LIBRAIRIE NOUVELLE
46 rus de la Madeleine, 46
in 2019 with funding from Wellcome Library
https://archive.org/details/b30570967
M’étais-je trompé et ai-je gagné le pan?... Aiions, convenez-en : vous êtes au pied du mur. Mon procès est d’ore et d'abord perdu, sans espoir, sans ressource; il est réglé; réglons nos dires. Voilà douze ans que les enjeux sont sur table ; c’est un peu vieux; et besoin est que je vous en rappelle les conditions.
-—A quoi doncsongez-vous, me disiez-vous chaque foisque vous veniez me voir dans ma retraite, dans le sanctuaire de ma bienheureuse pauvreté, à quoi songez-vous donc de tant travailler en pure perte, de consacrer vos jours aux expériences et observations, vos matinées à la rédaction et vos après-dînées à courroucer la faculté, .a politique et la justice, en volant au secours des infirmes, des paralytiques et des boiteux?
— Je vous répondais: Je travaille à si bien distribuer le cadre de ma vie, que je ne passe pas un instant sans un petit bonheur. J’apprends de plus en plus à admirer Dieu en étudiant ses œuvres , ce qui est la plus belle prière que l’intelligence humaine puisse lui adresser, à lui à qui, depuis le commencement du monde, la matière charnue se plaît à adresser des prières si folles et si haineuses, à qui elle demande vengeance comme on le ferait à un bourreau. Or, pour étudier ce grand tout dans la manifestation de ses œuvres et dans la combinaison de ses lois, point n’est tant besoin dè tous ces instruments grandioses de travail et exorbitants de prix, de tous ces monuments de pierre, de ces palais vitrés, de ces hauts fourneaux de l’enseignement universitaire, de ces serres chaudes qui brûlent en un jour, pour mieux brûler les plantes , la quantité de bois que ne brûlerait pas toute une administration en une année ; enfin de ces positions scientifiques si lucratives, rémunérées aussi cher que
celles d’un ministre, et qui se transmettent, comme les sceptres, de père en nls.
Tout cela, sans un peu de ma philosophie, est aussi inutile à la science que ces gens professent qu’à leur propre bonheur: toutes leurs plus brillantes décorations ne sont le plus souvent que les harnais du bât qui les écrase.
Trouvez-moi rien de plus beau sur la terre que d’être libre de tous ses mouvements, et de vivre en dehors de ees misères, pour se placer sans cesse en présence de Dieu et de soi, toujours au point de vue de la nature.
L’estomac*n’est pas un gouffre ! et où ne trouve-t-on pas un mélange de matière albumineuse et de matière saccharifiable pour entretenir sa digestion, toujours régulière, quand le travail et l’amour d’autrui assaisonne le mélange? N’oubliez pas que toutes les expériences de douze ans sur lesquelles j’ai basé mon nouveau système de chimie organique ne m’ont peut-être pas coûté, par elles-mêmes, le prix d’un des repas de l’un de ces savants, qui depuis son apparition puisent dans ce livre, à tour de bras, le sujet de leurs mémoires et leurs titres d’avancement.
— Vous voilà, en un mot, heureux comme Diogène dans son tonneau ?
— Dieu me garde d’exposer ainst mon bonheur aux regards de tout le monde ! Je n’en parle qu’à ceux qui sont à même de l’apprécier. Du bonheur? Diogène n’était que le comédien en scène; il s’occupait trop à se faire remarquer pour avoir le temps de s’occuper et des autres et de lui-même. Je puis être aussi pauvre que lui ; mais Dieu me garde d’être philosophe à sa manière ! Ce n’est pas de la philosophie qu’il professait r c’est de la fainéantise qu’il cuvait. Se complaire à être pauvre en restant les bras croisés, c’est une honte : le vrai philosophe est celui qui se complaît moins à être pauvre qu’à donner beaucoup à la science et à son pays. C’est la philosophie du dévouement qui tient lieu à l'homme de tout ce qui lut, manque, et de ce que les autres ont de trop...
— Je vous écoute, et je trouve que je ne pourrais mieux dire. Mais ainsi que dans toute dissidence, il y a un petit malentendu; toute discussion finit, pour peu qu’on s’en aperçoive. Vous avez la conscience à l’aise en voyant le bien que vous voulez faire, et vous oubliez facilement le mal que vous vous exposez à endurer. Vous voulez être utile à tout le monde, même à vos dépens. Mais l’être à vos dépens , c’est l’être aux dépens de ceux qui vous entourent
Regardez autour de vous; voilà ceux que vous appauvrissez en vous appauvrissant vous-même. N’est-ce pas assez de leur avoir légué en naissant la tache originelle (noble, mais terrible tache!) que la politique (avec son frère le jésuitisme) poursuit jusqu’aux générations les plus reculées ?
