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seul débat, Il n’est pas éloquent, c’est un raisonneur subtil, serré et vigoureux. Sa parole ressemble à sa démarche : elle est nerveuse, sèche, vive. Plein d'ardresse en procédure parlementaire, il adorait jouer des tours à ses adversaires.
M. Letellier ne l'aimaït pas, et c'est à son sujet que les difficultés premières surgirent #ntre le cabinet et lui. En 1877, M. Angers, alors procureur-général, recommanda la nomination par l'exécutif, d'un conseiller municipal pour le quartier sud du village de Montmagny. M. Landry bataillait alors dans le comté de Montmagny pour y gagner la suprématie politique, et cette nomination était son acte. Les libéraux, dirigés par M. Bernatchez, aujourd’hui député, intervinrent, et finalement le Lieutenant-Gouvérneur exigea que la nomination de Bélanger fût révoquée —- contre l'opinion écrite de M Angers. Inutile de dire qu’il en fut vivement froissé,
Quelque temps après, une question de préséance à la table
du Lieutenant-Gouverneur acheva de brouiller M. Letellier et son procureur-général. M. Angers avait été placé dans un diner à la droite du Dr Hubert Larue, qui agissait comme croupier du Lieutenant-Gouverneur. Le procureur-général fit mauvaise digestion ce soir-là, et sortit de Spencer-Wood en jurant qu'il n'y remettrait jamais les pieds.
Invité dans une autre circonstance, il répondit à l’aide-de. Camp :
“ Le procureur-général ne peut accepter l'invitation du lieutenant, etc., etc. ”
M. Letellier manda le Premier-ministre. De là des explications aigres-douces qui ne ramenèrent rien entre ces deux hommes, également passionnés et tenaces.
La crise finale éclata le 2 mars 1878 : le ne neur démit ses ministres.
Le cabinet de Boucherville avait une majorité de dhagheine voix dans l’Assemblée législative, et une majorité proportion
nelle dans le Conseil législatif.
La chambre était en pleine session, et pour avoir une idée de ti l'excitation qui suivit ce coup de force, il faut en avoir été le
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témoin ‘oculaire. Les députés partisans du minictère démis passèrent à gauche de l’orateur, et comme il n'y avait pas assez de pupiires, beaucoup s'asseyèrent sur de simples chaises — pour bien marquer dès le début qu'il nÿ aurait ni compromis, ni quartier, et que c'était la lutte à mort qui commençait.
1878.—M. Angers défend la constitution
De leader de la chambre, M. Angers devint le chef de l'opposition, Le regard er feu, il donna le, 8 mars des explications qui avaient été retardées à la demande du Jisutenant-Gouverneur. Il est intéressant, aujourd’hui, de les relire. En voici les premiers mots : HN
“ Mon devoir est d'annoncer à la chatbre qne le cabinet de Boucherville n’a point résigné. Un gote-tiement possédant la confiance de la grande majorité de l'Asserablée représentative et de la presque totalité du Conseil législatif n’a pas le droit de résigner s'il a à cœur les intérêts du pays et le respect de son devoir. Ce gouvernement a reçu du Lieütenant-Gouverneur un renvoi d'xice. ”
La veille, le 7 mars, M., loranger, alors, dépuré de Laval, .secundé par M, Lynch, député de Brome, svait fait une proposition pour laquelle M. Angers et; le parti conservateur tout entier se prononcèrent, J'en cite £e qui suit :
L'Assemblée: de, mt désire représenter respectueusement à Votre Excellence qu'il existe dans cette chambre un
‘parti politique possédant la confiance du paye et jouissant dans
cette chambre d’une majorité considérable ; que ce parti est
capable d'administrer les affoires publiques,'et que la proro-
ar des chambres maintenant serait préjudiciable à la légisature et aux intérêts du pays.
« L'Assemblée lég'slative désire représenter à Votre #xcellence que le fait que la minorité centrôle les affaires publiques, est la cause de l'embarras où se trouve la Province, par la suspension de la lecture du bill es sulides ; et qu'une solu-
tion prompte peut être apportée à cette difficulté, en se confor- er
mant à la constitution.
“ L'Assemblée législative désire représenter à Votre Excel-
lence, que vu qu'il existe en cette Chambre un parti. politique : u F
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suffisamment fort pour y commander une grande majorité, il n'y à point de nécessité de faire une dissolution du parlement qui nécessitera des dépenses considérables et inutiles à la Province, et de graves inconvénients pour la paix et la tranquilité du peuple de cette Province.” :
Je votai pour cette proposition. J'en fus même l'inventeur, mais M. Angers suggéra qu'il serait mieux qu'elle fût faite par des députés plus vieux et ayant plus de prestige que moi dans la Province. Elle est l'expression vraie de la doctrine constitutionnelle.
La législature fut dissoute.
