‹ Procés Provencher-Boisclair [microforme]Chapitre 26 sur 31 · DISCOURS DE M. ARMSTRONG · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. ARMSTRONG

Aessieurs les Jurés,

Il m'incombe maintenant de faire quelques commentaires tant sur la preuve de la poursuite que sur celle de la défense, ainsi que sur certains avancés qu'ont juitles savants avocats qui occupent pour le prisonnier.

Je vous le dirai d’abord, j'ai appris avec plaisir que le savant avocat qui vous à adressé la parole en dernier lieu avait été demandé par le prisonnier; car connaissant son habileté, nous savons que tout ce qui a pu être fait pour établir l'innocence de l'accusé a été fait et que si la preuve démontre sa culpabilité, c'est parcequ'il est vraiment coupable.

On a parlé du désir qu'ont manifesté quelques témoins de la Couronne de faire condamner l’accusé. Comment cela est-il prouvé ? Quel intérêt a la Couronne dans ce procès, si ce n’est de faire acquitter l'nnocent, et de faire punir le coupable. Le

frère du défunt, Narcisse Joutras, ne devait-il pas par respect pour la mémoire de son frère qu'il croit mort lächement assassiné, par devoir pour une famille nombreuse, par aflection pour des enfants en bas âge, devenus orphelins, agir comme il l’a fait ? Et depuis quand est-ce un crime pour un paroissien de consulter son curé dans une ailaire aussi importante que celle dont il s’agit ?

Le défunt, nous at-on dit, avait une confiance illimitée dans le prisonnier ; il avait toujours été en bons termes avec lui, si bien qu’il lui confiait vo- Jontiers Phonneur de sa femme. Mais cette circonstance, Messieurs Au Jury, loin d'atténuer le crime, l’agorave au contraire.

On a voulu insinuer que Ia grande peine dont se plaignait le défunt provenait d’une douleur physique inexprimable comme vous la si bien décrit M. Chapleau. Vous comprenez comme moi et comme tous ceux qui ont l'expérience des choses de la vie doivent le comprendre, qu'un mari qui a le malheur d’être uni à une femme infidèle, tout en se plaignant à ses amis intimes que le chagrin Ie poursuit, se sert plutôt dun Jlangige propre à en fure supposer la cause qu'il ne limprine formeliement. C’est qu'il répugne à tout homme honnete de croire à l'adultère de sa femme, et encore bien plus de le dévoiler. T'els étaient ses sentiments et tels étaient les sentiments de ceux qui l'entourent. Vous en avez une preuve dans le témoignage de Raymond un de ses amis intimes qui, bien qu'il se fut rendu chez lui pour Jui parler des liaisons de sa femme avec Provencher quitte cependant la demeure de son ami sans oser lui faire connaître la position équivoque que lui faisait sa femme dans la société, sans ôser lui dire ce que la commune renommée racontait sur son compte, sans doute parcequ'il craiguait de ne pas être écouté et de passer pour un vil calomniiteur. Car comment croire que la femme qui nous a juré fidélité aux pieds des autels,

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qui s’est engagée en face de Dieu et de l'église de nous aider à supporter le poids de la vie, que celle avec qui, la main dans la main, nous avons cheminé depuis de longues années, que la femme enfin qui a vu notre uuion consacrée par la naissance de plusieurs enfants, consente après vingt-ans de bonheur à souiller le lit conjugal par le erne hideux de Padultère ! Elle les avait pourtant oublié ses serments cette fidele compagne, elle avait violé la foi jurée en se jetant dans les bras de cet hornme que les mêmes engagements sacrés liait à [a belle-mère de celle qu'il eniroinait ainsi dans la voie du crime.

Quelle raison avait Sophie Boisclair de se plaindre de son mari, si ce n'est Jui reprocher d'avoir été trop bon pour elle. Lui, jeune homme, comparativement au prisonnier à la barre, elle Fabandonne et lui préfère ce dernier. Nouvelle preuve qu’en faits d'artifice et de séduction, ce malheureux n’en était pas à ses premières armes.

Quels reproches l'accusé pouvait-il faire à Joutras qui avait une confiance aveugle en lui, qui lui portait une affection véritablement filiile? Que fait le défunt quand la femme de Raymond fui dévoile son sort malheureux ? Il s’'emporte et jure que maloré, tout, il a encore confiance en sa femme. Puis il se rend chez lui et ne lui adresse aucun reproche. Cependant Îies soupçons naissent dans son esprit, lorsque souffrant horriblement, le soir de Noël, il la voit quitter son chevet pour aller trouver le prisonnier en haut. Il la prie de descendre, elle ne le fait qu’un q'iart d'heure après sa troisième demande. Remarquez bien, Messieurs les jurés, que Provencher savait mieux que personne que Joutras avait les jambes trop raides pour pouvoir aller la chercher. Remarquez aussi que l'infortuné avait reçu les derniers sacrements la veille, qu’il avait dû confier sa peine à son pasteur dans un moment aussi solennel, sous le sceau du secret, et que probablement son curé lui avait ouvert les yeux.

Mais il était trop tard. Lui-même avait ouvert la bergerie au loup qui commence par le déshonorer, puis, entrainé par une passion brutale, finit par lui arracher la vie,

Je crois que les faits tels que je les ai énoncés en vous adressant la parole pour la première fois ont été prouvis de manière à ne laisser aucun doute dans votre esprit.

Je vais maintenant passer en revue toutes les objections que Ja défense a oppostes aux {émoignages produits par la couronne; ça sera vous démontrer que la couronne a établi fout ce que la loi requiert pour que vous rendiez un verdict de culpapilité contre l'accusé.

La preuve de la lirison entre le prisonnier et la femme Joutras est complète. Le départ de St. Zéphirin dans des voitures différentes, le fait qu'on laisse une de ces voi ures à la Rivière aux-Orties ; la déclaration de Sophie Boisclair “qu’elle n’avait pas besoin de chien «ie poche ” quand son mari jui propose d'amener son jeune fils avec elle à Norel, tout nousindique le rendez-vous.

Je dois dire qu'il y a contradiction entre le t6moignags de madanie Courchène et Geneviève Laforge d’une part, et «le Bourret et sa femme de lPautre, mais cette contridiction n’est d’aucure importance ; elle n’a trait qu'au jour où le prisonnier a couché chez Courchène ; or que ce soit le jeudi ou le vendredi, peu importe.

Vous avez pu remarquer, MM. du Jury, que le nommé Lafontaine chez qui, d’après Ie térioignage des Bourret le prisonnier aurait couché le jeudi soir, n'a pas été examiné. Pourquoi? W'ilest absent, où est sa femme”? De plus, MM. du Jury, la défense a fait aucune preuve pour constater où le prisonmer a couché avec Sophie Boisclair les deux soirs qu'ils furent absents de St. Zéphirin, c'est sans doute parce que la défense a prévu que les témoi-

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gnages sur ce point lui seraient plus Géfavorables qu'avantageux.

L'accusé retourne à St. Zéphirin avec sa voiture une demi-heure après Sophie Boisclair : c'était le dimanche après-midi. Le soir le prisonnier se rend chez le difunt, il parle à Sophie DBoisclair de son voyage à Sorel et fait Ja remarque que lui était parti pour Richmond, mais qu'il avait faussé sa route el était allé aux Trois-Rivières. Puis le lundi ôu le mardi il se rend chez M. Hart, qui l’avait vu sur le marché à Sorel le samedi auparavant, pour lui demander de ne pas dire qu'il l’avait ainsi rencontré, parceque, disait-il, sa femme était jalouse et qu'il he voulait pas que le monde le süût, Après tout cela comment ne pas conclure que l’accusé et Sophie Boiïsclair ont eu ensemble un commerce criminel. Pourquoi ce mystère, pourquoi ces préparatifs ef ces arrangements pour se rencontrer ? N'eut-il pas été naturel de voir le prisonnier et fa femme Joutras faire ur voyage au marché ensemble puisqu'il était connu qne le prisonnier était l'ami de la famille et surtout lallié de Sophie Boisclair par mariage ? Ah ! c’est que les coupables par une inexpliquable fatalité s'entourent toujours de précautions plus propres à faire découvrir leur crime qu'à le cacher.

La couronne a prouvé que le prisonnier avait acheté huit grains de strychnine chez le Dr.Giroux, aux Trois-Rivières. On a bien tenté de jeter du doute sur cette partie de ia preuve parceque le Dr. Giroux et Didace Si. Pierre (ce dernier était présent lors de la vente), disent que le prisonnier avait unémoustache, le 30 Décembre dernier, quand il a acheté Ja strychnine, tandis que d’autres témoins disent qu'il ne portait pas de moustache. Mais 1 n'yaaucune prenve qui démontre que lorsque le prisonnier s’est transporté à la pharmacie il n’arait pas de monstache. Or n’est-1l pas très probable qu'il en portait une, car M. Thomas Hart qui le

connaissait très-bien nous dit que dans le mois de septembre dernier le prisonnier avait une moustache qui poussait depuis environ trois semaines, qu'il avait une impériale et un peu plus de favoris qu'il en a aujourd'hui. M. Pothier qui a fait le voyage des Trois-Rivières avec le prisonnier le même jour déclare qu’il ne peut jurer si le prisonnier avait une moustache ou non. Le même témoin dit de plus que Provencher parle de remèdes, disant qu'il en avait besoin et qu’il en acheterait chez madame Vallée qui tient aussi une pharmacie aux Trois-Rivières.

MM. Pothier et St. Pierre donnent, à peu de chose près, la même description de Phabillement que portait le prisonnier ce jour là, et St. Pierre est positif à dire que le prisonnier est l'homme qu'il a vu chez le Dr. Giroux. Je ne demande pas que vous déclariez l'accusé coupable seulement sur des probabilités, mais il ne faut pas oublier que le prisonnier avait été chez le Dr. Smith à LaBaie, que le Docteur lui avait donné un ordre à l'aide duquel il pourrait se procurer de la strychnine, qu'il demande du poison au nom du Dr. Smith, qu'on fai donne et que St. Pierre fuit remarquer au Dr. Giroux qu'il pouvait bien arriver que l'accusé achetait cette strychnine pour lui-même.

Le fils du prisonnier vous a fait voir une lettre qu'il aurait écrite à son père, le priant de lui acheter de la strychnine. Jene voudrais pas critituer ce témoignage trop sévèrement, je craindrais d’être injuste envers ce fils qui a montré beaucoup de dévouement à un père qui le mérite si peu. Mais MM. preuons ce Lémoignage comme vrai sous tous les rapports; que prouve-t-il ? Simplement ceci : qu'il a demandé de la strychnine, mais qu'il n’en a pas reçue On pou:rait mème dire que le prisonnier a vraiment acheté de la strychnine pour son fils, mais qu'il s'en est servi d’une toute autre manière que ne l’aurait fait son fils. Avait-il plus besoin

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de médecin ce jour là, que le 20 Décembre, lorsqu'il se rendit chez le Dr. Smith à La Baie, se plaignant qu’il ne dormait pas, qu'il n'avait pas d’appétit, qu'il avait des aigreurs et qu'il se fit donner un demi-once de laudanum et deux émétiques. Il n'en avait probablement pas plus besoin que le 26 Décembre lorsque, de retour chez le Dr. Smith, il lui dit que le vomitif avait fait merveille, qu'il avait vomi gros comme le bras, qu'il était comme un oiseau. Or, MM. du Jury, il est en preuve devant vous que le prisonnier n'avait pas eu une heure de maladie depuis qu'il résidait chez Joutras, et qu’il s'était vanté le 24 Décembre de n’ètre jamais malade. Aussi voys avez remarqué que le prisonnier a dit au Dr.Ninth, qu'il voulut acheter la strychnine pour ses fils qui demeuraient à unie distance de quinze lieues de Boston parce qu'il ieur en coûùterait d'aller l'acheter là. La défense elle-même vous a prouvé que le fils du prisonnier résidait à Plainfield, Vermont. Quant à moi je ne puis en venir à une autre conclusion qu'à celle-e1: que le prisonnier a acheté le poison chez le Dr. Giroux et nulle part ailleurs.