— Je vous comprends. Ceux-là sont des autres moi-même; l’une est la moitié de moi, et nous pensons ensemble. Les autres sont faits à notre image ; ils ne s’imagineront jamais qu’ils auraient pu être mieux partagés. L’école de la pauvreté est, pour le bonheur futur et la fortune que l’on peut faire plus tard, le plus beau cours de philosophie à l’usage des honnêtes gens.
— Tout cela est beau, j’en conviens, et il ne m’est pas difficile de l’admettre ; mais si jamais une de ces balles qui vous ont quelquefois frisé l’oreille venaient à obliquer jusqu’au front, où les vôtres trouveraient-ils un autre maître de votre trempe pour continuer leur-éducation? La politique, cette mégère à deux faces, ne marche jamais droit devant elle, et quand elle prend par la main les enfants de celui qu’elle exècre, elle a grand soin de les faire obliquer sur les bords du droit chemin; et sur ces bords, c’est la fange...
— Que Dieu la maudisse, elle et ses œuvres!
— Mais croyez-vous qu’il bénisse ceux qui ne s’en garent pas assez eux-mêmes pour en préserver les autres ? Voyons ; ouvrez donc les yeux, pour bien juger de votre bonhomie,, qui, à force d’être sublime, finirait par devenir ridicule. Que de gens gagnent avec votre nom, pendant que vous vous ruinez ainsi à faire leur fortune ! Celuici vous demande un secret ; allez-y voir, de lui demander une obole, une fois qu’il aura mis l’idée en exploitation! Celui-là ayant fait une heureuse spéculation avec l'un de vos livres, ferme boutique une fois qu’il s’agit de payer ses billets. L’autre vous paie une édition, et vous prouve par a — b qu’en lui cédant la première, vous lui avez abandonné toutes les autres ; et vingt ans de suite il renouvelle ses éditions sans même vous dire : Vous plaît-il de les corriger? Qui sait si tel autre ne publie pas quatre ou cinq éditions nouvelles, sous prétexte que, pour la première, vous lui avez permis de faire deux ou trois tirages coup sur coup? J’ai vu des brochures que vous avez données gratis, et dont chaque exemplaire se vend aujourd’hui un napoléon.
Avec un seul peut-être de ces ouvrages, et un peu plus d’esprit de commerce, vous auriez eu au moins la dot de l’un de vos enfants : vous aimez mieux fournir à la dot des enfants des autres.
— Quand je vends, on me prend tout; quand je donne, on m’oublie. Vaut mieux donner; c’est moins immoral : je fais ainsi des ingrats, mais non des voleurs. Cependant vous m’en direz tant que je finira» par vous croire; mais que faire à cela? J’y ai pensé quelquefois; et chaque fois je me suis dit : je l’ignore; et fatigué d’y penser en pure perte, je me suis remis au travail...
— Dont un autre aura profité encore; et quel autre souvent, bone Deusl Allons, cessons de faire fausse route; il en est temps encore. Amusez-vous, dans vos moments de loisir, à la science spéculative; mais, dans vos meilleurs moments, occupez-vous de la science pratique, de l’industrie, d’inventions plus utiles que théoriques, moins propres à être admirées qu’à être vendues.
— Mais ainsi que mes livres, il faudra bien les vendre ! On me les achètera; rien de plus facile. Mais au dernier quart d’heure, personne ne me les payera : c’est toujours la même fin finale entre moi et ce que je produis.
— Vous poursuivrez les mauvais payeurs.
— Ils gagneront.
— Est-ce que nous n’avons pas une justice?
— Malheureusement nous en avons une trop occupée pour qu’elle ait le temps de penser à moi.
— Vous aurez des brevets d’invention.
— Pauvres toiles d’araignées où les inventeurs se prennent, et à travers lesquelles les contrefacteurs passent à tire d’ailes et en donnant sur le nez aux inventeurs encore.
— Allons donc! c’est pousser trop loin le pessimisme.
— C’est que voyez-vous, aussi, j’ai essayé deux fois du moyen;, et deux fois la chose a failli me coûter cher et très-cher : la bourse dans un cas, et la vie dans l’autre. Vous voyez que ce moyen ne porte pas bonheur.
— Vous riez.
— Pas le moins du monde. Un jour, j’annonce un moyen de rendre tous les faux impossibles, surcharges, ratures idem. C’était si simple, que je demandais un concours et me gardais bien de vou-
oir exploiter l’idée. On m’adresse un brave homme qui, malgré moi et en me traînant par le bras, me force à prendre avec lui un brevet qu’il paye. Le brevet pris et le secret livré, il trouve l’idée si simple qu’il faillit l’écraser, comme l’œuf de Colomb, et me ruiner pour me punir de ne l’avoir pas enrichi du coup avec ce secret si simple.
