fut d'abord fixé au i*^' mai, jour de la fête du roi,

D. Aussitôt que la résolution du ciime eut été prise par vous, ne vous occupâtcs-vous pas , de concert avec Pépin et Morey, de chercher un logement favorable à f exécution de vos projets?

R. Oui, monsieur.

D. Ne vîtes-vous pas, à cet effet, un logement si|ué boulevard des Filles-du-Calvaire , après la rue de ce nom, en allant vers la Bastille?

R. Oui , monsieur, c'est Morey qui l'avait choisi, et je lui dis, après l'avoir vu, que ce logement ne convenait pas. Ce fut moi qui me mis à chercher. J'allai pour cela de la rue de la Paix à la place de la Bastille. Enfin ce fut moi qui, après de longues recherches, ai trouvé celui où a été commis le malheureux attentat. Je dis à Morey et à Pépin que j'avais trouvé un endroit propice.

D. Quand vous eûtes trouvé cet appartement, n'en prévînles-vous pas Pépin et Morey, afin qu'ils vinssent le voir? Morey n'y alla-t-il pas, eu effet, et n'approuva-t il pas le choix que vous aviez fait ?

R. Oui, monsieur.

D. Morey ne se fit-il pas alors passer pour votre oncle, et ne se portait-il pas votre répondant lorsque vous arrêtâtes cet appartement?

R. Oui, ce fut lui qui me remit cent sous pour payer les arrhes de la maison qui nous convenait parfaitement. Dans une plaine on peut tout dire sans crainte d'être entendu. Il ne faut pas s'exposer à parler dans vine rue étroite si on ne veut pas être entendu par les amateurs de la police.

D. Sous quel nom cet appartement a-t-il été loué par vous?

R. Sous le nom de Gérard. Je fus mon prêtre : je me baptisai moi-même (Légère hilarité.)

D. Quel a été le prix de location ?

R. 35o fr. , plus le sou pour livre pour le portier.

D. Après avoir donné cent sous d'arrhes, au moment de la location , n'avez -vous pas offert de payer et n'avez-vous pas en effet payé d'avance un demi -terme de loyer, pour . la somme de 87 fr. 50 cent. ?

R. Comme je ne mettais pas beaucoup de meubles dans l'appartement , je payai le demi-terme.

D. A quelle époque avez-vous occupé le logement qne vous aviez loué boulevard du Temple^ n" 5o?

R. Je l'ai occupé quelques joui's avant le terme : l'appartement était vacant.

D. Dans l'intervalle qui s'est écoulé entre votre sortie de chez Morey, et votre entrée dans le logement du boulevard du Temple, n° 5o; n'avez-vous pas couché tantôt chez Renaudin , le neveu de Morey, tantôt chez Pépin?

R . Je logeais chez Renauciin, neveu de Morey. Mais madame Renaudin avait l'air de faire la raine: Pépin me dit : Venez passer quelques joui'S ici jusqu'à ce que vous puissiez entrer dans le logement que nous avons arrêté. Je couchai chez Pépin une huitaine de jours.

D. N'est-ce pas de cette époque que datent la fréquence de vos habitudes et l'intimité de votre liaison avec Pépin? N'est-ce pas également à partir de cette époque que Pépin vous permit de prendre chez lui , à crédit , les menues fournitures dont vous pouviez avoir besoin pour votre consommation habituelle et journalière?

R. Je travaillais, je gagnais ma vie^ bien que je fusse sur le point de commettre un pareil attentat. Je passerai aux yeux du monde pour un grand criminel et non pour un assassin ; ce titre (rassassin ne m'est pas dû. L'assassin est celui qui tue pour avoir de l'argent; je suis, moi ^ un grand criminel, un grand coupable. Je me dis, je ne reçois rien de personne, on ne dii'a toujours pas que je suis un sicaire. Je prenais chez Pépin des marchandises, mais je les payais : c'était du sucie , des bêtises. En résultat , je pris chez lui peur une vingtaine de francs, compris cent sous qu'il me prêta.

