‹ Procès de M.F. Lamennais devant la Cour d'assises, a l'occasion d'un écrit intitulé Le pays et le gouvernementChapitre 15 sur 17 · HOMMAGE A M. LAMENNAIS · texte numérisé non relu

HOMMAGE A M. LAMENNAIS

Une députalion du comité réformiste du douzième arrondissement s'est présentée aujourd'hui chez M. Lamennais ; elle se composait de plus de deux cents citoyens. M. Aubeux a pris la parole en ces termes :

« Le comité réformiste du douziènie arrondissement a ressenti vivement l'effet du jugement rendu contre vous, et il vient vous offrir un témoignage public de ses sentiments fraternels.

« Oui, M. Lamennais, nous souffrons des privations qui vous attendent, comme nous nous associons a votre pensée de moralisation et d'indépendance nationale dans un avenir prochain.

« La cause sainte que vous défendez a des consolations pour tous ceux qui se trouvent froissés dans !a lutte, et vous puiserez dans la conscience du grand devoir accompli la force néces-saire pour résister aux coups de l'adversité.

a Consolez-vous ; car votre condamnation déplorable va rendre une énergie nouvelle aux partisans de la réforme en démontrant l'urgence de son application large et complète.

(* Consolez-vous ; car nous vous aimons et nous vous révérons comme notre père , et nous avons pour vous l'estime et l'admiration que l'on doit a un grand citoyen et a une intelligence supérieure occupée sans relâche du bien-être de l'humanité. Puisse le souvenir de celte journée être présent à votre cœur aux jours de l'infortune et vous rappeler constamment que, quelle que soit votre position, nous serons toujours avec vous !»

Des électeurs radicaux du douzième arrondissement sont également venus en députation chez M. Lamennais; M. Delestre, l'un d'eux, lui a adressé les paroles suivantes :

« Citoyen,

« Nous venons , au nom des électeurs radicaux du douzième arrondissement , vous exprimer notre vive sympathie et vous témoiper la

pari qiit' nous pieiums an résnltat di^plorahle du verdict (|ni vous a frappé.

« Depuis longtemps vous avez fait abnégaiion de vous-même au profit de la liberté; vous vous attendiez a soulïiir pour elle.

« Soyez fier de ces persécutions ; elles ne compromettent pas la noble cause dont vous èles l'un des })1us halnles défenseurs. La colère de vos ennemis ne peut atteindre ce qui les blesse en vous, et vous les dominez encore de toute la hauteur de votre intelligence : ils pourront séquestrer la personne de l'écrivain, mais ils ne trouveront point d'enceinte assez vaste pour y renfermer sa sublime parole.

« Votre force morale vous soutiendra dans ces moments de souffrance corporelle , et, comme celui qui vous a précédé dans la carrière de l'émancipation des peuples, vous appellerez le pardon et la lumière sur ceux qui ne vous ont pas compris.

« Nous avons conOance en l'avenir : le temps approche où la réparation la plus complète justiUera votre conduite.

(S Citoyen, vous allez obéir a la dure prescription de la loi; nous avons besoin de vous dire que notre amour et notre vénération vous suivront dans votre nouvel asile.

« Comptez sur nous comme nous comptons sur vous. » INI. Lamennais, profondément ému de celte manifestation, a trouvé de nobles inspirations pour remercier les citoyens qui se pressaient autour de lui.

l ne députation d'ouvriers, auxquels s'étaient joints une centaine de gardes nationaux en uniforme, s'est rendue auprès de l'illnslre écrisain. Ils étaient au nombre, non pas de cent, comme le dit le Messager, mais de ciuq ou six cents au moins.

lu ouvrier a porté la parole en ces termes :

« Citoyen ,

« Mes amis m'ont prié d'être leur organe près de vous ; mais ils oui mal choisi leur orateur, car, en face de la gloire frappée par la médiocrité, mon émotion est profonde, et je ne .sais si je pourrai la maîtriser assez pour remplir dignement ma mission.

