LE TEMPS
(27 décembre. )
M. Lamennais vient d être condamné pour la publication dosa biocbure intitulée le Pays et le Cciwcrncmeiu. il ne nous appartient pas de discuter sa culpabilité en présence du verdict qui l'a reconnue ; l'erreur, si elle existe, est une erreur consciencieuse, et tout bomme qui livre h la presse ses pensées, ses doctrines, s'expose par cela même à la fausse interprétation de ses pairs. On peut dire toutefois, sans manquer de respect à la chose jugée, que M. Lamennais a plutôt été condamné pour les tendances qu'on lui suppose que pour le délit qu'on lui imputait. Il suffit de lire sa brochure, même dans les passages les plus incriminés par Taccusatiou, pour se convaincre qu'elle n'avait rien de bien alarmant pour l'ordre établi; et à part le st\le brillant dont l'auteur l'a revêtue, elle n'est en quelque sorte que la reproduction de tous les reproches que depuis plus de dix ans les opinions indépendantes ont adressés au système qui nous régit.
Quoi qu'il en soit, M. Lamennais devra expier , par un emprisonnement d'une année le tortd'avoir fait revivre les accusations dédaignées par le {gouvernement, tant qu'elles n'ont servi d'aliment qu'à la polémique de la presse quotidienne. Un homme de sa valeur aurait pu trouver un nouveau texte, et il faut que celui auquel i! s'est arrêté lui ait paru bien sérieux pour qu'il nait pas reculé devant des redites inévitables.
Malheureusement pour le pouvoir, des vicloijes pareilles à celle qu'il vient de remporter ont le doulde inc luvénient. de l'affaiblir de toutes les sympathies qui se reportent sur l'écrivain condamné et de transformer en adversaire injustement opprimé un accusé reconnu coupable.
LE COUimiER FRAIVÇAIS.
( 27 décembre. )
IM. Lamennais a été déclaré coupable par le jury. La Cour l'a condamné a un an d'emprisonnement et 2,000 fr. d'amende. Nous respectons la chose jugée. Mais u'cst-il pas permis de penser que la justice pouvait se montrer moins sévère sans péril? Le minislère public accusait M. Lamennais de plusieurs délits, dont le plus grave a été écarté. On a reconnu que M. Lamennais n'avait pas excité les diverses classes de la société à se détester ni à s'entre-détruire. Mais le jury a cru voir, dans sa dernière brochure, ce qui n'était pas dans l'intention de l'écrivain, une apologie de faits punissables, une attaque aux lois et une excitation a la haine du gouvernement.
Il est toujours possible, en prenant une à une les phrases d'un écrit, d'en dénaturer le sens ou d'en exagérer la portée. Ce système , que le minislère public a suivi av; c îisbi'etri dans le procès intenté a M. Lamennais, a eu gain de cause auprès du jury. On a traité l'auleur avec la même rigueur que si la brochure incriminée avait excité en effet quelque effervescence populaire condamnée par la loi. Par la même, ou a jugé l'iuseutiou plutôt que le fait. On a supposé que ce qui n'était pas arrivé pouvait arriver. On a réprimé un délit en perspective, une pensée ; or, la pcsnée ne tombe pas dans le domaine de la lui.
1! y aurait beaucoup à dire sur les opinions de M. Lamennais , que nous sommes loin de partager. Il y aurait beaucoup a dire sur les doc- Irines de M l'avocat général , qui sapent les véritables fondements de notre droit public. Mais à cette heure avancée de la soirée, il nous reste a peine assez de temps et d'espace pour rappeler qu'une opinion ne peut jamais être un délit; et que c'est une opinion que l'on a condamnée aujourd'hui. M. Lamennais avait publié une critique passionnée , il est vrai, des actes du gouvernement; mais il n'avait pas attaqué la royauté, qui est en dehors de la discdssion, ni les lois qu'il faut observer, même quand elles sont mauvaises et que la réforme en est demandée. La seulement eût été le délit, et M. Lamennais ne l'a pas commis.
M. l'avocat général a fait un être de raison du gouvernement du roi, qu'il a distingué des ministres et du roi. Cet être de raison , inviolable dans l'opinion du minislèic puldic, est, à l'entendre, le pouvoir sur lequel M. Lamennais avait déversé la haine et le mépris. Il paraît que le jury a pris cette accusation au sérieux ; cela nous fait regretter d'autant plus le silence du défenseur sur un point aussi capital. En général,
M. Mauguiii a porté, daus la critique du 1^' mais (jui n'était pas en cause, une chaleur qui eût été bien mieux employée h la défense du prévenu. Ou a pu croire un moment que M. Mauguiu oubliait M. Lamennais, tant riiomme politique avait dominé l'avocat.
