‹ Procès de réhabilitation de Jeanne d'ArcChapitre 106 sur 171 · DUNOIS · texte numérisé non relu

DUNOIS

On sait comment le fils naturel de Louis d'Orléans glorifia Tappellation de bâtard d Orléans qui lui fut donnée.

La veuve de son père, Valentine de Milan, quand elle sentit la mort approcher, fit venir auprès d'elle ses propres enfants et le bâtard qu elle avait élevé avec eux. « Mes enfants, dit-elle, votre père, Tunique frère du roi Charles Yll, est mort assassiné par le duc de Bourgogne. J'ai usé mes forces à poursuivre la vengeance de ce crime, et je meurs de n'avoir pu l'obtenir. Mais voici Jean qui est mon enfant comme vous. On me l'avait dérobé.

Je l'ai repris. Je suis sûre que nul, mieux que lui, ne saura faire du mal à la gent anglobourguignonne et venger son père. Imitez-le »•

Valentiiie avait pressenti le généreux patriote, le grand capitainie.

Dès Tâge de vingt-trois ans, le futur libérateur de la Normandie et de la Gu venue, le futur vainqueur de Castillon, s'était illustré près de Montargis, où il battit, avec seize cents Français, trois mille Anglais ayant Warwick à leur tête. L'année d'après, 1420, il entreprit la défense d'Orléans; et c'est sous les murs de cette ville qu'il vit pour la première fois la Pucelle.

Jeanne aborda le prince avec une noble familiarité. La hauteur naturelle de son âme la mettait tout de suite de plain-pied avec les plus illustres et les plus grands.

Danois, qui d'abord s'était un peu méfié, reconnut vite la vertu qui était en elle, et l'admira.

Rien de plus touchant que le spectacle de cet homme de guerre inclinant son génie devant rinspiration de l'humble fille. Que n'avonsnous le texte original de sa déposition, au lieu d'une traduction latine? Pourquoi suis-je obligé ici de traduire des traductions? Les regrets que j'éprouve à propos des autres témoins s'augmentent quand il s'agit de cet immortel capitaine, réputé b^au parleur autant que bon batftil-

leur. Il y a dans sa déposition uu grand air et un souffle d'enthousiasme qui enchante et ravît.

L'illustrissime prince, seigneur Jean, comte de Dunoîs et de Longueville, lieutenant général de notre seigneur le roi au fait de la guerre, âgé de cinquante et un ans ou environ, interrogé à Orléans, le 25 février 1456, « sur la venue de Jeanne auprès du roi, sur sa vie avec les hommes d'armes et dans la guerre, sur sa dévotion, sa piété et ses autres vertus^, » en présence de Guillaume Bouille, doyen de Noyon, et de frère Jean Patin, vice-inquisiteur du mal hérétique, déposa en ces termes ;

Je crois que Jeanne a été envoyée par Dieu. Ses faits et gestes dans la guerre me paraissent procéder non d'industrie humaine mais d'inspiration divine. Ce que je vais vous dire vous expliquera ma créance.

J'étais h Orléans, alors assiégé, quand le bruit s'y répandit que par la ville de Gien venait de passer une jeune fille, vulgairement dite la Pucelle, qui déclarait se rendre auprès du noble dauphin, avec mission de faire lever le siège d'Orléans et de conduire le dauphin

1. a De adventu apud regem, de convcrsatioiie dfetœ Johannœ cum armatis et fn artlbus belUcii, i^imtllter de derotloae, pie*

taie et cœteris virtulibus ipsius, »

à Reims pour le sacre. Ayant charge de garder Orléans et étant lieutenant général du roi, j'envoyai le seigneur de Villars, sénéchal de Beaucaire, et Jamet du Thillay, depuis bailli de Vermandois, prendre des renseignements sur cette jeune fille. Ils me rapportèrent, en présence de toute la population d'Orléans très avide de savoir la vérité sur l'arrivée de cette pucelle, qu'ils avaient vu Jeanne près du roi à Chinon; que le roi, à première vue, n'avait pas voulu la recevoir , et qu'elle avait dû même passer deux jours à attendre une audience, quoiqu'elle persistât à dire : « Je suis venue pour faire lever le siège d'Orléans et conduire le dauphin à Reims. Il me faut des hommes, des chevaux et des armes*. »