D. L'intimité qui paraît avoir régné dès lors dans vos rapports avec Pépin , ne vous a-t-elle pas rais à même de re-

cueillir de sa bouche même l'aveu de ses relalious avec un grand nombre de sociétés secrètes, et avec des hommes connus par leur fanatisme re'publicain ?

R. Oui , monsieur.

D. Que savez-vous à cet égarJ?

R. Je sais que Pépin disait qu'il avait iail partie de la société des Droits de l'homme. 11 disait qu'il connaissait plus de quarante sociétés populaires, sans désigner aucun nom. 11 disait qu'il connaissait particulièrement Cavaignac et Guinard, qui alors étaient détenus à Sainte-Pélagie. II avait une permission pour aller les voir.

D. Cette permission était-elle sous son nom?

R. Non , il m'a dit qu'il n'aurait pas osé la demander sous son nom.

D. Pépin ne: vous a-t-il pas l'ail quelque confidence relativement aux événemens d'avril ?

R. Oui, parlant des affaires de révolution, car c'était son habitude^ ou de Waterloo et de \\ agram , il disait : En avril si les chefs de section ne s'étaient pas sauvés, la révolution serait faite , tout était arrangé 3 nous aurions formé un conseil municipal dont Guinard devait être le chef et dont je devais Jaire partie. Mais il ne me dit pas qu'il eût tiré, ou qu'il eut été aux barricades j car il craint même d'allumer de la poudre.

D. Pépin ne vous fit-il pas confidence que lors du pi'ocès d'avril il aurait colporté, dans son quartier , des modèles de protestations rédigées au nom des gardes nationaux, contre !e service qu'on leur faisait faire à la chambre des pairs?

R. Oui, il me dit que si je connaissais quelqu'un dans mon quartier, je les fisse signer pour que le nombre fût plus grandj mais je ne connaissais personne. Cette protestation fut imprimée, je l'ai vue imprimée et signée de quelques noms que je ne me rappelle pas.

D. Vous aviez cependant dans le faubourg, ou vous demeuriez, un ami intime nommé Viel ?

R. Oui; mais il n'était pas garde national.

D. Ne lisiez-vous pas souvent les journaux chez Pépin ? Quels étaient ces journaux?

R. Avant d'aller à mon travail, je passais souvent chez lui; j'y trouvais le Réformateur j et je le lisais, ou lui-même me lisait le passage qui lui convenait.

D. Ne vous faisait-il pas remarquer les passages d'un caractère grave contre le gouvernement?

R. Oui.

D. N'a-t-i! pas tenu, à celle epofjue, un propos extrêmement remarquable sur les gens qui hasardaient leur vie ou leur liberté pour très- peu de chose?

R. Il me dit un jour, maigre' que notre affaire était convenue et qu'on travaillait après cela : Il y a tant d'hommes qui se font condamner à perpétuité pour un billet de 1,000 h\, et on ne trouvera pas un homme qui tirera un coup de fusil à Louis- Philippe et nous débarrassera d'un pareil monstre, pour vous dire le mot.

D. Vous souvenez-vous d'un propos à ptu près semblable que Pépin vous aurait tenu, à l'occasion d'un procès par lui perdu devant le tribunal de commerce?

R. Oui , me parlant de.ses affaires commerciales , il me dit qu'il avait un procès et qu'il était sûr de le perdre, parce que tout le monde m'en veut. Je le rencontrai sur le boulevard le jour même où son procès avait été jugé , il me dit : Vous me voyez bien en colère, ces brigandii-là m'ont fait perdre mon procès; ils finiront par me ruiner. Ne viendra-t-il pas une révolution pour détruire toute cette canaille?

D. Pépin , à ce sujet, ne parla-til pas d'un général.

R. Oui, il me parla , sans le nommer , d'un général qui lui avait dit : « N'y aura-t-il pas un N. de D. .. qui nous débarrassera de Louis-Philippe ? »

D. Avezvous su le nom de ce général ?

R. Non, monsieiu".

D. Vers ja fin du mois de mars, n'avez-vous pas assisté chez Pépin à un diner auquel se trouvaient Morey et quelques autres personnes plus marquantes?

