‹ Procès en diffamation: M. Delamarche contre le "Cri du peuple"Chapitre 13 sur 57 · SUR UN INCIDENT D'AUDIENCE · texte numérisé non relu

SUR UN INCIDENT D'AUDIENCE

Ainsi que le lecteur a pu le remarquer, vers la fin des débats de ce procès, M. Delamarche a demandé la parole pour répondre aux déclarations de M. Boulabert, ainsi qu'à certaines parties de la plaidoirie de M' Laguerre. M. le président delà Cour d'assises, usant de son pouvoir discrétionnaire, n'a pas cru devoir lui accorder cette satisfaction, se fondant sur ce principe : que les accusés doivent toujours parler les derniers.

M. Delamarche n'avait qu'à s'incliner devant la décision de M. le président; c'est ce qu'il a fait.

Toutefois, il aurait bien désiré, lui, qui par un sentiment de dignité et de convenance, a subi sans répondre, toute une série d'attaques avant le procès, pouvoir exposer lui-même en quelques mots, quelle a été sa conduite

pendant les événements de 187 1, quelles sont, d'après lui, les origines des calomnies dont il a été l'objet et quel a été le mobile de ses détracteurs.

Ne pouvant s'adresser au jury et à la Cour, il a pensé qu'il devait soumettre ces quelques explications au public, plus particulièrement à ceux de ses concitoyens qui ont été ses collaborateurs dans la fondation, l'administration et la direction des sociétés populaires, coopératives, de secours mutuels ou- d'instruction auxquelles il s'est consacré depuis vingt-cinq ans.

Cette déclaration ne pouvait être introduite dans le corps du procès, c'est pourquoi nous la plaçons ici comme document à consulter à l'appui des débats.

Déclaration de M. DELAMARCHE

Je déclare sur l'honneur que j'ai refusé d'entrer dans le mouvement insurrectionnel du 18 mars 1871, le considérant, en présence de l'ennemi, comme contraire aux intérêts de la France et de la République.

J'ai dû quitter Paris, non de mon plein gré.

mais devant les menaces de malheureux inconscients que, vainement, j'ai essayé d'éclairer sur rissue fatale d'un tel soulèvement en de pareilles circonstances.

Si j'avais pu rester à Paris, j'aurais joint mes efforts à ceux des membres de la ligue des droits de Paris, pour tâcher d'amener, sans effusion de sang, la cessation d'une lutte fratricide.

Les opinions de toute ma vie, mes relations, mes amitiés, me classaient parmi les hommes de ce groupe.

Retiré à Versailles, j'ai suivi la même ligne de conduite, dans le milieu où je me trouvais placé par les événements.

En dehors de toute question politique, dans cette ville, j'ai considéré comme un devoir de m'employer pour secourir, à la demande de leurs familles, ceux de mes compagnons d'armes du siège, qui avaient été faits prisonniers les 3 et 4 avril au plateau de Châtillon.

Me souvenant des journées de juin' 1848, et, m'inspirant de l'exemple donné à cette époque par ceux des chefs du parti républicain qui s'interposèrent entre les combattants, dans un but de conciliation, je suis rentré à Paris avec la .pensée systématiquement arrêtée de sauve-

garder, dans la mesure de mes forces, la vie et la liberté de ceux de mes concitoyens qui avaient été entraînés dans l'insurrection, sous l'empire de circonstances plus fortes qu'aucune volonté humaine. J'étais d'accord en cela avec M. Héligon, maire du XIV* arrondissement, et tous lés officiers qui avaient accepté de me suivre dans cette circonstance.

Mon ordre de service, qui fixe d'une manière nette et précise les fonctions que j'ai acceptées, et toutes les instructions reçues par moi, m'autorisaient à agir comme je l'ai fait.

C'est en arguant de ces ordres auprès des généraux ; c'est en insistant sur la nature conciliatrice de la mission qui m'avait été confiée, c'est en plaidant sans relâche les circonstances atténuantes en faveur de la population du XIV" arrondissement, si éprouvée pendant le siège, que j'ai pu obtenir d'eux, la mise en liberté d'un grand nombre de prisonniers.

J'ai rempli cette mission, que je m'étais imposée comme un devoir civique, non sans dangers, et au milieu de suspicions et de rebuffades sans nombre, qui s'accrurent avec l'intensité de la lutte.

Cette conduite, toute d'humanité, et mon action républicaine, dans le XIV arrondisse-

ment, au lendemain des événements (i), m'ont valu pendant plusieurs années, les persécutions et les tracasseries de la municipalité réactionnaire, de certains de mes chefs d'administration, maintenant morts ou en retraite, et de la police.

