‹ Procés Provencher-Boisclair [microforme]Chapitre 24 sur 31 · ENQUÈTE CLOSE DE PART ET D'AUTRE · texte numérisé non relu

ENQUÈTE CLOSE DE PART ET D'AUTRE

Suite du Discours de M. Gaultier.

Est-ce un fait établi que Joutras est mort empoisonné par le poison appelé strychnine ? De savants médecins, des hommes dont la science est depuis longtemps reconnue, et dont la renommée est répandue au loin, vous diront que Joutras n’a pu mourir et de fait n’est pas mort empoisonné par la strychnine.

La Couronne n’a pu établir d'une’ manière palpable et évidente, malgré les efforts qu’elle a tentés, tant par les longs témoignages des hommes de l’art, que par les connaissances qu’elle a sur l’empoisonnement, que le défunt Joutras avait été victime de l’empoisonnement par la strychnine.

La science médicale, Messieurs, nous enseigne

ue le poison que l'on appelle strychnine est un do poisons les plus énergiques. Ce qui le distin-

ue spécialement des autres poisons, c’est qu'il est Dinde solide, insoluble dans l’eau, soluble dans l’esprit de boisson et excessivement amer. Un grain et même un demi grain peut donner la mort instantanément.

Il faut remarquer que le défunt Joutras était d’une constitution faible et que déjà il avait essuyé de fortes maladies. Eh bien ! comment peut-on prétendre qu'une dose de strychnine suflisante pour donner Îa mort à une personnede forte constitution, n'aurait pas, chez le défunt Joutras, non-seulement apporté quelques symptômes d’empoisonnement, mais encore ne lui aurait pas causé ia mort, à lui

ui était faihle de constitution et souvent malade, ailleurs peut-on supposer qu’un homme qui aurait réellement en les symptômes que le témoin Plourde a essayé de décrire, et qui auraient été ceux

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de la strychnine, n'aurait pas succombé à la crise du 22 Décembre ?

Messieurs, je ne dirai qu'un mot sur la partie médicale, je laisserai à mon savant ami, M. Chapleau, l’importante tâche de discuter la valeur des témoignages médico-égaux de la Couronne. Cependant comment peut-il se faire que le Dr. Girdwood nous dise, d'une manière emphatique, qu’il ait trouvé, dans les viscères du défunt Jovtras, de la strychnine ex abondance. Que signifie le mot abondance en médecine comme en toutes autres sciences ? Ce mot ne veut-il pas dire grande quantité ? Ne produit-il pas en nous l'impression d’un objet qui se voit facilement et qui est palpable ?

Eh bien ! Messieurs, si tel est le cas, pourquoi le savant médecin ne vous en a-t-il pas montré de ce poison qui avait empoisonné Joutras ? Pourquoi n’en a-t-1l pas mis devant vos yeux ? Pourquoi ne vous a-t-il pas dit : Voici ce qui a donné la mort à Joutras. Puisqu'ilen a trouvé en abondance, ne pouvait-il pas vous en montrer une parcelle, un atôme, une si petite quantité que l'œil sans être aidé des instruments de la science n'aurait pas pu voir, mais qui aidé de ces instruments aurait pu être vu ? Pourquoi ce médecin n’a-t-il pas cherché à %onner la meilieure preuve possible, et à son témoignage l'importance et la crédibilité que suggère la prudence. Ah! Messieurs, pour vous et pour moi il me semble que la réponse est bien facile ; c’est qu'il n’en a pas trouvé ni en abondance, ni autrement ; «est que ses yeux n'en ont point vu, c'est que ses mains n’en ontpoint touché. Ils’est ‘donc trompé ce méducin, ainsi que ses collégues

ui ont fait l'analyse chimique des viscères de

outras, en s'exprimant de la manière qu'il l’a fait, eten ne s'appuyant que sur des indices que donne, dit-on, un nouveau système, celui de Ja coloration, ou série de couleurs. Mais, Messieurs, pouvez-vous condamner un homme à mort lorsque

ce nouveau système vous donne toutes les incertitudes ? Qui vous dit qu'il n’y a pas d’autres, substances dans le monde qui donnent ou peuvent donner la même série de couleurs ? Rien. Jist-il

possible qu'un homme de 28 à 30 ans connaisse tous es secrets de la nature ? Cependant le ton d’assurance qu’il prend dans son témoignage, la manière certaine de trancher les questions les plus graves et les plus sérieuses, d'une seule phrase, d’un seul mot, dénotent immédiatement chez ce médecin, irréflexion, manque d’études approfondies et présomption. N’y a-t-il pas d’autres maladies qui preduisent les symptômes décrits par les témoins de la Couronne ? C’est ce que la D'‘feuse vous prouvera par les savants médecins qu’elle fera entendre, parmi lesquels se trouvent des hommes d'étude, de longue expérience et de capacités reconnues. Encore une fois je vous le répète, je laisserai à mon savant ami M. Chapleau, l'appréciation des témoins médico-légaux de la couronne.

