‹ Procès de M.F. Lamennais devant la Cour d'assises, a l'occasion d'un écrit intitulé Le pays et le gouvernementChapitre 16 sur 17 · SUB · texte numérisé non relu

SUB

LorM(u'en des temps semblables à ceux-ci, un homme isolé, sans appui, se décide à dire la vérité à toutes les forces qui abusent d'ellesmêmes, on doit croire qu'il saitkciuoi il s'expose, et qu'il est préparé à tout.

(Lame.>\ais, 1829.)

Parmi toutes les accusations hasardées qui abondent dans le réquisitoire du ministère public , il en est une qui semble incriminer plutôt la conscience de l'homme que les délits de l'écrivain, et reprocher à M. Lamennais moins le danger de ses principes que leur inconstance. Ce n'est pas la première fois que l'on parle des variations de M. Lamennais, et M. Partarrieu-Lafosse n'a fait que se rendre l'écho de quelques feuilles obscures ; car, mali^ré leur ardeur contre le journalisme, les avocats généraux ne manquent jamais de lui emprunter quelques-unes de ses niaiseries les plus saillantes, toutes les fois qu'elles peuvent fournir le texte d'une péroraison ou d'une apostrophe oratoire.

Aussi ne serait-ce guère la peine de répondre à cette imputation téméraire, si elle n'eût été répétée ailleurs que dans les déclamations du parquet ; si des esprits impartiaux et même quelques partisans de la démocratie ne l'eussent trop facilement accueillie, faute d'avoir étudié les antécédents d'un homme qui semble destiné à être également admiré et condamné sans examen.

Toutefois, qu'on le sache bien , si M. Lamennais eût été dans ses premiers écrits le défenseur de l'absolutisme, et que, par une conversion soudaine, il se fût proclamé l'apôtre du peuple, loin d'y voir un sujet d'accusation, nous eussions fait entendre les mêmes cris d'enthousiasme que les chrétiens lorsqu'ils reçurent au milieu d'eux saint Paul abjurant ses premières erreurs. Sans doute qu'alors les prêtres de la synagogue déploraient les variations de saint Paul, comme aujourd'hui les prêtres du Vatican et les missionnaires du parquet déplorent les variations de M. Lamennais; et pourtant le nom de saint Paul nous est arrivé pur et sans tache , sans même que sa lumineuse image ait pu être obscurcie par la haine puissante du sanhédrin. Nous ne repousserions donc pas une analogie de plus avec le grand apôtre, si cette analogie était réelle. Mais pour qui a bien compris les doctrines de M. Lamennais , il y a en elles une immuable unité, une logique invariable dans son principe, quoiqu'elle ait pu s'adresser successivement à divers moyens d'application.

Car c'est là véritablement qu'est toute la question. Un principe une fois posé , en suivre toutes les conséquences, voilà ce qu'on peut demander à un homme de bonne foi. Mais exiger de lui qu'il ne s'égare pas dans la recherche de ces conséquences, vouloir qu'il prenne tout d'abord la bonne route, ou mieux, qu'il persiste dans la mauvaise lorsqu'il s'y est engagé , c'est vouloir en lui l'infaillibilité , ou le condamner à la renonciation de ses doctrines fondamentales. Toute idée renferme un principe et une réalisation extérieure de ce principe. Qu'un homme varie sur le principe, il nous est permis d'accuser ou sa science ou sa bonne foi ; mais qu'il varie dans les moyens de réalisation, qu'après s'être adressé à toutes les puissances matérielles pour l'aider dans l'accomplissement de son œuvre , il les abandonne lorsqu'il voit qu'il ne peut en être compris : c'est là la preuve la plus manifeste de son inaltérable convictinn, de son opiniâtre fixité. Ainsi M, Lamennais, persuadé <iue la société ne pouvait être sauvée que par le développement des idées chrétienneb , a d'abord appelé les rois à son aide , fi les rois

ne l'ont pas écouté; il a invoqué les piètres, et les prêtres ne l'ont pas écouté ; il a rassemlilé à sa voix les peuples, et les peuples l'ont suivi; et il a vu que les peuples devaient être les seuls instruments de l'avenir. Que si on lui reproche ces différents appels faits à différentes puissances , il faut aussi reprocher à Colomb de s'être adressé à différents souverains, pour réaliser la découverte du nouveau monde que son génie avait deviné.

Sans doute il y a une autre manière de ne pas varier : c'est d'accepter le pouvoir quel qu'il soit , de courber humblement la tète devant les grandeurs du jour, d'être toujours immuable dans la servilité et constant dans l'apostasie. Oh! alors, aucun accusateur ne vous reprochera ni vos révoltes ni vos variations. Mais lorsque, comme M. Lamennais, on a vu saisir les premiers écrits de sa jeunesse pnr la police ombrageuse de l'empire (1), lorsqu'on s'est vu sous la restauration condamner en police correctionnelle (2), lorsqu'on se voit , sous le gouvernement do Juillet, traîner sur \f banc des assises, certes on est coupable de grandes variations ; car le pouvoir a beau varier, on est invariablement son adversaire.

Au surplus, c'est abuser étrangement des maximes de l'Évangile, que d'invoquer contre M. Lamennais ces paroles du Christ: € Rendez à César ce qui est à César;» car l'avocat général a eu soin d'omettre les mots suivants : t et à Dieu ce « qui est à Dieu. > Ce n'est pas la première fois que le ministère public a usé contre les écrivains chrétiens et du même texte et de la même réticence : et pourtant, en tronquant la citation, l'accusation avoue qu'elle n'est pas sincère. Car si l'écrivain attaque César, c'est lorsqu'il usurpe sur le peuple, c'est-à-dire lorsqu'il ne rend pas à Dieu ce qui est à Dieu.

pAaminons maintenant à quoi se réduisent les erreurs d'application qui ont pu fournir un si beau texte aux hyperboles

(1) Rèflexiont sur l'étal de l'Eglise (<8'I8\

(2) La Religion, ronudcrée liant set rnpp'uti nier l'ordre ri,i/ pf poliiiquf H826}.

des réquisitoires. M. Lamennais n'a pas attendu les leçons d'un avocat général pour faire justice de ces erreurs; car il écrivait en 4855 : c Nous n'avons à désavouer aucune de nos paroles , «en tant que sincères. Mais nous nous sommes souvent trompé, « et quelquefois gravement (1). » Il y aurait donc présomption de notre part à vouloir pour M. Lamennais une indulgence qu'il ne s'accorde pas lui-même.

