BANQUET
Ofbft le 20 décembre 1885 à M. DELAMARCHE
Salle du Moulin de la Vierge, rue de Vanvea
■rnci:
A la suite du procès que M. Delamarche a dû intenter au journal le Cri du Peuple et dont nous avons reproduit les débats dans la première partie de ce volume, les anciens volontaires de Montrouge, les sociétaires de la Bibliothèque populaire et les membres du comité républicain radical du XIV* arrondissement, ont voulu donner un témoignage éclatant de sympathie -et d'estime à leur président et ami.
La salle du banquet avait été ornée avec goût par les organisateurs de cette fête :
MM. Courteaux, Dive et Romieu pour les volontaires; Barat, Clément, De Casimaker pour la Bibliothèque; Bonnéau, Dumoulin, Leguay pour le comité républicain radical.
Sur le fond de la salle, tout couvert de
feuillage, au milieu d'un faisceau de drapeaux tricolores, se détache le buste de la république.
Cent trente personnes environ, connaissant M. Delamarche depuis de longues années et la plupart témoins de sa conduite en 1871; prennent place aux tables dressées; parmi elles nous remarquons un certain nombre de dames et d'enfants, ce qui achève de donner à cette réunion, si intime et si cordiale, le caractère d'une fête de famille.
Aux côtés de MM. Romieu, ancien sergentmajor aux volontaires, président du banquet, ef Delamarche, prennent place MM. Pierre Laffitte, directeur du Positivisme, Fouqué, professeur au collège de France, membre de l'Institut, le docteur Bouchereau, chef de service à Sainte-Anne, Alphonse Ledru, avocat de M. Delamarche, et Thiriaux, son avoué, Girard, fondateur des bibliothèques populaires, Jeannolle et Corra, publicistes. Champmas, professeur à l'institution des. Sourds- Muets, vice-président de la Bibliothèque, Rouch, vice-président de la société des volontaires, Leguay, vice-président du comité républicain radical du XIV* arrondissement, Dreyfus, négociant. Mes, artiste peintre, admi-
nistrateurs de la caisse des écoles, membres du comité républicain radical du XIV* arrondissement, Chavériat, président du sous-comité de la Ligue des Patriotes du XIV" arrondissement, etc., etc.
Les organisateurs donnent lecture d'un grand nombre de lettres de personnes qui, vu la brièveté des délais (le banquet a été organisé en quatre ou cinq jours), expriment leurs regrets de ne pouvoir assister à cette réunion et envoient leur témoignage d'estime et de sympathie à M. Delamarche.
Parmi les noms cités, nous avons noté ceux de MM. Keufer, ouvrier typographe, Rossignol, directeur de l'association philotechnique de Clichy, Maugery, architecte, président de la Bibliothèque du IIP arrondissement, Alphonse Pages, publiciste, Levray, délégué cantonal, Goudchaux, ancien conseiller municipal, Paul Strauss, conseiller municipal, Bluyssen, publiciste, Charles Laurent, directeur du journal Paris, Héligon, ancien maire du XIV" arrondissement, Lemonnier, ancien fourrier d'ordre aux volontaires. Poisson, aide-naturaliste au Muséum, Paul Dubuisson et Lepiez, docteurs-médecins, ce dernier ex-médecin-major des volontaires, etc.
M. Romieu, président, ouvre la série des toasts en ces termes:
« Au nom des volontaires de Montrouge, dont je suis le représentant à la commission du banquet, je porte un toast à nôtre ancien commandant, le citoyen Delamarche.
« Je suis heureux de pouvoir, au nom de tous les anciens volontaires, remercier ici les membres de la Bibliothèque à qui revient rinitiative de ce banquet, puisque leur idée nous procure la satisfaction de donner à notre ancien commandant une preuve publique de notre estime et de nos sympathies.
« Cette preuve puisse-t-elle le venger des indignes calomnies déversées sur lui par le journal le Cri du Peuple.
■ « Au nom de la commission du banquet, dont j'ai Thonneur d'être le président, je bois aussi, à vous Mesdames, qui avez bien voulu par votre présence, ensoleiller notre banquet, et pendant une soirée nous faire croire au printemp's, dans ce triste et vilain mois de décembre.