Il n'y a pas de tête si élevée qui soit à l'abri de la foudre. Mais c'est une cruelle éjialité que celle qui traite M. Lamennais, un des écrivains les plus justement célèbres de notre époque , comme un mall'aiteur vulgaire. Un an de prison pour quelques phrases! S'il y a délit, la peine est-elle proportionnée h l'offense? On a voulu frapper un coupable; ne court-on pas le danger de faire un martyr?
LE NATIONAL
, , .. - , (27 décembre.)
La journée d'aujourd'hui marquera dans nos annales comme une journée néfaste, une do ces journées dont le souvenir s'attache comme une flétrissure à toute une époque. M. Lamennais, traîné par le pouvoir sur les bancs de la Cour d'assises, vient d'être condamné à une année d'emprisonnement et a 2,000 francs d'amende!... Le rouge nous moule au front, en annonçant a la France un événement aussi imprévu, et aucune expression ne saurait rendre la douleur profonde dont nous sommes pénétrés. Après avoir subi tous les outrages de l'étranger, toutes les ignominies de la faction qui nous exploite avec tant d'audace, il ne manquait plus à la France, pour combler la mesure de ses égarements, que de frapper le génie et la vertu dans un de ses citoyens les plus illustres. Mais pourquoi dire la France? elle n'est pour rien daus ce qui vient de se passer, elle en gémira , elle en rougira comme nous.
Essayons de dominer pour un instant notre émotion, alin de rendre compte avec quelque détail de cette Irisle journée-
Dès le matin, la Cour d'assises était envahie par une foule immense. M. Lamennais a paru, et dès ce moment il n'a cessé de fixer les avides regards de l'assemblée. Tout le monde voulait contempler cet homme si éloquent, si profond, si austère , si grand et si simple à la fois ; cet homme, en un mot, dont le pays est si fier et que IKuiope nous envie. Tout le monde se demandait, en le voyant assis sur le banc des prévenus, ce qu'il y avait donc de commun entre lui et le Code pénal.
On n'a pas tardé à l'apprendre de la bouche même du ministère public, reprcsculé par l'avocat géuéral M. Partarrieu-Lafossc, qui, dans
cettP clrconslnnce, a acquis un renom que personne, certes, ne sera disposé à lui envier. Emu des dangers qui menaccnl. la France et des malheurs près de fondre sur elle, indigné des lâchetés et des inepties dont elle est la victime, M. Lamennais a jelc un cri d'alarme , et ce cri d'alarme a été converti, par les arguties sauvages du parquet, en cri de révolte et d'insurrection; il y a vu, pour nous servir des expressions consacrées, le quadruple crime d'excitation à la haine du gouvernement du roi, d'excitation d'une classe de l'Etat contre une autre, de mépris des lois, d'apologie de délits punis par elles; accusations banales et vagues, dans lesquelles ou peut faire rentrer toute espèce d'improbalion manifestée par la parole et par la presse , qui n'est que la parole écrite.
Nous voudrions n'avoir pas entendu l'homme qui faisait l'office d'accusateur public ; car jamais nous n'avons été condamnés à un supplice si douloureux ; M. Purlariitu-Lafosse a épuisé pendant trois heures contre M. Lamennais toutes les formules de la haine la plus violente. L'attaquant dans son passé, dans sou présent, il s'est livré contre lui à un tel acharnement de personnalités et d'interprétations insultantes , que nous rougirions de les répéter. L'outrage a été si loin que la malveillance la plus prononcée n'osait lever les yeux ni sur l'insulté ni sur l'insulteur. En ce moment, des sanglots étouffés se sont fait entendre dans l'auditoire ; et savez-vnus quel était l'homme dont l'émotion éclatait d'une manière si touchante? Ce n'était pas un ami politique de M. Lamennais, mais c'était son pair en gloire et en génie : cet homme, pourquoi ne le nommerions-nous pas? C'était M. de Chateaubriand, qu'une sympathie généreuse avait amené dans cette triste enceinte. Ce grand cœur s'est brisé 'a la vue du génie méconnu et si indignement traité.