M. Lamennais a passé tout à coup et sans transition de l'obscurité à la plus haute renommée. UEssai sur l'indifférence en matière de religion (2) révéla soudainement à la littérature un écrivain sublime, à la science un profond philosophe, à l'Église un ardent apôtre. Pour cette triple mission , les temps étaient favorables. La littérature de l'empire s'était en vain prosternée dans les antichambres de César ; les exploits les plus gigantesques ne lui inspirèrent pas une seule strophe qui fît pardonner sa servilité. Les écoles se débattaient sous les dernières conséquences du système de Condillac, héritier dégénéré de Descartes. L'Église, encore toute meurtrie des combats du dixhuitième siècle , ne montrait de souci que pour le rétablissement de vaines cérémonies, fort accommodante d'ailleurs sur le fond des doctrines. Ce fut surtout ce dernier fait qui alors préoccupa M. Lamennais. Les enseignements de Y Enctjdopédîe avaient porté leurs fruits : en combattant la superstition , les philosophes avaient détruit toute croyance; pour terrasser le clergé, ils avaient attaqué la religion elle-même, et non contents d'abolir le culte , ils voulaient anéantir la doctrine. La révolution française poussa si loin l'œuvre de la destruction, que chacun comprit bientôt la nécessité d'une sanction religieuse; et la fête de l'Étre-Suprême ne fut un essai malheureux que parce qu'elle n'accordait rien aux traditions du passé. Mais elle témoignait du moins chez des esprits supérieurs le besoin de s'appuyer sur une croyance commune pour justifier le droit et sanctifier l'autorité. Lorsque Psapoléon reconstitua l'Église et le

{\) Troisièmes Mélanges. Préface, p. ^ t. (2 181T-1820.

lOf.

clergé, ce ne l'ut que comme un moyen auxiliaire d'administration : les évêques devenaient pour lui nniant de nouveaux capitaines qui lui assuraient des victoires à l'intérieur; c'étaient d'ailleurs pour ce corrupteur des moyens de corruption de plus. Mais si ces pasteurs l'appelés au bercail eussent voulu prêcher les véritables doctrines du Christ , s'ils eussent proclamé le dogme évangéliqne de l'égalité, on eût bientôt appris que l'homme qui avait rouvert les temples était moins chrétien que ceux qui les avaient fermés. La restauration , dans sa dévotion impie, s'imagina ranimer la foi en réveillant les superstitions qui l'avaient compromise, et le doute revint plus puissant que jamais chez un peuple railleur qu'on voulait tromper par de vaines formules. Les prélats crurent la religion triomphante parce que leur puissance personnelle était revenue ; les peuples payaient la piière, pourvu qu'on ne les obligeât pas d'y prendre part, et les rois, retirés au fond de leur oratoire , essayaient en vain de faire partager leurs convictions aux courtisans, condamnés, par leur position et leur incrédulité, à une détestable hypocrisie.

Cette dissolution générale de toute croyance épouvanta M. Lamennais, et ce fut alors qu'il écrivit ces belles pages qui servent d'introduction à ['Essai sur l'indifférence :

« Le siècle le plus malade n'est pas celui qui se passionne « pour l'erreur, mais celui qui néglige, qui dédaigne la vérité, c II y a encore de la force et par conséquent de l'espoir là où l'on • aperçoit de violents transports; mais lorsque tout mouvement e est éteint, lorsque le pouls a cessé de battre, que le froid a gac gné le cœur, qu'attendre alors, qu'une prochaine et inévitable

€ dissolution? Qui soufflera sur ces ossements arides pour les

€ ranimer? Le bien , le mal , l'arbre qui donne la vie et celui qui « produit la moit, nourris par le même sol , cioissent au milieu « des peuples, «lui, sans lever la lête , passent, étendent la main c et saisissent leuis fiuils au hasard. Religion, morale, honneur, < devoir, les principes les plub sacrés , comme les plus nobles « sentiments, ne sont plus qu'une espèce de rêves , de brillants

< et légers fantômes qui se jouent un moment dans le louituin « de la pensée, pour disparaître bientôt sans retour. Non , ja- € mais rien de semblable ne s'était vu, n'aurait pu même s'ima- « giner. II a fallu de longs et persévérants eiiorts, une lutte « infatigable de l'homme contre sa conscience et sa raison, pour

« parvenir enfin à cette brutale insouciance Contemplant

« avec un égal dégoût la vérité et l'erreur, il affecte de croire € qu'on ne les saurait discerner, afin de les confondre dans un « commun mépris : dernier degré de dépravation intellectuelle « où il lui soit donné d'arriver: Imptus cùm in profundum vet nerit, contemnit. »

M. Lamennais le proclame donc tout d'abord : il se présente avec passion, mais avec la passion de la vérité.

Où cependant doit se trouver la vérité? Profondément imbu des maximes de la doctrine chrétienne, M. Lamennais demeura convaincu que cette doctrine, après avoir fait la gloire du passé, devait aussi, en se développant, accomplir toutes les espérances de l'avenir.