Edouard Amand est le prenier témoin qui vous parle de la maladie extraordinaire du défunt qui travaillait chez lui, avee son moulin à battre. Il vous a dit que, le 20 Décembre, le défunt se plaignait de raideur dans les membres et qu'il avait vomi.—Le soir de ce jour là fe prisonnier était couché dans le bas de la maison. Le défunt arrive subitement chez lui; on ne lui ouvre la porte qu’àprès que le pére Modesle—l: prisonnier—a eu la temps de monter en haut.

J'arrive maintenant aux observations des savants avocats sur les évènements du 22 Décembre.

Ils prétendent que Marie Plourde a dit des choses incroyables. done MM. du Jury, vous lavez entendu et vous êtes en état de juger si elle a dit ou non la vérité. Je ne m'arréterai pas bien long-

temps à ce témoignage,non plus qu’à celui de Michel Lemaire, car je serai obligé d'y référer en commentant la preuve médicale tant de la couronne que de la défense. Le 21 Décembre, Provencher fait remarquer au défunt qu'il tarde beaucoup à aller à sa sucrerie pour travailler et limcite à s'y rendre ; il lui promet même de l'aider pendant l'avant-midi. Joutras exprime le désir qu'il a de se faire accompagner par son fils âgé de onze ans. Na femme s'y oppose sous prétexte qu'il fait trop froid. Elise Joutras jure que le prisonnier a demandé à son père s’il n'emportait pas quelque chose pour manger, qu'il le pressa méme de Je faire. Sur le consentement du défunt, Soplie Boiscleir se dirige vers le buflet où le prisonnier g'ardait ses boissons, dans le chambre de devant. Le prisonnier va la trouver, ferme la porte et, cinq minutes après, tous deux sortent avec un flacon. Provencher à la demande de Joutras emporte le flacon au bois. Tous deux travaillent quelque temps ensemble, puis l'accusé ‘qui avait montré tant de sollicitude au défunt le laisse seul dans le bois pour rencontrer, disait-il, son fils, chez M. Moses Hart; mais 1 se rend chez Joutras, prend le diner avec In familhe et après le diuer il monte en haut avec la femme Joutras où 1l reste avec elle à peu près une heure.

Que se passait-l dans le bois durant ce temps ? Joutras prend ie poison: Provencher le quitte. Ce dernier sort-il du bois où demevre-t-il au guet pour constater Je merveilleux eflet de sa préparation J'incline à adopter cette dernière hypothèse vu qu'il n'est passé chez la Cajolelte que dix minutes avant l'arrivée de Joutras. Joutras dit à Marie Plourd: en arrivant chez elle, qu'à la süagestion du prisonnier il avait bu la moitié de la boisson que contenait le flacon dont j'ai parlé il y a un instant. Le défunt dit encore que sa voiture avait été brisée, et qu'il était tombé entre les pattes de sa jument et qu'il avait été trainé par elle mais qu'étant parve-

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nu à l'arrêter il la monta en s’élevant d’abord sur une souche. Ces declarations sont confirmées par les conversations du prisonnier avec Cajolet, le soir du 22 Décembre.

Je ne parlerai pas ici du témoignage du Dr. Ladouceur. La femme Joutras vient voir son mari chez Cajolet, puis retourne chez elle pour avoir du pain, du sucre, et revenir immédiatement avec le prisonnier. Le défunt s’y oppose en disant que Cajolet enverra chercher les effets, le flacon, etc. qu'il avait laissés dans le bois. Cela ne s’accordait pas avec le programme et la Joutras ditaw’elle prierait le prisonnier de venir parce qu’il ne fallait pas troubler Cajolet. De fait elle revient avec Provencher ; ils passent la veillée avec le défunt qui était mieux. Comme vous avez dû le remarquer, Messieurs, le prisonnier se permit pendant la soirée des remarques que tout honnète homme réprouve, et qui dans une circonstance semblable indiquent chez lui un horrible eynisme. Il s’amusait en disant à madame Cajolet qu'il voulait coucher soit avec elle, soit avec Sophie Boisclair. Est-ce là une conversation édifiante dans la bouche d’un homme qui est grand père? Il n’est jamais permis de se servir d'un pareil langage même en badinant, car il est certaines choses avec lesquelles on ne peut badiner. Madame Cajolet eût mieux fuit de le. mettre à la porte, plutôt que de lui répondre qu’on mettait coucher les vieux veufs comme jui à la gelée dans le grenier. Il parait impossible qu'un coupable se taise : il parle dans l’espérance de donner une bonne couleur à sa conduite et c’est ainsi que le Prisonnier a dit à Onézime Cloutier, le 23 Décembre, au village de St Zéphirin, qu'il avait été bien en peine la veille quand il était dans le bois avec Joutras, pensant que ce dernier allait mourir ; et il ajouta : “on a tout fait pour sortir au plus vite, on a brisé notre voitr:e, on a échappé notre jument.” La défense à vainement tenté d'ébraules

ce témoignage. Cloutier n’a pas oublié ce que le prisonnier lui a dit, parce que, dit-il, le même jour (23 Décembre) j'ai appris que Provencher n'avait pas été au bois la veille et que, me fondant sur la conversation que j'avais eue avec lui, je soutenais le contraire à mon père et à plusieurs outres.

Le matin du 23 le prisonnier se rend de bonne heure au bois pour chercher le flacon. C’est qu'il craignait qu'un autre ne le devangât.

Le 24 Décembre le défunt a eu une autre attaque,—disons-le, il a été empoisonné de nouveau. f] est administré ce jour là. Le lendemain, le saint jour de Noël, le prisonnier remonte à sa chambre à coucher, en haut, vers sept heures du inatin, disant qu'il allait se changer. La femme Joutras le suit et ne descend qu’une demi-heure après. Le goir du méme jour, elie laisse le lit de son mari et elle ne descend qu'après que le défunt l’a appelée pour la troisième {ois. Croyez vous le prisonnier innocent en tout cela ?

Le 31 Décembre, jour de la mort de Joutras, et le lendemain du retour de Provencher ces Trois- Rivières, vers onze heures du matin, le défunt se rend chez le Dr. Ladouceur, il lui dit : “ C’est à mon tour de venir vous voir maintenant que je suis mieux.” {li demande cependant au Docteur de continuer ses soins parcequ'il ressent des chauffements d'estomac et manque d’appétit, et 1] fait remarquer au Docteur que chaque fois qu'il prend de la boisson chez lui il en est malade. Il retourne chez lui dans l'après-midi. Son voisin, Michel Lemaire le visite vers les sept heures du soir ; il le trouve sur son lit se plaignant que çà lui travaillait le cœur ;

ue ses membres étaient raides. Quelques minutes après le défunt étant à la selle, dit que ça lui travaillait le derrière et le prisonnier se mit à rire, ce qui fit partir Lemaire de la maison.

Vers les onze heures du soir, on informe Lemaire que Joutras se meurt. Dès qu'il s'approche du lit

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du malade, celui-ci lui dit : Ah ! M. Lemaire, vous n'êtes pas allé chercher le docteur. Le Défunt a-t-il rêvé qu’en le laissant à sept heures, Lemaire partait pour aller mander le docteur de venir, où lui a-t-on dit cela ? Lemaire répond à la question de Joutras qu'on ne lui avait jamais demandé de quérir le médecin, mais qu'il irait de suite au village le chercher. Là-dessus le prisonnier offre d'y aller - lui-même. Il part ; il prend un cheval infrme, tandis qu’il y en avait un bon dans l'écurie. 1l informe ie Docteur que le défuut avait pris une des poudres que le Docteur lui avait données le matin. Le Docteur propose d'aller voir le defunt, mais le prisonnier lui répond qu'il n'était pas venu pour le chercher. C’est ce qu'out juré deux témoins. Le prisonnier est de retour vingt à vingt-cinq minutes après la mort de Joutras. Il dit à Joseph Joutras qu'il avait demandé au Docteur de venir, mais que le Docteur avait répondu que ce n’était pas nécessaire. Les frères et sœurs du défunt n’ont vu leur frère qu'après sa mort : son cousin qui réside tout près, n'arrive que pour le voir mourir.

Messieurs les Jurés, doit on trouver surprenant, après les faits que je viens de narrer, que les parents du défunt, rendus sur les lieux, aient soupçonné que sa mort ne fut pas arrivée naturellement.

Je dois maintenant faire quelques observations sur les témoignages qui décrivent les symptômes de la maladie du défunt et sur les analyses des médecins entendus comme témoins. Cette partie de la preuve est très-importante dans la cause, aussi Pexamineral:je avec soin en même temps qu'avec toute la modération possible. Mais je ne puis m'empêcher de dire, Messieurs les Jurés, que j’ai ét6 surpris, comme vousavez dû l'être vousmêmes, de la preuve médicalè que la Défense a fait entendre. Je regretce d’avoir à critiquer le témoignage des hommes de l’art qui ont été appelés par Le prisonnier, et sincèrement je déclare que si mon

devoir ne m'’obligeait de les commenter, je les passerais sous silence pour ne pas faire voir jusqu'à quel point ils sont compromettants. On vousa cité plusieurs fois le fameux procès de Palmer qui a empoisonné Cook. En vous le citant de nouveau, je répète avec le Procureur-Grénéral d'Angleterre qui occupait dans cette poursuite que : “ Je vénère “ l’homme qui, mû par l'amour de la justice et de ‘“ la vérité paraît devant un tribunal pour secourir “un accusé dont la vie est en danger ; mais les pa- “roles me manquent pour exprimer le dédain que ‘“j'éprouve pour ces témoignages spéculatifs que “ des hommes de science.—il me fait peine de le “ constater —rendent quelquefois par vanité profes- “ sionnelle ou pour soutenir une théorie particulière.”

La Couronne a cru devoir appeler le Dr. Girdwood de Montréal pour aider à faire l'analyse des viscères du défunt Joutras. On vous a représenté ce monsieur, tantôt comme un homme sans poids, sans autorité, et tantôt comme un homme envoyé ici pour.agir sur l'esprit des autres médecins employés par la Couronne. Le Dr. Girdwood n’a pas été appelé ici parceque c’est un homme qui a une connaissance extraordinaire de toutes les maladies, mais bien parceque, depuis dix ans, il a étudié les effets de la strychnine d’une manière toute spéciale, parcequ’il est plus connaissant sur ce sujet que peut être aucun autre en Amérique.

Les témoins médicaux de Ia Couronne ap-

rouvent sa méthode d'analyse, et ce après en avoir

Pit l'expérience et non pas seulement après l'avoir étudiée théoriquement.

On a tenté de prouver que la strychnine a pu être jetée sur les viscères, mais on a failli dans cette preuve, et le Dr. Coderre Ini-même est obligé d’avouer que si la poudre avait été jetée sur une partie des viscères, les autres parties n'auraient pas ét6 affectées. Il est donc certain que de

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la strychnine a été trouvée dans les viscères du défuñt. Ilne fut trouvé aucun vestige de ce poison dans le corps de Cook empoisonné par Palmer.

Cependant Palmer fut trouvé coupable de meurtre sur la preuve des symptômes de la maladie de Cook êt ces symptômes ressemblent presqu’en tout point àceux de la maladie de Joutras.