Ah! certes, ce ne sont pas les sympathies qui ont manqué à M. Lamennais dans cette douloureuse journée! Jamais prévenu ne fut entouré de tant d'amis ; on voyait autour de lui les champions de nos luttes parlementaires, MM. Cormenin, Garnier-Pagès, Larabit, Roger (du Loiret) et Coralli, qui défendaitmême l'éditeur Pagnerre. M. Arago, retenu chez lui par une indisposition, s'était fait représenter par les siens. M. David (d'Angers), dont le ciseau a reproduit d'une manière si grandiose cette tête puissante, et les représentants les plus érainents de la jeune démocratie entouraient de leurs respects l'auteur des Paroles d'un Croyant. La studieuse jeunesse des écoles n'avait eu garde de manquer à cette solennité patriotique. En un mot, toutes les classes de la société, les femmes même, s'y étaient donné rendez-yows.
Le réquisitoire a été un instant si violent, que le piihlic n'a pu rete^,' nir 1111 miinuure d'indignation. Le présitîcnt a fait iinuiédiateinent éva-» cuer une partie de la salle, et cet ordre a été exécuté par les sergents de ville avec une brutalité bien inconvenante et bien gratuite. Cet incident est le seul qui ait troublé le cours de l'audience. ;,
M. Lamennais a été défendu par M" Mauguin. Nous rendons un sincère horaraajje "a l'habileté et a l'élévation de sa parole, et nous signalons eu particulier le tableau qu'il a esquissé de la France dans ses Kipports avec l'Europe; toutefois, nous regrettons qu'il n'ait pas cru devoir relever avec plus d'énergie les personnalités du parquet, et surtout qu'il n'ait pas replacé, la haute figure de M. Lamennais sur le piédestal dont l'avocat général s'efforçait cli> le pi'écipiler. .\ous savons bien que M. Lamennais est invulnérable; mais nous croyons que, plus complète, la défense eût gagiié en chaleur et en mouvement, sans perdre rien de sa noblesse et de sa dignité.
M.Lamenna s a prononcé lui-même quelques paroles qui en fixant sa position véritable, ont fait sur l'auditoire une piofonde impression. Mais, él0U(di par la bruyante rhétorique et par les cris oratoires du parquet, le jury était, pour ainsi dire, hM"s de son assiette, et il a rapporté un verdict de culpabilité sur trois des quatre points de l'accusation : l'excitation d'une classe de la société contre l'autre a été écartée.
INous ne saurio^îs peindre la stupeur du public à l'audition de cet arrêt rigoureux. Nous avons assi^té à bien des scènes judiciaires; mais jamais nous n'avons vu une consternation si profonde, une douleur si universelle. Pas un cri, pas un murmure ne s'tst fait entendre; un silence morne régnait dans l'assemblée.
Après l'arrêt du jury est venu celui de la Cour; a défaut des circon-> stances atténuantes, que la législation de la presse n'admet pis, elle j)Ouvait, elle devait peul-êtie adoucir, dans l'appiication de la peine, la rigueur du verdict ; elle ne l'a pas fait, an contr-'ire: elle pouvait condamner M. Lamennais a wi mois de prison, elle l'a condamné à une année!
Au sortir de l'audience, le public a rompu le silence qu'il avait observé dans reiict'iute, par les cris mille fois répétés de vii'c Lamennais! et il a reconduit rillastre condamné avec un religieux respect et une décence qui ne s'est pas démentie un seul instant. >
C'est ainsi que les prisons béantes du 7 aoiît viennent de s'ouvrir pour uu nouveau martyr de la démocratie, le plus illustre de tous.
Depuis le ooramencemont de la session d'assises, la police avait pris les renseignements les plus minutieux sur chaque membre du jury. L'affaire de M. Lamennais avait été fixée a la fin de la quinzaine pour que les récusations de l'avocat général pussent porter à coup sûr : et le ministère a employé toutes les ressources dont il dispose pour obtenir une condamnation.
li y a (uielfiuos jours, un dos hommes qui tiennent de plus près à M. !\Iartin (du Nord) s'écriait en parlant de cette affaire : « IS'ous sommes sûrs d'une condamnation. »
Vraiment il y a l'a de quoi se réjouir ! La puissance de M. Lamennais va être amortie, sans doute, par cette odieuse persécution. Un arrêt de Cour d'assises va lui enlever son génie, ses nobles accents, sa plume éloquente. Le pouvoir sera bien plus fort maintenant que l'illustre écrivain pourra dater ses ouvrages de Sainte- Pélagie! M. Partarrieu-Lafosse s'emportait aujourd hui et réclamait avec violence contre l'inviolabilité du génie. Eh non ! sans douti-, il n'y a d'inviolable, a celte heure, que la sottise. Ce privilège, dans ce monde, a toujours mieux profité que l'autre. ( ^Saiional , 27 décembre,)
Voici les paroles que M. Lamennais a dites à ses amis, qui lui témoignaient toute leur sympathie : « J'aurais mieux aimé être acquitté, mais « c'est une faiblesse, et pour la cause que nous servons tous, il vaut « mieux que je sois condamné. » [National, 27 décembre.)
