GUIDE DE JEANNE
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Après Jean de Metz, nous allons entendre Tautre guide de Jeanne, noble homme Bertrand DE PouLENGY, écuyer du roi. C'était, en 1456, un vieillard âgé de 8oixante*-trois ans. 11 parla ainsi : ^
J ai été à plusieurs reprises chez les parents de Jeanne. C'étaient de bons laboureurs. Quant à Jeanne, j'ai entendu dire qu'elle était une bonne enfant, de bonne conduite, fréquentant Téglise, allant à peu près chaque samedi à lermitage de la bienheureuse Marie de Bermont où elle apportait des cierges, s'occupant à filer et aussi à garder quelquefois les bestiaux et les chevaux *■ de son père.
Depuis son départ de la maison paternelle Je l'ai vue à Yaucouleurs et ailleurs à la guerre. Elle se confes-
1. « Et equo0. » Voilà qui explique que Jeanne venue auprès du roi se soit tout de suite révélée bonne écuyère. Tout eofoat eiie devait fréquemmeot monter à poil les chevaux qu'elle gardait. -* Les autres témoins, comme on Ta vu, se contentent de dire que Jeanne gardait les bêtes, Les animaux (animalia)* liais il faut remarquer que ce terme générique animalia ne désigue pas seulement le bétail et est applicable aux chevaux.
sait souvent, jusqu'à deux fois en une semaine, communiait et était fort pieuse.
Je me souviens d'avpir vu plusieurs fois cet arbre des Dames dont il est tant parlé à propos de Jeanne. Je m'y suis même assis dessous ; mais c'était une douzaine d'années avant l'époque où je vis Jeanne. J'ai ouï dire que le& jeunes filles et les jeunes garçons de Domremy et des villages voisins vont, en été, autour de cet arbre, se promener et danser.
Jeanne vint à Vaucouleurs vers le temps de l'Ascension de Notre-Seigneur. Je la vis parler au capitaine Robert de Baudricourt. Elle lui disait : « Je suis venue à vous de la part de mon Seigneur pour que vous mandiez au dauphin de se bien tenir et de ne pas cesser la guerre contre ses ennemis. Avant la micarême le Seigneur lui donnera secours. De fait,, le royaume n'appartient pas au dauphin, mais a mon Seigneur. Mais mon Seigneur veut que le dauphin soit fait roi et ait le royaume en commande. M,algré ses ennemis, le dauphin sera fait roi; et c'est moi qui le conduirai au sacre. » Robert lui dit : « Quel est ton Seigneur? » Et elle répondit : « Le roi du ciel*. »
1. « Quae dicebat quod ipsa venerat versus ipsum Roberiutu ex parte Domini sui, ut ipse madaret Delphino quod se beiie teneret, et quod non assignaret bellum suis inimicis, quia ejns Dominas daret sibi fluccuraum inCra médium qnadrageeimcB ; etenim dicebat ipsa Jobannaquod regnum non spectabat Delphino, sed Domino suo, attamen Dominas suusvolebat quod effteret[ur] rex ipse Deiphinns, et quod baberet in commeudam iliud regnum, dicendo quod inTitis iuimiciB ejusdem Delphini fieret
Après cette entrevue, Jeanne s'en retourna à la maison de son père, avec un oncle à elle nommé Durand Laxart, de Burey-le-Petit.
Plus tard, vers le commencement du carême, elle revint à Yaucouleurs chercher compagnie pour aller trouver le dauphin. Ce que voyant, Jean de Metz et moi, nous proposâmes de la conduire au roi, alors dauphin.
Après avoir été en pèlerinage à Saint-Nicolas, Jeanne alla trouver monseigneur le duc de Lorraine, qui lui avait envoyé un sauf-conduit et voulait la voir.
Elle revint ensuite à Yaucouleurs où elle habitait chez Henri Le Royer.
Cependant Jean de Metz et moi nous fîmes tant, avec l'aide d'autres gens de Yaucouleurs, que Jeanne quitta ses vêtements de femme qui étaient de couleur rouge et que nous lui procurâmes une tunique et des vêtements d'homme, des éperons, des guêtres, une épée et tout ce qui s'ensuit, ainsi qu'un cheval. Puis, Bertrand et moi, avec Jean de Metz, son servant [Julien] et Jean de Honecourt mon servant, accompagnés de Colet de Yienne et de Richard, l'archer, nous nous mîmes en route pour aller trouver le dauphin.
La première journée de notre voyage, craignant d'être pris par les Bourguignons et par les Anglais, nous marchâmes toute la nuit. Les nuits suivantes, Jeanne couchait à nos côtés près de Jean de Metz et de moi, tout habillée, rtvec une couverture sur soi et .en gar-
rex, et ipsa duceret eum ad consecrandum. Qui Robertus ab ea peliit quis eesot ejus Domiuus; quœ respoudit ; « Rex cœli. »
dant ses chausses liées à son justaucorps. J'étais jeune alors; et cependant je n'éprouvai près de cette jeune fille aucun désir mauvais, aucun appétit charnel, tant la bonté que je voyais en elle m'inspirait de révérence •. Pendant les onze jours que dura le voyage, nous eûmes bien des angoisses. Mais Jeanne nous disait toujours: « Ne craignez rien. Vous verrez comme à Chinon le gentil dauphin nous fera bon visage '. » En lentendant parler je me sentais tout enflammé. Elle était pour moi une envoyée de Dieu,
Jamais je n'ai vu rien de mal chez Jeanne. Elle fut toujours bonne comme si elle eût été une sainte. Elle s'abstenait absolument de jurer. Pendant que nous étions en route, elle nous disait qu'il serait bien d'entendre la messe. Mais, tant que nous étions en pays ennemi, nous ne pouvions. Il fallait ne pas se laisser reconnaître.
Voilà comment nous fîmes^ chemin ensemble sans grand empêchement, et arrivâmes à Chinon où était le roi, alors dauphin. Une fois à Chinon, nous présentâmes la Pucelle aux nobles et aux gens du roi.
Sur les faits et gestes de Jeanne c'est à eux que je m'en rapporte. Je ne sais rien autre dont je puisse particulièrement rendre témoignage.
1. Dixit etiam ipse lestis quod tune temporis erat juvenis ; attamen non habebat voluntatem nec aliquem motum carnalem cognoscendi mulierem nec ausus fuisset requirere dictam Johannam, propter ejus bonilatem quâm videbat in ea.
2. « Semper dicebat eis quod non timerent, quia, ipsis pervenlis ad villam de Chinon, nobilis delpbinus faceret eis bonum rultum. »