. La Défense a parlé de la jeunesse des témoins médicaux de la Couronne et les a mis en comparaison avec un professeur de Montréal qui a blanchi au chevet de ses malades. Eh bien, ce témoin

ui parlait avec tant d’aplomb à dix heures du ma tin contredisait tous ces avancés à dix heures du soir. Vous avez été frappés comme moi, quand vous avez entendu le Dr. Coderre direque les symptômes décrits par les témoins qui ne sont pas médecins, n’ont aucune importance pour arriver à une conclusion. Pourtant dans ie Procès Palmer, les ##ÿmptômes ont été décrits par des témoins qui ne

.: connaissaient rien en médecine et les savants mé-

.decins qui ont été entendus dans cette célèbre cau- ‘se, n'ont jamais eu l’idée d'émettre une pareille opinion. Sir Benjami Brodie, le plus céièbre médecin d'Angleterre, témoin dans le Procès Palmer, étant interrogé par rapport aux symptômes, a répondu : Je dois dire que j'ai eru que la description en a été donnée d’une manière très-claire.” Le Juge en Chef, Lord Campbell, dans sa charge au Jury, rèfère particulièrement aux témoignages des quatre témoins non-médicaux qui ont prouvé les symptômes. |

Le Dr. Coderre a juré que chacun des symptômes

tels que décrits par les témoins, repoussent l’idée d’empoisonnement par la strychnine. Je croyais ne l'avoir pas compris quand il disait cela, et c’est pour cette raison que je lui ai fait répèter cette assertion tant elle m'a paru incompréhensible dâns la bouche d’un médecin. Tout naturellement lui ai demandé s’il considérait le Dr. Taylor, auteu

d’un livre sur les poisons, comme une bonne autorité. Il a répondu affirmativement. Mais je doute fort que le Docteur ait étudié ce livre. Quand je lui ai lu les différents symptômes d’empoisonnement par la strychnine, tels que donnés par Taylor, il les à tous admis. Le Dr. Coderre jure que chaque sympiôme tel que décrit par les témoins repousse l'idée d’empoisonnement par la strychnine, et il conclut que François Xavier Joutras n’est pas mort par l'administration de la strychnine. Néanmoins 1l prétend s’accorder avec Taylor. Or voyon: comment cet auteur et les témoins s'accordent. Tayior dit, 1° que le corps du malade se recourbe comme était celui du défunt d’après Marie Plourde, Lemaire et autres 2° Que cela est suivi par des convulsions tétaniques et que tous les muscles du corps sont affectés, comme l’étaient ceux du défunt; 3° Que les jambes s’allongent, les mains se crispent, la tête est rejetée en'arrière, le corps devient raide comme une planche et prend par l’augmentation des convulsions la forme d’un arc se reposant sur la tête et les pieds. Marie Plourde dit la même chose du défunt, qu’il ne se portait que sur les talons et sur la tête, son corps faisant un are, et auparavant qu'il ne pouvait pas s’étendre plus qu’il ne l'était, qu'il avait le corps raide comme une barre de fer.

Lemaire dit que ses membres se raidissaient en caholant, allant en se ralentissant jusqu'à sa mort et qu'ils s'agitaient convulsivement. Taylor continue : 4 Que la figure prend une apparence noiràtre et congestionnée. Lemaire nous dit que quand ces mouvements convulsifs furent finis, ça c'est jeté dans sa figure qui est devenue effrayante à voir, qu'elle est changée de couleur et s’est marquée de taches blenâtres et noires. 5° Que, daus plusieurs cas, le malade a un pressentiment de la mort et qué les premières paroles qu'il profère sont : “ Je vais mourir.” Vous vous souvenez que le défunt

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en voyant Marie Plourde, lui dit : ‘“ Je vais mourir.” 6, Que l'intelligence n’est pas affectée pendant les convulsions. 7°. Que le malade s’appercoit d’avance qu'une crise va le prendre. Lemaire dit que Joutras prévoyait la crise et disait “ ça va mereprendre.” 8. Que le malade sent du mal au creux de l’estomac. C’est ce dont Joutras s'est plaint au Dr. Ladouceur 10°. Il demande à étre tenu. 110. À certaines intervalles il serre les dents. 12°. Le malade est souvent baigué de sueurs. Lemaire vous a dit la même chose du défunt. 13°. Le moindre bruit ou toucher produit des convulsions. Inutile de vous rappeler que tel ‘tait le cas pour le défunt

Voilà d'après le Dr. Taylor an moins douze symptômes d’empoisonnement par la s'rychnine prouvés par des témoins tant médicaux que non-médicaux. Mais pouvez-vous mauntenaut croire le Dr. Coderre lorsqu'il vous jure que chacun des sympiômes décrits par les témoins de la couronne repousse l'idée que Joutras soit mort par l’admimistration de la strychuine ?

Le Dr, Taylor dit aussi qu'après la mort, le corps devient raide, les muscles retiennent leur rigidité, les mains et les pieds sont crispés, |

Il va sans dire que le Dr. Codère après s'être tromp5 aussi grossièrement quant aux sy:ptômes de la maladie n'est plus compétent à critiquer les témoignages et à vouloir cn faire sortir des contradictions. Mais le savant professeur se croyant, j’imagine, dans sa chaire piutôt que dans une tribune des témoins, décrète avec l'autorité d'un maître qu'on ne peut se bâser sur le témoignage de Lemaire pour dire que la mort de Joutras a 6t6 produite par la strychnine, parce que cet homme a dit que le défunt avait conservé sa pleineet entière connaissance et qu'il respirait libreinent. Si le Dr. Codère avait lu l'ou-rage de Taylor il aurait vu le cas du Dr. Warnerd], qui, mort empoisonné par la strychnine, a gardé sa pleine connaissance jusqu’au

dernier moment, et l’auteur ajoute qu'il peut y avoir une perte de connaissance avant la mort.

Vous avez remarqué, MM. du Jury, que le Pr. Codère prétend que plusieurs des symptômes de l’empoisonnement par la strychnine peuvent se rencontrer dans d’autres maladies. Cela est vrai, mais on doit prendre tous les symptômes ensemble, et les attribuer à une même maladie, non pas à des maladies différentes. De plus il est un symptôme qu'il ne peut placer nulie part, maloré toute sa bonne volonté, c'est l'extrême sensibilité du défunt qui, au moindre bruit, faisait des soubresauts.

M. le Curé Trahan, qui, davs l'exercice de son ministère, a vu mourir bien des personnes nous assure qu'il n’en a jamais vu attaquées d’une imaladie semblabie à celle de Joutras, sice n’est une dont il a supprimé le nom à la demande des avocats de la défense.

M. le Dr. Coderre accepte Taylor comme autorité, mais en même temps il veut en diminuer le poids en disant que les symptômes donnés se rencontrent presque tons dans une maladie nommée le tétanos. Il y a cette différence essentielle cependant que, dans le tétanos, les dents demeurent continuellement serrées et que dans le cas du défunt elles ne l’étaient que par intervalle.

Puis le savant professeur pose en principe qu’on pe peut trouver la strychnine absorbée dans l'urine. Il oublie que le Dr. McAdam en a trouvé dans l’urine d’un cheval tué par trente-deux grains de ce poison— exemple cité par la défense. — Le Dr. Girdwood jure qu'il en a trouvé lui-même. Or, il y a entre ces deux médecins cette différence : l’un a étudié cette question comme spécialité, et pour la bien connaître s’est livré à des expériences depuis dix ans; l’autre a administré le poison à un chien et il n’a pas même cru qu’il fut d'aucune importance de considérer si son chien avait l'estomac plein ou vide, Il n’a jamais analysé ce poison et il vient

ici faire la leçon à quatre de ses confrères qui, bien que plus jeunes que lui, ont acquis beaucoup plus expérience en cette matière.

Le Dr. Moll sans avoir fait aucune éxpérience tranche la question avec tout l'aplomb qu'on lui connaît. Malheureusement il est dans l'erreur quand il prétend que d’autres matières que la strychnine produisent la même série de couleurs.

Le Dr. St. Cyr, âgé de 27 ans, dernier témoin médical de la défense s’acharne surtout contre son confrère en profession, le Dr. Ladouceur. Il a l'indélicatesse de dire que le témoignage du Dr. Ladouceur ne vaut pas plus que celui d’un homme qui ne connait pas la médecine parce que dit-il, s1 la maladie de Joutras le 22 Décembre avait été causée par la strychnine, le Dr. Ladouceur aurait dû s’en appercevoir, en d’autres mots que lui s’en serait bien apperçu. Eh bien Messieurs les Jurés si le jeune censeur avait lu le célébre auteur que nous avons déjà cité si souvent, il aurait pu voir que cet auteur remarque qu'un médecin peut se tromper à première vue quand la dose n’est pas forte. C’est ce qui est aussi arrivé dans la maladie de Cook.

Messieurs du Jury, il n’est pas nécessaire d’être médecin pour être capable d'exposer les contradictions dans lesquelles les témoins de la Défense sont tombés. Vous-même les avez remarquées ces contradictions lorsque étant transquestionnés, ces messieurs ont été forcés d'admettre que certains livres pouvaient et devaient être considérés comme autorités, et que ces livres détruisaient toutes ies théories que la Défense a voulu établir. Il importe peu qu’on soit médecin ou non pour savoir siun homme est mort äe telle manière ou de telle autre, bien que ni vous, ni moi serions capables de discuter sur la nature des maladies.

Il est en preuve qu'avant le 22 Décembre, le défunt était assez bien pour faire tout l’ouvrage sur

sa terre, et pour battre au moulin. Il est aussi prouvé qu'entre le 22 et le 31 l'écembre, qu'il était assez bien pour vaqurr à ses affaires, et que le 31 Décembre, à onze heures du matin, il se trouve bien mieux, se croit en voie de guérison parfaite et pense que les attaques du 22, 24 et 29 ne se renouvelleront pas. Il ne se plaint pas au Dr. Ladouceur, qu'il visite expressément pour le consulter, de douleurs qui indiquent le rhumatisme ou aucune inflammation. Malgré cela, Messieurs les Jurés, on a Le courage—je dois me servir du mot—le courage de vous demander un verdict de non culpabilité, parce que François Xavier Joutras est mort, disentils, des maladies suivantes :

19 Congestion du cerveau,

2 {nflammation des poumons,

% Inflammation de la plèvre,

49 [nflammation du canal intestinal,

59 [nflainmation de l’endocardium,

6° [Inflammation de l'estomac,

7 Inflammation des intestins,

8 [Inflammation de la rate,

9° Inflammation du foie,

10° Rhumatisme inflammatoire aigü, 11° Rhumatisme inflammatoire chronique,

129 Tétanos, 13° Angine de poitrine.

14 Epilepsie, 15° Hystérie,

16° Maladie nerveuse ou convulsions par lésion

du cerveau,

17 CGrangrène de l'estomac,

18° Inflammation des intestins allant jusqu'à la

suppuration.

Voilà une liste effrayante de maladies chez un homme qui n’était pas malade sans prendre du poi- 8on.

Toutes ces prétendues maladies n’existaiaient pas, L’autopsie démontre que le défunt avait été

PROVENCHER-BOISCLAIR. 247

empoisonné et il n'existe rien pour vous faire croire le contraire ; aussi les cinq médecins examinés par la Couronne jurent-ils tous que Joutras est mort empoisonné.

Je m'attendais bien, Messieurs du Jury, que la Défense essaicrait d'attribuer la mort de Joutras à quelque maladie naturelle. J'avais vn que dans ie procès de Palmer on avait tenté de prouver que Cook était mort du tétanos ; un seul témoin avait osé dire qu'il était mort d’une angine de poitrine. D'après l’autopsie et la preuve faite devant le coroner j'étais convaincu que l’on ne pouvait soutenir que Joutras était mort du tétanos. Comme il était probable que l’on tenterait de prouver que s1 mort avait été causée par l’angine de poitrine, j'ai cru qu'il était de mon devoir d’en parler 1'amédiatement au Dr. Provost. Ici Je dois dire qne le témoignage de ce monsieur, les réponses qu’il a données au sévère interrogatoire que lui a fait subir mon savant ami assisté des trois témoins médicaux de la défense fournissent la meilleure preuve de sa capacité. Le Dr. Provost me &it donc qu'il était impossible que les symptômes qui ont précédé la mort de Joutras fussent ceux de l’angine de poitrine. Il appuyait son opinion sur les mêmes raisens que celles données par les autres médecins de la couronne et sur des autorités médicales que le Dr. St. Cyr a été obligé de reconnaître. Ce qui est rassurant pour nous. MM. du Jury, c'est que l’an-

ine de poitrine n’attaque pas ceux qui travaillent. D aaiade souffre d’une douleur inexprimable, il porte ses mains sur la partie souflrante ; il a la toux, enfin cette maladie est accompagnée d'une série de symptômes tous différents de ceux donnés par les témoins. À-t-on prouvé que le défunt était attaqué de rhumathisme, où mème qu'il avait le rhume? certainement non.

