‹ Procès de réhabilitation de Jeanne d'ArcChapitre 167 sur 171 · DÉPOSITIONS DE L'ÉVÊQUE JEAN LEFÈVRE · texte numérisé non relu

DÉPOSITIONS DE L'ÉVÊQUE JEAN LEFÈVRE

les^ animait? Je n*en sais rien. Ce qui est sûr, c'est que le procès était fait aux frais des Anglais. De plus, je sais fort bien que tous ceux qui assistèrent au procès n'avaient pas leur pleine liberté. Personne n'osait rien dire de peur d'être noté. Ainsi, une fois, on demandait à Jeanne si elle était en état de grâce. Je fis remarquer que c'était là une très grosse question et que Jeanne n'était pas tenue d'y répondre. Aussitôt l'évêque me lança ces paroles : « Vous, vous auriez mieux fait de vous taire. »

Jeanne était en prison dans le château de Rouen. Dans quelles conditions? Je ne sais. Mais il y avait des assesseurs qui désapprouvaient qu'elle n'eût pas été mise en prison ecclésiastique. Moi-même j'en murmurai, parce que je ne trouvais pas qu'on eût bien procédé en la laissant aux mains des laïques et surtout des Anglais, alors qu'elle avait été restituée aux mains de l'Église. Beaucoup étaient de cet avis ; mais personne n'osait parler.

Jeanne fut-elle visitée? Je l'ignore. Mais un jour, comme on lui demandait pourquoi on l'appelait la Pucelle et si elle l'était en effet, elle répondit : « Je puis bien dire que je suis telle; et, si vous ne le croyez, faites-moi visiter par des femmes* »; et elle se montrait prête à subir tout examen, pourvu qu'il fût fait par des femmes, comme c'est la coutume.

On adressait à Jeanne beaucoup de questions em-

1. « Ego possum bene dicere quia talis su m, et, si non crodatis, faciatis me visitari per mulieres. »

barraa&ante^, dont pourtant elle ne se tirait pas mal. Il arrivait que les interrogateurs interrompaient la suite de leurs demandes et passaient d'un sujet a un autre, pour voir si elle ne se contredirait pas. Parfois même ils tronquaient leurs questions d'une manière telle qu'il était à peine possible à Jeanne de répondre. L'homme le plus sage du monde aurait difficilement trouvé de quoi dire. Les interrogatoires se prolongeaient deux ou trois heures. Les docteurs eux-mêmes sortaient de là très fatigués.

Un jour, durant le procès, comme Jeanne était interrogée sur ses apparitions et qu'on lui lisait un article de ses réponses, il me sembla que l'article avait été inexactement consigné et que Jeanne n'avait pas répondu ainsi. « Faites attention, Jeannette, » lui dîs-je*. — « Relisez *cela, » dit-elle alors au greffier. La lecture faite, Jeanne fit observer au greffier qu'elle avait dit tout le contraire et que le procès-verbal n'était pas exact. Le texte de la réponse fut corrigé, et maître Guillaume Manchon dit à Jeanne d'être attentive pour tout le reste.

Je n'ai pas souvenir que Jeanne ait refusé de se soumettre à l'Eglise. Plusieurs fois je lui ai entendu répéter qu'elle ne voudrait dire ou faire chose qui fût contre Dieu, selon son pouvoir.

A partir du premier prêche fait à Saint-Ouen, je ne fus plus convoqué ni mêlé au procè8^ J'assistai toutefois à la sentence dernière.

i. « Tune dixit eidem Johannetœ quod adverteret. »

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