Dans son mémoire au Gouverneur-Général, en date du 18 mars 1878, M. Letellier prétendit justifier sa conduite et spéciament la dissolution des chambres :
« C’est parce que, comme représentant de ma Souveraine, je suis injustement et indigfement traîné devant le public que ju vous fais connaître, milord, que dans l'exercice de mon devoi’ comme son représentant, je n'ai pas eu seulement pour but de protéger la dignité de mon office, mais de donner au peuple de cette Province l’occasion de comprendre que l'exercice de la
. prérogative royale dans les circonstances actuelles n’est pas
hostile à ses lihertés constitutionnelles ; qu'au contraire, elle lui fournit les moyens d'exercer librement son jugement, ”
N'est-ce pas dans le même langage que le coup d'état de M. Angers est défendu depuis un an? * Il voulait donner au veuple les moyens d'exercer librement son jugement. ”
M. Letellier fut démis de ses hautes fonctions pour avoir
* alu” comme M. Angers a “ voulu”: c’est-à-dire pour s'être
b: itué à l’action de la législature, et avoir choisi ses minis-
+. : dans un parti en minorité dans l’Assemblée législative et au Conseil.
Une luite formidable s'engagen. Tous ceux qui ont de l'expérience politique savent ce que vaut la possession du pouvoir dans les élections, en ce pays, où les entrepreneurs, les officiers publics, les compagnies de chemin de fer, etc. sont presque toujours avec les hommes en actuelle jouissance des portefeuilles, J'ai pris une part active aux deux campagnes
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de 1878 et de 1891. J'y ai vu l’histoire se répéter mot pour mot,
heure par heure. Avec cette différérence que le cabinet MeKenzie, qui désapprouvait M. Letellier et qui n'avait pas été consulté, ne donna pas à M. Letellier le concours qui fut donné à M. Angers par M Abbott — qui était en sympathie avec lui.
Supposons que M. Letellier.se fût imaginé d'instituer, pendant la campagne, des commissions présidées par des juges à lui dévoués, et que le cabinet MeKenzie se fût prêté à cette manœuvre.
En ces jours, les entrepreneurs souscrivaient aussi !
Nous fîimes une bataille désespérée.
Dès la première heure, M. *” avait juré de faire punir M. Letellier, et nous avions tou. : le même serment,
M. Anges avait ameuté l’opinion contre lui par l’admonétation de M. Joly, par le bill des impôts, par ses manières incisives, etc. Il se croyait tout de même invincible à Mont-
morency. Ii y fut battu par M. Charles Langelier—-qui était l’un de ses avisieurs lors du renvoi d'office du cabinet Mercier. D'énormes ressources—plus de $10, 000—avaient été jetées dans le comté pour sauver M. Angers : ‘et M Langelier était alors un enfant.
Ceux qui aujourd’hui tentent de justifier le coup de force de M. Angers par le résultat des élections dernières, sont invités à dire si la même théorie n’est pas-applicable au cas de M, Letellier. Sans doute, le cabinet Joly n'eut pas l'éclatant succès du cabinet de Boucherville. Il y fût parvenu, je n’hésite pas à l'écrire, s’il eût eu recours à la même série d’illégalités.
Tous les membres du cabinet Joly furent élus : plusieurs des anciens ministres, messieurs Angers, Garneau, Baker, restèrent sur le carreau,
La défaite de M. Angers causa dans le parti conservateur, du district de Québec surtout, un vif chagrin. Nous le considérions comme l'homme d'avenir et d'espoir de la Province. M. Chapleau était à cette époque plus ou moins sous le coup de l'affaire des Tanneries, et'presqu'aussi mal avec M. de Bou
, cherville qu’il l’est encore, FR
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J'avais été élu à Bonaventure contre M. F. X. Lemieux, par une forte majorité, J’offris mon comté à M. Angers. Il le refusa. Peu d’honimes politiques détestent plus cordialement que lui faire une élection, parler à la foule, etc. Puis, le résultat de l'appel au seuple l'avait démoralisé. Il sortait de la vie active, ruiné et endetté.
Mais il n’abandonna pas un instant l’idée de faire déristiée M. Letellier. Ce fut deux années durant sa préoccupation constante, sa pensée de chaque heure. Ti voulait faire consacrer d’une solennelle façon le droit des Canadiens-français à jouir des institutions parlementaires. Car il attribuait, avec raison, une bonne partie de notre déroute aux anglais, qui s'étaient tournés presqu'à l'unanimité contre nous et avaient appuyé M. Letellier. Comme ils viennent d'appuyer M. Angers— tout en nous disant que dans aucune province anglaise des tentatives de ce genre ne seraient tolérées.
Il semble, en vérité, que tout ce qui est de nature à nous faire passer pour une race inférieure eb à nous humilier dans notre orgueil national, est sûr d'être accueilli avec enthousiasme par beaucoup de nos concitoyens d'origine britannique !