Pour ce qui est de la putréfaction, le Lr. Ladouceur qui a tout vu dit qu’il n’y a rien d’incompati-

ble en cela avec l’empoisonnementpar la strychnine, et dans le cas cité de Jane Dyer empoisonné par la strychnine, la putréfaction a commencé dans les douze heures après la mort.

L’autopsie ne démontre rien d’extraordinaire par rapport aux poumons. La congestion du cœur, des poumons et des membranes qui enveloppent cés organes présente l’apparence tele apres la mort par asphyxie, on sait que généralement dans l’emnpoisonnement par Ja strychnine la mort arrive par asphyxie. Je me dispense de parler de lhystérie, car 1l n’est personne qui soupgçonne cette maladie chez un homme de quarante ans. Vous comprenez qu'il n’est pas étonnant qu’un homme qui a été traité à la strychnine depuis dix jours ait eu l’estomac 1rrité.

Un célèbre médecin écrivant sur le Procès-Palmer s'étonne de ce qu’il s’est rencontré un homme de la profession, en Angleterre, pour jurer que les symptômes de la raaladie de Cook pouvaient être expliqués comme éi1nt ceux de maladies nerveuses, de l’épilepsie ou de l’angine de puitrine. Sans doute MM. vous avez été surpris qu'il s’en soit trouvé plus d'un en Canada qui attribuent la mort de Joutras à ces maladies.

Les témoins médicaux de la défense se reposent beaucoup sur le fait qu'il n’y à pas de preuve que les veux de Joutras étaient proéminents ou comme sortis de leurs orbitres. Ces messieurs savaient ou de vaient savoir, que dans le cas cité de Madarne Dove, 41 y eut absence de ce symptôme, On a prétendu aussi que si la strychnine avait été administré à Joutras le 81 Décembre il en serait mort avant minuit. À cela je n'ai qu’à répondre : premièrement, qu’on a aucune preuve quant à l'heure précise de l'administration de la dernière dose, deuxièment, que dans le cas de Wilkins cité par Tay'or, la victime n’a trepassé que six heures après l’administration.

PROVENCHER-BOISCLAIR. 249

Il est bien malheureux que ces hommes viennent ici donner des opinions sur des matières aussi importantes lorsqu'ils sè trouvent en contradiction directe avec lesauteurs qu'ils reconnaissent comme juges, mais qu'ils ne sont pas donné la peine de ire.

Le Dr. Coderre ne veut pas donné comme son opinion que le défant est mort de l'angine de poitrine, mais le Dr. Moll le dit positivement ainsi que le Dr. St. Cyr dans son examen en chef Mais ce dernier, dans les transquestions, dit qu'un homme attaqué d’hydrothorax assez violent pour produire les symptomes du 22 décembre aurait pu en mourir le 31, mais il ne croit pas cependant qu'il aurait eu des convulsions le 24 ou le 29, Ce que je trouve extraordinaire, MM. les Jurés, c'est qu'on n'ait pas produit un seul témoin qui ait vu un cas analogue à celui de Joutras.

Toute cette théorie d'hydrothorax et d’angine de poitrine est basée sur une erreur gressière. MM. les Dr. Coderre, Moll et St. Cyr disent qu'il y avait du serum dans les plèvres, tandis que le rapport de l'autopsie constate qu'il yavait du sing. Ainsi tombe cet échalaudage des savants docteurs. La lumière aurait dû se faire jour pouitant dans l'esprit au Dr. Coderre, quand le Dr. Bruneau a dit que l’épanchement du sang dans les deux plèvres n’indiquait pas nécessairement une maladie organique. S'il est une chose satisfaisante, MM. les Jurés, pour celui dont le devoir est de vous faire connaître la vérité, c’est de faire contredire un témoin opiniâtre. C’est ce que j'ai fait quand le Dr Kt. Cyr a admis que Watson, l'auteur du livre intitulé “ Practice of Physie, ” était une autorité en médecine ; ‘car d’après cet auteur 1l est hors de doute que le Dr. Provost a répondu adéquatement quand il a dit qu'il ne pouvait pas confondre les symptômes décrits par les témoins avec ceux de l'angine de poitrine,

quand mème il n'aurait rien connu antérieurement au procès.

Les Drs. Moil et St. Cyr s'accordent à dire qu’il faut absolument une preuve physiologique, c’est-àdirequ'o» administre le résidu de l'analyse à un animal pour en voir l'effet, cette expérience aurait été faite si nous eussions pu nous procurer une grenouille. Je vous avoue que j'ai trouvé amusante la proposition du Dr. St Cyr d'administrer une dose de ce résidu à une sourl, car rien ne prouve que cet animal soit plus sensible qu'aucun autre à l’effet de la strychnine tandis que toutes les autorités s'accordent à enseigner que la grenouille est affectée par la moindre quantité.

Les eflorts pour discréditer l'analyse ne font pas honneur à leurs auteurs. Le Dr. Coderre, le matin de son examen, voulait qu’on analyse les instruments dont on s’est servi! Il voulait aussi, qu’on démontre en nature le poison trouvé, c'est une autre prétention nouvelle.

Vous avez le témoignage des trois médécins qui ont fait l'analyse et ils ont trouvé la sirychnine. Les mêmes docteurs avec les mêmes instruments ont analvsé les poudres données par le Dr. Ladouceur et que le coroner a trouvé dans la maison Joutras, mais ils n’y ont point découvert de strychnine. Remarquez de plus qu'une partie des viscères a été analysée d'après le procédé de Stass et l’autre d’après le procédé du Dr. Girdwood avec le même résultat.

D'après la preuve faite en cette cause il ne peut pas exister de doute que cette série de couleurs de bleu foncé au violet, puis pourpre et rouge fait une preuve certaine de la présence de Ia strychnine, car comme l’a dit le Dr. Girdwood bien qu'il y ait des personnes qui nient la possibilité de découvrir toujours la présence de la strychnine par la série des couleurs, il n’en est aucune qui nie la présence de la strychnine une fois la série de couleurs obte-

PROVENCHER-BOISCLATR. 251

nue. La science médicale a, de fait, Messieurs du Jury, avancé beaucoup depuis le procès Palmer,

uant à la découverte de la strychnine dans un cas bobo tentent Le Dr. St. Cyr vous a dit qu'il ne croyait pas que la série de couleurs fut une preuve certuine de la présence de la strychnine, et il bâsait son epinion sur celle du Dr. Letheby, mais il a avoué immédiatement après qu'il ne savait pas que ce Docteur, apres experience faite, a depuis changé d'opinion ; c’est ce qu'il a dit comme témoin, dans le procès Palmer. Je le répète, c'est regrettable de voir des hommes de l’art venir prostituer ainsi la science.

Inutile de parler plus longtemps sur cette partie de la preuve de la défense. Si je n’ai pas commenté plus au long les témoignages médicaux de la Couronne, c’est parce que je suis sûr que vous les avez suivi et que vous êtes convaincus qu'étant venu en cour pour donner leur témoignage d'après l'examen des viscères au défunt, d’après les symptômes prouvés, sans arrière pensée, sans vouloir, d'une manière indue, préjuger la défense du malheureux qui est à la barre, mais avec la détermination de dire la vérité, toute la vérité, et rien autre chose que la vérité.

Le témoignage du Dr. Mignault qui mérite si bien la réputation de médecin habile que Inia fait la renommée, est important, non-seulement parce qu'il corrobore les opinions de ses confrères, mais aussi parce que ce monsieur à eu l’avantace de traiter plusieurs cas de tétanos.

Le Dr. Coderre avoue qu'il n'a jamais entendu parler d'un cas d'empoisonnement par la strychnine en Canada, ni même en Amérique. Ceci démontre clairement qu’il n’a pas fait d’études bien suivies sur cetle question, parce qu'on voit cité dans Taylor, ainsi que dans le British American Journal, publié en Juillet 1851, et dans Le 48e volume de la Gazette Médicale, page 517, la cause de Smith, accu-

sé d'avoir empoisonné Freeman, dans le Hanut- Canada,

Je veux relever certaines remarques qui ont été faites par la Défense, contre les témoins de ja Couronne. Ainsi, mon savant confrère, qui vous a adressé le premier la parole, a fait sur ls compte de M. le curé Trahan des observations qu'il doit regretter, que moi dans tous les cas, je regrette, pour lui, sans qu'il soit bien important pour le prsonnier d'anéantir ce témoignage, l’éloquent avocat s'efforce cependant de le faire ; mais incapable de trouver méme la moindre inconséquence dans les paroles il se déchaine contre l'homme qui les a dites ; et en paraissant douter de la sincérité de ce témoignage il attaque presque le caractère sacré du ministre de la religion. Je suis porté à croire que le prisonnier a tellement préjugé mon savant ami contre M. le Curé, qu’il n’a pas bien considérer le témoignage avant de le commenter, qu'il n’a pas bien pesé ses paroles avant de parler.

Ni le prisonnier avait écouté son Curé, Joutras n'aurait jamais été empoisonné. Ce digne Curé a tout fait pour empêcher le scandale qui existait dans.sa paroisse, et il aurait voulu en éloigner l’auteur, mais il n'a pu réussir à temps. Comment peut-on blämer M. le Curé d’avoir parlé, quand il a refusé si péremptoirement de relater aucun fait qu'on aurait pu croire lui avoir été dit comme conlesseur tandis qu’ils sont venus autrement à sa connaissance. Quant à moi, MM. Les Jurés, j’approuve en tout point la conduite de M. Trihan comme témoin, elle convient à son caractère de prêtre, Il a oublié qu'on avait méprisé son ministère, qu'on avait refusé de l'écouter ; il a même oublié le fruit de ce mépris : le murtre !

On a voulu insinuer que le défunt s'était empoisonné lui-même. Eh bien messieurs, je ne vous fatiguerai pas par aucune dissertation pour combattre ce point. La chose est trop invraisemblable.

PROVENCHER-BOISCLAIR. 253

Toute la conduite au défunt depuis le 22 décembre démontre combien il tenait à la vie. D'ailleurs comiment expliquer cette insinuatiua après les témoignases de la défense qui vont à Gire que le défant n'a jamais pris de strychnine ? N'y at-il pas dans cet incident un aveu que les moyens de défense du prisonnier sont insoutenables ?

La défense a produit des témoins qui donnentun certiticat de bon caractère au prisonnier ; ces t6moiguazes ne peuvent iniluer sur vos esprits, messieurs ; après une preuve aussi concluante que celle qui vous a été soumise, pouvez-vous conserver l'ombre d’un doute sur la conduite hottense du prisonnier ! Beau père, il cherche à défrnire le bonheur de son gendre : 11 commet l'adulièr: avec sa belle fille. Il ne isisse pas mème refroidir le cadavre de celui dont il s'est dit ami, pour consommer le crime avec sa veuve. Que pensez-vous d'un homme qui a aoi comme l'a fuit Provencher envers le pauvre imulade ; 1l je voit en danger de mourir, mais loin de prendre des mesures propres à faire venir le médecin, 11 va lui-mèime au villawe pour empèécher le Dr. Ladouceur de venirau secours du mourant.