Trois semaines ou un mois se passèrent, pendant lesquels le roi fit examiner Jeanne, en tous ses dits et faits, par des clercs, des prélats et des docteurs, pour savoir s'il pourrait l'accueillir avec sûreté. En même temps, il s'occupa de faire réunir une multitude d'hommes d'armes pour conduire à Orléans un convoi de vivres. Ayant été avisé qu'il n'y avait rien de mal dans le fait de ladite Pucelle, il l'envoya, en compagnie du seigneur archevêque de Reims, alors chancelier de France, et du seigneur de Gaucourt, actuellement grand maître d'hôtel du roi, à Blois, où vinrent les sei-

1. « Licet ipsa puella perseveranter diceret qiiod venîebat ad levandum obsidionemAurelianensem et conducendum dictum nobilem Delphinum Remis ; requirens instanler societatein hominum , equos et arma. »

gneurs qui avaient charge de diriger le convoi, savoir les seigneurs de Rais et de Boussac, maréchaux de France, le seigneur de Culan, amiral de France, La Hire et le seigneur Ambroise de Loré, nommé depuis gouverneur de la ville de Paris.

Tout ce monde se joignit à Farmée et à la Pucelle. On se mit en route ; et on arriva, par la Sologne, en bon ordre, au bord de la Loire, jusques en face de l'Église Saint-Loup, où les Anglais étaient nombreux et en force.

Ni aux autres capitaines ni à moi-même, il ne nous semblait possible que Tarrnée qui conduisait le convoi fût capable de résister et de faire entrer les vivres par ce côté. Force était de recourir à des bateaux par lesquels pénétrerait le convoi. Mais la chose n'allait pas sans difficultés : car il fallait remonter le courant et le vent était totalement contraire.

C'est alors que Jeanne me dit : « Êtes-vous le bâtard d'Orléans? » — « Oui, répondis-je, et je me réjouis de votre arrivée. » — « Est-ce vous qui avez donné conseil que je vienne ici, de ce côté de la rivière, et que je n'aille pas directement où étaient Talbot et les Anglais? » — Je lui dis : « Moi et de plus sages que moi nous avons donné ce conseil, croyant faire mieux et plus sûrement. » — « En nom Dieu, répliqua Jeanne, le conseil de notre Seigneur est plus sûr et plus sage que le vôtre. Vous avez cru me tromper, et vous vous trompez davantage vous-même ; car je vous amène meilleur secours qu'il n'en est jamais venu à chevalier 1 11.

m PROCÈS DE RÉHABILITATION DE JEANNE

ni ville quelconque, vu que c'est le secours du roi des cieux. Toutefois, il ne vous vient pas par amour de moi ; il procède de Dieu même, qui, à la requête de saint Louis et de saint Charlemagne, a eu pitié de ]a ville d'Orléans et n'a pas voulu que les ennemis eussent à la fois le corps du duc et sa ville ^ »

Tout aussitôt et comme intanstanément, le t^nt, qui était contraire et qui rendait fort difficile que les bateaux, où étaient les vivres^ pussent remonter le fleuve dans la direction d^Orléans, tourna et devint favorable. En conséquence les voiles furent tendues immédiatement. J'entrai dans les bateaux, et avec moi y entra Nicole deGiresme, aujourd'hui grand prieur de France. Nous longeâmes l'église Saint-Loup et nous pass&mes outre, malgré les Anglais. Dès ce moment j'eus bonne espérance de Jeanne, plus que je n'avais fait jusque-là.

i . « Tune ipsa Jobanna dUit verba quœ sequuntur : « Estis » vos Bastardus AureUanensig? » Qui respoudit : << Ita gum et loBtor » de adventuvestro. » Tuuc ipsa dixiteldom domino depouenti : a Estift vos qui dedUtU couBiUum quod venerim hue, de isto la- » tere ripariœ, et quod non iverim de directo ubi erat Tallebot » et AogUci? » Qui depoaens respondit quod ipse et alii saplentlores eo dederant iUud coQsiUum, credente^ melius fecere et securlus. Tuuc ipta Johann a dixit in isto modo : « En nom Dieu, » oonsilium Domioi nostri est securiui et sapieatius quam ves- » trum. Vos credidistis m&decipere, etvosmetipsumplusdecipl- )) tis, quia ego adduco vobis meliorem succursura quam venerit >> unquam cuicumque militi aut civitati, quia est succupbus aRege » cœlorum.Non tameuprocoditamore mei, »ed ab ipso Oeo qui, » ad requestam sancti Ludovici et sancti Karoli Magni, habuit »'pletatem de villa Aurelianensi, nec volult pati quod inimicî »'faabérent corpus do'minî Aurèlfanensis et yiltamejus. »