Toutefois, à un siècle raisonneur, il fallait des preuves; et pour prouver la vérité du christianisme, il fallait remonter aux sources de la vérité. C'est alors que M. Lamennais se place sur le terrain de la philosophie , et de sa dialectique vigoureuse jaillit un principe nouveau, qui fut pour les écoles une révolution tout entière. D'un souffle il renverse tous les principes existants. Aristote et Descartes, Rousseau et Malebranche sont également immolés. Le dix-huitième sièfle avait combattu pour faire triompher la conscience et la raison individuelle ; M. Lamennais foudroie le dix-huitième siècle au nom de !a raison universelle et de la conscience du genre humain. La vérité, selon lui, est dans le consentement commun; l'autorité , dans la voix de tous. Peut-être bien qu'alors il ne pressentait pas les conséquences pratiques de cette belle théorie. Mais laissez agir les puissances de sa logique , et vous le verrez conduit forcément au suffrage universel. Dès ce temps, en pffet, il s'était placé dans la science sur le même terrain où

il se li'ouve aujourd'hui dans la politique; et celui qui avait pris pour épigraphe d'un livre religieux et philosophique : Vox populi , vox Bel, avait le droit assurément de proclamer plus tard la souveraineté du peuple , sans pouvoir être accusé d'inconstance.

Mais aux jours où parut l'Essai sur Vindiffi'rence , la société était envahie par le libéralisme, système bâtard né du protestantisme et de l'Encyclopédie, professant l'individualisme en morale, l'antagonisme en politique, l'indifférence et le laissezfaire en religion et en économie sociale, théorie du doute et de la négation, livrant l'activité humaine au hasard des circonstances et à l'aveuglement de la routine. Le libéralisme était donc ce qu'il y avait de plus hostile aux principes de M. Lamennais : en lui se personnifiait le monstre social que venait combattre l'apôtre. Faut-il donc s'étonner que M. Lamennais n'ait vu dans le libéralisme qu'une faction anarchique , et devons-nous lui faire un crime d'avoir deviné avant nous les basses ambitions qui se cachaient dans le vide de ces doctrines? En remontant vers ce passé, le ministère public a cru mettre l'illustre écrivain en contradiction avec lui-même, et nous cependant, pour démontrer l'unité invariable de sa pensée, nous ne voulons citer que les passages rappelés par son accusateur :

« Je ne m'étonne pas que des gens pour qui Dieu nest qu'un « tnot aspirent à de nouveaux bouleversements : tant d'autres « avant eux ont trouvé des trésors sous des ruines! La voie est € ouverte , ils y marchent , quelques-uns poussés par des sou- € venirs, tous attirés par des espérances. Et de quoi s'agit-il « en effet? De tout ce qui peut irriter les désirs des passions; a il s'agit de savoir qui régnera, qui possédera le pouvoir, les t dignités, les charges, le sol même; et nous le savons : voilà € ce que convoitent les factieux. La révolution mourante leur f légua la France ; l'Europe a cassé le testament; ils combat- « tcnt pour se mettre en possession de l'héritage qu'on a l'in- < justice de leur disputer.

'. « Encore une fois, ie ne vois rien d'extraordinaire i.n cela :

« le crime , tel qu'on le comiaissaii , suffit pour l'expliquer. € Mais ce qui nous semble inouï dans l'histoire des peuples les < plus dégradés , ce qui indique un degré de perversité intelt lectuelle dont on n'avait encore nulle idée, c'est le concert de « tout un parti et sa hardiesse dans le mensonge. Jamais on ne « combina l'imposture avec plus de profondeur et moins de « remords , jamais on ne la proféra solennellement avec plus € d'audace. Dans les journaux et les pamphlets, dans les « chambres , est-il un lait que la faction ne dénature selon ses « intérêts? Que n'invente-t-elle pas tous les jours? calomnies, « récits controuvés, rien ne lui coûte. On la dément, elle insulte « et répète ses assertions. Si elle attaque , elle soutient que « c'est elle qui est attaquée. Prise en flagrant délit de conspira- « lion et de révolte , à l'instant môme elle crie qu'on l'opprime, <r qu'il n'y a plus de liberté, do sûreté pour les défenseurs du « peuple. En 95, au moins, les bourreaux ne se plaignaient pas « d'être victimes ; le crime parlait son langage , mais il parlait « sans déguisement : on s'entendait dans la Conveniion. En « enfer même, on sait ce qui est vrai et ce qui est faux; on ne « nie pas la vérité, on la brave. Mais ce n'est pas assez pour les < êtres pervers que la révolution nous a faits. Ils ont créé dans « l'enfer un autre enfer plus profond , plus ténébreux , où au- « cune vérité ne pénètre. La parole n'éclaire plus , elle obscurt cit ; elle parcourt la terre , disant au mal : tu es le bien , et au € bien : tu es le mal. Les peuples écoutent, ils hésitent, et la « conscience publique, affaiblie, ploie sous le poids de l'impos- « ture.

« Si ce genre de dépravation se propageait , si l'on ôtait au « discours, avec sa conscience, le caractère de témoignage , il t n'y aurait plus de société possible. Nulle certitude, nulle foi, « mais un doute universel qui serait impénétrable, et tout es- « prit un mystère, un abime pour tout autre esprit. Une nuit « épaisse envelopperait de tous côtés l'intelligence, et, « comme la parole de vérité a créé le monde, la parole de men- 4 songe le détruirait. »

HO

Rappelons t'HcoiP, av»^" 51. Part;in ieu-Lafosse, le passajçe suivant :

< Il existait des doctrines conservées par la tradition , dévef loppées par le temps, et qui étaient tout ensemble, et le « fond de la raison humaine, et la base de la société. Que e sont-elles devenues? Qu'a-t-on mis à la place? Où sont les vé- « rites qu'on y a substituées? Qu'y a-t-il maintenant de certain? t Que croit-on, que sait-on snrce qui intéresse le plus l'huma- « nité? Convient-on seulement d'un principe d'où la raison, € dépossédée de ses antiques domaines, puisse partir pour ten- « ter de nouvelles conquêtes? Non, tout est nié, tout est ren- € versé, et c'est sur ces ruines mêmes que l'orgueil proclame la « prééminence d'un siècle qui ne léguera que des doutes à ceux « (|ui le suivront.

