‹ Procès de M.F. Lamennais devant la Cour d'assises, a l'occasion d'un écrit intitulé Le pays et le gouvernementChapitre 14 sur 17 · LE COMMERCE · texte numérisé non relu

LE COMMERCE

(29 décembre. )

Le ministère vient de remporter une triste victoire; il a fait condamner a une année de prison .AI. Lamennais, un homme que tant de travaux ont rendu illustre dans toute l'Kurope, et que son dernier ouvrage, encore inachevé, recommande a l'admiration et au respect des hommes éclairés et des {;ens de bien. L'orateur du parquet a dit que la loi ne reconnaissait aucun privilège, même au protit du géuie; mais un kccusè ordinaire aurait-il obtenu les honneurs de l'animosité dont

l'illustre écrivain a été l'objet? Le ministère public avait à poursuivre un écrit de quelques pages, et c'est contre la personne de l'auteur, c'est contre l'ensemble de ses œuvres qu'il a excité l'animadversion du jury ; il lui a dénoncé des ouvrages qu'aucun des jurés peut-être ue connaissait. Et lui-même les avait-il lus?

Nous voulons croire, pour l'honneur de sa bonne foi, que du moins il ne les avait pas compris. Dans laquelle des grandes compositions de M. Lamennais M. Partarrieu-Lafosse a-t-il trouvé des maximes de désordre et d'anarchie? est-ce dans le livre de r Indifférence, où le prêtre élève l'autorité de l'Église au-dessus des pouvoirs temporels? est-ce dans l'Esquisse, où le philosophe fonde sur le principe du devoir toute su théorie sociale? Partout M. Lamennais attaque les doctrines matérialistes, favorables aux passions. Prêtre, philosophe, publiciste, l'illustre écrivain donne aux hommes, aux peuples, aussi bien qu'aux législateurs et aux gouvernants, les leçons de la plus pure et de la plus sévère morale. 11 a plu à M. Partarrieu-Lafosse de s'ériger en censeur de cette vaste théorie, dont tous les écrits de M. Lamennais contiennent les développements; il lui a plu de méconnaître l'unité qui en lie les parties diverses, et de n'y voir qu'inconséquence et versatilité. Permis à lui. Sou erreur, si ce n'est qu'une erreur, est réfutée par vingt volumes, comme l'a dit M. Mauguin. Ces volumes ont déj'g trouvé et trouveront par la suite des lecteurs plus intelligents que M. Partarrieu-Lafosse. La gloire de M. Lamennais ne souffrira pas beaucoup des censures du parquet.

MalheureusementM. Partarrieu-Lafosse, juge fort incompétent en matière de philosophie, est l'organe légal du ministère pubiic ; il est sorti de sa cause, il a transformé une mauvaise critique eu accusation, et son erreur a pris ainsi le caractère d'une injustice et d'une persécution ! Le jury a cru sur sa parole que M. Lamennais était en effet un prédicateur d'anarchie. Ce n'est pas seulement l'auteur de l'écrit incriminé qui a été inculpé, c'est l'homme même. Le public ne s'y méprend pas, et quelques jugements divers qui aient pu être port«?s sur l'écrit condamné, toutes les opinions généreuses se réunissent pour défendre l'homme contre des aniraosités qui s'attaquent a son caractère. C'est le privilège du génie et de la vertu de grandir et de se glorifier dans la persécution.

LE NATIONAL

( 29 décembre. )

Hier, une première députatioQ d'éludianls s'élait rendue chez M. Lamennais pour lui exprimer les sentiments des écoles. Aujourd'hui ces jeunes gens, s'étant réunis dans les divers cours qu'ils fréquentent, ont jugé convenable de faire une démonstration publique afin que tout Paris put en être témoin. Après s'être rassemblés au nombre de plus de trois mille dans l<i cour et sur la place de rKcole-d'^-i\Iédecine, ils se sont rendus, par files de quatre, au domicile de M. F^amennais sur les boulevards. Dans ce iong trajet, pas un cri, pas le moindre désordre. Ces jeunes gens évitaient même de parler haut, afin que tout le monde pût comprendre qu'ils allaient accomplir un devoir patriotique. Une aflluence considérable les a suivis jusqu"a la demeure de l'illustre écri» vain, et une foule extrêmement nombreuse s'était associée "a leurs sentiments.

L'un de ces jeunes gens, étant en présence de !\I. Lamennais, a lu d'un accent pénétré le discours suivant :

« Monsieur,

« La jeunesse des écoles s'est émue en apprenant le verdict de condamnation qui vous a frappé; elle vient vous exprimer ses douleurs et ses sympathies, non parce qu'elle se propose de vous donner de la force, car elle sait bien que votre âme est placée dans une région trop élevée pour être accessible a aucune espèce d'intimidation, mais parce qu'il lui a semblé qu'il y aurait honte et lâcheté pour elle à laisser passer cet acte sans protestation.

« En quel temps vivons-nous, grand Dieu! pour qu'on n'ait point hésité 'a vous condamner, vous grand parmi les grands, et par votre vertu et par votre intelligence? En quel temps vivons-nous pour qu'un homme parlant au nom du pouvoir ait osé vous accuser de mensonge, vous l'homme de la vérité, de la pureté et de la justice? En présence de ce qui s'est pa'^sé hier, quoi désormais pourrait éloiiuor?