Si le prisonnier était coupable, vous a-ton dit, il n'aurait pas aidé à ensevelir le défunt ; il aurait pris la fuite. |

l’expérience de tous les jonrs démontre que le meurtrier pour détourner les sonp£ons, accompaone sa victime jusqu'au cimetière, avec toutes les inarques de déférence.Ce spectacle nous est présenté dans le cas An Capt. Donellan qui fut exécuté pour meurtre de son beau-frère Sir Thomas Houghton. Il est vrai que laceusé pouvait se réfugier aux Etats-

LA le)

Unis; vien ne l'en empéchait, si ce n’est que comme bien d'autres coupables une main invisible le tenait Jié. Le meurtrier s'enfnit puis il retourne, il s’éjoigne encore, mais enfin il revient au lieu où il a comrais le crime, la justice s'en empare : semblable

au papillon nocturne qui voitige autour d’une chandelle allumée, il va rétrésissant toujours son cercle et se jetie enfin dans la flamme qui le détruit.

Mon savant ami qui a porté la parole en premier lieu a affirmé dans son adresse, messieurs, que le prisonnier est innocent, sans offrir d'autre prenve que celle que vous avez entendu, "'il connaiss:it quel-

ue chose pourquoi n'a-t-il pas paru comine témoin ?

our ce qui est de mes assertions vous ne devez y attacher foi qu'en autant que je les appuie sur les témoignages qui ont été donnés. Faites la mème chose par rapport à ce que mes deux habiles adversaires vous ont &it et je suis convaincu que la justice aura son cours.

J'ai suiviles savants avoc:ts pas à pas ; s'ils n'ont pu présenter aucune obj-ctiou sérieuse aux témoignages de, la Couronne c'est parceque la suite des circonstances. l’ensemble des faits font voir clairement la vérité: c'est une chaîne dont les anneaux sont si bien liés que rien ne la peut briser.

Je termine Messieurs. Je me suis effrreé d'exposer les faits de cette cause tels que, suivant moi, il: devaient l'étre. Depuis que j'ai lhonnenr d'occuper pour la Couronne dans ce district, j'ai pris pour règle de conduite non pas d'essayer à faire condanmnet l'acensé, mais bien de faire aequitter linnocent et de punir le coupable. Je sens tonte la res-

onsabilité qui pèse sur moi conine substitut du Par dencal

Si parfois dans ce discours je me suis servi dun langage cui a pu paraître dur envers quelques personnes, Ccroyez-moi c’est par devoir que je lai fait. C’eut ét 10 mquer gravement aux exizences de ma position que de me taire par considération ou par amiti® potuxr les témoins: j'ai dit ce que ma conscience me dictut. Sur vous, MAT. les due tombe la responsabiiiié au verdict que vous devez rendre dans cette case, Vous n'êtes pas appelf, à donner une décision sur la loi qui permet la peiue de mort:

PROVENCHER-BOISCLAIR. 256

votre devoir est de rendre un verdict vrai, et, comme vous l'avez juré, sans crainte, ni faveur, ni affection. Si vous croyez que le prisonnier n’est pas l’auteur du crime dont on l’accuse vous rendrez un verdict de non coupable. Mais si, d’après les témoignages, vous êtes convainçgus que François Xavier Joutras a été empoisonné par Modeste Vilbrun dit Provencher vous devez déclarer que le prisonnier est coupable. Souvenez vous des paroles de l’Ecriture: ‘ Quiconque aura répandu le sang de ‘l'homme sera puni de mort, car l’homme a été #“ créé à l’image de Dieu.”

RCLAC EC

La Cour s’ajourne après le discours de l'avocat de la Couronne, puis à la séance du soir, l'Hon. T. J. J. Loranger commença sa charge aux Jurés.

Elle fut continuée le lendemain. L’'Hon. Juge parla pendant près de quatorze heures. Voici l’analyse de ce discours remarquable sous tous les rapports.

Messieurs les Jurés.

Après Ia trahison, le meurtre occupe le premier degré dans l'éche:le du crime et les peuples civilisés le punissent de mort, suivant la terrible loi du talion qui crie encore stag pour sang !

Le meurtre est en effet le crime le plus haineux qui puisse se commettre, puisqu'il s'attaque à la fois, à la divinité dont il détruit le plus bel ouvrage, l’homme créé à l’image de Dieu, et à Fhumanité dont il foule aux pieds les droits les plus précieux, en enlevant à la famille humaine un de ses menibres. Anssi, notre loi criminelie qui a aboli la peine de mort pour la plupart des offenses, autrefois capitales, élève-t-eile encore un échafaud pour le meurtrier !

Mais, Messieurs les Jurés, l'énormité de cette offense, vous donne la mesure des soins que vous devez apporter à juger l'accusation qui la compoite, en vous revélaut la responsabilité immense qui s'attache à l’accomplissement de votre devoir, et tou te Ja solennité des fonctions que vous êtes appelés à remplir aujourd'hui. Vous dire qu'il y va de la vie d'un homme que votre verdict va rendre à la liberté ou conduire an supplice, n'est-ce pas vous rappeler dans toute son étendue l'exigence de l'engagement que vous avez pris envers la société, quand au commencement de ce procès, long

PROVENCHER-BOISCLAIR. 257

ct pénible, vous avez juré de rendre un verdict suivant la preuve.

C’est donc suivant la preuve que vous devez juger ; et suivant la preuve qui vonsa été offerte, vous devez condamner on acquitter l'accusé, +ous souvenant que, jugeant au nom du pays, vous en représentez la justice aux yeux de liquelle un verdict qui abscut le coupable est mauvais comme celui qui condamne linocent, et que, dans les deux Cas, le jary qui le rend imprime une tache à son pays en se déshonorant lui-même.

C’est suivant la preuve que vous devez juger. Cette obligation qui est celle de la loi et de vctre serment, Vous dit assez qu'en entrant dans l'en. ceinte de la justice, vous avez di laisser au dehors toute idée préconçcue formée contre l'accusé, tout préjugé créé par la rumeur, ei rejeter loin de vous les jugements hâtifs portés par la foule, pour n'écouter qu'une voix, celle des témoins, et ne voir qu'une lumière, celle de la vérité.

Encore une fois, je vous en conjure, jugez le malheureux dont le pays a remis Je sort entre vos mains, sans passions et sans préjugés, sans affection comme sans haine, mais d'après sa culpabilité Ou son innocence : jugez le comme vous voudriez être jugés vous-mêmes, suivant la. justice et non suivant l’iniquité ; jugez le suivant votre conscience, et au meilleur de votre counaiscance ; Car vous avez un grand devoir à remplir envers lui, parce qu'en plaidant qu'il n’était pas couple de la félonie dont il est accusé, il s’en est rapporté à Dieu, son créateur, et à vous, ses semblables pour subir son procès.

C’est pour vons mettre en état de bien juger que Ja loi x'impose l'obligation d'éclairer votre Célbération en vous faisant un résumé de sette carise, résumé qui sera long et pénible pour vous ei pour moi, mais auquel uous devons apporter une égale patience.

Le meurtre est l'acte de celui qui de malice prémédii’e met à mort un étre humain.

L'homicide accidentel, ou celni qui est commis dans l’exécution d’un devoir public est impuissant à constituer cette oflense. L’homicide illéæal même, commis sous l'impulsion d’une colère aveugle, quelque légère qu'en soit la cause, ou quelque triviale que soit la provocation, ne constitue que le manslaughter où homici.ie au second dégré.

La nature de l'agent employé pour produire la mort est indiflérente. L'empoisonnement est aux yeux de la loi une des espèces les plus odieuses de cette odieuse offense. :

Prévenu de ce crime l’accusé a subi son procés et le moment, est venu où vous allez prononcer votre sentence et dire si la couronne a prouvé sa culpabilité, en prouvant la perpétration du crime mis à sa charge, auquel cas votre verdict devra le condamner ; et l’absoudre au :as contraire.

Pour vous faciliter l’apprériation de la preuve, je diviserai en quatre points les recherches que vous devez faire, ce qui divisera en quatre pirties le résumé que je vais vous faire de ha preuve faite de la part de la couronne, aussi bien que celle produite par l'accusé

Voici les que:tions qu'il vous faut résoudre :

10 Le défunt Frs. Xavier Joutras est-il mort de maladis naturelle ou d’empoisonnement ?

20 S'il est mort empoisonné, s'est-il Jui-mème empoisonné accidentellement, ou a-t-il attenté à sès jours ?

80 Nil a été empoisonné par une main éir:ngère cet empoisonnement a-t 1l été acexientel où prémédité ?

40 ln e2 dernier cas, l’aceu:é a-t1l pr'iivipé à cet emnoisonnement en administrant lai “éme le breuvrse moitel, ou en le faisant administrer par d'aut es ?

Première question.—Le défunt est-il mort em-

PROVENCHER-BOISCLAIR. 259

poisonné ? La couronne dit oui, la défense dit : il est mort naturellement.

Par mort naturelle on entend en loi, une mort dont le principe connu réside dans l'organisme luiméme, c'est-à-dire Lx mort produite par la maladie ; ou une inort violente ou subite, c'est-à-dire mort accidentelle ou attribuable à la volonté divine, qu'en langage légal on appelle : mort causée par la visile de Dieu !

La couronne soutenant que le défunt est mort empoisonné doit d'abord prouver son assertion de la manière voulue par la loi, c’est-à dire qu'elle doit établir le fait de lempoisonnement des trois manières ou de l’une des trois manières suivantes :

lint. Jar la preuve des symptômes ;

2mt. l’ar l'analyse chimique ;

3mt. Par les circonstances.

Bien que le coucourx de ces trois genres de preuve, ou de deux d’entr'eux doive naturellement produire une somme plus forte de conviction, je dois cependant vous dire qu'une seule d’entre elles est sutiisante en loi pour faire conclure à lempoisonnement, et la raison justifie cette opinion.

En effet, un homme empoisonné peut-être mort sans témoins qui aient observé les symptômes due sa maladie ou aucune analyse chimique ne peat avoir été fuite de ses viscères, ou faite, elle peut avoir été impuissante à constater ÎCs traces de l'agent destructeur et 1l peut cependant être constaut, par une preuve convaincante de circonstances, qu’il est mort, emipolsonné.

Dans espèce actuelle, Ia Couronne invoque néanmoins les trois preuves, et nous allons voir si elle a réussi à les faires toutes, où si elle a établi quelqu'une d'elles. |

Nous allons d'abord ex+sminer l’analvse ou plutôt les quatre analyses chimiques faites par 1°s Docteurs Provost, Bruneau, Misneault et Girdwocd, des viscères du défunt, voir si ces analyses ont été

faites suivant les règles de l’art, et considérer ensuite quel est le degré de croyance qu'on doit attacher à leur résultat.

La défense prétend que ces analyses n’ont aucune valeur, pirce qu’àprès l’autopsie, les visrères n’ont. pas été gardées assez soigneuseruent par le Dr. Lalouceur qui Pa faite. À cut égur:l, il est en preuve que lautopsie à été faite le soir, dans une petite chambre de la maison du défunt. où ân grand nomre de personnes étrangères, des curieux, venus de toute- Îes parties de la Paroisse, ont p'nétré au nombre Ge six ou sept ou plus à ja fois, et que plusieurs d'entr'eux se sont approchés du cadavre, La défense sat: quelqu'un eût pu jrter dans les vis’ères ui poudre vénénense que les médecins chimistes ont pu prendre pour un poison ing, ré du vivant du défunt.

D'un autre coté, la preuve révèle que les vi-cères ont toujours été sous la garde du médecin qui a fait J'autopsie et que quand 1l s’est absenté, 1l a commis deux autres personnes, M. art, étu ant en médévine et le nonsmé Théophile Lahaie, à leur girde Tous trois déposens de l'impossibilité du fait supposé par la défense, fait qui par lui-même parait si improbable, peur ne pas dire si invraisemblable, que je ne puis accorder de valeur à cette ob'ection.