c Demandez-lui s'il y a un Dieu, un ordre moral , une autre » vie après cette vie, une vraie religion, des devoirs, des vertus ; € ou il le nie, ou il répond : Je ne sais pas. Certes il y a dn quoi u être fier d'ignorer ces choses ; et je conçois que les hommes « de ce temps prennent leurs pères en pitié. Ceux-ci croyaient « ingénument à la grandeur de leur nature; ils pensaient être € faits à l'image de Dieu, et leur foi comme leur espérance s'é- « tendait sans fin dans l'éternité. Grâces aux /wmVères nouvelles, 4 on s'est désabusé de ces rêveries ; on a eu la joie de recon- « naître que celte prétendue grandeur n'était qu'une folle pré- € sompiion ; que cet être immortel, semblable aux animaux , € n'était comn)e eux qu'un peu de boue animée par la chaleur, c et comme eux avait droit d'aspirer au néant. Rien n'a [)aru 0 plus pressé, plus important, que de lui assurer cette haute

< destinée. Des hommes ont été vus travaillant sans relâche à « effacer les titres de sa noble origine. Us ont jeté sur l'espé- « rance même le voile de leur fausse science. L'univers à leurs « yeux est devenu l'éternel empire de la mort. Us ont regardé a dans le tombeau , et ils ont dit qu'au delà il n'y avait rien.

€ Jusqu'ici je ne vois pas clairement ce qui justifie l'orgueil

< du siècle, en ce qui tient à la perfection de l'ordre social. S'a-

4 ^ii-11 des doctrines? Kst-ce par ses lumières en ce genre qu'il

< se croit supt^rieur aux siècles préc/Jenis? Alors qu'il nous « dise quelles sont les vérités qu'il a découvertes. Il a rejeté « les maximes anciennes; en a-t-il d'autres à leur substituer? « Je ne parle pas des vagues opinions , des inconstantes idées « de chaque individu; je demande qu'on m'indique la doctrine t du siècle. Qu'est-ce que le pouvoir? Le sait-il? Sait-il ce que « c'est que la loi, ce que c'est qu'un droit, ce que c'est qu'un « devoir, ce que c'est que la propriété? Ne fera-t-on qu'une ré- « ponse à ces questions ? Est-on d'accord sur ce qui constitue d un gouvernement légitime, sur les lois fondamentales, sur les «principes d'administration, sur quelque chose enfin? Non, « tout est en question, tout est en doute, jusqu'à la souverai-

< neté.

« S'agit-il des œuvres? Je vois ce qu'on a détruit, qu'on me a montre ce qu'on a fondé. Qu'ont produit ces innombrables f tentatives pour reconstruire l'édifice social ? Que reste-t-il

< -de tant de vains essais? Tout devait être éternel, et rien n'a « eu de lendemain.

« Encore une fois, qu'est-ce qu'on a fondé? Quels monuments

< publics, quelles institutions bénies du pauvre attestent le soin « de la postérité et l'amour de l'homme pour l'homme ? Qu'o- « seia-t-on comparer à la multitude presque infinie d'établisse- « mentsconsacrés par nos pères au soulagement des malheureux? 0 Qu'a-t-on fait pour l'infortune? Elle avait autrefois des asiles, f aujourd'hui elle a des prisons.

« Enfants déshérités qui n'avez rien recueilli de la grande

< succession des siècles et ne laisserez rien à vos descendants, « soyez moins fiers, de votre indigence, jamais il n'en existera « de plus profonde ni de plus hideuse. Qu'avez-vous en propre € que votre folie, votre ignorance, vos doutes, et des crimes dont € le récit épouvantera l'avenir ? Vous vantez cependant l'amélio- 0 ration des mœurs; et les cachots regorgent de coupables, et c vos vertus fatiguent le bourreau.

< Après avoir parlé du progrès des lumières, je voulais parler « ausï^i des progrès du bonheur. J'ai vu le monde en feu, les

. irùneh qui secrouU'iii , les eiats Itonleversés jusque dans <i Jeurs foiulenienis'i l'Europe, couverte de ruiiuvs, l'Amérique « inondée de sang : je me suis tù. »

Voilà ce qu'écrivait M. Lamennais avant 1830. Qu'a-t-il écrit depuis qui ne lût d'accord avec ces éloquentes paroles? Par la révolution de 1850, le libéralisme était triomphant. L'ennemi qu'il avait combattu se présentait à lui le pouvoir en main, appuyé fièrement sur le trône qu'il avait élevé, et repoussant du pied le peuple qui avait gagné ses batailles. Tout chargé du butin des fonctions oITicielles, spéculant sur les abus qu'il avait attaqués, il justiiie dès l'abord les prédictions de M. Lamennais, lorsqu'il s'écriait: « De quoi s'agit-il en effet? De savoir qui « régnera , (jui possédera le pouvoir, les dignités, les charges, e le sol môme ; et nous le savons ! »

Qu'y avait-il donc de changé? Le même système , les mêmes hommes se trouvaient en face de lui: seulement, le système était victorieux, les honiines étaient au pouvoir. Chez beaucoup d'autres ce fut une raison pour déposer les armes ; chez M. Lamennais ce fut une raison pour jeter le fourreau ; et tandis que tout se métamorphosait autour de lui, il restait toujours le môme. Avant 1850, le libéralisme avait été attaqué par le parquet, condamné par la magistrature. Après 1830, le libéralisme, absous par la victoire, fut protégé par le môme parquet et la même magistrature. M.Lamennais, lui, n'accepte pas lajusiilicaiion du succès: il attaque le libéralisme vainqueur avec plus d'énergie qu'il n'avait combattu le libéralisme persécuté. De quel côté sont les variations?