« Je boisa l'ancien x:ommândant dés volontaires et à vous, Mesdames.
M. Delamarche répond en. renierciant, avec toute Teffusion de son cœur, les personnes qui
ont pris, l'initiative de ce banquet et celles qui lui ont fait Thonneur de répondre à Tappel des organisateurs. •
. Il retrouve à ses côtés, avec ses collaborateurs de- tous les jours, dans des œuvres d'émancipation sociale, de vieux amis qui depuis son enfance ne l'ont pas quitté. Tous savent que sa vie entière a été consacrée au service de la patrie et de la république.
Il ne veut pas parlei* des abominables calomnies dont il a été l'objet; l'arrondissement tout entier a été témoin de sa conduite ^t les vingt-trois personnes qui, spontanément, sont venues déposer devant le tribunal de ce qu'elles avaient vu, n'étaient en réalité que les délégués de la • population du XI V arrondissement, au cours des événements de 1870-
Suivant lui, la loi sur la presse présente, en ce- qui concerne le délit de diffamation, d'assez grandes imperfections qu'il faudra corriger, si l'on ne veut pas compromettre, dans l'avenir, l'œuvre de liberté qu'elle consacre.
Sous le nom de liberté, cette loi crée en réalité, sur ce point, un privilège au profit de quelques-uns, souvent les moins dignes, ceux qui, pour satisfaire des rancunes inavouables.
ne reculent devant aucun moyen pour ternir la réputation des citoyens.
Il a fait. cette expérience que la lutte d'un citoyen isolé contre un journal, avec sa puissante organisation, qui recherche le bruit et le scandale, est difficile à soutenir, quel que soit d'ailleurs son bon droit.
Si Ton peut personnellement accepter, par devoir civique en quelque sorte, et pour acclimater chez nous des mœurs de liberté, de subir les outrages, les injures, pendant de longues semaines, en attendant que sonne Theure toujours trop tardive de la justice; la vie des êtres qui nous entourent et nous aiment, en est profondément troublée; il n'est donc pas possible d'admettre que le repos de nos familles puisse être laissé à la merci des dillettantes de la diffamation.
M. Delamarche déclare que les attaques odieuses dirigées contre lui n'ont pas altéré son zèle pour le bien public et qu'il continuera, avec les vaillants amis qui l'entourent, comme par le passé, à servir la patrie et la république.
Une soirée comme celle-ci, ajoute-t-il en terminant, est bien faite pour retremper mon courage et me faire oublier les ennuis que j'ai
dû supporter dans ma lutte contre le journal le Cri du Peuple.
M. Laffitté, directeur du Positivisme, connaît M. Delamarchedepuisde longues années; il veut apprécier en lui ce soir, non-seulement le patriote ardent, le républicain éprouvé, mais surtout le propagateur infatigable de l'enseignement populaire.
Depuis vingt-cinq ans, M. Delamarche est sur la brèche; fondateur de bibliothèques, organisateur de cours, de conférences, il a contribué de toutes ses forces au développement de renseignement populaire.
Il ne s'est jamais laissé distraire de cette œuvre capitale: V émancipation du prolétariat par Vinstruction. Il pense avec juste raison, que c'est l'unique moyen, le seul efficace que le peuple possède pour arriver au régime qui convient à ses justes revendications.
M. Delamarche a rempli cette tâche avec la plus complète abnégation, sans jamais avoir voulu briguer aucune fonction politique.
M. Laffitté ajoute quïl peut juger de toute la vie de M. Delamarche par ce constant et noble dévouement à la chose sociale dont il a pu apprécier lui-même toute la portée.
I/éminent philosophe termine en disant que la réunion de ce soir, où tant de sympathies lui sont apportées est bien faite pour le consoler d'attaques aussi inqualifiables qu'imméritées.
