DEPOSITION DU FRÈRE SEGUIN
pour s'emparer d'elle et de ses compagnons. Mais au moment où ils croyaient la prendre^ ils n'avaient pu se remuer de place ^ ; et tandis qu'ils demeuraient comme cloués, Jeanne s'éloigna avec ses compagnons sans empêchement.
J'ai vu Jeanne pour la première fois à Poitiers. Le conseil du roi était réuni en cette ville, dans la maison d'une dame La Macée, et parmi les conseillers il y avait l'archevêque de Reims, alors chancelier de France. On m'avait fait venir, ainsi que maître Jean Lombart, professeur de théologie sacrée à l'université de Paris, Guillaume Le Maire, chanoine de Poitiers, bachelier en théologie, Guillaume Aimery, professeur de théologie sacrée, de l'ordre des frères prêcheurs, frère Pierre Turrelure, de l'ordre des domi* nicains, maître Jacques Maledon, et plusieurs autres que je ne me rappelle pas, et on nous avait dit que nous étions mandés de la part du roi pour interroger Jeanne, avec charge de rapporter au conseil ce qu'il nous semblerait d'elle. On nous envoya en effet au logis de maître Rabateau, à Poitiers, pour interroger Jeanne qui y demeurait. Nous nous y rendîmes et fîmes à Jeanne plusieurs questions.
Entre autres questions, maître Jean Lombart demanda à Jeanne: « Pourquoi ètes-vous venue? Le roi veut savoir quel mobile vous a poussée à venir le trouver. » Elle répondit de grande manière: « Comme je
i . « Non potuerant se movere a loco in quo erant, »
gardais les animaux une voix m'apparut. Cette voix me dit : « Dieu a grande pitié du peuple de France. Il faut que toi, Jeanne, tu te rendes eh France. » Ayant oui ces paroles, je me mis à pleurer. Lors la voix me dit : Va à Vaucouleurs. Tu trouveras là un capitaine qui te conduira sûrement en France et près du roi. Sois sans crainte. » J'ai fait ce qui m'était dit. Et je suis arrivée au roi sans empêchement quelconque*. »
Là-dessus, maître Guillaume Aimery la prit ainsi à partie : « D'aprè* vos dires, la voix vous a dit que Dieu veut délivrer le peuple de France de la calamité où il est. Mais si Dieu veut délivrer le peuple de France, il n'est pas nécessaire d avoir des gens d'armes'* — « En nom Dieu, répondit Jeanne, les gens « d'armes batailleront et Dieu donnera victoire ^. » Cette réponse plut, et maître Guillaume en fut content.
Moi qui parle je demandai à Jeanne quel idiome parlait sa voix. — : « Un meilleur que le vôtre, » me ré-
1. «Ipsa respondit magno modo quod, ipsa custodieDtc aniiualîa, quœdam vox sibi apparuit, quœ sibi dixit qubd Deus habebat magnam pietatem de populo Franciœ, et quod oportebat quod ipsa Jobanna veniret ad Franciam. Quœ, hoc audito, inceperat lacrimari ; et tune vox sibi dixit quod iretapud Valliscolorem, et quod ibidem inveniret quemdam capitaneum, qui eam secure duceret ad Franciam et apud regem, et quod non dubitaret; et quod ita fecerat> quodque venerat apud regom, sine quocumque impedimento. »