‹ Procès de M.F. Lamennais devant la Cour d'assises, a l'occasion d'un écrit intitulé Le pays et le gouvernementChapitre 10 sur 17 · LE SIÈCLE · texte numérisé non relu

LE SIÈCLE

(28 décembre.)

M. Lamennais, pour un écrit dont nous n'avons point, on le sait approuvé les doctrines, mais dont nous sommes persuadés, surtout après les e\{»licalions de l'auteur, que Tintention était irréprochable, vient d'être condamné a un an de prison et deux mille francs d'amende. .Nous avons pour maxime et pour habitude de respecter les décisions du jury ; nous nous tairons devant celle-ci, que nous croyons dictée par la conscience de la majorité qui Ta rendue. Mais, dans l'intérêt même de la société, qu'on voulait défendre, il nous sera permis de regretter qu'on n'ait pas regardé comme satisfaisantes les déclarations faites à l'audience par M. Lamennais. IN"est-il pas a craindre que, lorsqu'ils verront un tel homme frappé par la justice, beaucoup de véritables anarchistes, qui n'ont ni son talent ni son caractère, croient s'élever presque à sa hauteur en attirant sur eux la vindicte des lois? Il nous semble surtout que la magistrature, a qui appartenait le pouvoir de modérer la peine, aurait pu tenir la société pour suffisamment vengée par la condamnation des théories déférées au jugement du jury. Eu iniligeaut un cmprisonnenient d'une année a un vieillard illustre, d'une santé débile, dont les prédicalions sont foit écoutées dans certaines classes du peuple, qu'at-on fait, sinon donner à sa parole, qui avait déjà l'autorilé d'une g'nnde renommée, celle qui s'atlache a la persécution?

LE COKSAIKE

( 28 décembre, )

L'un des hommes les plus purs, l'une des intelligences les plus élevées de notre temps, M. Lamennais, vient d'être frappé par le jury d'une manière aussi imprévue que funeste. Un arrêt, rendu hier, lecoiidamue à un au de prison et deux mille francs d'amende.

P;ir quelles impressions d'audience ce résultat a été obtenu, on le devine quand on connaît les habitudes de la justice criminelle I Los choses sont ainsi organisées en France qu'un homme, quel qu'il soit, si pure que soit d'ailleurs sa vie, peut être à l'audience impunément déchiqueté par les orateurs du parquet. Pour faire condamner un accusé, on ne saurait trop charger les couleurs sous lesquelles on le présente, et le traiter avec une brutalité trop sauvage.

Que voulez-vous? la France est trop riche en génies! Il faut eu finir avec eux ; il faut les fouler aux pieds ; il faut en livrer les lambeaux aux gens du roi ! Avec cette éloquence qui est propre aux accusateurs publics, ils auront bientôt balayé le pays de toutes ses illustrations et fait maison nette des grands citoyens qui nous restent ! Eussent-ils en face d'eux un Newton, un Pascal, un Descartes, un Leibnitz, ils sauront avoir pour lui des paroles venimeuses, dos airs écrasants, des regards de superbe dédain ! Us le traiteront au besoin comme le dernier des hommes, calomnieront sa vie, irout fouiller dans le passé pour y trouver une phrase, une ligne, unmot quidonneouvertureh des interprétalioas subtiles, et après avoir ainsi ouvert les entrailles à leur victime, ils la livreront toute palpitante à des jurés peu habitués à ces émotions de commande et a cette indignaliou apprise par cœur.

Ceci explique en partie ce qui est arrivé hier pour M. Lamennais. L exagération de la parole usitée au Palais, et qui s y maintient comme un reste de la barbarie du moyen âge, a fortement agi sur les esprits des jurés. Ils n'ont pas pu voir M. Partarrieu-Lafosse secouer aussi vivement son bonnet, retrousser avec tant de véhémence les manches de sa robe, sans croire qu'il s'ajissait d'un fait capital, et que leur verdict mettait la paix européenne en dauger.

Une autre cause, plus décisive encore, de ce résultat inattendu, c'est la composition même du jury.

Quand la loi, dans bon optimisme aveugle, aconhé au préfet de la Seine le choix de (luinzc cents noms siir les vingt mille noms privilégiés

qui Ogureot sur les listes électorales , elle a dû croire que le préfet, charge de ce roulement , le réaliserait de manière à ne pas composer une sorte de tribunal exceptionnel, attentivement trié. Chaque électeur devrait a son tour participer aux charges qu'impose le mandat de juré; et en appeler un certain nombre à l'exclusion des autres, c'est faire acte d'injustice et vis-a-vis de ceux qui sont appelés et vis-k-vis de ceux qui ne le sont p:;s ; vis-a-vis des premiers, eu rendant leur devoir plus fréquent et plus lourd ; vis-a-vis des seconds , en les privant d'un mandat qu'ils peuvent être jaloux d'escrcer.

Si l'on suit attentivement les listes de roulement du jury de la Seine, on peut se convaincre que c'est pourtant cette marche que l'on suit a Paris. Il est tel électeur inscrit depuis dix ans qui n'a pas figuré une seule fois sur les listes du jury, et tel autre qui, en moins de cinq années, a eu trois ou quatre fois l'honneur de sortir de l'urne préfectorale. S'il n'y a pas la-dessous de parti pris, on peut dire que cela y ressemble du moins beaucoup. Ce qui abonde surtout dans les listes, ce sont les officiers publics. Entre avoués et notaires , on en compte à P-aris a peu près deux cents titulaires , et cependant, chaque quinzaine , on peut rencontrer deux ou trois et jusqu'à quatre avoués ou notaires sur les listes du jury. Évidemment la proportion n'existe pas entre cette profession et les autres professions qui concourent a former le corps électoral.