Au Parlement du Canada
Les élections fédérales de 1878 approchaient. Le cabinet McKenzie avait à ce point perdu de sa popularité que nous avions des espérances sérieuses de le vaincre. Nous jui avions fait, depuis 1876 surtout, une lutté de corsaires. Le parti conservateur est essentiellement un parti de combat. Notre détermination d'atteindre M. Letellier stimula notre courage, plus qu'aucune autre considération.
Je me jetai dans la bataille avec une ardeur que je n'ai nlus, je suis forcé de le recounaître. M. Angers fuë mon principal
“et suuvent mon unique conseiller.
- Quelques jours après le triomphe, les conservateurs les plus influents du district me présentèrent une adresse «4 Ges cadeaux, en souvenir des services que je m'étais efforcé de rendre.
: Dans ma réponse, je dis que le caractère et l'énergie de M,
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Angers le désignaient naturellement comme le successeur de Sir George Cartier. J'étais l'expression de la pensée intime des organisateurs les plus accrédités de notre parti.
C’est cette pensée que nous poursuivions, lorsqu'en 1879 nous fimes élire M. Angers pour la chambre des Communes dans le comté de Montmoreney, où il battit le Dr De St-George à une écrasante majorité.
L'atmosphère du parlement canadien ne lui plut guère. Il
s’aperçut que sir Hector Langevin l'avait en grippe — comme,
au reste, tous les hommes qui lui portaient ombrage. Et à notre profond regret, il accepta un siège sur le banc judiciaire.
Juge e: lieutenant-gouvernéur
Si M. Angers a été un bon juge, il n'a pas été un juge chanceux devant les tribunaux supérieurs. Il parle sans amertume de ses sentences renversées. Son sentiment du juste et de l’injuste a dû souvent dicter ses décisions, au détriment de la lettre de la loi. Les avocaës qui ont plaidé devant lui rn'ont répété à satiété qu’il se formait trop tôt une opinion, et qu'une fois cette opinion formée, elle était irrévocable. Son intégrité n’a jamais été mise en doute.
Il fixa sa résidence à Berthier, et acheta l’ancien presbytère de la paroïsse, construction isolée, eu pierres solides, sur la rive même du St-Laurent. Aux jours des grandes mers, la vague déferle pour ainsi dire sur la façade de la maison, C'est là que de 1880 à 1887, il vécut dans la retraite et dans le souvenir du passé. Il chérissait cette solitude, ces promenades prolongées à travers les grèves et les escarpements de la côte. Sa distraction suprême était de faire une couple de fois chaque été une excursion dans le golfe à bord de son yatch, la “Juliette,” en compagnie de ses frères et de quelques amis. On sait que M. Angers a été l'un des yatchmen les plus audacieux et les plus | heureux de Québec. Plus d’une fois, il a gagné la coupe d’honreur, au péril d'aller au fond de la mer. Que j'en ai donc entendues, aux bons jours d'autrefois, d'interminables
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discussions entre M. Ang-:s et cet excellent docteur Wells, qu'une implacable maladie a séparé depuis longtemps du monde des vivants.
Le succession du lieutenant-gouverneur Masson allait s’ou- | vrir. Par qui le remplacer ? Nous en causâmes, quelques sa intimes. Je suggérai le nom de M. Angers. Il fut agréé. 1} Uu watin, je rencontrai sur la rue de la Fabrique M. Angers, et lui dis à no “ Voulez-vous être lieutenant-gouverneur ?”
“ Venez-vous fou ?” ine céponditui
I1 monta l'escalier qui conduisait à mes bureaux de rédaction. Nous diseutâmes, pas loin de deux heures, si je me rappelle bien. Quand il sortit, j'appelai mon secrétaire de rédaction, M. Robillard, et je lui donnai ordre de ne rien laisser passer au sujet de la nomination du Lieutenant-Gouverneur sans me Fe le soumettre. :'110s
La première fois que j'en parlai à Sir Adolphe Caron, il me répondit que M. Angers ne pouvait être nommé.
Sir John A. Macdonald montait à Ottawa dans son char spécial : il s'arrêta à Lévis, et Sir Adolphe l’invita à déjeûner an cerele de la Garnison. Nous étions huit où dix à table : M. MeGreevy était mon vis-à-vis. Il fut question du futur suzerain de Spencer-Wood. Les noms de M. Alonzo Wright, de M. le juge Baby, de M, Starnes, furent mentionnés. “ Vous re parlez pas, Tarte ?” me dit Sir John, “ Avez-vous un candidat ? ” ,
Je prononçai le nom de M. Angers.
“ Well, well, répliqua-t-il en riant, he is not a bad man.”
M. Taillon, M. Lynch et moi en parlâmes à M. Chapleau. Sir John fut revu, et j'écrivis à M. Angers qu'il serait nonfiné, I! s'était, dans l'intervalle, pris à hésiter, et il n’accepta qu'après avoir obtenu la promesse écrite de recevoir, à l'expiation de son terme, une position au moins équivalente à celle qn il allait. abandonner.
Je ne tiens pas de lui ce renseignement, et c'est pourquoi je ne sens en parfaite liberté de le publier. En insistant pour
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