Un autre jour, je prends un brevet pour fabriquer, en trois opéra-
lions et à l’aide d’un simple moulin à vent, une farine de gruau qu’on n’obtenait alors qu’à l’aide de cinquante opérations aussi dispendieuses les unes que les autres. Malédiction ! il se trouva que celui qui devait exploiter l’idée était destiné à se faire couper le cou dix ou douze mois plus tard ; et pendant tous ces dix mois, je n’en avais pas reçu la moindre nouvelle. Mon brevet était néant; mais douze mois plus tard, la politique exhumait l’association pour associer ma tête à celle de l’infortuné qui avait oublié de m’associer à ses bénéfices-Je veux parler du malheureux Pépin. Les deux petits et bien petits ministres, l’un désossé, l’autre bouffi, qui avaient rêvé cette association dans la tombe, ont eu en février bien plus de peur que je n’en eus alors : Car moi, ce n’est pas la mort que je redoutais. Leur frayeur à eux était une ridicule calomnie, et partant une lâcheté. Sous ce rapport, j’étais vengé par eux-mêmes.
— Les temps sont bien changés ; l’opinion publique est bien revenue à votre égard. La politique ne saurait plus l’égarer. Inventez; assurez-vous le privilège de vos inventions; l’opinion éclairera la justice en cas de contestation ; vous ferez une fortune d’autant plus honorable, que vous ne la devrez qu’à vous, et vous aurez alors rempli votre devoir de père, à l’aide de vos recherches de travailleur.
— Écoutez, mon ami, je tiens à votre estime après la mienne. J’ai la mienne ; mais je serais le plus malheureux des hommes, si je n’avais pas la vôtre; dès ce moment, je me mets à l’œuvre pour la mériter : me voici homme pratique, industriel, commerçant ! «A moi mes souliers ferrés, ma blouse d’atelier, mon épiderme calleux du travail, mes bonnes digestions de l’exercice, mes bonnes nuits de la fatigue et de l’exploitation ! Accourez, faiseurs d’affaires, suzerains de l’exploitation, dont l’intelligence d’autrui est la vassale taillable et corvéable à volonté; beaux sires qui dormez sur nos lauriers, qui nagez dans nos sueurs, qui recevez, dans vos bassins d’or, chaque filet d’eau des sources que nous forons avec notre patience ! A moi, financiers, juifs, Maures, Sarrasins, Normands ou Gascons ! je débute dans la carrière; il y a tout à gagner avec moi; je suis
novice, vous êtes madrés!...» Mon cri fut entendu de l’autre bout du
monde :
« Belle affaire! immense affaire! disaient-ils; seulement, il faut la trouver; trouvez-la-nous; c’est une fortune pour nous tous, et pour vous aussi, s’entend. »
J’étais en verve, je leur réponds : J’ai plus que votre affaire; en comparaison, ce n’est plus rien que votre affaire ; c’est
une goutte cTeau que votre affaire dans l'océan de ta mienne. »
Voyez-vous tous ces brins qu'on balaye, tous ces chiffons que l’on jette au rebut, tous ces marcs et résidus que l’on tasse au fumier, ne pouvant plus en tirer autre chose; ces feuilles d'automne qui tombent une a*une pour pourrir sur le sol sans profit pour personne; dans l’atelier, ces copeaux qu’on ne sait plus brûler en été; ces feuilles de choux qui encombrent nos marchés qui coûtent si cher à faire enlever, et rien du tout à prendre; enfin ces riens qui puent à force de n’être rien. Je vais, d’un coup de ma baguette, en extraire, presque sans frais, le plus beau charbon de bois que jamais charbonnier ait apporté de fort loin dans le port de la Seine : brûlant sans odeur et sans fumée ; qui brûlera jusqu’à l’un de ses bouts, une fois qu’on l’aura allumé par l’autre ; ayant la dureté, l’éclat, la densité, la forme et l’aspect des plus beaux charbons de bois ; et la grosseur, si l’on veut, d’une bûche, d’un tronc d'arbre pour la veillée des vieux manoirs !... Vous l’avez vu, mon ami, comme ils l’ont tous vu, et vous savez si j’exagérais.
Nous prenons un brevet. Bravo ! vous écriez-vous, votre fortune est faite ! C’est un objet de première nécessité, en le vendant à moilié prix, vous avez encore à réaliser d’immenses bénéfices.
— C’est ce que je maintiens encore. Eh bien! pourtant, vous vous êtes trompé tout d’abord. Mon brevet pris, j’apprends qu’on est en train de le revendre.
— Plaidez, me dites-vous.
Je plaide par devant le tribunal de commerce, et je gagne. Triomphe! — Triomphe en quoi ? c’est du papier que j’ai entre les mains. Mes brevets me sept restitués, j’en conviens; mais j’en suis quitte pour avoir payé les frais d’huissier, d’assignation et démon agréé, et pour m’en retourner les mains vides d’argent et pleines de paperasses.