M. Champmas, professeur à institution des Sourds-Muets, vice-président de la Bibliothèque du XIV* arrondissement, déclare renoncer à la parole, car M. Laffitte vient d'exprimer mieux qu'il ne le pourrait faire, les sentiments des amis de l'instruction du XIV' arrondissement. Pour lui il est heureux d'apporter à M. Delamarche le témoignage de son estime et de sa sympathie pour les sei*vices qu'il a rendus à la cause de l'enseignement populaire.
M" A. Ledru, avocat de M. Delamarche, exprime dans un langage élevé, éloquent, le sentiment de l'assemblée qu'il loue d'avoir donné cette haute marque d'estime et d'amitié à son client, victime d'odieuses calomnies.
L'orateur expose"^ ensuite la ligne politique que, suivant lui, doit suivre le parti républicain pour triompher des difficultés présentes et assurer les réformes réclamées par le pays.
M. Laffitte reprend ensuite la parole et porte un toast à Madame Delamarche, la digne
compagne, qui a supporté courageusement L'épreuve traversée par son mari. Son état de maladie ne lui a pas. permis d'assister aujourd'hui au juste hommage rendu à son mari; mais on doit Thonorer de l'avoir énergiquement soutenu dans une telle lutte.
M. Leguay, vice-président du comité républicain radical :
' « Mesdames, Messieurs,
« Après le procès intenté par notre président, M. Delamarche, au journal le Cri du Peuple, à propos des calomnies répandues sur son compte dans le feuilleton de ce journal, le comité républicain radical du XIV' arrondissement a cru devoir protester, par ce banquet, contre la plaidoirie de Tavocat des diffamateurs qui, n'ayant pu prouver aucun des faits^articulés contre notre ami, a pris le parti de rinsulter et de le représenter comme n'ayant pas les sympathies de ses concitoyens. C'est pourquoi le comité républicain radical, le conseil d'administration des amis de l'instruction du XIV* arrondissement, les volontaires de Montrouge, ont organisé cette réunion.
En effet, il était impossible .à ses amis, à ses anciens compagnons d'armes, de laisser passer
ces mensonges sans protester ; il était néces- •saireque nous, qui connaissons Delamarche, qui l'avons vu à Tceuvre et qui sommes encore heureux de l'avoir à notre tête pour soutenir la république, dont les partisans des doctrines du Cri dît Peuple sont les plus grands ennemis, de montrer à ces gens, comme viennent de le faire M. Romieu, au nom des volontaires de Montrouge, et MM. Laffitte et Champmas, au nom de la Bibliothèque, que nous avons toujours trouvé Delamarche prêt à se sacrifier pour la cause que nous défendons tous, pour le salut de la république; mais de cette république sage, ferme et progressive qui seule pourra soutenir la gloire de notre drapeau, lintégrité du territoire national, aussi bien au Tonkin qu'à nos frontières, et non cette république, soi-disant socialiste révolutionnaire, qui nous conseille la lâcheté au dehors et la haine à l'intérieur.-
M. Fouqué, membre de l'Institut, ne veut pas laisser passer l'occasion qui lui est offerte d'exprimer le regret de n'avoir pas demandé à témoigner dans le procès intenté par M. Delamarche au journal le Cri du Peuple.
Il connaît M. Delamarche depuis la fin de la Commune et il a été le témoin intime du
zèle, du dévouement, quïl a apportés dans son œuvre de protection aux vaincus, œuvre dont il n'a pas toujours été récompensé.
Il pourrait citer beaucoup de faits dans lesquels il est intervenu, sur la demande de M. Delamarche, pour protéger ou secourir des victimes de lïnsurrection de 187 1. Il en veut
seulement citer quelques-uns; celui de T ,
par exemple, dont la femme, mère de huit enfants, a obtenu pendant la détention de son mari, un kiosque pour la vente des journaux, à rentrée de la rue du faubourg Saint Martin, et dont les enfants ont été secourus pendant tout ce temps. Celui de la femme C..., dont le mari et le fils aîné avaient péri dans la lutte et qui restée sans ressources avec plusieurs enfants en bas-âge, a* obtenu une autorisation de circulation comme marchande de légumes, autorisation qui aujourd'hui encore constitue. son gagne-pain. Celui des familles A... et F.., dont les enfants ont été recueillis et élevés. Enfin, M. Fouqué rappelle le cas de B..., blessé grièvement par un éclat d'obus, lors de l'évacuation du fort d'Issy par les fédérés, recueilli et soigné sur sa recommandation et celle de M. Delamarche, caché pendant le temps de sa convalescence, puis
placé comme garçon de chantier dans tin établissement industriel où il est encore employé. Tels sont, dit M. Fouqué, les méfaits de M. Delamarche! Tel est l'homme dont on a voulu faire un dénonciateur !