Le jury n'est donc pas une vérité, bien s'en faut; il vaut mieux sans doute que les tribunaux composés de ju:;cs. Mais la manière dont on interprète linstitution , dont on l'applique , en dénature le bienfait. Corps privilégié lui-même, et représentait los douze cent mille âmes du ressort, le jury de la Seine s'épure sous les doigts du préfet, de manière a compromettre déjà une portion de son indépeudaoce. Ainsi travaillé, il est encore sujet à des récusations de la part du ministère public, de sorte qu'il devient , en face de l'accusé, un corps émanant de diverses influences, et passé au crible d'un triple contrôle politique.

Ceux qui réfléchiront à celle action du pouvoir, s'étonneront moins du résultat de l'audience d'hier. Le cabinet a voulu une condamnation, il l'a laborieusement préparée, c'est pour lui un triomphe aux yeux de l'Europe , aux yeux des Chambres. Les récusations ont été habilement faites , et les grands ressorts d'investigation que possède un gouvernement ont été mis en jeu. Quant h M. Laraennais , a ce noble et grand esprit qui remplit aujourd'hui de ses pensées le monde philosophique , il peut se consoler de la persécution humaine. Elle a toujours oie le lot i<i& hommes qui n'ont pas voulu tremper leurs mains dans les iniquité»

du temps, eiqui ont révélé les premiers, à la terre, le mot myslorlouî de l'avenir.

LA QUOTIDIKÎVMÎ.

( 28 décembre. )

Nous déplorons très-amèremeat la condamnation qui vient de frapper M. Lamennais.

Il y a dans celte condamnation autre chose qu'une peine prononcée contre un homme d'une grande renommée. Il y a un triste indice de ]a situation contradictoire des esprits en nos jours de doute et d'instabilité.

Certes, nous sommes à une distance incommensurable des idées présentes de M. Lamennais. Mais nous demandons s'il convient également a tout le monde de se faire juge de ces idées.

Un grand, un fatal malheur de M. Lamennais, c'est d'avoir en soi une puissance de logique qui ne s'arréle a nul ohstacle. Indomptable génie! s'il se prend à un principe, quel qu'il soit, il le pousse a ses extrêmes limites. On lui a remis, en 1830, le principe de la souveraineté du peuple, et aussitôt iî lui a fait produire, en théorie, tout ce qu'il enferme de conséquences. Cela est effrayant peut-être. Mais ceux-l'a mémo qui lui ont remis ce principe, sont-ils bien venus à lui interdire de le presser, comme il fait, avec sa logique terrible?

Us ont, eux, une logique différente. Ils luttent par la force, par la loi, par la majorité, par les Chambres, par le jury contre ce principe de h souveraineté du peuple, qui est leur principe. Mais cela constitue-t-il bien le droit philosophique d'attaquer les raisonnements et les déductions de M. Lamennais ?

Cela môme les inquiète peu. Ne pouvant vaincre M. Lamennais par la logique, ils penseront le dompter par les peines légales. Or, c'est là ce qui attriste profondément l'homme indépendant de voir de telles dérisions de la vérité, de la sincérité humaine. Nous concevons qu'on veuille se défendre contre des menaces d'anarchie. Mais alors il faut commencer par promulguer la loi dé l'ordre. Vivre par la souveraineté du peuple, bien ou mal entendue, et frapper a outrance les opinions qui dérivent de ce principe, c'est là quelque chose de blessant pour la laison, pour l'équité même.

Cest a ce point de vue général que nous jugeons la condamnation de

M. Laïucnnais, et nous laissons aiosi bienloiude nos aperçus le réquisitoire de M. l'avocat général, le verdict des jurés, l'application de la loi, faite par les juges.

Notre appréciation est plus philosophique, et aussi notre plainte est plus morale.

Si nous étions dans une société constituée avec des idées justes et des lois véritables, avec des croyances communes, avec une règle précise avec une autorité non contestée, les opinions privées ne seraient pas exposées à n'avoir d'autre contrôle qu'elles-mêmes.

Etrange spectacle! M. Lamennais a passé la moitié de sa vie h demander un tel état de société. On lui a répondu par une révolution f.iitc dans la rue, qui est la plus visible expression de lindépondance des idées et des volontés.

Et alors il a pris pour chimérique ce qu'il avait espéré, et, a son tour, irest descendu dans la rue. Qu'y a-t-il trouvé? des condamnations.

Tout cela n'est-il pas déplorable? Est-ce la ce qu'on appelle de l'ordre? Est-ce là de la vérité, de la politique, de la justice?

Pour nous, nous regrettons du fond du cœur que M. Lamennais ait délaissé son œuvre première. Si la question entre nous était en ce moment une question de croyance, nous lui eu forions un reproche. Mais ce qu'il nous fallait dire aujourd'hui, c'est la douleui' que nous avons eue de voir celte rare intelligence ainsi battue par les opinions, et puis ainsi frappée et ainsi punie. Lorsiiue, dans l'Église, il y avait des condamnations, c'étaient les doctes qui siégeaient au concile. De quelle hauteur on a fait déchoir le génie!

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