La preuve de lanalvse dépend donc de la rectttude du procédé chimique et de la valeur du résultat.

La défense qui pour les raisons qui seront répetées. met en questiun lefficacité des épreuves dont on s'est servi pour constater le poison, sdmet cependant que le: analyses ont été faites suivant Îles règles de l'art et que les m‘decins qui les ont faites ont suiviles procédés indiqués par l1 méthoëe du professeur Allemand Stass, perfecttonnée en Angleterre, depuis Je procès de Palmier convaincu au Old Briiey en ?835 d'avoir empoisonné Jobn Parsons Cook, par les Docteurs Kogers et Girdwood,

PROVENCHER-BOISCLAIR. 261

En sorte qu’il ne nous reste plus qu'à juger du mérite du résultat en constatant la suflisance de l’épreuve.

Les médecins chimistes nous disent qu'après avoir traité par ouatre analyses distinctes un mucus enlevé de l’estomac du défunt, le duodénum et la vésicule biliaire, et avoir dégagé le résidu obtenu dé toute matière organique, ils ont obtenu par la réaction, la série de couleurs particulières à la strychnine et propres à elles seules, savoir une coloration bleue d'abord, passant successivement du bleu au violet, du violet an pourpre et du pourpre au rouge qui est resti visible.

La défense admet que la strychnine seule peut produire cette série des couleurs qui révéelent la présence de ce toxide dans les organes analisés, mais elle nie l'efficacité de cette épreuve, “ l'éprenve des couleurs” (color test) si elle n’est suivie de l'épreuve phy-iologiqne, &’est-a-dire de l'épreuve faite sur des animaux, du poison révélé par les couleurs.

Cette question sur la valeur légale de l'épreuve des couleurs obtenues par la réaction, est toute nouvelle {n matire d’empcisonnement. Elle l’est certainement ex Canada, et je crois qu’elle ne s’est Jamais présentée abstraitement devant aucun tribunaï anglais, isolce des autres indices de l’empoisonnement; au moins ne Îc voisje rapporté dans aucune des causes célèbres 'empoisonnement qui ont eu lieu en Angleterre on su: le rontinent,

Dans tous les cas rapportés où l'on a constaté la présence du poison par l'analyse, on l'a trouvé en nature, Où on eh a prouvé l'existence par l'épreuve physiolozique. Au prorès de l'ulmer, convaincu sur la prouve des symptôms el dex circonstances morale, les Drs, Tavior et Rogers pour se justifier de n'avoir pas trouvé le poison dans les viscères de Cook, que, d'après les sympiomes, ils ont soutenu avol: Gé empoisouné par là strychnine, ont nié Ja possibilité de découvnr la strychnine dans tons les

cas, se fondant sur sa décomposition prétendue, puis ont traité comme incertaine et trompeuse l’6preuve des couleurs, Orlila avait énoncé la même opinion qui en 1855 paraissait généralement répandue, si j'en juge par quelques fragments des écrits publiés dans le cours de la discussion soulevée par le procès Palmer, Mais il semble qu'on a attribué l'incertitude de cette épreuve à la mixtion nécessaire d’autres mativres colorantes avec je poison, et à l'impossibilité de dégager la substance toxique de Ja matière organique.

La fulhibihité de l'épreuve venait alors, non de la fuillibilité du procédé lui-même, mais de la difieulté de le bien faire, c'est-à-dire d'isoler complètement le poison de Ja matière organique, colorante de sa nature; car, les chimistes admettantà lunanimité que chaque poison a une couleur ou pl sieurs couleurs qui lui sont parueulières et que la série de couleurs, bleu, violet, pourpre et rouge est propre à la strychnine en particulier, il serait impossible de nier qu’un corps qui produira, par la réaction cette série de couleurs ne soit de la strychnine.

C’est surtout ce dégagement du poison de la matière organique, cet épurement du toxique que Stass a cherché, par sa méthode qu'il a révélée à la Belgique et à la France au procès du Comte de Bocarmé, jugé, ti ya maintenant vingt aus, aux assises de Mons, et que Flandin, Ains son traité des poisons, publié en 1846, disait ne pas bien connaître encore,

Les partisans de l'épreuve des couleurs fondent leur epinion sur l'eflicacité de cctte méthode que les Drs. Rogers et Girdwood prétendent avoir encore perfectionnée, ainsi qu'on peut le voir par leurs écrits publiés dans Fa Lancelle 45 Tiondres et proclament son infailibilité.

Le Dr. Girdwood, Ini-mème, entendu dans cette cause, comme témoim de la couroune, à: emphati- ‘ucement soutenu l'excellence du procédé et nous à

PROVENCHER-BOISCLAIR. 263

dit qu'il ne Ini avait jnmais fait défaut.

Ici les analyses ont été faites d’après la méthode de Stass d'abord, et ensuite d'après la même méthode perfectionnée comme nous venons de le voir. Dans chacune des analyses faites par les Dre, Provost et Bruneau seuls, et ensuite par le Dr. Girdwood, en présence du Dr, Provost, et ensuite par ce dernier, d’après la méthole perfectionnée, la série de couleurs a révélé la présence de la strychnine.

Les médecins qui ont été appelés par la défense, comme ses moins, ont adinis la rectitude du procédé, et ont reconnu que la série de couleurs accusait Ja présence de la strychnine ; mais ils se sont retranchés derrière l'épreuve physiologique qui wa pas été faite,

Ils disent anx médecins chimistes qui ont fait ces analyses : si les couleurs vous ont révélé du poison, que n'avez-vons fait l'essai du résidu tiré des viscères du défunt, sur des animaux, et vous auriez démontré }a valeur de votre épreuve des couleurs ?

S'il y avait assez de strychnine pour produire les couleurs, i! devait y en avoir assez pour produire son action sur un animal vivant. Nous ne croyons au poison que quand il manifeste ses eliets sur la nature vivante ! Æa un mot suivant nous. l’épreuve des couleurs n’a aucune valeur sans l’épreuve physiologique.

À cette objection les Drs. Provost et Girdwood répondent : Une partie infinitésimale de strychnine, tronvée dans un cadavre, produira les couleurs et restera sans action sur la nature vivante. La strychnine trouvée dans le corps de Joutras était suffisante pour l'épreuve des couleurs, mais était insuflisante pour l'épreuve physiologique. Un seul animal est sensible à la strychnine, en quantité si minine qu'elle soit, et ii nous a été impossible de nous le procurer pendant l'hiver, époque où nous avons fuit nos expériences.

Vous voyez, MM, es Jurés,ia difficulté de la question qui se présente à votre délibération et qu'il me fant résoudre pour éclairer le sentier par lequel vous devez passer pour parvenir à la déeision du procès im} ortant qu? vous avez à juger et applanir les obsta cles dont vous ètes entourés

Cette question n'en est pis une de droit, elle n'est pas méme du domaine de la médecine lévale proprement dite ; elle appartici it à la chimie légale, si Je pus ainsi nr exp'iquer, science à laquelle ! 108 études que font Îles hommes de loi, les laisse comparativeraent, sinon totalement étrangers.

Ilme fout cependant Ja résoudre, puisqu elle se présente et «iu'eile forme un éléme ntim portant du procès, et je ne puis, ni ne veux plus reculer devant ce point que devant les autres

Comme je vous lai ditje crois, cet incident, ainsi qu'il se présente, sins précédent dans les annale *S JUdiciaires, et je sens, dans toute son étendue, la responsabilité qui m'imconbe en le decidant. J'y ai longtiement réiléess 1, et après mare délibération, voici comment je l décide, dans Les circonstances qui résultent de l'ensemble de la preuve.

Vous devez considérer ln série de couleurs obtenue par les analv:es chimiques non comme une preuve complète «ie l'existence du poison dans le corps du aéiunt quand 1l est mort, mais comme une torte présomplion où comme une probabilité de la présence de ce toxique.

Je vons ai dit qi'indépendamment de la preuve de l'existesce du poison revélé par l'analyse chimique, la preuve des symptomes seule, si e Île est est c omplète, est sn£luinte pour ponr faire conclure à Pempoisonnement, surtout quand elle cest appuyée de la prenve de cireonstances.

J'ai ici pour justifier mon oi la couvre de Palmer, dont je vous ai déjà parlé, qui a €té convainen dumenrtie de Cook sur la jsicuve des syipéomes et des crreunstances, es jurés ayant conclu

PROVENCHER-BO'SCLAIR 265

à Pempoisonnement par la strychnine sur l'indication les sympiômes seuls. Jo ne puis avoir de meilleur autorité à citer que ee procès célèbre, présidé par un des homme: les plus verses dans la loi cruninelle d'Ang'eterre, dout ii a granlement fait avancer la réforme, le Lord juz+-en chef Campbell iui-imêime.

L'analyse médienle n'avait pas révélé de traces de poison, et, maleré de vivoureux tém 1gnages médicaux produits par l1 déf'nse, soutenant que S'il Y avait ingestion de poison, l'analyse eut dù en découvrir des traces, d'ins son résiméde la cause, le Lord Campbell infoima le jury que la preuve ,Chhnique n’était pas nécessaire pour conclure au poison, et c'est ce qu'à son exemple je vons dis.

La preuve des symptômes est suiiante, mais que: doit en être Je caractère ? Quelle somme ou quelensemble de symptômes est n‘cessaire pour faire conclure À l'ingestion dn poison ? C'est ce qu'il devient notre devoir d'apprécier.

Je ne crois pas contrarier la science médicale, je me fais même lPécho de l'opinion des hommes de l'art entendus comme téinoins au procès, en vous disant que parmi les innombrables mualsties aftectant l'organisme humain, il n'en est aucune qui produise nécessairement un nombre rivoureux de syBipiôines, se trouvant dans des con‘htions invariables d'âge, a: sexe, le tempérament et d'antres accidents, variant à l'infini et qui doivent sipuissamment influer sur le diagnostie, lien doit être des désordres causés par Je poison dans le corps humain, conne de cenx engendrés par les autres causes morbiies qui Fassuilient,

Bien que suivant l'action qui ni est propre, chaque poison doive infliser à l'organisme des lésions pariculières, il est impossible d'issigner à chacun un nombre rigoureux desyinplômes se rencontrant nécessairement dans tous [es eus d’emyoisonnrnent causés par le miètne toxique. Il sortait même

absurde de vouloir les reufermer dans un cercle plus ou moins étroit qu'ils doivent tout remplir sans jamais pouvoir le franchir.

On comprend au contraire que les effetsde chaque poison sont subordonnés à la dose ingérée, à l'organisation de la victhne, à son état de santé, à son âge, à son sexe, à l’état et à l’époque de sa digestion, et ainsi de suite, et que ces effets, suivant la violence des causes qui les produisent et Le choc qu'ils impriment à l'organisme, se révèlent par des signes extérieurs plus ou moins nombreux et plus ou moins apparents. C’est par l’observation de ces symptômes, soumis, comme nous venons de Je dire, à une foule d'accidents affectant leur nombre et leur intensité, que l’on est convenu d'attribuer à chaque poison un ensemble de sÿmptômes particuliers.

Non que dans ces cas on doive g'attendre à rencontrer plusieurs ou même un seul symptôme qui, pris isolément soit essentiel à lPempoisonnement et qui ne soit commun àune autre maladie, mais c'est la réunion où l'existence ordinaire de plusieurs d’entre eux, dans chaque cas particulier, qui en font le caractère distinctif et fournissent la matière au diagnostic,

Ceci posé, cherchons les symptômes ou l’ensemble des symptômes particu!iers à la strychnine Le recueil de ces symptômes est naturellement le résultat des cas les plus notoires d’empoisonnement par ce toxique. En poursuivre la recherche dans les différents traités de toxicologie publiés en France eten Angleterre, serait une œuvre que le pou de temps qui ni'a été lissé pour préparer cette adresse me rendait impossible, Heureusernent que nous avons le secours des t‘moisgnoges médicaux de la Couronne qui nous décrivent les symptômes, et parmi ces témoins je dois faire inention particulière du Dr. Provost non contredit dans la théo:ie par les témoins médico-légaux de la Défense, qui ont sou-

PROVENCHER-LOISCLATR.. 267

tenu ne les pas retrouver dans la maladie de Joutras, bien qu’ils n'aient point 1 nié le caractère de ces symptômes qui, d'ailleurs, se trouvent groupés dans le traité de toxicologie du Dr. Taylor, dont tous les médecins entendus ont admis ]a rectitude.