Quant à nous , faibles auxiliaires de cet illustre combattant, si nous condamnions ses paroles d'autrefois, il faudrait désavouer nos paroles d'aujourd'hui. Car en signalant les vices de l'école libérale , nous ne faisons que répéter ce qu'il a dit (juinze ans avant nous : il a prédit ce qui se voit a%]Oui'- • l'hui; et la démocratie a reconnu depuis la véiité de ses piédictions.

H 5 Mais à la révolution, de juillet, le parti tlémocraiique s'ignorait encore lui-même, et, comme il n'y avait rien à espérer du libéralisme, de nobles illusions ramenèrent M. Lamennais vers une institution qui, pendant un grand nombre de siècles, avait lutté contre le despotisme, et servi la cause de l'humanité. Le clergé catholique avait accompli une si haute mission que M. Lamennais crut facile de le ramener à l'intelligence de ses devoirs. 11 le crut d'autant mieux, qu'il ne demandait, pour assurer l'avenir de la société, que l'accomplissement fidèle des maximes évangéliques, et que son seul argument était de rappeler les leçons du Christ : < 11 plaça le pauvre en face du c riche, le faible en présence du fort, et il demanda : Quel est « le plus grand ? Et le plus grand , ce ne fut ni le fort à cause « de sa force , ni le faible à cause de sa faiblesse, ni le riche à 4 cause de son opulence, ni le pauvre à cause de son dénu- « ment , mais celui qui accomplirait plus parfaitement le souc verain précepte d'aimer Dieu et les hommes. Les droits les ff plus sacrés , parce qu'ils n'avaient d'autre défense qu'eux- € mêmes , furent les droits de ceux à qui jusque-là on n'avait € reconnu aucuns droits : les devoirs les plus étendus furent « les devoirs de ceux qui s'étaient crus au-dessus de tout de- « voir. Le titre de serviteur devint la définition même du pou- € voir. On dut se faire le dernier pour être le premier. Le e vieux monde sentit qu'il croulait. Un monde nouveau naquit où e affluèrent, comme en un refuge inespéré, toutes les souffran- « ces , toutes les misères sociales, tout ce qui avait faim et soif « de la justice; et c'est ainsi que se dilata si promptement € l'Église primitive, centre d'amour autour duquel se reconstitua « l'humanité. Pourquoi donc, après dix-huit siècles, se déta- € chait-on de cette Eglise , si ce n'est parce que , au moins en * apparence, elle s'était elle-même pratiquement détachée des « maximes où elle avait pui^é à l'origine une vie si puissante? « Et dès lors, quel moyen pour elle de redevenir ce qu'elle fut « eu ses commencements, de recouvrer, avec la confiance des « masses populaires, son influence sur elles, que de se relremc per à sa source , d'identifier ses intérêts, si tant est qu'elle

« en eut de propres, aux intérêts de la race humaine, de venir € en secours à ses besoins, de l'aider à développer sous toutes « ses faces, et dans toutes ses conséquences actuellement apc plicables, le principe chrétien de l'égalité de droit, dont la € réalisation constitue l'ordre, sans lequel nulle liberté, et la « liberté sans laquelle nul ordre (1) ? >

Il y avait au fond des illusions de M. Lamennais une pensée grande et hardie: c'était la réconciliation du peuple avec l'Église. L'un devait apporter dans cette alliance toute la vigueur de sa constante jeunesse et les développements de son avenir, l'autre toutes les magnificences de ses traditions et la sanction d'un vieux règne. C'est sous l'inspiration de cette belle conception que se fonda l'Avenir. L'épigraphe du journal : Dieu et la liber le , rapprochait les deux puissances qu'on avait imprudemment opposées l'une à l'autre. Le génie de l'homme n'était déshérité d'aucune de ses conquêtes, et l'Église était invitée à partager les fruits des victoires obtenues contre elle.

Mais l'Église n'avait plus fintelligence de Dieu ni des hommes. Si quelques jeunes lévites saluèrent avec enthousiasme cette ère nouvelle du christianisme , les hauts dignitaires du clergé accueillirent d'un silence «lédaigneux ce pacte avec le «démon du siècle. Plus que tout autre , peut-être, le pape fut effrayé du secours redoutable que le Ciel lui envoyait. Il fallait un Hildebrand pour comprendre la démocratie en soutane; mais Hildebrand était à Paris, et Rome se taisait. N'osant ni blâmer ni applaudir, le Vatican contemplait avec une sombre méfiance ces ardents néophytes qui l'appelaient à une puissance nouvelle. Les rédacteurs de l'Avenir résolurent de faire parler le pontife muet, et de le contraindre à dire s'il était le serviteur de Dieu ou l'esclave de César. Ils avaient d'ailleurs à confondre de basses intrigues, à combattre face à face de ténébreuses calonmics qui s'abritaient derrière le trône de saint Pierre. On vit alors M. Lamennais déposer la plume pour pren-

^15 lire le bâton de pèlerin : glorieux missionnaire de l'humanité , il s'en alla frapper aux portes du conclave, offrant à la papauté la paix au nom des peuples; et les portes du conclave demeurèrent fermées, et la papauté se barricada contre la paix. Dès lors il fut convaincu de son impuissance à sauver une institution qui se méconnaissait elle-même : la vieille Eglise était marquée au front par le doigt de Dieu; et M. Lamennais, à son retour , put s'écrier, en renonçant à sa dernière illusion : « Rome n'est plus dans Rome. »

Ce sacrifice dut lui coûter d'autant plus , que l'Église avait été l'objet de ses plus chères affections , le rêve de ses plus tendres espérances. Non-seulement il lui fallait renoncer à ses vénérations passées, il devait encore subir l'abandon des amitiés qui l'avaient jusque-là soutenue dans sa lutte. Ses collaborateurs de l'Avenir n'osèrent plus le suivre, soit qu'ils fussent effrayés des inébranlables conséquences de sa logique , soit qu'ils eussent moins que lui la vérital>le intelligence des choses.

