INTRODUCTION
ves, a une entrevue avec sa femme, le samedi soir. Elle nie d'abord la vérité de la terrible accusation. Son mari lui demande si le mercredi précédent elle n'est pas ailée à la maison de M. Key avec tels et tels habits. La malheureuse femme ne peut pins y tenir. " Je suis trahie et perdue," s'écrie-t-elle, et elle tombe sans connaissance sur le parquet. Un peu revenue de cette effrayante secousse, elle écrit une confession de sa faute, dans laquelle elle reconnaît avoir eu des relations criminelles avec M. Key, depuis le mois de mai, 1858, tantôt sous le toit de son mari, tantôt dans la maison de la 15e rue.
Il n'est pas nécessaire de décrire la scène déchirante qui doit avoir suivie la constatati®n de la faute de cette femme et du déshonneur de son mari. Mais peut-on imaginer le désespoir d'un homme que le malheur a déjà atteint, en voyant de ses yeux, de ses yeux mêmes, l'auteur de son indicible malheur passer vis-à-vis la fenêtre de la chambre de sa femme, le jour suivant (le dimanche), agiter son mouchoir et donner ainsi le signal d'un nouveau rendez-vous? — Le séducteur ignorait quelle vengeance il préparait imprudemment au-dessus de sa tête.
M. Sickles venait d'envoyer un message à un de ses amis intimes, M. Butterworth. Celui-ci arrive en ce moment, et, après une longue entrevue, il quitte son pauvre ami dans un état déplorable. Il n'avait fait que quelques pas .quand il rencontre M. Key avec lequel il cause un moment, le salue, puis le quitte. Au même instant il entend M.
Sickles, qui s'avançait rapidement vers eux, s'écrier d'une voix forte : " Key, vous misérable, vous avez déshonoré ma
maison : moure
Key porta immédiatement la main à sa poitrine comme pour saisir une arme ; Sickles, au même instant, tire un pistolet de la poche de son pardessus et fait feu. Le coup atteint Key dans l'aine.
Key saisit Sickles, qui se dégage de son étreinte après une courte lutte, suit son ennemi qui retraite par la seizième rue, et lui tire un second coup qui atteint Key au-dessous du cœur. Un troisième coup suit immédiatement, à bout portant ; la balle frappe près de la seconde blessure et glisse. Ce n'est qu'alors que Key tombe.
.\J, Butterworfh, que la presse illus-
trée nous a montré dans ses gravures, comme regardant tranquillement passer ce drame à quelques pas des acteurs, prend alors M. Sickles par le bras et le conduit chez le procureur-général. Quelques moments après, il montait en voiture avec lui et quelques-uns de ses amis, pour se rendre à la prison.
Le corps de M. Key fut transporté à la maison où se tenait un club auquel il appartenait. Il respirait encore ; ce reste de vie s'écoula en quelques instants.
Un grand nombre d'amis et plus de curieux assistaient à sa mort.
L'enquête du coronaire fut tenue au lieu même où le corps de M. Key fut transporté ; un verdict fut rendu d'après les faits qui viennent d'être narrés succintement.
Les héros malheureux de ce drame vivaient tous dans le cercle immédiat de la société washingtonienne, et deux d'entr'eux étaient aussi bien connus à New- York que dans la capitale.
Key appartenait à une des meilleures et des plus anciennes familles du Maryland. Sa sœur est mariée au juge-enchef de la cour suprême, l'honorable Tracey. M. Key avait six pieds de hauteur. Il était âgé de quarante-deux ans ; sans qu'il n'y eut rien de particulièrement remarquable dans son apparence, sa belle figure, son air fashionable et ses manières agréables l'avaient rendu très populaire dans l'estime des dames de la capitale américaine. Cependant, une maladie de cœur dont il souffrait depuis deux ans, en affectant considérablement son teint qui était d'une grande pâleur, avait rendu ses manières un peu brusques ; ceux qui étaient à portée de le connaître lui attribuaient un excellent cœur. Il était veuf, et quatre enfants restent, en effet, pour pleurer la perte aussi violente que soudaine d'une existence qui avait déjà atteint une haute considération et serait peut-être parvenu à la gloire et aux honneurs.
M. Sickles est né à New- York et représente le Ille district de cette ville au Congrès des Etats-Unis. L'état d'imprimeur fut d'abord le sien ; mais un heureux changement de fortune lui permit de compléter son éducaT tion. Quelques années après, on l'apperroit au barreau de New-York, où il u
PROCÈS SICKLEi
gagné beaucoup de considération en peu de temps.
Il est maintenant âgé de trente-sept ans, de bonne apparence et manières gracieuses; taille moyenne, mais bien régulière, teint blanc, yeux biens et expressifs, bouche ferme. Tout chez lui indique l'inflexible énergie qui a caractérisé jusqu'à présent la carrière de cet homme.
Comme membre du sénat local ainsi que de la chambre des îeprésentants, il est surtout remarquable par le sang-froid et le contrôle qu'il exerce sur lui-même dans les débats. Ces qualités lui ont gagné la réputation bien méritée de l'un des jeunes chefs du parti démocratique qui promettent le plus.
En 1852, M. Sickles scella par le mariage l'existence de sa femme et la sienne. Il l'avait connue dès son enfance, et lorsqu'il l'épousa elle n'était encore qu'une enfant, tout récemment sortie d'une maison d'éducation où elle avait déjà perfectionné les qualités de son esprit. Elle était encore remarquable par la douceur de ses manières, une amabilité et une gaieté de caractère qui faisaient ressortir le type particulier d'une rare beauté. L'éclat de ses yeux et la profondeur de son regard dénotent facilement son origine : elle est italienne et joint aux qualités de son esprit une candeur et une délicatesse qui se produisent à un haut degré sur sa figure et dans ses manières. Mme Sickles est âgée de 23 ans: elle n'a qu'une fille, charmante enfant de 5 ans. Eagioli, le célèbre compositeur et professeur de musique de New- York, est le père de Aime Sickles. Victime de son imprudence et de sa faiblesse, nous avons pu être témoin, à cette distance même, que tous ceux qui l'ont connue ont eu de la sympathie pour ses malheurs, son abaissement et l'éclat de sa chute, plutôt que du mépris pour sa faiblesse et ses fautes. L'humanité se sent trop fragile pour condamner irrévocablement ceux de ses membres les plus faibles, que l'infidélité attire dans ses guet-apens, par un concours de circonstances que les victimes regrettent profondément et plus que tout autre.
Peu de temps après son mariage, M.
Sickles fut nommé secrétaire de la légation américaine à Londres, où Mme
i Sickles su gagner l'admiration et l'estime I de tout le monde, brillant autant par la I gaieté et l'innocente légèreté de son ca- 1 ractère que par les charmes de sa per- | sonne et l'élégance de ses manières. De (retour aux Etats-Unis, M. Sickles vint I demeurer à Washington, aussitôt après son élection au Congrès ; il occupait une maison près du Présidentes Square. Il en sortait lorsque la terrible rencontre qu'il fit de M. Key donna lieu au procès que nous avons cru devoir analyser, vu l'immense intérêt qu'il comporte, à quelque point de vue que l'on considère les causes qui l'ont produit et les faits qui en sont la substance.
LE PE.OCES.
Lundi, 4 avril 1859.
Le jeudi, 24 mars dernier, après un examen complet des faits, le grand jury rapporta un acte d'accusation contre Daniel E. Sickles, pour le meurtre de Philip Barton Key , et le procès fut fixé au lundi, 4 avril dernier.
Le procès eut lieu à la cour criminelle du district de Colombie, devant son honneur, T. H. Crawford.