Le Dr. Taylor a surtont emprunté à l'étude de

cinq Cas particuliers celui d'une madame Smith, d'ure re Sennett, où La Française, une Jane Dyer, toutes deux empoisonnées par accident : la première dans un hôpital de Londres et la seconile dans un hôpital de Jersey ; de Madame Dove, de Leeds, dont le mari a été exécuté pour lavoir assassinée, enfin à celui de Cook, tous morts par l'empoisonnement par la stryclinine, la nomenclature des symp'ômes qu'il attribue à ce poison : “angoisse, agitation extrème, immobilité, roideur du corps, rétraction de la tite en arrière, figure pale, chaleur de la peau. pouls fréquent et ser ré, “trismns ou serremeuat de la mâchoire, respiration “irrégulière et intermittente, puis trembleme nts, *“ secous :s convulsives. dans tout le corps, accès “ d'opisthotonos, courbure du corps en are, le pa- “tient ne reposant plus que sur la tête et les talons, “ pendant lequel le corps est comme projeté en # l'air, raideur totale des membres supérieurs, yeux “brillants et fixes, pupilles dilatées, asphyxie, bien- “toc Phnmobilté tétanique, après les membres se “ réfléchissent et se meuvent, l'intellisence reste “elaire et ue quitte le patient q: va ses derniers ‘“ moments ; nie cet amendement n'a qu'une fai- “ bje durée ; tout l'ensemble des symptômes ci-haut “décrits reparuit avec une énergie et une violence “nouvelle et le malade succombe.

“ Le malade redoute la mort et paraît en proie ‘à l'eflroi le plus terrible ; il prévient le retour de “Ja crise, demande à étre retourné ou tenu, fait des bonds dans son lit en dénors dnauc! il serait précipité si on ne le retennit de force ; son corps ‘ devient roide comrne une barre de Ler, ses doigts

= pes

pas

en ”

“ sont crispés ct ses orteils retractés.

‘ Un mouvement soudain ou un chocinattendu, “le bruit des pas sur le plancher le fait tressaillir ; “il éprouve une sensation pénible de suHocation : ; “ sa langue est sèche ; ses jambes sont étendues ;

“ dans les crises , La tete est fortement rétractée ce om- “ me dit ci-haut, et la plante des pieds est courbte

“en forme d'arc. La respiration a l'air suspendue,

‘la face prend une apparence livide, les veux sont “ proéminents et fixes, et les lèvres sont livides. “ Nes traits offrent quekuelois l'apparence d’un “rire sardonique. Essayer de boire est souvent “la cause d’un serrement de la mâchoire, et de “ fracture où morsure des parois du v: tissvan qui “ contient le hquide. L'intelligence est lucide en- “tre les paroxysmes, le malade a le sentiment de “ l’imminence du danger, il prévient le retour de la crise et redoute la mort, le malade criant : Voila que ça revient ! Les sympiômes tue fois ré- ‘ tablis, progressen! rapidement. En ièz:le généra- “ Je, le patient revient ou meurt en deux heures.

En regard de ces divers sympiomes di its par les témoins médicaux et lé auteurs de toxicol ocre, mettons les symptômes remarqués par les témoins Muie Plourde, femme de Michel Cajoict, le Dr. Ladouceur, Michel Lemaire et Elise Jouitras, au milieu des attaqu es convilisives du défunt le 22 Décembre, lors de sa première maiadie et le 51, jou de su mort.

Marie Plourde : “ Quand le défunt est arrivé à ma porte, à cheval, le 22 décembre, je lui ai dit de débarquer ; 1] m'o dit qu'il ne le pouvait pes, quil x'avail aucune émulalion dins les jambes et qi lsonffrait le martyre ; jette moi à terre, tu viendras tanjours à bout de me tirer dans li maison... ,? Jhim'a mis la main par-dessus le cou, mon petit carçon hui a levé la jambe de l'autre côt*, je l'ai pris par-dessous les bras et je l'ai glissé à terre..,., Nous Farons rentré dans Ja maison et assis sur une chais: entre

PROVENCHER-HOISCLAIR. 269

le poële. Quand on s’est mis à le déchausser, il criait, (tait terrible, J'avais peur de lui faire mal et je le âchais. Il m'a dit: déchausse-moi : je ne suis pas c'ipable de marcher, je vais mourir ! On le rassit ; j'ai pris la chaise par le dossier, je lai hallé vers le lit. Mon petit garçon l’a pris par les jainbes, moi par les bras, et nous l'avons couché, Quand il fut sur le lit, il souffrait c'était terrible. 77 se levail lout s'randi sur son lil, et il me disait toujours : c'est ma dernière maladie ! Quand Jean Pte, Chassé est parti pour aller cherche: le docteur, le défunt a crié: vie, vite, mon pauvre Jean Baptiste, je ne meurs ! Ersuite it m'a demauidé du sei, l me disait que ça le ;renail comme dans les #achoires, qu'il croyait qui allait avoir une parelysie, ]i m'a dit: je sens qu ce me prend dans toss les membres. I m'a dit aussi quil s'était fait traîner par “a jument ; qu'il élail to bé doux fois dans ses palles ct'qu'ilr avait pu embarqgr:?.

Le défuni ia dit que sa maladie l'avait pris par le mal de 6: ur ef que Qu ll cvcil desrerdr dans les Jambes. J'i vu le docteur arriver dans Lo chemin et je l'ai dit au défunt. Ila dit: Je'sine bien content, Je n'es ni pas zour longlenips, I se ler ait sur les talons el sur it 61, cest-udire qu'ilne se portait que sur les talo: +! la Lite : son cor: faisail un are, ue pouvait pas étendre plus qu'il l'était. [1 avait le corps roide cornme nne bar de fer. Quand le docteur est ven: :! a dit gw'él sentait son vel uns lous les membres. re planrher n'est pas solide el quard ON PassQil jrs ce son lil il se sonterait el juisait va cri. ll se soulevait 52t Qun COUP CORRE une gersonte qui saute de peur “an où approchail où gwon e touchail il criait. fl était des escousses 1 rextpièlle : quand 1Pentendail potes 51 farsait le sant et léchaït le vyè en

meme leinps. la bouche serrée. 1! avait des esrousses « sit qu'il avait de le misère à narder ; dires es: 1ers qu'étpartail assez bien. Q vi les

enfants passaies : ‘is du lit ou qu'éls fais rot da! Fruit.

c'élait dans ce temps là qu'il était plus agité el qu el serrait les machoires de méme. En passant près de son bit, je lui ai abrillé les pieds el it na dit : luche-mot, tu me fais mal. Quand le défunt est arrivé chez nous 2/ avait la figure bléme el retirée. Ti nous a demandé de lui frotter les jambes. I] s’est plaint que les jambes lui faisaient du mal depuis les orteils jusqu'au bas du vorps.

Le Dr. Ladouceur décrit ainsi les symptômes de la maladie du défunt quand il Pa traité le même jour, 22 d'cembre, chez Michel Cajolket. En arrivant à la porte, je vis le défunt € nu sur un lit; à cc meme momcnl, en me voyant il fitun sutul de surprise. Il me dit: Venez vite, je pense mourir ! Il se plaicnait d'engcurdissement dans les jambes. me dit que quand 1] avait été att: iqué dans le bois, en très peu de temps ?! était tombé par terre, les jambes étani roides. Le pouls du malade étail QUE assez fort, il se plairait doppression à la gorge, de Fr s./or- Les Au C'euc de l'estomer et doulenrs dus le cou, roideur des extréinilés, le corps y parlicipant, Sa douleur aux extrémilés inf. rieures poriait surtoui sur le deiiuns des cuisses, comine si, disaitil, les nerfs vouiaient se

rétracter. Le moirdre bruit ou mouvemeat «ugmentail cette douleur du creux de l'estomac, suivant ce qu'il disait et que J'ai pu remarquer. Ii me supplie de ne point le toucher parce que quand Jete louchais je: roduisris ue douleur bien inierser Son inlellicence était claire.

Avant l'administration d'un nouvean calmant il eut un nouvel accès. Je lui saisis fortement es 5 Cuisses malgré lu recommandation qu'il m'avail faile du contraire. Je des lui frottai fortement surtout à la partie interne où la douleur clait disait-it plus forte, et je lui fléchis les jambes en avant et en arrière, en mèême temps il avait des ronvaulsions iétaniques. Ces convulsions lui fuësaie Li jaire de pelils savis sur Son lit. Après l'avoir tott6 pondant que lan 5 temps il DL rai aux, Î! Eat . SUR STAR de i rusès HTalion.

PROVENCTIER-BOISCLAIR. 271

Le défunt avait des intermissions duns Ses convulsions lélaniques, mais les douleurs d'estomar duraient loujours quoique d'une m nière moins intense. Les maxtÜaires étaient serrées pendant les convulsions el relachiient quand elles cessuient. 1 parltil fortement alors. Le défunt ayant routs funer je lui mis sa pipe dans la bouche parce qu'il n'avait dit avant qu'il ne pouvait pas la prendre avec ses mains.

Passons maintenant à la maladie du 51 décembre, Michel Lemaire nous Gi:

Le soir du 31 Décembre, je fus éveillé et prié de me rendre chez le défunt.” Quand Japperçus le malade il élait Lout er convulsions et Provencher le tenait. Provencher ayant quitté le malade pour aller chercher le médecin. je letins. Ii me dit: Provencher n'est pas parti? je lui répondis que non; upe seconde fois il dit: il nost pas parti ? Puis une troisième. Pendant quilme disait cola, il avait des crises de temps en 14 178. Il reposa et me dt qu'il allait mourir! IL avait prié tout le temps de ses convulsions : malgré leur force, il parlait encore assez bien pour faire comprendre qu'il priait. Dans la dernière crise qu'il eut et qui l'ein porta, ii avait beaucoun de dilliculté à prier. Quelques instants avant de mourir, il me cit que la langue Lui séchail

Le malade dans ses crises m'avait fail mettre un bras vers le milieu du corps, varce que celu lui faisait du bien. J'étais à sa droite, je lui tenais la main droite avec ma gauche et mon bras droit passait par dessus son corps, et je tenais son autre Dras, C6tait assez pour empécher le milten du Corps de se soulever. Sa tete s'en allait en arrèère, 802 corps allait par résistance, en caholant. Kes membres se roëdissarent en cahotant et samolissuient et atnsi JUSqu'à sa mort. Quend il se roëdissait, c’était {oujours en s'étendant et eh revenant por soubresauts.

Gnsnd l'agissement des membres fut fini, celæ s'est joié dans su fizure. Ses membres s’agitoient

convulsivement ; sa figure est devenue effroyable : elle s'étirait sur tous les sens, les yeux, le nez se retiraie nt, la bouche était bouleversée comme le

reste ; quand il mourut, il est mort les mächoires ne ; Sû figure à changé plasieurs fois dans le temps que le se contractait ; elle est devenue toute tachée bleuâtre, noire. Je ne puis dire si ces taches étaient o1 andes où pou J'ai cru quand il me serrait la main qu al me tenait, qu’il me faisait un signe d'adieu. Son corps était tout en sueurs. Où était mon bras qui ceinturait son corps, c'était tout mouillé.

