QU'IL PLAISE À LA COUR
Messieurs les Jurés.
Venu dans ce District sur la demande de deux de mes confrères, chargés de la défense des accusés, et à la prière des accusés eux-mêmes, je ne me suis pas fait illusion, sur la terrible responsabilité qui pesait sur moi, en acceptant le mandat que l'on m'imposait et sur la disproportion de mes forces avec la tâche qui m’attendait. Jai accenté avec la confiance, qu'au moins mes clients me rendraient cette justice que mes ellorts et ma bonne volonté ne seraient mis en question par personne. Aussi n'ai-je pas été peu surpris lorsque j'ai entendu, et par des personnes sans doute mal disposées d’avance, au dehors du Palais, mais surtout par un de mes jeunes confrères représentant en ce moment la couronne, la remarque que ma présence au banc de la défense avait pour raison d'être un sentiment de gloriole chez moi et peut-être d'imposition sur l’opinion publique dans votre District. Je crois que la meilleure réponse que je puisse faire à ceux qui se sont rendus coupables de ces remarques malveil- Jantes à mon égard est de leur en rappeler le souvenir en livrant leurs observations à l'appréciation calme de leur conscience et du jury. il faut bien légèrement peser Ja charge écrasante de celui qui prend en ses mains le sort de deux infortunés dont la tête est en jeu pour se permettre d’aussi frivoles, je dirai plus, d'aussi blessantes insinuations. Pardonnez-moi, messieurs, si je m'occupe un instant de
moi, en commençant cette défense ; mais l'avocat est toujous, pour un jury, tellement identifié avec la cause de ses clients que les moindres incidents peuvent avoir une influence grave sur des esprits non prévenus. Certes. messieurs, si l’intérèt ou la vanité eussent été le mobile de ma conduite en cette occasion, vous ne me ver riez p?s ici : car l’un et l'autre sentiment auraient 616 dé çus d'avance. Non ; un motif supérieur nous guide maleré pous dans ces ciraonstances exceptionne les dans la vie de l’homme de profession. L'accusé que l'on défend, c'est ce sorte eux que le flot emporte dans l’abime, que la roue du supplice à déjà saisi par ses véteménts et cl va y étre broyé ; sa voix est celle de la crainte et de l'angoisse au moment dn dancer. À ces accents là on ne peut étre sourd, l'homme d’affaires fait place au philantrope : trop heureux si l'avocat peut s'appeler un sauveur ; heureux encore £i sa conscience et la conscience publique lui disent qu’il a tout fait ce que la science et la justice lui permettaient de faire pour arrêter le flot qui engloutissait, la roue qui broyait. Ce que l'on éprouve e dans ces moments ne sanrait se décrire, La vie apparaît dans toute sa splendeur ; la mort se dresse en face de pause avec ce qu'elle a de plus horrible ; alors le tumuite des affaires cesse, la personnalité de l'homme avee le sentiment disparaît, et seul, devant la société qui accuse et qui demande une vie pour en venger une autre, devant l'accusé qui demande justice en défendant sa tête menacée, en face de la froide justice qui écoute, debout en présence du jury qui représente le pays et qui doit prononcer le mot fatal on bérateur, sous l'œil de Celui qui juge tout et qui dispose des lumières, qui dirige les consciences, l'avocat se sent alors investi d’un sacerdoce sublime qui accablerait s’il ne décuplait en même temps les forces de celui qui en est revêtu. Ni l'habitude, ni la répéition de ce drame efirayant où le nœud est la vie
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d’un de nos semblables, rien ne saurait changer les étranges émotions que l'on ressent en ce moment.
