‹ Procès de réhabilitation de Jeanne d'ArcChapitre 169 sur 171 · VII. — DÉPOSITIONS DU PRIEUR PIERRE MIGIET · texte numérisé non relu

VII. — DÉPOSITIONS DU PRIEUR PIERRE MIGIET

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Frère Pierre Migiet, prieur de LongueviUe, vieillard de soixante-dix ans, entendu dans l'enquête de 1456, a^vait déjà été entendu en 1452, par Guillaume d'Estoute ville, puis par Philippe de la Rose. Sa triple déposition, comme on va le voir, contraste singulièrement avec son ancienne attitude d'auxiliaire dévoué de Cauchon. Néanmoins, semblable en cela aux autres complices deTévêque deBeauvais, il parle du crime de Rouen avec une sérénité cynique, sans éprouver le besoin de faire son mea culpa.

Les témoignages que je puis donner sur Jeanne ne peuvent partir que de Tépoque où elle fut amenée à Rouen. Je Tai vue plusieurs fois en cette ville durant son procès.

Elle me parut répondre catholiquement et sagement vu sa condition et son âge, aux questions qui lui furent faites touchant la foi. Il me sembla cependant qu'elle insistait^ trop sur les visions qu'elle disait avoir *.

1. « Licet sibi videatur quod uimis persistebat in visionibus quas dicebat se babere. »

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Elle me fit l'effet d'une personne fort simple, et si elle eût joui de sa liberté je crois qu'elle eût été aussi bonne catholique qu'une autre.

J'ai assisté en grande partie à la déduction du procès fait contre Jeanne et au^ consultations qui eurent lieu. Je sais qu'il y fut fait mention de certaines informations préalables. Mais quelles furent ces informations? Je ne les ai ni vues, ni entendu lire.

Selon ma créance et comme j'ai pu en juger par les effets, les Anglais poursuivaient Jeanne d'une haine capitale ; ils l'abhorraient ; ils avaient soif de sa mort par tous moyens ; et cela, parce qu'elle avait été au secours de notre sire très chrétien, le roi de France.

J'ai entendu un chevalier d'Angleterre me dire que les Anglais la craignaient plus que cent hommes d'armés. On disait qu'elle avait un sort. A la pensée des victoires obtenues par elle, on entrait en épouvante*.

1. Les Anglais s^avouaient terrifiés par les enchantements de la Pucelle, Dans le Rectieil des traités^ conventionSf lettres, et autres actes publics de tout genre entre les rois anglais et les autres souverains, à partir de Pan 1101, publié par Thistoriographe Thomas Rymer, on trouve le texte latin d'un édit porté par le roi d'Angleterre, à la date du 3 mai 1430, contre les capitaines et soldats qui refusaient de passer en France, sous cette rubrique significative : « De proclamationibus contra capital aeos et soldarios tergiversantes incantationibus Puellae terrir ficatos. t

Un autre édit, daté du 12 décembre 1430, avait prescrit de traduire en justice militaire tous les déserteurs qui lâchaient pied par peur de la Pucelle. {Rynier: « De fugitivis ab exercitu quos terriculamenta Puellœ exanimaverant arrestandis. »)

Dans son Histoire de Charles VII, Thomas Basin, qui était

Aussi est-ce par les Anglais que fut déci*été le procès intenté contre elle. C'est mus et inspirés par eux que les hommes d'Église procédèrent au jugement. Jeanne, durant toute sa détention, demeura entre les mains des Anglais et sous leur garde. Ils rie permirent pas qu elle • fût détenue en prison ecclésiastique.

Jeanne, selon ma créance^ avait alors vingt ans. Dans sa simplicité elle se figurait que les Anglais devaient lui rendre sa liberté moyennant rançon ; elle ne pouvait croire qu'ils voulussent la faire mourir. Ils la mirent en prison séculière, etla tinrent bienenchaînée. Personne

le contemporain de Jeanne, dit : <* Le nom seul de la Pucelle inspirait aux Anglais la plus grande épouvante. Dès qu'ils leutendaient annoncer, dès qu'ils apercevaient 8;i bannière, ils perdaient force et courage, ils ne pouvaient plus ni bander leurs arcs, ni lancer leurs traits, ni porter le moindre coup à Tennemi. Ainsi Tout attesté plusieurs d'entre eux avec serment solennel » ( « sacramento magno » ).