Quant aux calomnies qui ont motivé ce procès, elles ne viennent point de la Calédonie; la forme et le fond de l'article déféré à la justice, à défaut d'autres renseignements que je possède, l'indiqueraient déjà suffisamment; mais ce qui le prouve mieux encore, c'est que douze ou quinze citoyens, anciens détenus des prévôtés, des prisons de Versailles, des pontons ou de la Calédonie, cités comme témoins parle Cri du Peuple ou par moi, sont venus déclarer, sous

(l) Au milieu du désarroi général, voici ce que j'ai fait, dès le lendedemain de la Commune, pour reconstituer le parti républicain dans mon arrondissement, dont Tadministration venait d'être livrée à un ancien adjoint de Tcmpirc.

Le 24 Juin 1871, je fondais la bibliothèque populaire, qui réunit bientôt six cents adhérents d'opinion républicaine.

Quelques jours après, je menais la campagne aux élections législative^ complémentaires du 2 Juillet.

En Août, j'organisais les comités électoraux qui présidèrent aux premières élections municipales de Paris, et qui choisirent pour candidats; MM. Jacques, pour le quartier de Plaisance; Beaudouin, pour celui de la Santé; Asselixe, pour le Petit-Montrougc ; et Delattre, pour Montparnasse.

Ceux de ces honorables citoyens qui habitaient l'arrondissement, se joignirent à moi, avec le zèle le plus louable, pour achever Tœuvre entreprise à l'égard des prisonniers.

la foi du serment; les uns, qu'ils ne me connaissaient pas ; les autres, qu'ils n'avaient entendu dire que du bien de moi pendant leur détention.

Ces calomnies ont été déposées, en 1879, comme un germe empoisonné, au cercle républicain du XIV' arrondissement (i), par quelques ennemis personnels, dans un but de vengeance particulière (2).

Les mêmes individus, profitant de l'ardeur des luttes électorales, abusant de la passion ou de la bonne foi de certains publicistes, prenant le prétexte de la politique, les ont propagées dans quelques journaux, en 1880 et

Ces calomnies, portées de la même manière auCn du Peuple ^y ont été accueillies et intercalées dans le roman les Vaincus, vers le

(1) Je regrette d'ôtre obligé de parler du cercle, compagnie dans laquelle se trouvent un grand nombre d^hommes pour lesquels j'ai la plus grande estime. Mais mes détracteurs, dans les journaux et au procès, ayant toujours mêlé le cercle à leurs attaques, afln sans doute de leur donner quelque autorité, je suis obligé de les suivre sur ce terrain.

(2) J*ai surpris Tun de ces hommes me diffamant, une première fois il se déroba, disant quMl n*avait jamais tenu de mauvais propos sur moi,

Une deuxième fois, entouré d*acolytes, il eut Timpudence de me déclarer que ce quMl disait était faux, mais qu'après cela il y aurait autre chose.

11 a tenu parole, car j'ai entre les mains la preuve que, peu après ce procès, il colportait de nouvelles calomnies sur mon compte, dans les milieux qu'il fréquente.

milieu du mois d'août 1885, à Touverture de la période électorale, dans le but de neutraliser rinfluence que je puis avoir auprès de mes concitoyens ; et alors, ce que n'ignoraient sans doute pas les instigateurs de la calomnie, que j'étais en vacance à 80 lieues de Paris.

C'est cet éloignement qui a motivé le retard apporté dans mon instance auprès des tribunaux.

Après cette déclaration, ai-je besoin de dire, ce que je fais néanmoins, pour éviter toute équivoque possible, que je n'ai été ni prévôt, ni président de Cour martiale, pas plus au boulevard des Fourneaux qu'ailleurs ; ce que les débats ont surabondamment démontré d'ailleurs, et que les seuls rapportsque j'ai eus avec les autorités chargées de la répression ont consisté dans les démarches que, spontanément ou sur la demande des intéressés ou de leur famille, j'ai faites, par bon cœur, à mes risques et périls, pour soulager ou faire remett^'e en liberté un grand nombre de citoyens.

. Le récit du Cri du Peuple est donc absolument mensonger; et il a fallu que cçujc qui ont lancé cette abominable calomnie méconnussent mon caractère, l'œuvre de toute une vie honorable, et joignissent une bien grande audace,

beaucoup de méchanceté à beaucoup d'ignorance des choses du XIV* arrondissement en 187 1, pour oser mïmputer de pareils actes.

Il est de notoriété publique, dans cet arrondissement, que je n'ai jamais cessé d'habiter, que ma conduite a été toute contraire.

Page 1