R. Oui, monsieur.

D Pourriez-vous dire quelles étaient ces personnes ?

R. C'était Recurt , que je ne connaissais pas. C'est après qu'il fut sorti que la femme de Pépin me dit que c'était Recurt, accusé d'avril, qui était dans une maison de santé. 11 y avait ensuite Morey, un avocat que je connais de vue seidement , un député, président d'un tiibunal en Bretagne.

D. Vous rappelez-vous les conversations qui ont eu lieu à ce diner ?

R. Oui, monsieur.

D. Sur quoi ont-elles principalement roulé?

R. Ce fut Recurt qui parla presque tout le temps du procès d'avril. Morey parla chasse avec le pre'sident; mais la fin du diner finit par ces mots : Si une maladie venait à enlever le roi, que ferions-nous ? Le député répondit : Le roi est mort , v/Vc h roi! Mais, dit Pépin , si tous les princes passaient? Le député répondit : laissons bouillir le mouton. Ces mots furent prononcés lorsqu'on était prêt à quitter la table.

D. Ne vous êtes-vous pas trouvé un jour chez Pépin en même temps qu'un individu qui était en relation d'affaires avec lui, et qui, à sa recommandation , eut un moment la pensée de vous employer à des nivellemens d'eau?

R. Oui, monsieur,

D. Vous rappelez-vous le nom de cet individu?

R. C'était un monsieur de Lagny, un ami de Pépin,

D. Vous ne savez pas le nom de ce personnage?

R. Si, monsieur j il s'appelle M. Collet.

D. Vers le milieu du mois d'avril, ne vous êtes-vous pas encore trouvé chez Pépin avec un personnage dont la présence vous causa quelque surprise, en raison du nom de ce personnage et des opinions que vous lui supposiez ?

R. Avant de me trouver en présence de ce monsieur , auquel je ne fus pas présenté , Pépin me dit qu'il attendait le pi'ince de Rohan qui était déjà venu pour le voir et ne l'avait pas trouvé. Le lendemain, je n'avais pas d'ouvrage, j'allai chez Pépin au moment où le prince entra descendant d'une voilure^ je sortis du comptoir de Pépin et je montai à sa chambre ; ils causèrent ensemble ^ Pépin monta un instant et me dit que le prince habitait la Suisse. J'avais un ami en Suisse , c'était le comte Gustave de Damas. Malgré que j'avais ce projet j'aurais voulu trouver un moyen de m'en aller avant de commettre un pareil attentat , n'ayant pas surtout de haine contre le roi. Je demandai à Pépin si le prince voudrait se charger d'une lettre pour M. de Damas. Pépin me dit : Faites toujours la lettre. Je lis la lettre, et comme je ne sais pas écrire en français, Pépin mêla corrigea. Je racontais au comte de Damas que j'étais poursuivi et que je serais peut-être réduit à aller le joindre. Pépin . avant de proposer ma lettre , demanda au prince de Rohan s'il connaissait le général Dama?. Le prince lui répou-

dit : Je le couuais , mais nous ne nous voyous pas , paicc qu'il s'est mêlé de faire de la biographie , et qu'il a été assez adroit de fouiller dans toutes les familles. Il est cousin de Louis-Philippe et était son ami ; mais quand il l'a vu aspirer au trône , il n'a plus été que son cousin , il n'a plus été son ami. Voilà lout ce que je puis dire de la visite de M. le prince de Piohan chez Pépin.

D. Pépin vous prêtait-il des livres?

R. Il m'a prêté une brochure faite au sujet des allàires de juin , il m'a prêté aussi la Jérusalem délivrée , que je lui ai rendue tout de suite , parce que je l'avais lue en Italie.

D. Ne vous aurait-il pas prêté, un jour, les œuvres de Saint- Just , que la fille Lassave a vues chez vous?

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