Le chef de l'Eglise n'était pas le seul à reculer devant le beau rôle auquel l'invitait M. Lamennais. Le peuple du clergé avait reçu des leçons non moins imposantes, sans les comprendre davantage. Fonctionnaires salariés de l'Etat, les prêtres étaient sous la dépendance du chef de l'Etat; nourris du budget, ils devaient courber la tête devant celui qui leur jetait cette pâture; payés pour prier et pour instruire, leurs prières et leurs instructions étaient formulées par celui qui payait. La loi divine s'élaborait au ministère des finances, et la parole évangélique s'inspirait au bureau du percepteur. Les ministres des autels n'étaient plus que les mandataires du prince, l'Eglise une succursale de la préfecture. Dès lors il n'y avait ni liberté dans la croyance, ni vérité dans la foi. M. Lamennais projeta d'arracher l'Eglise à ce honteux vasselage ; le moyen était simple et digne des beaux temps religieux : c'était la répudiation de l'aumône officielle qui faisait du prêtre un serviteur à gages.

il6

« Nulle libellé possible pour l'Eglise qu'à cette condidion... « Lt: morceau de pain qu'on jeile au clergé sera le titre de son * oppression : libre par la loi, il sera, quoi qu'il lasse, esclave « par le traitement. Il est temps, grand temps que ie prêtre i rentre dans son indépendance et sa dignité : nul avantage ne « saurait jamais en compenser la perte. Il faut qu'il vive, cela € est vrai; mais, avant tout, il faut que l'Eglise vive, et sa vie c est attachée au sacrifice (|ui lui rendra la liberté... >

« Et qu'on ne s'eftrayc pas des inconvénients que la supprese sion du salaire semble, au premier coup d'œil, pouvoir enlraîf ner. Fussent-ils réels, il faudrait encore s'y résigner sans hé-

< sitaiion, puisque le salut de l'Eglise dépend de sa séparation f d'avec l'Etat. Mais ils seront de fait bien moins graves qu'on

« ne peut le craindre De toutes les populations catholiques

t d'Europe, la plus indigente est celle d'Irlande, et nulle part € la religion n'est plus solidement dotée, car c'est le pauvre « qui la dote.

< Ministres de celui qui naquit dans une crèche et mourut « sur une croix, remonte/, à votre origine, retrempez-vous vo-

< lontairement dans la pauvreté, dans la soulTrancc, et la parole t du Dieu souffrant et pauvre reprendra sur vos lèvres son ef- « ficacité première. Sans aucun autre appui que cette divine « parole, descendez, comme les douze pêcheurs, au milieu des « peuples, et recommencez la conquête du monde (1). >

Il était difficile sans doute de se montrer plus fièrement régénérateur f mais c'était trop présumer d'une institution caduque (jui n'avait plus depuis longtemps le sentiment de sa mission. L'Eglise, affaissée, ne retrouva un instant la voix que pour déclamer contre le défenseur incommode qui troublait le repos de sa servitude; puis, retombant dans son engourdissement, elle osa dissimuler sa honte sous le voile de la reconnaissance, et déifier le pouvoir qui l'opprimait :

/>f i/« nobi$ Itœo olia fecit.

(^) /.'.^vfxiV, làoclobre-ISSO.

M. Lamennais dut encore dire adieu à une espérance; et désormais averti par tant d'épreuves, il se sépara du passé, il y avait néanmoins quelque chose de touchant à voir ce noble athlète s'en allant successivement vers toutes les vieilles gloires,' les supplier de ne point se laisser périr, étayant de son bras robuste ces antiques monuments, et ne les abandonnant à leur dissolution qu'au moment où ils menaçaient d'écraser sous leurs décombres les jeunes générations. Mais en vain l'on veut dérober à la ruine les institutions qui ont fait leur temps. Le génie même y échoue : heureux lorsqu'il ne porte pas la peine de sa témérité! Depuis des siècles, Atlas repose sous les débris du ciel olympien.

Pour M. Lamennais, les jours des vaines tentatives étaient passés. Toujours dévoué à la même idée, toujours il avait vu se briser dans ses mains les fragiles instruments avec lesquels il voulait remuer le monde. Ce fut alors qu'il entra plus activement dans le domaine de la politique. Sa doctrine philosophique était fondée sur l'autorité de tous, sa doctrine religieuse sur l'amour mutuel : la réalisation de sa doctrine philosophique était donc le suffrage universel, de sa doctrine religieuse, l'égalité ; et la forme politique de cette réalisation, la démocratie.

Qu'on ne l'oublie point : M. Lamennais n'avait invoqué les anciens pouvoirs qu'au nom du peuple ; il ne leur avait proposé une alliance qu'au nom du peuple : il ne les abandonna que lorsqu'ils abandonnaient le peuple. Il ne faisait donc que continuer son œuvre lorsqu'il se présentait au peuple tout seul, mais seul avec son génie, et qu'il lui disait : « J'ai voulu amener à toi les grands de la terre, et les grands de la terre ne l'ont pas voulu; j'ai voulu amener à toi les pontifes du Très-Haut, et les pontifes du Très-Haut ne l'ont pas voulu ; mais je t'apporte la parole qui vivifie, et la vérité qui donne la victoire. Désormais je suis ton prophète. • ' ^' • -

La première hymne d'alliance du prophète avec le peuple fut une magnifique épopée : il se rappelait sans doute que les Romains confondaient dans un même nom le prophète et le poète : Vatts.