Messieurs, le représentant du ministère publie a semblé attacher une certaine importance au témoin Mathilde Joutras, quand cette fille dit : que la prisonnière, le matin du lendemain du décès de son mari, a jeté dehors de l’absinthe que contenait un bol qui avait passé la nuit sur le poële; c’est avec de semblables petits faits que l'on veut MM. vous influencer, on cherche par là à vous faire accroire que dans ce bol il y avait du poison ; mais qui vous

it quil y avait du poison dans cette absinthe ? qui vous dit même que c'était de l’absinthe ? cette fille, ce témoin, qui, pour un instant, fait la timrde pour mienx cacher son hypocrisie et les noirceurs de son cœur, a-t-elle bu de ce breuvage que contenait ce bol ? sait-elle que c’est de l'abtirithe ? Pour le savoir il faut qu’elle en ait bu, et si elle en a bu et qu'il yavait du poison, elle aurait dû mourir. La crairiez-vous immortelle ? non, je ne pense pas, c'est donc qu’il n’y avait point de poison; cependant

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ce témoin donne son témoignage pour vous faire PERRET qu'il y en avait; ila été amené ici dans le

ut de jeter dans vos esprits un doute à ce sujet; mais MM. j'ai trop de confiance en votre bon sens pour croire que l’on a réussi. Comment supposer que les prisonniers auraient laissé sur le poële,

ans la muison, oùil y avait 10 à 12 personnes, toute une uit, un bol contenant du poison «dont une potion aurait été administrée à Joutras ? Quand un homme commet un crime ne se cache-t-il pas luimême, et dans tous les cas, ne cache-t-il pas l’instrument qui lui a servi pour commettrece crime? Ne croyez-Vous pas que si ce bol eût contenu du poison, les prisonniers ne l’auraient pas jeté dehors avant l’arrivée des témoins qui ont vu ce vase? Le meurtrier attend-il la présence de 10 témoins, pour cacher le poignard avec lequel il a donné la mort à son semblable? Chose incroyable; quand bien même 20 témoins le jureraient, je ne les croirais pas, et j'espère que vous ne croirez pas ce témoin Joutras et qui que ce soit, qui chercherait à vous influencer par un semblable moyen.

MM. Les moyens spéciaux de la défense vous seront indiqués par mon savant ami. Je ne pensais pas être aussi long dans les considérations que j'avais à vous soumettre ; il y aurait encore beaucoup à dire; mais je craindrais d’abuser de votre patience. Je termine done en réclamant pour le prisonnier sa liberté, son honneur et sa vie.

Rien n’est plus cher à l’homme sur la terre que sa liberté, sa vie et son honneur. Dieu nous a créés libres et cet homme est dans les chaînes Na patrie, ses fils, ses filles l'appelient ; ils vous le demandent, brisez ses chaînes par votre verdict, rendezle Ieur. Sa liberté il la sacrifierait, sa vie il la donnerait, si l'honneur pouvait leur survivre. Ah! MM. si par voire jugement vous ailiez conmettre une erreur et tomber dans une fatale méprise, en condamaant le prisonnier, cette erreur serait à jamals

irréparable ! Cet homme, à votre voix monterait à l'échafaud, plein de force et de courage pour êtré à jamais séparé de ce monde! Sa malheureuse famille seroit à jamais désolée, son honneur à jamais perdu! une tache indélébile la marquerait et la distinguerait à jamais du reste des mortels ! Les pleurs que vous voyez couler, les sanglots que vous entendez, les gémissements de cinq à six enfants qe sont ici, qui frappent vos oreilles et qui atten-

rissent vos cœurs, Yémotion de tout ce nombreux auditoire, tout cela, tout ce que je vous ai dit, les vérités que je vous ai fait connaître, l’exagératiou, la fausseté et le mensonge qui existent dans les témoignages de la Couronne, et tout ce que la D'éfense vous prouvera et vous dira encore, tout cela, dis-je, ne parlera-t-il pas à votre intelligence, à votre conscience et à votre cœur ?