Au surplus, d'après le chroniqueur Mathieu Thomassiu, Jeanne avait déclaré que, morte, elle serait funeste aux Anglais encore plus qu'étant vivante :

« Les Anglois et Bourguignons disoient paroles diCfamables << et injurieuses de la dltte Pucelle, et avec ce, la menaçoient que, « s'ilz la pouvoient tenir, iiz la feroient mourir maulvaisement. « Elle fut par aucuns interroguée de sa puissance se elle dure- « rait guère et se les Anglois avoient puissance, de la faire « mourir. Elle respondit que tout estoit au plaisir de Dieu ; et « si (aussi) certifia que, s'il luy convenoit mourir avant que ce M pour quoy Dieu l'avoit envoyée fùst accomply, que après sa (4 mort elle nuyroit plus ausditz Anglois qu'elle n'auroit .fait en « sa vie, et que, nonobstant sa mort, tout ce pour quoy «lie « estoit venue s'accompliroit : ainsi que a esté fait par gracè <i de Dieu, comme clairement et évidemment il appert et est « chose notoire de nostre temps. »

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ne parlait avec elle. Elle avait pour gardiens des Anglais qui ne souffraient pas qu'on rapprochât. D'après ce qu'on disait, elle était durement traitée, et avait les fers aux pieds ainsi qu'aux mains. Mais ce n'est pas là chose dont j'aie, été témoin.

J'ai ouï raconter que, pendant les interrogatoires du procès, il y avait des gens cachés derrière les rideaux. Ces gens, paraît-il, prenaient des notes sur ies dires et les confessions de Jeanne. Qu'y a-t-il là d'exact ? Je ne sais. Ce renseignement me fut donné par Guillaume Manchon, qui était greffier du procès avec deux autres. J'en portai même plainte aux juges et leur dis que cela ne me semblait pas un bon procédé. Quoi qu'il en soit de ces greffiers cachés, je suis très sûrement convaincu que ceux qui ont apposé leur signature au procès furent gens consciencieux et qu'ils ont fidèlement rédigé ce qui se passa au procès.

Voici un autre fait que je connais par ouï-dire. Un homme/ vint la trouver de nuit en tenue de captif; se fit passer auprès d'elle pour un prisonnier du parti de notre sire le roi de France, et lui persuada de persister dans ses déclarations, ajoutant que les Anglais n'oseraient point lui faire aucun mal. D'après ce que m'a rapporté le susdit greffier Guillaume Manchon, ce prétendu prisonnier était Jean Loiseleur.

Pendant les interrogatoires, j'ai entendu Jeanne répéter et attester plusieurs fois qu'elle ne voudrait rien soutenir contre la foi catholique, et que, s'il y avait dans ses dits ou dans ses faits quelque chose qui

s'écartât de la foi, elle voulait le rejeter. A plusieurs reprises elle a expressément professé qu'elle soumettait sa personne, ses dits et ses faits, au jugement de l'Église et de notre seigneur le Pape. De fait, dans les réponses qu'elle faisait, je n'ai f ien remarqué qui ne fût catholique, hors l'histoire de ces révélations qu elle disait avoir eues des saintes. Elle déclarait, moi présent, qu'elle appartenait de cœur à Dieu et qu'elle voulait lui obéir ainsi qu'à l'Église.

Sur la place de Saint-Ouen, à la fin du sermon, comme Jeanne, avertie d'avoir à se rétracter, ne s'y décidait pas, un ecclésiastique anglais accusa l'évêque Pierre Cauchon d'être un fauteur de Jeanne^ A quoi l'évêque répondit : « Vous mentez. Par état, je dois chercher le salut de son corps et de son âme * ».

Moi qui parle, je fus dénoncé au cardinal d'Angleterre comme fauteur de Jeanne. Je m'excusai auprès de monseigneur le cardinal, craignant qu'il ne me fût fait un mauvais parti.

A mon avis personne n'aurait osé prendre sur soi de conseiller Jeanne ou de la défendre.

Il y avait deux catégories de gens parmi ceux qui participèrent au jugement : d'un côté, ceux qui ne se sentaient pas tout à fait libres ; d'un autre côté, ceux qui ne faisaient que suivre leur volonté.

A coup sûr, attendu la haine que les Anglais avaient conçue contre Jeanne, on a toute raison de dire que le

1. '< Vos mentimini ; ego debeo ex professione mea quœrere salutem animœ et corporis ipsius Johaanœ. »

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