Les Paroles d'un Croyant firent tressaillir le monde d'effroi ou d'enthousiasme. Et en effet, c'était un livre de larmes et de consolations, de douleur et d'espérance, d'amertume et de suavité, tout plein des tendresses de Jérémie et des sévérités d'E- 7échiel. L'Eglise comprit alors tout ce qu'elle avait perdu ; et, désespérant de vaincre, elle essaya de flétrir. Ce fut en ces jours surtout que retentirent les accusations d'apostasie, et dans sa profonde inintelligence de celui dont elle avait repoussé l'appui, elle lui reprochait follement la position qu'elle lui avait faite. Aux emportements du saint Siège, il répondit par un écrit plein de douceur et de mélancolie, intitulé : Affaires de Rome. Récit naif de ses illusions sur le clergé, de son appel au souverain pontife et de ses amères déceptions, ce livre est la condamnation irrévocable de la vieille Eglise ; et, cependant, il ne s'y trouve pas un mot accusateur, pas une expression de colère. Les faits parlent si haut, qu'il semble craindre d'y rien ajouter, de peur que la vérité ne perdît de sa force en perdant de sa simplicité. Il est difficile assurément de rencontrer dans notre littérature des pages plus pures et plus touchantes que celles où il raconte le triste évanouissement de ses espérances. On dirait une confession publique, où l'illustre pénitent, dévoilant ses honorables erreurs, s'attache à dépouiller ses paroles de toute passion, pour ne leur laisser que l'harmonie des formes évangéliques.

Le Livre du Peuple est la prédication formelle de la souveraineté du peuple ; l'Esclavage moderne, une éloquente protestation contre la violation de cette souveraineté.

Il y a loin sans doute, au moins en apparence, de ces derniers écrits au premier volume de VEssai sur l'indifférence. Mais, en 1817, M. Lamennais attaquait le scepticisme d'un siècle négatif ; en 1835, il accueillait avec joie la croyance nouvelle, le dogme do l'égalité émané du christianisme, et devant en être le magnifique développement. A ceux qui ne comprennent ni la marché de ses idées, ni lu conilanic bonne foi de leurs modifications extérieures, il répond par ces paroles :

c La vérité croit, s'élargit sans cesse, parce qu'en elle-même elle est infinie. Elle sort, telle qu'un fleuve divin, de son éternel principe, arrose et féconde l'univers jusqu'en ses profondeurs les plus reculées, portant sur ses célestes ondes les intelligences qui s'abreuvent d'elle, et, dans son invariable cours que rien n'arrête, que rien ne retarde, les élevant peu à peu vers la source d'où elle est partie. Et puisqu'elle est infinie, nul, quel qu'il soit, à quelque point du temps qu'il lui ait été donnéd'être, ne saurait se flatter de la posséder complètement. Entre elle et lui quelle proportion, quelle mesure commune? Coquille imperceptible qui, sur le rivage, se dirait : J'ai en moi l'Océan. Point d'état donc plus déraisonnable que de rester immobile dans les mêmes idées, quand elles ne sont pas de celles qui forment en quelque manière le lit sur lequel coule perpétuellement la vérité progressive. Car cet état implique ou la persuasion que l'on sait tout, que l'on a tout vu, tout conçu, ou la volonté de ne pas voir plus, de ne pas concevoir mieux ; et lorsqu'on outre on prétend faire de celte idée quelconque à laquelle on s'est cramponné en passant, comme à une pointe de rocher pendante sur le fleuve, la station dernière de l'humanité, aucune langue ne fournit de mot pour exprimer un pareil excès d'extravagance. « Solon disait : Je vieillis en apprenant toujours. Cet avancement dans la connaissance, cette continuelle évolution de l'intelligence dans le vrai, est une des premières lois des êtres créés. Mais toute connaissance, toute idée nouvelle, ne se surajoute pas seulement aux idées et aux connaissances acquises déjà ; elle les modifie encore en se combinant avec elles ; de sorte qu'indépendamment des erreurs qui lui appartiennent en propre, qui dérivent immédiatement de sa faiblesse intrinsèque et native, l'esprit ne peut croître en lumières, étendre sa vue, découvrir au delà, sans trouver quelque chose à redresser dans ses pensées et ses jugements antérieurs. Ceux mêmes qui annoncent hautement la prétention d'être invariables en ce sens, qui disent : Pour moi, je n'ai jamais changé, mes opinions sont ce qu'elles étaient il y a dix ans, il y a trente

t ans, ceux-là s'abusent ; ils ont trop de foi en leur imbécillité, c L'idiotisme humain, même soigné, cultivé sans relâche, avec c un infatigable amour, ne va pas jusque-là, ne saurait atleirtt dreà cette perfection idéale, et il n'est personne qui, le voU- « lant ou non, ne subisse à quelque degré l'influence du progrès « commun. Malgré soi, l'on s'éclaire ; malgré soi, l'on marche ; € la foule vous emporte, et la sotte vanité, qui à chaque pas c conteste ce mouvement, traînée à reculons, voit peu à peu c fuir dans le lointain ses convictions inébranlables. »

Jusqu'ici, dans cette rapide esquisse, nous ne nous sommes pas arrêté sur les détails biographiques qui se rapportent aux premières années de notre illustre écrivain. C'est que chez de pareils hommes toute la biographie est dans la yie intellectuelle. Et pourtant l'enfance de M. Lamennais, étrange et mystérieuse, fut pleine de ces orages qui passent inaperçus parce qu'ils grondent dans une sphère étroite, mais qui laissent dans de jeunes cœurs de profondes impressions.