C’est la quatrième fois que j'ai l'occasion de défendre à la tribune judiciaire des accusés pour crime capital, el je me sens anssi eflrayé de l’immensité du devoir que j'ai à remplir que si j'étais encore à mon premier essai, Eh !qui ne le serait pas ? Le pays entier a frémi d'horreur en entendant les ter-
ribles accusations portées contre les prisonniers ; et aujourd'hui, je vois un foule immense encombrer cette salle d'audience avec l'anxiété et la terreur peintes sur toutes les figures. Et pourquoi cette excitation ? Nerait-ce par hasard pourse repaitre des anwoiïisses de ces pauvres malheureux accusés ? Nerait-ce pour étudier dans les plis de leur figure, duns les contractions de leurs muscles
et les larmes qui coulent de leurs yeux, le travail intérieur qui torture et broie leur corps ? Serlonsnous par malheur reportés aux jours néfastes où le peuple-roi se précipitait en masses tumultucuses sur les gradins du Colysée en criant: “ Du pain et des cirques ?” Non; je crois trop au sens moral et religieux de notre population, pour attribuer cet empressement à aucun autre sentiment que celui de la pitié et de la sympathie.
Il faut que le crime dont sont accusés les prisonniers soit bien grand, messiurs les J'urés, pour que la justice demande en ce moment deux têtes pour le venger ; il faut que le châtiment soit bien terrible pour que la loi entoure de tant de solennité, de tant de soins, l'instruction de ce procès ! C’est qu'il s'agit de la vie, messieurs ; ne vie, cette émanation mystérieuse de ln divinité, e don inestimable que Dieu fait à l’homme, mais du il se réserve le droit absolu de retirer ; aussi, le premier mot de colère qu'il lança contre sa créature fut le jour où Caïn ayant violé cette divine prérogative, fut foudroyé de ce terrible anathême : “Soit maudit, ASSASSIN de ton frère!” Depuis six mille ans ce mot ASSASSIN
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a douloureusemement retenti dans le monde, et toujours la société l'entendit avec une colère sinistre, en l'inscrivant sur les pages les plus noires de ses codes criminels. Ce n’est pas tant la mort qui effraie, que la malédiction de Dieu sur le crime lui-même qui poussuit le meurtrier, en donnant en même temps quelques reflets terribles à la figure de la victime. Et c'est de ce crime épouvantabie dont est accusé le prisonnier. L’accusation porte que lui, Modeste Provencher, a, dans la nuit dn 31 Décembre dernier, tué et assassiné le nommé François: Xavier Joutras. Et c'est vous qui devez le juger— Nongez bien à la grandeur du crime, et voyez la gravité du devoir qui vous incombe.
Vous n'êtes pas ici, remarquez-le bien, comme le philosophe qui cherche à établir une théorie préconçue par tous les raisonnements et tous les faits qu'il peut trouver, essayant de toutes manières à faire cadrer ces faits avec sa théorie, Ne forcez pas la preuve de façon à l’étendre jusqu'à ce qu'elle s'ajuste avec la supposition de culpabilité que la poursulte vous présente. Votre devoir est de prendre tous les faits sans aucune prévention et lorsque vous les aurez tous réunis et pesés, de voir s'ils portent dans l'esprit une conviction non douteuse de culpabilité.
Vous devez surtout mettre de côt& tout ce que vous auriez pu lire ou entendre en dehors de cette Cour. avant le moment solennel où l'accusé, levant la main vers le ciel, a attesté Dieu de son innocence et vous à choisi pour juger entre Dieu et son Pays. Gardez vous surtout de vous laisser entrainer par l'opinion publique soulevée contre les accusés : l’opinion, ce vent délétère formé du souflle de la médisance et de toutes les mauvaises passions, el qui emporte dans son tourbillon les plus beiles réputations, qui salit les noms les plus purs. La presse elle aussi, cette grande voix publique, malheureusement trop légère sur la portée de ses pu-
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blications, pourrait avoir contribué à préjuger d’avance votre détermination. Les journaux sont toujours avides de nouvelles à effet, d'articles à sensations. ji un crime se commet, il faut trouver un accusé; si un accident arrive, on se torture pour lui inventer une origine mystérieuse, criminelle, si on peut réussir à l’inventer. Aussi les plus petits détails, les cancans Îes plais exagérés sont mis en réquisition, pour former un drame terrible, dont un malheureux accusé se trouve souvent la victime.