« .1;^ dois vous exprimer quelle a été notre douleur et notre surprise, en apprenant la prévention dont vous avez été l'objet de la paît des

agents «I'uiî jpoiivoii' qui voînliait clouffer rho?: nous IduI f^erine de. ( ivisme cl de nationalité.

« Loin de nous cependant l'idée d'attaquer des jurés égarés sans doute par les sophismes d'un jeune déclamateur qui semblait avoir mis toute son intelligence à fausser la vérité.

« Mais , citoyen, ce réquisitoire si violent a produit parmi nous un effet contraire à celui qu'eu attendaient vos ennemis : nous ne savions pas , et ils nous l'ont appris , que toute voire laborieuse vie avait été une étude couliiiuelle du sort du peuple et des moyens de l'améliorer; nous ne savions pas que vous vous étiez adressé à toutes les influences, leur demandant aide et protection pour renverser l'oppression, écarter l'oppresseur , faire place à l'opprimé ; nous ne savions pas que vous n'aviez pas été entendu des premiers ministres de cette religion que le Christ a jetée sur la terre pour l'affranchissement et le bonheur de l'humanité.

« Honneur à vous qui , désespérant de vaincre l'égoïsme et la méchanceté des puissants, vous êtes adressé aux faibles. La votre voix a été entendue, car le peuple ne se trompe pas sur son vérilable ami.

« Citoyen , votre coopération a l'œuvre qui s'accomplit en ce raoraenl parle progrès des esprits, lui fera faire un pas immense; les ouvriers vous suivront jusqu'au bout dans cette voie périlleuse, et dès aujourd'hui ils sont prêts a sacrifier liberté, avenir, existence, pour reconquérir à leur patrie le rang que des hommes sans cœur lui ont fait perdre^ et qu'elle doit occuper dans le monde comme moteur de la civilisation.

« Adieu donc, et en vous quittant permettez que je cite ces paroles du poëte populaire dont nous regrettons le silence, paroles qui ne sauraient trouver une meilleure application :

« Sa cause est sainte ; il souffre j et tout grand homme « Auprès du peuple est l'eni>oyé de Dieu. »

M. Lamennais a répondu a ces ouvriers en leur exprimant ses remercîments. Il a ajouté qu'il était fier de ces démonstrations, et qu'il s'estimait heureux de souffrir un peu pour le peuple , qui avait tant à souffrir lui-même.

LE NATIONAL

( 4 jan\ irr. i

Les lémoiguages de la plus vive, de la plus prolonde sympathie n'ont cessé d'entourer M. Larncunais depuis sa condamnation.

Aujourd'hui encore il a reçu pendant toute la journée la visite de plusieurs dépulalions.

^ous ne pouvons citer ni les lettres qui nous arrivent des départements a ce sujet, ni toutes les allocutions adressées à l'illustre écrivain.

Voici les paroles simples et dignes que M. David (d'Angers) a prononcées au nom du comité du ^ 1*^ arrondissement, qui s'était porté chez M. Lamennais, accompagné d'un grand nombre de citoyens.

« Les membres du comité réformiste du ^ I* arrondissement ont désiré vous voir avant votre entrée en prison ; ils veulent vous témoigner leur admiration, leur reconnaissance, pour la persévérance avec laquelle vous défendez la grande cause des peuples par v«lre sublime génie, et par votre noble et éuergique caractère, lis veulent en même temps vous expiimer la profonde douleur qu'ils éprouveut de la condamnation demandée par le ministère de l'étranger, et qui, au lieu de vous abattre, n'a fait qu'ajout' r un fleuron à votre couronne d'apôtre populaire.