DÉPOSITION DE DUN0I8 m

Je Tavais suppliée de se décider à passer la Loire et à entrer dans la ville d'Orléans, ou elle était fort dé« sirée. De cela Qlle fit difficulté, disant qu'elle ne voulait pas abandonner son monde. Pour rester avec ces gens d'armes, bien confessés, pénitents et de bonne volonté, elle refusait de venir. J'allai alors trouver les chefs de guerre qui avaient charge de conduire les hommes d'armes, et je leur demandai en grâce dç trouver bon, dans l'intérêt du roi, que Jeanne entrât h Orléans. Il serait entendu qu'eux-mêmes, avec toute leur compagnie, iraient jusqu'à Blois ou il passeraient la Loire pour venir à Orléans, n'y ayant pas de passage plus proche. Lesdits capitaines accueillirent ma requête. Ils consentirent à passer par Blois; et Jeanne* s'en vint avec moi. Elle portait son étendard qui était blanc et où se trouvait figuré Notre-Seigneur tenant h la main une fleur de lis. La Hire passa la Loire avec elle ; et nous entr&mes tous ensemble à Orléans ^

D'après ce que je viens de vous raconter, il ma semble visible que les dits et faits de Jeanne dans l'armée étaient chose divine plutôt qu'humaine. Ce

1. Sur la manière dont fut introduit à Orléans le convoi qae Jeanne amenait, on lira avec fruit une savante étude de M. Boucher de Molandon, iutitalée : Première expédition de Jeanne d'Arc; le ravitaillement dVrléane (1874), et une exceN lente diisertatiou de M. Wallon placée a l'appendice de sa Jeanne d'Arc, •» A consulter aussi le relevé des dépenses faites par Gbaled VU pour secourir Orléans, publié en 1868 par M. Jules Itoiseleur, et les Hittoire» du siège d'Orléanit notamment celle de Jollois et celle de M. de Mantellier.

changement de Vent qni arrive subitement après que Jeanne vient de parler en donnant espoir de secours; cette introduction d*un convoi de vivres, malgré les Anglais qui étaient de beaucoup plus forts que Tarmée royale; cette affirmation sortant de la bouche de l'a jeune fille qu'elle a appris en une vision que saint Louis et saint Charlemagne priaient Dieu pour le salut du roi et de la ville d'Orléans, tout cela est de Dieu*.

Voici encore un fait où je vois le doigt de Dieu : tandis que je voulais aller chercher les gens d armes qui passaient la Loire à Blois pour porter secours à la population d'Orléans, Jeanne n'était disposée ni à les attendre ni à consentir que j'allasse les chercher ; mais elle voulait sommer sans répit les assiégeants de lever le siège, ou, s'ils refusaient, leur donner l'assaut. De fait, elle adressa aux Anglais une sommation, rédigée en sa langue maternelle et toute en paroles bien simples. Dans cette lettre elle leur disait en substance qu'ils eussent à se retirer du siège et à retourner en Angleterre, sans quoi elle leur donnerait un grand assaut qui les forcerait à s'en aller. La lettre fut envoyée au seigneur Talbot. Eh bien, je l'affirme,

1 . « Ex quibus jam recitalis, videtur dîcto domiDo déponent! quûd dicta Johanna etejus facta in exercitubellicopotius erant a Deo t[uam ab homine, attentis mutatione venti subito facta, postquam locuta est dando spem succursus, et introductione vietualium invitis Anglicis qui longe fortiorcs erant exercitu regio; considerato prœterea quod illa juvencula asserebat in visione habuisse quod sancti Ludovtcus et Karolus Magnus orabant Deum pro salute régis et illius civitatis. »

à partir de cette heure, tandis, qu'auparavaut les Anglais, av«c deux cents des leurs, mettaient en fuite huit cents ou mille des nôtres, il nous suffit de quatre ou cinq cents hommes de guerre pour lutter contre toute la puissance des Anglais, et il nous arriva de tenir si bien en respect les assiégeants qu'ils n'osaient plus sortir des bastilles qui leur servaient de refuges.