Du haut des tribunaux, les autorités ont souvent dénoncé cet abus de la presse de compromettre un homme vis-à-vis de ecux « qui seront ses juges, avant de lui faire son procès; et s1 les cachots pouvaient parler, plus d'une voix innocente en sortirait, reprochant des chaines et peut-etre des tombeaux à cet enipiétement sur linviolabilité dont doit être entouré un accusé avant sa défunse. Heureusement, nous ne soMhies DIS aux tomps où les cris de la popul: ace sullisaient pour mener un homme à Péchafaud ; lPhistoire lamentable tes Sirven et des Calas a servi de leçon pour les sicclesà venir. Malheureusement le pr cjugé a toujours conservé son empire : le préjugé, ce cEtRe d’autaut pius dangeeux qu ‘On s ei réel l coupable sans meme s’en douter, e Ü que l'on a bien qual af qua ind on l'a appelé “ le crime des honnètes gens?
Mettez donc de coté tout ce Que vous pourriez avoir entendu dire où raconter «u sujet de cette
affaire jusqu'au moment du proces. Ce nest pas sans un sentiment bien pénible dus ‘ j'ai dû constater l'excitation injuste soulevée contre l'accusé parmi une ‘partie de la a ain: J'ai frémi en
entendant l’autre jour à la porte moine de cette enceinte, ces paroles sinistres : * {won le pende, qu'on le pende.” Avec de telles paroles, on venge et on assassine, on ne satistait pas la justice. [l y a plus de dix-huit siècles, une populace aricutée hurlait
à la porte d’un tribunal ce cri féroce : ‘* Crucifiezle, crucifiez-le,” et le juge infàme et lâche entre les mains duquel se trou ait la vie ou la mort de l’Auœuste accusé, se contentait de répondre : “e est le vœu du peuple, pour moi,/e #'en lave les maïns.” La justice humaine condamne cet homme ; l’ombre hideuse du déicide se dessine sur le monde, Le juge inique qui avait cédé an j réjugé de ce peuple égaré, conserva la tache de son crime non aux mains, mais au front, et Le peuple Jui-méme promène cette tache d'ignominie depuis dix-huit siècles au milieu de la réprobation universelle, À Dieu ne plaise que je veuille fuire aucun rapprochement qui serait blasphématoire ; je ne veux que vous montrer dans Île passé les épouvantables conséquences d'un verdict rendu sous la pres ssion des préjugés de l'opinion publique. Mais qu'ai-je besoin de taut vous prémunir contre ces aberrations ? Je crains méme d’avoir blessé le sentiment de juste impartialité qui vous anime.
Aussi, Messieurs, je me hàte d'entrer dans le mérite de la cause elle-méme. Je serai peut: -ètre un peu long, je suis obligé de suivre pas à pas la preuve que la Couronne à mise devant vous, et de discuter point par point l'argumentation ingénueuse
par Jaquelle on a tenté d' amener sur la tête de l'acche toute la culpabilité qu'on lui impute.
Ici l'orateur entre dans la discussion des témoignages donnés par la Couronne, appuie sur les contradictions qu'il prétend s’y rencontrer, et cite d’autres témoignages qu'ilentend renverser par les preuves tle la défense, Il parle longuement sur les chagrins dont se plaignait “6 défunt, disant que ces peines auraient pu le conduire au suicide. Puis il termine, la soirée etant trop avancée, sans entrer dans la preuve médicale. La Cour s’ajourne à 114 heures P. M.
À la séance suivante, M. Chapleau reprend son adresse et entre dans la preuve médicale, fait voir
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w’elle n’est fondée que sur l'expérience et non sur de principes immuables, qu'ainsi elle peut errer, et que si elle peut errer on ne peut y attacher toute l'importance et la foi qu'on voudrait Jui donner. Que, pour corroborer ce qu'il dit au sujet de la science médicale, il aura de vieux médecins, reconnus par leur science, qui viendront, s'appuyant sur les mêmes autorités et sur l'expérience, détruire ce
w'ont dit les experts médico-léaaux de la couronne. Puis il recommande de nouveau aux jurés de mettre de côté tout préjugé de ne rendre leur verdict que sur la preuve produite de part et d'autre, de ne condamner le prisonnier que si la preuve de la couronne ne leur offre aucun doute sur sa culpabilité.
Alors l'enquète de la déiense commence, après quoi l'avocat de la Couronne s'adresse aux jurés, dans les termes suivants.