« Vous avez combattu pour la cause de l'indépendance nationale, pour la grauddir de la Fraore, menacée par ces mêmes rois qui, deux fois déjà, ont envahi son territoire. Vous avez réclamé des droits pour ceux que l'injustice en a dépouillés .

.1 Vous avez piis la défense du faible, (le l'oppriiué; la justice et I0 (I roi l an i ma ien l v olre grande âme. ^

a Honneur a vous!

« Que l'on ait essayé de vous mettre en opposition avec vous-même, en citant des phrases tronquées de vos nombreux ouvrages, qu'importe ? A-ton espéré par là briser votre autorité sur les masses, et votre influence sur la marche de l'humanité? Vains efforts que ces paroles gros^ sièrement outrageantes d'un déclamateur ignorant. EHes ne prévaudront pas, parce qu'il y a dans les phases diverses de votre vie unité de principes en même temps que développement logique et continu. Que des hommes, placés dans d'autres conditions, ne comprennent pas tout ce qu'il y a de vrai, de moral et de progressif dans cette vie consacrée tout entière a la recherche du vrai et à la pratique du bien, cela ne doit pas surprendre. 11 y a des sentiments incompaîiblesavec les natures dépravées.

« Vos paroles pures et éloquentes nous ont bien des fois moralises et soutenus dans ces temps si rudes et si tristes d'un matérialisme grossier, au milieu des maximes d'égoïsme et de corruption officieUes que l'on répand parmi nous. Si nous avons fait quelque bien, nous vous le devons ; si nous avons évité le mal, nous vous le devons encore. L'exemple de votre courage, dans cette circonstance, sera pour nous un nouvel et précieux enseignement. Dans les cachots où vous jette le pouvoir, nous irons demander a votre noble intelligence, à votre dévouement, a votre patriotisme, des inspirations généreuses. Vous êtes notre père : que notre amour vous console de la hain^ que vous portent les ennemis du peuple! »

M. Lamennais a paru extrêmement touché de cette démarche. Ceux qui l'ont vu, malgré sa souffrance physique, supporter avec un calme si digne et si fier la condamnation qui l'a frappé, ont pu reconnaître que ce cœur, inébranlable à toutes les persécutions du pouvoir, ressent des émotions profondes, dès que les sympathies de la jeunesse et du peuple viennent l'atteindre. M. Lamennais a exprimé ses remercîments aux étudiants, dans quelques paroles simples et nobles.

La presse indépendante est unanime pour blâmer la sévérité de l'arrêt qui a frappé M. Lamennais, et la responsabilité de celle rigueur > gratuite retombe tout entière, non sur le jury, qui ne prononce que sur

U luâlerialile du tait, mais sur la Cour, qui ^euio appliqué la peine ; or. ici la loi, môme pour le chef d'accusation le plus jçrave, permettait de n'infliiier qu'a// mois de prison, la Cour a prononcé u.\ an !... Voila ce qui a étonne (nous pourrions nous servir ici d'un mot plus fort) tout le monde, ceux-là même qui ne partagent pas les opinions de l'auteur des Paroles d'un Croyant. Ce n'est plus ici une question de politique, c'est une question de bienséance sociale, de mœurs publiques, d'humanité. On se demande, et l'on a droit de se demander le sens d'une persécution si contraire à la gcnéiosiié du caractère français. C'est presque frapper a terre un ennemi vaincu, et nous sommes persuadés que plus d'un juré a regretlé amèrement sa boule noire, en voyant le résultat du verdict. Puissent tous les juges avoir la conscience aussi calme et porter la tète aussi baut que l'illustre cop^lamné !

On a entendu avec non moins de surprise le président , M. Ferey, énoncer dans son résumé des moyens d'accusation dont le parquet luimême n'avait point fait usage; nous en citerons deux exemples : M. Ferey s'est étendu, a propos des événements de Foix, sur l'arrêt de la Cour royale de Toulouse que le ministère public avait 'a peine indiqué; de plus, il a parlé de la loi sur lu Banque de France, dont M. J'artarrieu n'avait pas dit un mot. C'était la, pour ainsi dire, développer des moyens nouveaux , et l'on paraissait regretter que la mémoire de M. le président, ordinairement si lidèle et si sûre, ne lui eût fait défaut que dans sa partie du résumé relative à laccusaiion.

On regrettait aussi que , dans sa conclusion , il eût fini précisément par la condamnation au lieu de finir par l'acquittement, ce qui eût été plus conforme aux coutumes judiciaires en pareille matière, et peut-être aussi aux convenances rigoureuses. Ce n'est la sans doute, nous nous plaisons a le croire, qu'un pur effet du hasard et une affaire de style ; une phrase se sera présentée avant l'autre sur les lèvres de M. le président, et voila pourquoi celle qui aurait dû sortir la première est sortie la dernière. Non, nous ne voudrions pas supposer que M. Ferey ait calculé l'effet de ses derniers mots sur l'esprit des jurés; malheureusement cet effet a dû être produit , et voil'a ce que l'on déplorait au sein de l'auditoire dans l'intérêt même de la magistrature, qui dispose en dernier ressort de la fortune et de la liberté des citoyens.

( National du 29 décembre. )

LE NATIOXAI..

( 2-5 janvier. )

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