LE MESSAGEB.
i'. \ <27 décembre.)
Le National s'afflige de la condamnation de M. l'abbé de Lamennais : c'est un sentiment naturel chez ceux qui partagent les principes de l'auteur des Paroles d'un Croyant. Aussi , si le National se bornait au témoignage de ses regrets et de sa sympathie, ne verrions-nous aucun reproche a lui faire ; mais on no peut lui passer de même la violence de ses attaques contre le jury, contre la magistrature, contre le pouvoir, contre tout ce qui constitue enfin la force légale du pays et l'ordre des sociéte's. •
Voila comment les partis ont toujours deux appréciations différentes sur l'exercice du même droit, selon que le résultat leur est favorable ou
conlraiiT. Si I\!. ilo Lamennais avait été acquitté, le Noiional n'aurait pas manqué ilc voir dans le veiilicl du jury l'arrêt solennel de l'opinion l'expression des conviclions de la France, la condamnation du gouvernemcnl, le triomphe des principes que ce journal représente, et l'apologie des passions auxquelles l'accusé avait fait appel. Que n'aurait-il pas dit sur le courage des jurés, sur leur intelligence et sur la portée politique de cet événement !
Mais le contraire est arrivé. Le jury a reconnu l'existence du délit, et il n'a pas voulu que la société et le gouvernement parussent désarmés devant de semblables agressions. Il s'est souvenu qu'il est de son devoir de réprimer les excès d'une pièce désorganisalrice et perverse. Le jury a prononcé un verdict de condamnation. Aussi tout change d'aspect. Les jurés n'ont plus droit qu'aux insultes et aux calomnies du National. Selon lui, le souvenir de cet arrêt s'attachera comme une Jlétrisswe à toute notre époque. Cette dernière honte manquait à la France. Mais pourquoi dire la France? La France n'est pour rien dans ce qui vient de se passer; elle en gémira, elle en rougira. Le jury a cédé aux corruptions du pouvoir. Le ministère a employé toutes les ressources dont il dispose pour obtenir une condamnation. Ou bien encore : le jury était hors de son assiette, et le National le représente presque dans un état d'idiotisme, et connue plongé dans une sorte d'ivresse morale et de grossier vertige, produits, dit-il, ;;«/• la bruyante rhétorique et les cris oratoires du arquct.
v.ar le ministère public, on le pense bien, n'est pas plus respecté que les jurés dans celte longue diatribe. L'outrage est prodigué à celui qui a défendu dans cette affaire, avec autant de courage que de talent, la cause sainte des lois et des intérêts du pa^s: la magistrature enlin a aussi sa part d'un blâme que la crainte seule a rendu envers elle plus humble et plus timide.
Nous ne voulons pas revenir sur le pamphlet de M. de Lamennais. Nous nous abstiendrons de caractériser les doctrines auxquelles il prête aujourd'hui l'appui de son nom, après avoir défendu autrefois, avec non moins de violence, une autre cause et des intérêts entièrement opposés. La destinée de cet écrivain passionné, de ce prêtre impérieux, a été remplie de contradictions. Nous u'en abuserons pas. Il y a jugement. Mais que les partis ne croient pas avoir droit à moins de réserve. Qu'ils ne fassent pas éclater, 'a l'occasion de ce jugement, la violence de leurs haines contre tous les pouvoirs sociaux. La justice du pays a prononcé. Que le National la respecte, qu'il apprenne, sinon à s'incliner
devant l'anloiité de nos itistiiulioii';, 'lu innins îâ s'y soiimeUre et a se contenir.