Ah! Messieurs, on n'est plus au temps des sacrifices humains! Prenez garde! à Dieu seul appartient le droit de dire: Tu mourras ! Si votre verdict condamne cet homme, à peire sera-t-il monté à l’'échafaud, que le remords s’emparera de vos consciences ! vous vous épouvanterez peut-êlre alors d'être les auteurs d’une iniquité judiciaire. Ne vous abusez pas, Messieurs, la responsabilité retombe toute entière sur vous, et sachez

ue si vous tuez cet homme, vous détruisez l’œuvre

e Dieu. Vous ne pouvez le trouver coupable que sur des preuves certaines, claires et positives, mais jamais, et tel est le cas, sur de simples conjectures et des probabilités. Le doute, Messieurs, et iei il y a plus que le doute, doit être donné en faveur du prisonnier, Si vous n'agissez pas d’après ces principes et ces paroles, prenez garde : car il pourrait arriver que votre conscience serait agitée, tourmentée tout le reste de votre vie. N'ecoutez dono que la voix de cette conscience, sans égards à aucune autre influence. Rappelez-vous votre serment ; éncore une fois, souvenez-vous que la terre pesers

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toujours sur la cendre de cet homme innocent à qui vous aurez donné la mort, l'ignominie sur sa mémoire, le deuil, la ruine el le déshonneur sur ses enfants et leurs descendants !

Une adresse au jury ne saurait être publiée en entier, car meilleure elle est au point de vue des circonstances, moins elle est régulière eu égard aux préceptes de Part, L'analyse meme ne peut en être faite. pour rendre justice au talent de l'avocat qu'avec la plus grande circonspection. Le public dans ces cas est plus diflicile que lauditoire. [ljuge le discours comme discours, par ses formes, par l’enchainement des idées, par les faits, tels que présentés dans les rapports des journaux, bien plus que par les incidents, que pur Ja position relative des grands acteurs de la cause, le juge, le jury, avocat, les témoins et l'accusé. [Et cependant, le succès dépeud le plus souvent du moindre mouvement, d'un geste, d'une parole échappée et que l’on va croire perdue, des bruits si divers qui s'élèvent de la foule, de l'attitnde des témoins comme de celle du prisonnier, des murmures de l'opinion. Sur ce terrain si mouvant l'art perdrait pied de suite, et force lui est de c'der Le pas à l’éloquence libre, vive, image, qui n'a pas de forme prescrite, qui surgit inopinément, qui se erfe elle-même, qui représente les choses telles qu'elles ont paru aux regards de chacun et qui entraîne du coup ceux qui n’ont pas d'opinion formée, plus encore ceux qui ont subi les mêmes impressions que l'Orateur et qui jette du doute dans l’âme de ceux qui ont une opinion adverse. Or pour arriver à ce résultat, il faut que -rien n'échappe à l'attention de l’avocat, qu'il fasse

usage de tous les moyens quise rencontrent sur son chemin. Et plus la cause est difficile, pius il doit s'attacher aux incidents. Le salut d’un accusé dépend bien souvent de la circonstance la plus insignifiante. Il n’y a pas de porte si étroite qu'on puisse désespérer de ly faire passer. Jour peu que l’avocat soit moraliste et physionomiste, il saura prendre avantage de la position des jurés et de celle du juge, suivre sur leurs figures les impressions que produit à chaque instant la cause, à mesure quelle se développe par les dispositions des témoins. {ncore une fois, cela ne se sent pas, ne se voit pas au dehors, il faut avoir vr tout le drame se dérouler sous ses yeux pour juger de la force des acteurs principaux. L'adresse qu'a prononcée M. Chapleau dans cette affaire est une démonstration assez frappante de ces vérités. TI] a parlé pour son auditoire plutôt que pour le public, il a parlé plus encore pour le jury aue pour le reste de ses auditeurs. La parole repereutée au dehors devait perdre nécessairement sa force. Avec toute la bonne volonté possible les rapporteurs n’ont pu lui communiquer son esprit d'actualité qui en est le principal mérite.

Pour notre part, nous avons cru qu'il valait mieux offrir au public une simple analyse de cette adresse accompagnée de quelques citations dont tout le monde peut apprécier la valeur, parcequ'’elles se dégagent un peu des faits intimes de la cause.

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