— Revendez vos brevets, me dites-vous. Maintenant, à vous de faire les conditions.
— Je les revends; tout semble aller au mieux; une usine se monte; les produits font pâmer d’aise les spéculateurs. Mais le quart-d’heure de Rabelais venu, on fermeles portes ;on liquidesans moi; je tends la main, on me paye avec quelques larmes.
En même temps un autre s’empare de l’exploitation, emportant dans son portefeuille, armes et bagages, et même l’employé.
J’allais crier justice ! quand la politique me répond et me donne place dans ses cachots. Un cachot est une tombe qui met toujours quelques vivants à l’aise ; quant au mort, il n’y a plus ni oreilles ni
yeux : il ne lui reste que la sensibilité passive et silencieuse, et l’exercice dans une espace de dix pas.
Enfin je ressuscite le troisième jour, ou plutôt le sixième; en ces régions, les jours sont des années.
— Réclamez vos droits, me dites-vous.
— Où l’exilé en a-t-il? je vous réponds?
— Si ce ne sont pas les vôtres, ce sont ceux des vôtres ! vous êtes tuteur; vos droits sont un devoir. Plaidez, plaidez en France.
— Comment m’entendra-t-on; la barre du tribunal est pour moi la frontière de France, et la poste est mon seul porte-voix ; car le télégraphe serait trop cher. Vous voulez pourtant que je plaide, j’y consens. Mais, je perdrai, je vous le jure, et je tiens toujours mon pari.
— Comment perdre ! mais qui pourrait vous faire perdre! il suffit de savoir lire, pourvoir, brevet à brevet, que vous êtes contrefait,, exploité, volé.
— Modérez vos expressions, et pensez aux procès en diffamation, bien plus âpres qu’un procès en calomnie.
— Volé ! je' maintiens le mot.
— J’aimerais mieux que vous fussiez chargé de me maintenir la chose. Mais la justice et moi, nous n’avons pas l’air de nous placer jamais sur le même terrain, je parle de la justice des hommes : s,on pôle Nord me renvoie toujours à son pôle Sud, faute d’un autre genre d’attraction mutuelle. Au fond, j’aurai raison, deux fois, trois fois, quatre fois raison; mais dans la forme j’aurai tort mille et une fois, tort et très-tort; les formes de la justice n’ont jamais trop été à aucune de mes causes civiles; et j’ai presque toujours perdu le tout en gagnant quelquefois à ce jeu quelque petite chose : j’ai dit.
— Vous avez insisté, mon ami, il a fallu continuer la gageure.
L’affaire s’engage; premier jeu :
En première instance , tout contre moi ;
Je vois surgir une expertise qui a déjà servi à une autre cause ; elle sert à la mienne; experts, qui n’ont pas même lu mon dernier brevet. Le ministère public argumente d’après Régnault de l’Institut, Régnault! vous savez! et le tribunal tranche ma demande et la réduit à néant clair et net.
Appel : Ici, j’ai pour moi l’impartialité de M. le rapporteur et les chaleureuses conclusions de M. l’avocat général.
Pari gagné ! Pari gagné ! vous écriez-vous !
— Attendez, je vous réponds, patience ! ma patience ne fut pas de
longue durée; et c’est moi qui gagne le pari en perdant bel et bien mon procès.
— Allons, en cassation! dites-vous.
— Je le veux bien. Ici encore, au fond, tout semble pour moi : la sympathie éloquente de mon avocat, la modération élégante de l’avocat de la partie adverse; les conclusions mêmes de M. l’avocat général. Mais les formes, les formes encore! elles tournent toutes contre moi, et tout est fini.
C’est là un coup de foudre pour vous ; mais qu’y faire? il n’y a plus de ressource : Vous avez perdu votre gageure. Nos enjeux étaient plus précieux que de l’or à vos yeux ; ils ne se pèsent qu’au poids de l’âme et du cœur; en vain je voudrais vous en faire grâce ; je ne puis que vous en consoler. Touchez-la, n’y pensez plus; votre bon cœur y a plus perdu que moi.
A quelque chose ce procès aura servi ; je le publie pour l’instruction de ceux qui voudraient courir le même lièvre, et demander à la chicane un moyen de réparer, ce qui est irréparable, le temps qu’un philosophe perd, en quittant ses douces et délicieuses études, pour passer au laminoir de la justice ses propres droits et les torts d’autrui. Les droits et les torts se confondent tellement alors au passage, que l’œil de la justice ne sait plus comment les distinguer les uns des autres et faire la part de chacun d’eux.
Lisez et profitez, dirai-je aux inventeurs; je n’aurai pas tout-àfait perdu ainsi ma peine, en perdant encore ce cent et unième et dernier procès.
F.-V. RASPAIL