Surlout ne cliangez pas si audacieusement les situations. Lorsqu'un homme de talent, mais dans lequel la loi ne peut voir que l'égal des autres citoyens, comparaît devant la justice du pays, comme accusé d'avuir porté atteinte aux conditions de l'ordre et a l'autorité des lois, ne dites pas qu'on frappe le génie et la vertu. Lorsque cet homme est déclaré coupable, n'insultez pas le jury, ne dites pas qu'il était étourdi et comme hébété par la rhétorique bruyante du réquisitoire. Enfin, ne parlez pas si haut de martyrs et des prisons béantes du 7 août! C'est à tout autres qu'a nous que cela ferait monter la rougeur au front.
Des martyrs !.... La France se rappelle une époque qui en vit, hélas! en grand nombre ; et cette époque sinistre, la France sait quelles doctrines en susciteraient le retour. Les grands citoyens que les tribunaux révolutionnaires envoyaient a la mort, parce qu'ils avaient défendu les libertés publiques, lutté contre les factions, revendiqué la puissance des lois, parce qu'ils s'étaient élancés sur la brèche pour couvrir de leur poitrine quelque reste d'ordre social, ceux-là étaient des martyrs; et de ceux-là la France conserve et vénère la mémoire. Ceux-là étaient des martyrs; et ce n'est pas à notre opinion qu'appartiennent les hommes qui ont tenté de glorifier leurs bourreaux.
La France constitutionnelle n'a ni tribunaux révolutionnaires, ni proconsuls accoutumés au sang. Nous n'envoyons pas, grâce 'a Dieu, les écrivains et les journalistes de ce temps dans les déserts meurtriers de Sinnamary. La France conslitulionnelle garantit à tout citoyen la protection des lois, et à tout accusé une libre défense et une justice rendue dans les conditions légales. Voilà notre liberté à nous, une liberté protectrice et vraie. La France constitutionnelle n'a jamais fait et ne fera jamais de martyrs. Les prisons, depuis dix ans, ne se sont fermées que sur des hommes bien souvent coupables avant d'avoir été poursuivis, et personne n'a oublié combien de fois la clémence royale s'est interposée entre les lois et ceux qu'elles avaient atteints.
LE NATIONAL
(28 décembfe.)
Le Messager s'emporte ce soir contre les sentiments d'amère douleur que nous avons exprimés hier, après avoir entendu la condamnation de M. Lamennais. Nous reconnaissons bien là ce pouvoir sans dignité, ce
^wiivoir violeut daus ses paroles (.oaime dans ses uctes , qui voudrait Iiii|)|)(T fiicôie quand ki jusliii' a déjà si truolleuii^nl Irappc
Mais au moius faudrail-il un peu de boune foi daus la polémique ; au moins laudrait-il ne pas attribuer au National ce qu'il n'a pas dit. Nos lecteurs, qui ont lu notre article, ont pu voir que, malgré notre émotion, nous n'avions laisse échapper aucune critique contre le jury. Nous avons trouvé sou verdict malheureux : à nos yeux môme il nous semble injuste, mais nous le respectons comme consciencieux. Jamais on ne nous surprendra livrant de funestes attaques a des institutions qui nous semblent fondamentales pour la liberté du pays. Cette liberté, nous la voulons, et nous ne voulons piiS moins la force et l'autorité daus îe pouvoir. Le ministère a raison quand il dit que si M. Lamennais avait été acquitté, nous aurions vu dans ce fait une grande victoire de l'opinion. El veut-il savoir pourquoi? c'est qu'entre le parquet qui accuse et le prévenu qui se dofenJ, tout est au préjudice de celui-ci, à lavantage de l'autre. C'est qu'il faut avoir, non pas une fois, mais mille fois rai.-^on pour échapper "a cette justice telle que les lois de septembre l'ont faite.