Je vous citerai un autre fait où je vois également le doigt de Dieu. Le 27 mai, nous avions, de grand matin, commencé l'attaque contre le boulevard du Pont, lorsque Jeanne fut blessée d'une flèche qui lui pénétra la chair entre le cou et l'épaule, de la longueur d'un demi-pied. Ce nonobstant, Jeanne ne se retira pas de la bataille, et elle n'accepta pas de remède pour sa blessure. L'assaut dura depuis le matin jusqu'à huit heures du soir, dans des conditions telles, qu'il n'y avait en quelque sorte aucune espérance de vaincre ce jour-là. Aussi étais-je d'avis de faire retirer l'armée et de rentrer à Orléans. Sur ce, la Pucelle vient à moi, et me requiert d'attendre encore un peu. En^ même temps, elle monte à cheval, se retire dans une vigne, seule à l'écart, et là reste en prière l'espace d'un demi-quart d'heure ; puis, elle revient, prend son étendard en ses mains et se place sur les bords du fossé, pressant l'ennemi. A sa vue, les Anglais frémissent et sont saisis d'épouvante ; les soldats du roi reprennent cœur et courent à l'escalade. Le boulevard est assailli. Pas de résistance. * La bastille fut prise ; les Anglais qui y étaient se mirent à fuir, et tous périrent. Clas-

fiidas (Glatdale) et les autres principaux capitaines avaient cru trouver une retraite dans la tour du pont d'Orléans. Us tombèrent dans le fleuve où ils furent noyés. Ce Classidas était Thomme qui parlait de la Pucelle le plus injurieusenient, de la manière la plus vilaine et la plus ignominieuse,

La bastille prise, la Pucelle, nos hommes d'armes et moi, nous rentr&mes à Orléans où on nous reçut avec grande joie et affection. Jeanne fut conduite en son logis pour le pansement de sa blessure. Un chirurgien s*étant acquitté de ce soin, elle songea à réparer ses forces et prit quatre ou cinq tranches de pain qu'elle trempa dans de Teau rougie. Là se bornèrent, pour ce jour, sa nourriture et sa boisson.

Le lendemain , de très grand mati n, les Anglais sortirent deleurstentesetserangèrentenbataille, prêts au combat.

A ce spectacle, la Pucelle se leva du lit, et s'arma simplement d'une légère cotte de mailles. Sa volonté fut qu'on n'attaqu&t point les Anglais ni qu'on n'exigeât rien d'eux, mais qu'on leur permit de se retirer. Et, de fait, ils se retirèrent sans être poursuivis. Orléans était délivré de ses ennemis.

Après la délivrance d'Orléans, la Pucelle, d'autres capitaines et moi, nous allâmes trouver le roi au château de Loches pour le solliciter d'envoyer des troupes recouvrer les ch&teaux et les villes situés sur la Loire, Meung, Beaugency, Jargeau, à seule fin de rendre plus libre et plus sûr son sacre à Ueims. Là-dessus Jeanne adressait au roi les plus nombreuses et les plus vives

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msiànees, lui disant de se hâter et de ne pas tarder davantage ^ Le roi fit toute la diligence possible. U envoya le duc d'Alençon, d'autres capitaines et moi, travailler, en compagnie de Jeanne, au recouvrement de ces places. Toutes furent réduites en peu de jourg ; mais elles ne le furent que grâce à l'intervention de la Pucelle : c'est ma conviction.

Les Anglais avaient réuni une grande armée pour la défense des places susdites, occupées par eux. Nous avions investi le château et le pont de Beaugency, lorsque l'armée anglaise [arriva au château de Meung» sur-Loire encore au pouvoir de nos ennemis; et le château de Beaugency fut pris avant que cette armée pût venir au secours des Anglais qui y étaient assiégés.

A la nouvelle que Beaugency était remis sous la puissance du roi, tous les corps anglais se réunirent en une seule armée. Nous crûmes qu'ils voulaient nous offrir la bataille ; nous ordonnâmes nos troupes et nous nous disposâmes en guerre, tout prêts à recevoir l'ennemi. A ce moment le connétable, plusieurs autres et moi étant présents, le duc d'Alençon dit h Jeanne : « Que dois-je faire? », Jeanne lui répondit â voix haute ; « Ayez tous de bons éperons ^ » A ces mots, ceux qui étaient là demandèrent h Jeanne : « Que dites^ vous? Nous tournerons donc le dos ? » -- « Non, répondit-elle. Ce sont les Anglais qui tourneront le dos. Us ne se défendront pas et seront battus et 11 vous sera

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