Né à Saint-Malo, d'une ancienne famille d'armateurs. Félicité Lamennais avait à peine six ans lorsqu'il perdit sa mère ; et les affections douces. manquèrent à ce cœur aimant, au moment où elles agissent si puissamment pour tempérer les ardeurs d'un esprit qui commence à se connaître. Livré aux soins d'une vieille gouvernante, puis des maîtres d'école, il dut de J)onne heure apprendre à résister à des volontés inintelligentes. Les voies ordinaires de l'éducation n'étaient pas faites pour lui ; aussi dès qu'on l'eut abandonné à lui-même, cet esprit se développa promptement dans des études solitaires, et au bout de peu d'années, le jeune Félicité possédait à fond toute la littérature grecque et latine, sans qu'on pût dire d'où lui venaient ces rapides connaissances.

Une circonstance heureuse pour lui fut sa retraite à la campagne auprès d'un de ses oncles. Celui-ci possédait une vaste bibliorhèquc qui devint bientôt la seule retraite de l'écolier, désormais docile, qui fouillait avec avidité les trésor."- inépuisables r\c la science. On s'eflVayo à voir un enfant interroger,

dans les prolondeurs d'une solitude ininterrompue, tous les génies des temps anciens et modernes, engager avec eux ces terribles luttes de l'intelligence pressée de savoir. De pareils essais sont dangereux même pour l'homme mûr; car ils jettent dans la folie, quand ils ne conduisent pas au génie. Mais le jeune Lamennais était soutenu par cette ténacité celtique, qui, lorsqu'elle est bien dirigée, centuple les forces de la logique et l'ardeur de la conviction.

Déjà au milieu de cette rude mêlée, un choix intelligent le dirigeait de préférence vers les écrivains chrétiens; à l'âge de douze ans, il lisait avec délices la Recherche de la vérité die Malebranche, et la Diplomatique de Mabillon.

Souvent aussi les sauvages harmonies de son pays hatal durent inspirer à cet enfant mystérieux de grandes pensées et de profondes mélancolies. Sans doute que sur ce rivage fertile en tempêtes, son âme s'exaltait aux magnifiques déchirements de la nature, et déjà peut-être, en contemplant l'immensité des mers, qui se développaient à l'horizon, le jeune Breton sentait naître en lui de vagues inspirations vers l'infini.

Ainsi s'écoulait cette enfance virile, en tout semblable à la vie qui devait suivre. Car, ainsi que son enfance, la vie de M. Lamennais a été une solitude orageuse. Plus d'une fois cependant les grandeurs sont venues lui apporter leurs tentations ; plus d'une fois la pourpre du cardinalat a été offerte à ce vigoureux lutteur. En dépit de ses paroles hautaines, l'Église aurait tressailli de joie en voyant M. Lamennais l'honorer de sa présence, et donner en les acceptant un nouveau lustre à ses dignités. Mais M. Lamennais n'a voulu pour toute récompense que les joies de bien faire.

Les journaux ont raconté les récents triomphes de sa condamnation. Qu'il nous soit permis d'ajouter à ce sujet une anecdote touchante.

Sur les^ôtes naufrageuses de la Bretagne, les villes maritimes reçoivent souvent des victimes à consoler; et il semble que l'hospitalité des habitants veuille se proportionner au danger des rivages. Or, il y a cinquante ans qu'un jeune hômmé.

fuyant les troubles politiques, fut jeté par la tempête sur les côtes de Saint-Brieuc. Epuisé par les fatigues d'une navigation pénible, malade et dénué, il se fit transporter à l'hôpital de Saint-Malo. Là, dans son isolement, il se trouva heureux de recevoir les consolations d'un pauvre nécessiteux, dont le lit était conligu au sien, et dont les naïfs épanchements l'arrachaient aux tristesses de son douloureux asile. Mais ce qui tenait le plus de place dans la conversation du pauvre, c'était le récit continuel des œuvres charitables de la famille Lamennais, qu'il appelait la providence du pays. L'inconnu résolut de s'adresser à cette providence. A peine convalescent, il se transporte péniblement à la demeure qu'on lui avait indiquée, et s'y présente sans autre recommandation que les paroles du pauvre. La famille Lamennais était à table : aussitôt on fait prendre place à l'étranger, et bientôt les soins empressés de la vieille hospitalité celtique lui eurent fait oublier et ses souffrances et son naufrage. Trois mois après, il quittait cette maison patriarcale, sans que jamais depuis ses hôtes entendissent parler de lui. Mais voici que le lendemain de la condamnation de M. Lamennais, un vieillard se présente à lui, et après l'avoir embrassé avec larmes : « J'ai contracté, lui dit-il, envers votre père une dette bien vieille. Je ne prétends pas l'acquitter : car la reconnaissance est une dette qui ne s'éteint jamais. Mais accordez-moi comme souvenir, de partager votre condamnation, en prenant sur moi le châtiment fiscal. » C'était l'ancien naufragé qui apportait à l'illustre condamné le montant de son amende. Sans doute, en ce jour, M. Lamennais dut bénir les juges dont la rigueur lui valait de si nobles souvenirs.

Au surplus, de moins anciennes amitiés ne lui firent pas défaut : vingt-quatre heures après l'arrêt de la Cour, une souscription non concertée s'élevait déjà à onze mille francs. M.Lamennais a refusé toutes ces offrandes, ne voulant acquitter qu'avec les produits de la plume les condamnations de la plume.

Après avoir donné au pays et au gouvernement un avertissement solennel, qui ne sera pas perdu, M. Lamennais a livré au public les trois premiers volumes de l'Esquisse d'une philo'

Sophie, sublime couronnement de ses vastes travaux. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner en détail les mérites d'un ouvrage qui appartient encore au domaine de la critique. Mais il nous semble destiné à opérer une révolution immense dans la science philosophique et dans les idées religieuses. Socrate fut le précurseur du christianisme ; M. Lamennais sera appelé le précurseur de la religion nouvelle, qui doit être le développement du christianisme ; et pour que rien ne manque à cette grande analogie, le Socrate moderne expie en prison ses attaques contre les faux dieux. Mais plus juste qu'Athènes, la France tout entière a protesté contre les accusations d'Anytus.

Elias Regnault.

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