Oui, le jury est une institution sainte; mais comment l'avez-vous corrompue? C'e^t vous; c'est votre préfet, qui, sur une liste de vingtcinq mille personnes a Paris, lait un premier tirage de quinze cents noms qui lui conviennent; il a pour cela tous les renseignements de la police. Ainsi, sur vingt-cinq mille noms qui devraient être pris au hasard, le pouvoir fait uiie première récusation de vingt-trois mille cinq cents jurés; et, lorsqu'il arrive au moment -lel'audieuce, le parquet vient à son tour en récuser encore douze sur trente-six. — Et vous vous étonnerez quand nous crierons victoire lorsqu'il vous arrivera de succomber dans un procès? Quoi! sur vingt-cinq mille chances, vous en prenez pour vous vingt-trois mille cinq cents; puis, sur trente-six, vous en avez encore douze, et, cependant, vous n'obtenez pas des condamnations à coup sûr? Mais il faut pour cela que vous soyez le pouvoir le plus faible et le plus méprisé du monde. Comment donc s'est-il fait que . hier, M. l'avocat général a épuisé ses récusations? Comment ses récusations ont-elles porté précisément sur les hommes (]ue leurs précédents, leurs positions, leurs études semblaient appeler particulièrement a juger une œuvre d'intelligence? Encore une fois, notre intention n'est point d'accuser les douze personnes qui composaient le jury : elles se sont trompées; leurs propres opinions les ont égares, sans doate; mais tout homme de bonne foi doit comprendre que, si un livre, un journal, une manifestation politique paraît coupable au parquel, le jugement qui le condamnera
aura d'autaut plus d« valeur que les juges auront été plus éclairés. — Si donc le livre de M. Lamennais était si crirainel , on n'avait pas besoin de récuser précisément les jurés qui offraient, sous ce rapport, les garanties les mieux connues. — Mais l'éloquence de M. Partarrieu est précisément de celles qui révoltent les hommes de sens et de goût. 11 est bien facile de faire, pendant trois heures, de la personnalité violente contre un prévenu; M. Partarrieu y gagnera de l'avancement, peut-être ; mais il ne songe pas q«e cet oubli de toute modération, ce langage blessant Jusqu'à l'outrage, il s'imprime et on ne l'oublie pas. Il ne songe pas que tout esprit vivant même en dehors de nos luttes politiques, s'indigne à la pensée qu'un jeune homme de l'étoffe de M. Partarrieu peut se permettre impunément d'insulter l'homme qui s'appelle Lamennais. Et nous aussi, nous admettons l'égalité devant la loi; nous comprenons même que le pouvoir ait fait tous ses efforts pour faire condamner le livre de l'illustre écrivain. Ce que nous re comprenons pas, c'est l'insolence de la médiocrité envers le génie. Point d'inviolabilité , sans doute, aux yeux delà loi; mais M. Partarrieu n'est pas la loi, et quand il en réclame l'appUcallon, c'est son devoir de se soumettre le premier à ces bienséances que commandent nos mœurs publiques. Quand on a le malheur d'exercer la triste fonction de réclamer sans cesse des châtiments, il faut savoir le faire en gardant pour un prévenu les égards qu'il mérite toujours , et, quand on a éprouvé qu'on n'admet pas l'inviolabilité pour le talent, la probité, la vie austère, la noble passion du bien , il ne faut pas laisser croire qu'il y a une inviolabilité naturelle pour le mauvais goût et l'impertinence.
Voilà ce que nous avons surfout blâmé ; voilà ce qui nous a paru choquant pour tout le monde. Qu'on eût requis avec modération et dignité, à la bonne heure ; qu'on eût mis, au nom du pouvoir, une certaine importance à un verdict de condamnation, c'est possible encore. Mais qu'après le verdict on vienne réclamer la peine la plus forte, qu'on inflige à un homme qu'on a sous les yeux, et dont la santé est fléchissante, un emprisonnement d'un an, ah ! nous en sommes certains, il n'y a pas un seul point de la France où de pareilles mesures ne causent le sentiment douloureux qu elles ont causé dans Paris.
M. Lamennais a pu s'apercevoir aujourd'hui des sympathies profondes que lui valent les brutalités du pouvoir. Sa maison a été toute la journée visitée par des citoyens de toutes les nuances d'opinion. Une députaliou des écoles a été le féciliter. Des officiers de la garde nationale s'y sont rendus en grand nombre, des députés s'y sont rencontrés qui n'ont
guèr(> riiiihiliiili' (le Sf lein'dulrei ailleurs. Les lionmiosJela presse, les illuslralious des ails et des sciences s'élaiont donné rendez-vous chez lui. — De lellos corapensations sont bien douces : le cœur de M. Lamennais en a été louclié. Quant "a sa conljance. elle est d'une telle trempe, que cette condanmation même n'a pu rien ajouter h sa force calme et sérieuse. Que le pouvoir se montre bien fier de sa victoire : si nous étions plus rassures sur la santé de l'illustre écrivain , nous nous réjouirions aussi de cet arrêt , car il ajoute à la puissance du génie l'ascendant que donne toujours la persécution.
Aujourd'hui, une députation d'étudiants et d'ouvriers s'est présenlée chez M. Lamennais pour lui exprimer les vives sympathies dont il est l'objet. {National du 28 décembre.)