DÉPOSITION DE L'ÉCUYER GOBERT THIBAULT
au-devant de nous, et, me frappant sur l'épaule, elle me dit : « Je voudrais bien avoir plusieurs hommes d'aussi bonne volonté *. » Maître Pierre de Versailles lui adressa ces paroles : « Nous sommes envoyés vers vous de la part du roi — Je crois bien voir, dit-elle, que vous êtes envoyés pour m'interroger. » Et elle ajouta : « Je ne sais ni a, ni b^, » — « Pour quoi donc venez-vous? » lui demandèrent les théologiens. Elle répondit : « Je viens de la part du Roi des cieux pour faire lever le siège d'Orléans et conduire le roi à Rein\s, afin quil y soit couronné et sacré. Avezvous du papier et de l'encre ? Maître Jean Erault, écrivez ce que je vais vous dire ' : Vou^y Suffort^ Clasdas et La Poule, je vous somme de par le Boy des cieux que vous en alliez en Angleterre, » Maître Pierre de Versailles et maître Jean Erault ne firent cette fois rien autre dont je me souvienne.
1 . Percussit loquentem super spatulam, eidem Iqquenti dicendo quod bene vellet heibere plures homines voluntatis loquentis.
2. Qufle respondit : « Bene credo quod vos estis missi ad me interrogandum ; » diceudo : Ego nescio nec A uec B. »
3. Et fuit tune per eosdem interrogata ad quid veniebat. Respondit : « Ego venio ex parte Régis cœiorum ad levandum obsidionem Aurdianensem, et ad ducendum regem Remis, pro sua coronatione et consecratione. » Et tune petiit eisdem si baberent papyrum etincaustum, dicendo magistro Johanni Erault : '<Scribatis ea quae. ego dicam vobis : »
La suite des paroles de Jeanne est en français dans le texte. On y reconnaît le commencement de la lettre aux Anglais, qui nous a été intégralement conservée et qu'on trouvera au tome 1 [ du présent ouvrage, {Recueil des lettres de Jeanne (VArc.)
Jeanne resta à Poitiers autant que le roi.
Une des choses que disait Jeanne c*est que son conseil lui avait dit qu'elle aurait dû plus vite aller au roi. Moi qui parle, j'ai vu ses conducteurs Jean de Metz, Bertrand de Poulengy * et Jean Goulon. J'avais avec eux grande familiarité et amitié. J'assistai un jour à un entretien entre feu Tévêque de Castres, alors confesseur du roi, et ces hommes qui avaient amené la Pucelle en France. Ils lui racontaient qu'ils étaient passés par la Bourgogne et par divers lieux qu'occupaient les enne* mis; et toujours cependant ils avaient marché. sans empêchement quelconque : chose dont ils s'émerveillaient beaucoup.
Le susdit seigneur évêque, en son temps confesseur du roi, me disait avoir trouvé dans des écrits qu'il devait venir une pucelle destinée à donner aide au roi de France.
Jeanne eut-elle à subir d'autres examens que ceux dont j'ai parlé? Je ne l'ai pas vu et n'en ai pas connaissance. En tout cas, j'ai ouï dire par le susdit confesseur du roi, et par d'autres docteurs, qu'ils croyaient Jeanne une envoyée de Dieu et voyaient en elle la Pucelle dont parlait la prophétie. Vu son attitude, >sa simplicité et sa vie, ils pensaient que le roi pouvait s'aider d'elle; car ils n'avaient pu ni trouver, ni soupçonner en elle rien que de conforme à la foi.
i. Les inauutorits portent PolHchony corrupUoa du nom de
Poulengy.
DEPOSITION DE LTCUYER CiOBEHT THIBAULT 16:5
Jo n'ai point assisté aux événements d'Orléans. L'opinion commune proclamait que tout s'était fait par le moyen de Jeanne et comme miraculeusement.
Le jour où le seigneur Talbot, qui avait été pris à Patay, fut conduit à Beaugency, j'allai à Beaugency. De Beaugency Jeanne alla à Jargeau avec les hommes d'armes. Jargeau fut pris d'assaut et les Anglais furent mis en ftiite. De là Jeanne revînt à Tours où était notre seigneur le roi. De Tours on se remit en route vers; Reims pour le sacre et le couronnement du roi. Jeanne disait au roi et aux hommes d© guerre : « Allez hardiment et n'ayejR crainte. Tout tournera bien. Vous ne trouvères personne qui puisse vous nuire. Vous ne rencontrerez même pas de résistance, » Elle ajoutait : « Je ne redoute pas le manque de monde. Force gens me suivront *. »
Jeanne lit rassembler l'armée entre Troyes et Auxerre.
On se trouva en grand nombre; car chacun suivait la Pucelle.
Le roi et ses gens arrivèrent à Reims sans empêchements. Nulle part repoussé, le roi voyait les portes des cités et des villes s'ouvrir spontanément devant lui.
Jeanne était une bonne chrétienne, assidue à la messe où elle assistait tous les jours et faisant fréquemment
1. « Dicebat quod îrent audacter et quod omnia prospère evenirent, quodque non timerent quia neminem inveuirent qui eis nocere posset, \mo nullam resistentiam habcrent; dicendo ultra quod non dubitabat quin hab(»rel satis gentes et quod multi eam sequerentur, »
la communion. Elle se fâchait fort quand elle entendait jureir; u C'est là un bon signe » disait à ce propos le confesseur du roi qui s'enquérait avec sollicitude de sa vie et de ses faits et gestes.
A l'armée, Jeanne était toujours avec les hommes d'armes. J'ai entendu dire par beaucoup qui vivaient en sa familiarité que jamais ils n'eurent de concupiscence pour elle, alors même qu'ils avaient quelquefois la volonté d'être incontinents. Oncques ils ne présumèrent mal d'elle. La concupiscence, croyaient-ils, ne pouvait l'effleurer *. Assez souvent ils parlaient des péchés de la chair et il était prononcé des paroles susceptibles d'allumer les sens. Voyaient-ils Jeanne, approchaient-ils de sa personne, ils ne pouvaient continuer l'entretien; bien plus, ils perdaient soudain tout appétit charnel. Sur ce point j'ai interrogé force gens à qui il est arrivé d'être couchés de nuit en compagnie de Jeanne. Ils me répondaient conformément à la déposition que vous venez d'entendre et ils m'assuraient que jamais, à la vue de Jeanne, ils n'avaient éprouvé de désir charnel.
Je ne sms rien autre,
1. « Audivit dici a pluribus eidem Johannse familiaribus quod de ipsa nunquam habuerant coocupiscentiam, esto quod aliquaudo adesset voluntas libidiuis ; niinquam tamen de ea praesnmpserunt et credebant quod non posset concupisci. »
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