« Croyez le bien, nos cœurs et nos sympathies vous suivront jusque sous les verroux du pouvoir. »

Une députation du 2® arrondissement, au nombre de deux cents citoyens el gardes nationaux, s'est aussi présentée chez M. Lamennais, et l'un d'eux, chargé de porter la parole, a prononcé le discours suivant:

« Citoyen,

« .le viens, au nom d'un comité réformiste du 2« arrondissement, vous exprimer combien nous sommes heureux el (iersdo posséder, au milieu d'un siècle d'égoïsme et de corruption, un homme assez généreux, assez dévoué pour sacrifier fous les instants de sa vie a la propagation des principes de dévouement et d'éternelle justice.

(( 11 faudrait désespérer de la cause de l'humanité, si les persécutions pouvaient émousser un courage tel que le vôtre; mais, nous n'en dou-

tous pas, votre âme est au-dessus de telle faiblesse, et uous en souiuies persuadés, si quelque chose peut adoucir les rigueurs de votre captivité, c'est la douce consolation de pouvoir encore, du fond de votre prison, îaire entendre les paroles de vérité qui font la boute des hommes dont le culte est l'intérêt matériel, et pour lesquels tout sentiment généreux, tout dévouement est un crime.

« Nos sympathies vous sont acquises, daignez en agréer l'expression au nom du comité dont je suis l'organe, et croire a tous les vœux que nous faisons pour la conservaîion d'un citoyen dont la vie est si dignement consacrée a la cause populaire. »

M. Lamennais, après avoir exprimé ses reraercîments, a vivement recommandé aux citoyens le dévouement, l'abnégation personnelle, l'esprit de conciliation qui doit toujours animer ceux qui travaillent de con cert pour la cause de la liberté.

H est venu 'a M. Lamennais bien d'autres hommages très-inattendus. IN'ous ne les indiquerons môme pas, pour ne compromettre personne; niais ils témoigoent que les droits de Tintelligence sont en ce pays honorés et respectés comme ils doivent l'être; il prouvent encore que le pouvoir, en poursuivant avec tant d'acharnement un homme éminent par le cœur, le caractère et le talent, a tourné contre lui tous ceux qui conservent quelques sentiments généreux.

On pensait généralement que J\I. Lamennais se rendrait en prison demain. Un grand nombre de patriotes sont venus aujourd'hui nous parler de l'intention qu'ils auraient d'escorter le condamné jusqu'à Sainte-Pélagie. Quelque honorable que soit ce projet, il a des inconvénients graves et que tout le monde comprendra en y réfléchissant. Les hommages de toute sorte que M. Lamennais a reçus chez lui sont bien suffisants pour montrer de quelles sympathies il est l'objet, La démonstration à laquelle on avait songé n'y ajouterait rien ; elle serait désobligeante même pour M. Lamennais, et cette seule considération, à défaut de toute autre, suffira certainement pour que les palriotes s'abstiennent de la manifestation qu'ils avaient projetée.

JOURIVAL DU PEUPLE. ^

(4 janvier.) i

Plusieurs journaux de province, d'après une corrcsiiondance particulière de Paris, racontent le fait suivant :

« hii foudamnalioii df iM. Lamennais nous donne l'occasion de lap porter un lall qui lionore M. Thiers. Quand il fut quesliou , dans le couseil, de diriger, contre l'auteur des Paroles d'un Croyant, des poursuites qui étaient demandées par la Chambre des pairs, M. Thiers ût de grands efforts pour décider la majorité de ses collègues a ne pas autoriser ces poursuites. îS'ayaut pu réussir dans ses tentatives, et étant obligé de se soumettre a l'avis de la majorité, M. Thiers envoya un de ses amis à M. Lamennais pour l'engager à parer le coup dont il était menacé par une nouvelle édition de sa brochure, à laquelle il ajouterait une préface explicative, il lui lit eu outre témoigner tout le regret qu'il éprouvait de n'avoir pu empocher des poursuites qu'il désapprouvait et auxquelles il souhaitait peu de succès.

« M. Tliiers n'étant plus au pouvoir, nous ne voyons aucun inconvénient a révéler un fait honorable pour lui, et qui diminue sa part de responsabilité dans les fautes commises par le cabinet du ^'''" mars. »>

Nous regrettons que des journaux patriotes aient accueilli celle historiette sur la fui d'un correspondanl tout au moins fort mal renseigné.