M. Boudeville, ancien volontaire, blessé à Buzenval, dit:
Le citoyen Delamarche n'a pas eu seulement un rôle honorable, que je n'ai pas à examiner ici, à la rentrée des troupes; mais c'est lui qui, depuis 1870, // faut que cela soit dit, a le mieux et le plus utilement représenté dans le XIV arrondissement, le patriotisme et l'idée républicaine.
En 1870, c'est le citoyen Delamarche, alors que personne ne s'en occupait, dans le XIV aiTondissement, qui a répondu à l'appel du gouverneur de Paris, en organisant cinq cents volontaires qu'il a ensuite conduits^ à l'ennemi.
En 187 1, le 24 juin, il fondait la Bibliothèque, dont sont sortis presque tous les républicains qui, depuis, ont administré le" XIV" arrondissement.
Le citoyen Boudeville rappelle que c^est le citoyen Delamarche qui, bien qu'employé de la Ville, et alors que l'administration n'était
3as' républicaine, prit au lendemain de la Commune, l'initiative de la formation des comités électoraux républicains qui présidèrent aux élections législatives et municipales de 187 I.
Depuis ce temps, M. Delamàrche n'a cessé de s'occuper, d'une manière aussi active qu'utile, du développement et de raffermissement de la république.
Lorsque s'est présentée la question si importante pour le prolétariat, de l'organisation d'une caisse de retraite pour les vieux travailleurs; c'est encore, lui qui s'en occupa le plus.
Le citoyen Boudeville dit en terminant, que depuis quinze ans, au XIV" arrondissement, c'est le citoyen Delamàrche qui a le plus fait pour la démocratie et le prolétariat.
M. Chavériat. Au nom de la Ligue des Patriotes, au nom du comité local dont j'ai l'honneur d'être président, je bois àijotre ami Delamàrche, l'un des meilleurs et des plus dignes d'entre nous.
Ces 'différents discours ont été salués par les chaleureux applaudissements des assistants.
La soirée s'est continuée, gaie et pleine de
cordialité, par des chants et des récitations de poésies; elle s'est terminée par Thymne de la Marseillaise, admirablement chanté par M. Chapelle et repris au refrain par cent voix républicaines.
Chacun s'est ensuite séparé, heureux d'avoir affirmé publiquement sa sympathie et son estime pour un honnête et courageux citoyen, un bon républicain.
Divers journaux ont rendu compte de ce banquet, citons notamment VÉvénement qui ; s'exprime ainsi :
Une réunion touchante a eu lieu hier soir, dans la salle du Moulin de la Vierge, à Montrouge.
Un banquet avait été organisé en l'honneur de M. Delamarche, ancien commandant du bataillon des volontaires de Montrouge, par les sui*vivants de ce bataillon, par la bibliothèque populaire et par le comité républicain radical du XIV" arrondissement; cette manifestation toute spontanée, destinée à donner à M. Delamarche un témoignage public d'estime et de
>yriipathie, à la suite du douloureux mais vic- :orieux procès qu'il a dû récemment soutenir levant la Cour d'assises, avait réuni un grand nombre de convives.
Divers toasts des plus cordiaux on été portés à l'honorable M. Delamarche par ses anciens compagnons d'armes, par M. Pierre Laffitte, directeur du positivisme; par M. Fouqué, membre de l'Institut; par M* Ledru, défenseur de M. Delamarche, et par diverses autres personnes.
M. Delamarche a répondu avec émotion à tous ces témoignages qui le vengent, a-t-ildit, mieux encore que l'arrêt de la Cour d'assises, des calomnies dont il a été l'objet.