Que les amis, ou, si vous aimez mieux, les généreux ennemis de M. Thiers s'efforcent d'atlénuer la part de solidarité de l'ex-président du conseil, à l'occaiiion des poursuites exercées contre M. Lamennais, et de l'exorbilante condamnation qui l'a frappé, on le conçoit. Il y a de ces faits que l'on n'aeeeple pas volontiers, parce qu'ils sont de nature a entacher, aux yeux de la postérité, la mémoire des hommes qui les ont provoqués.

Mais que l'excès de zèle ou de magnanimité aille jusqu'à altérer la vérité, 'a dénaturer les faits, c'est ce que nous ne pouvons laisser passer sans mot dire.

Il est faux que >1. Thiers ait envoyé un de ses amis à M. Lamennais

pour l'engager à parer le coup dont il était menacé par une nouvelle

édition de sa brochure, à laquelle il ajouterait une préface explicative.

* M. Lamennais n'a jamais eu de rapport avec M. Thiers et avec ses

amis, ni dans celte circonstance, ni dans toute autre.

Quant à celte préface, faite avant toute poursuite, elle se trouvait depuis plusieurs jours entre les mains de M. Pagnerre. Elle avait été motivée par les attaques des journaux de la cour, et aussi des journaux dynastiques et légitimistes. — M. Lamennais n'attendait, pour la publier, que la lin de la première édition de son oo\irasen\ pamphlet. S'il l'a

comrauni(|Ucc, avant la saisie faite chez l'édilenr, au Natio/inl,R\\ Commerce, au Charwari , c'est qu'il ne voulait pas rester plus longtemps sous le coup des calomnies que l'on se plaisait à répandre contre ses doctrines.

Il est également faux que M. Thiers ait fait témoigner a M. Lamennais tout le regret qu'il éprouvait de n'avoir pu empêcher des poursuites qu'il désapprouvait et auxquelles il souhaitait peu de succès.

Cette déclaration vraiment touchante des amis de M. Thiers est un peu trop tardive ; et nous pensons que si M. Thiers regrette quelque chose, ce n'est pas la poursuite dirigée contre M. Lamennais, mais la honte qui rejaillira sur son administration.

Pour nous, qui jugeons les hommes politiques d'après leurs actes, et non pas d'après leur position, qui apprécions ces actes dans leur rapport avec la loi morale, de quelque part et en quelque circonstance qu'ils se produisent, qui aimons par dessus tout la vérité, et ne saurions transiger avec elle-même en faveur d'un de nos amis, nous rendons justice à M. Thiers en lui laissant sa part de responsabilité dans les fautes commises par le cabinet du V mars.

JOURIVAL DU PEUPLE.

(lO janvier.)

^L Lamennais ne s'est pas ponrvu en cassation contre l'arrêt de la Cour d'as'ises qui l'a condamné.

Il s'est constitué prisonnier lundi dernier.

lin grand nombre de gardes nationaux, d'ouvriers et de jeunes'gens des écoles désiraient l'accompagner jusqu'à la porte de la prison. Ils voulaient protester ainsi contre la rigueur de la condamnation qui a frappé un homme dont le cœur n'a jamais battu que pour le peuple et pour la gloire nationale. M. Lamennais a été vivement touché de cette preuve de sympathie. Toutefois, craignant qu'une manifestation aussi nombreuse, si digne, si calme qu'elle dût être, ne donnât lieu a quelque provocation brutale de la police, il a prié instamment de s'abstenir : une seule arrestation faite à cause de lui l'eût profondément affligé. Les patriotes ont compris son désir et se sont abstenus. M. Lamennais les remercie.

Au moment où M. Lamennais entrait a Sainte-Pélagie, une pauvre femme s'est écriée : « Voila pourtant comme on traite les défenseurs du peuple; on n'a pour eux que des prisons. »

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