La deuxième fois qu'il s'est tranquillisé 1l me dit encore une fois qu'il allait mourir, et je le crus alors. [l cut deux intervalles de tranquillité de une minute à une minute et demie chaque, du moment de mon arrivée jusqu'à sa mort. Dans ces inter-

valles F4, le malade quand e’était pour le reprende prévoyait ja crise aux deux intervalles. IT disait: Ça va mere D si vous-voulez, vous allez me tenir : il disait cela librement, Il a conservé son intelligence jusqu'au moment de sa mort. Les ef forts se sont suivis en affaiblissant.

Elize Joutras, file du défunt: vers neuf heures ie défunt dit, je me sens des courants dans l’estoanac, /e crois bien que ça va memporter. Enmarehant il dit: je crois bien ue je vais avoir une faiblesse qui va n° Sono er; Je ne crois pus vor la nouvelle année : il s’est promené en se lrottant les jambes et e ee qu'il 1'en avait pas pour longtemps, quilavarl le cœur conune empoisonné. Après que le prisonuer l’eut couché, le défunt eriait fort en disant que cette faiblesse allait Pemporter. Le dé- {ant se débattait sur son lit : ça prenait toute la la force du prisonnier pour le tenir sur le Hi

Joseph Joutras : J'ai aidé à enseve ir Îe corps; I avait les maïas fermées, les pieds étendus elles s ortrils conlractés en arrière. Les membres étairut ussez roëdis quon n'a vu l'heure qu'on ne le déshabillerait pas. Les

PROVENCHER-BOISCLAIR. 275

habits qu'on lui était acerochatent sur ses doigts contraclés ; sa fisrre élait püle.

À la description faite par Marie Plourde et le Dr, Ladouceur de l'état du défunt Joutras le 22 Décembre, et au récit qu'il a fait Ini-même de la nature de sa maladie et du caractère de ses souffrances, raconnaissez-vous, MM. les Juris, les symptômes su, vanis, remarqués dans l’énumération que je vous ai faite de ceux attribués à la sirychniae ?

Le défunt a d'abord eu mal au cœur : quand lattaque est venue soudainement et tout de suite il a ressenti des douleurs dans les jambes. Il n'a pu monter sur son cheval dans le bois et n’a pu en descendre chez Michel Cajolet : ses cris, quand il a 66 assis ; sa crainte de la raort plusieurs fois exprimée. Il se levait tout grandi dans sonlit. Les mäâchoires lui serraient pendant les crises qui aaient des intermissions et se relâchaient dans les intervalles de tranquillité. Son corps était précipité en l’air, ne se tenant que sur Îles talons et la tête, faisant un arc (opis-thotonos). Raideur du corps comme une barre de fer, Le bruit des pas lui faisait jeter un cri et faire un saut ; le toucher légèrement le faisait aussi trossaillir, Sa figure était pâle. Ses jambes étaient engourdies. Le pouls était vit. Oppression à la corve ; douleur à l'épigastre ; roideur des extrémités et du COTPS : douleurs cn dedans des cuisses, Il éprouvait de la douleur d’une légère pression, et une forte pression accompagnée de frottement le soulageait. Kon intelligence était claire. Rigidité des mains. Interruption des crises. Convulsions tétaniques, Grande transpiration. La aurée de l'attaque a commencé, suivant toute apparence, vers onze heures et-demie et se termina vers deux heures et-demie.

Parmi les phénomènes décrite par Michel Lermaire, lize Jontras et Joeph Joutras, à la moït du défunt, le 31 Décembre, remarquez2-vous égalerient les suivant: et irouvez vous qu'il y ait de l’avalogie

entre eux et ceux décrits par le Dr. Taylor ? Mal de cœur, les pieds lui engourdissaient, tons les membres étaient en convulsions et il demandait à être tenu. Il y avait intermission des convulsions. Pendant la convulsion, les mâchoires étaient serrées et elles se relâchaient dans l’interva'le, sécheresse de la langue, intelligence lucide presque jusqu'à la mort ; agitation du corps. Le défunt se faisait fortement presser par M, Lemaire. Ka tète était renversée en arrière. Il avait conscience de sa fin imminente, Jl prévoyait le retour de la crise et disait : Prenez-moi, voilà que ça revient. Son corps tremblait convulsivement. Raidissement des membres, tremblement de: jambes, Etat de la figure livide et couverte de taches bleuâtres, granspiration abondante, tranquillité de la figure après la mort, effroi avant la mort, c'ispation de la main que Michel Lemaire a pris pour un adieu.

Eiize Joutras dit qu'avant lParrivée de Michel Lemaire, le prisonnier qui tenait le défunt avait besoin d'employer toute sa force pour l'empécher de sauter de son lit. Et Joseph Joutras ajoute que quand il a été enseveli, son corps était si roide, que l'on à éprouvé de la difficulté à Le déshabiller ; que les mains étaient erispées et les orteils rétractés en arrière.

Ne voilà-t-l pas, Messieurs les Jurés, une série de symptomes qu appartient à Pempoisonnement par la strychnine ?

Mais la Défense prétend qu'ils ne se rencontrent pas tous : qu'ils ne sont pas en nombre sufhsant pour faire conclure à lempoisonnement, surtout que l'absence de quelques symptômes essentiels à la strychnine repousse la supposition de l’empoisonnement. lle soutient en ontre que les symptômes décrits par les témoins ne sont pas particuliers à la strychnine, mais qu'ils peuvent se rencontrer dans d’autres maladies,

PROVENCHER-BOISCLAIR. 27

Ce sont ces prétentions de la Défense qu'il faut maintenant apprécier.

Avant de discuter les moyens respectifs de la Couronne et de la Défense au sujet de ecs symptômes, il convient cependant de fixer nos idées sur un point que présente incidemment la ressemblance des phénomènes remarqués dans les maladies du 22 et du 51 Décembre. Les témoins médicaux de la Couronne concluent à Ja parfaile identité de ces deux maladies ef un seul témoin de la Défense a soulevé un doute à cet 6oard.

Il ne semble pourtant difficile d'accueillir ce doute, et je crois que vous viendrez à la conclusion qu'à quelque cause que l'on doive attribuer les deux maladies, cette cause est la même, si les symptômes l'ont aussi été.

La Défense soutient que la preuve de Ja Couronne n'a point révélé l'empoisonnement pair Ja strychnine, parce que les symptômes remarqués 1e sont pas ceux de ce poison. Et l’un de ces témoins médicaux a prétendu que l’on ne peut attscher de foi à la description des symptômes, parce que les témois qui en ont déposé, ne sont ras des hommes de Part.

Je ne puis donner crédit à cette prétention. Je crois que, quelque étrangers que soient des témoins à la science médicale, quelque grande môme que soit leur ignorance des lettres, s'ils sont doués d’une dose d'intelligence suffisante pour déposer en justice, leur témoignage doit être cru et veut servir de base à une opinion médicale. Exclure un témolghage aussi expressif dans sa forme naive que Va été celni des témoins entendus et en particulier de Marie Plonrde et de Michel Letnaire, parce qu'ils sont étrangers à la profession médicale, serait consacrer On principe, que quand un home empolsonné meurt sans que l’on appelle de inédecin, la preuve des symptômes doit faire défaut à l'instruction. D'ailleurs, appelé au lit d'un analjade, le mé-

decin lui-même nie fonde-t-il pas sur les symptômes rapportés par ceux qui entourent le patient et que bieu souveut il n'a pas remarqués lui-même, le diagnostic quil porte de la maladie.

Revenons donc « l'étude des symptômes du 22 et du 31 Décembre. Les témoins médicaux de la Défense sont forcés de reconnaître comme ceux de Ja Couronne, plusieurs symptômes de l’empoisonnernent par la strvchnine, dans les phénomènes décrits, mais ils objectent qu'ils ne se trôuvent pas en assez grand nombre pour faire conclure à l’empoisonnemnnt par la sirychnine, que ce toxique produit des phénomènes essentiels qui ne se sont pas rencontrés 121 et qui se seraient manifestés si le défunt eut ét empoisonné ; et en dernier lieu que les symptômes 1emarqués sont autant ceux d’autres maladies que de la strychnine.

Pour ce qui est de la quantité des symptômes, je crois vous avoir déjà dit que pour faire admettre un empoisounement par un toxique particulier, il n'est pas nécessaire qu'ils se manifestent en un nombre déterminé, s'ils sont caractéristiques et assez nombreux pour produire un ensemble particulier, votre devoir étant de conclure à la maladie révélée par cet eusemble.

Mais existe-t-il quelques symptômes essentiels à la strychnine dont l’absence puisse repousser cette conclusion ? La Défense signale [a proéminence de l'œil et la suspension de ia respiration, qui n'ont pas été rapportés dans le cas du défunt Joutras.

Ilest vrai que la proéminence de l’œil est indiquée par la plupart des écrivalis médicaux et des auteurs de toxicologie, comme étant un des phénomènes de l’'empoisonnement par 11 strychnine.

Ce symptôme peut faire partie de la théorie ; mais s’est-1i rencontré dans tous les cas d’empoisonnemert rapportés * Je remarque qu’il n’en est pas fait raention dans le cas de Mme Dove que j'ai cité . plus haut, et qui est pourtant morte empoisonnée

PROVENCHER-BOISCLAITR. 277

par la strychnine, Une seule exception constatée par l’expérience de la pratique, n'est-elle pas suffisante ici pour faire rejeter l’enseignement de la doctrine ?

La suspension de la respiration qui est signalée ar les auteurs comme nn symptôme ordinaire de a strychnine, n'a pas non plus été observée par

Michel Lemaire lors de la dernière maladie du défunt, bien que le Dr. Ladouceur nous dise que le 22 Décembresil s’est plaint de suffocation.

Du silence de Lemaire, concluerez-vous que ce phénomène n’a pas existé le 31, ou que son absence doit faire rejeter les conséquences qui résultent des autres symptômes ? Semblable conclusion ne paraîtrait-elle pas un peu légère ?

Mettons maintenant en présence les deux systèmes opposés des témoins médicaux de la couronne et de ceux de la défense, au sujet de ces symptômes, La couronne dit: “Ce sont les symptômes “ de l’empoisonnement par la strychnine,” et je dois vous dire que la preuve qu'elle a faite à cet égard est complète, si elle n'est détruite par celle de la défense dont les médecins experts soutiennent cependant, que l'étude des symptômes jointe à l’observation des lésions internes décrites par le procès verbal de l’autopsie du cadavre du défunt, faite par le Dr. Ladouceur, démontre que le défunt peutêtre aussi bien mort de maladie naturelle que d’empoisonnement par la strychnine. Et ils signalent l'angine de poitrine causée par hydrothorax, le rhumatisme aigu, l’inflammation du foie, du poumon et d’autres organes vitaux, comme ayant pu produire les symptômes remarqués, et qu'ils prétendent indiqués par l’état cadavérique.

Voyons d'abord l'état interne du cadavre pour savoir si les lésions anatomiques qu’y a révélées l’autopsie, répugnent a l'idée de lempoisonnement par la strychnine, et indiquent un autre genre de mort.

“ Le péricarde d’une coulenr rouge étant probablement le produit d’une infiltration après la mort, contenait à peu près deux onces de sang noir. Les cavités du cœur étaient vides. Les poumons étaient très congestionnés. Epauchement de plus d’une chopihe de sang noir dans la plèvre droite. La gauche en contenait un peu plus. L? cerveau présentnit une apparence naturelle ; la dure-mère était médiocrement congestionnée. L’arachnoïde était fortement congestionnée dans toute son étendue, surtout dans les S pirties les plus déchirées. Le foie était fortement congestionné d'un sang noir. Le rein était très-Imjecté d’un sang noir. La putrétréfaction était très-avancée, Le surface de la portion iransversale du duodenum était de couleur rougeñtre et paraissait congestionnée. Le reste du canal intestinal était dans un état de putréfaction extraordinatrement avancée, et 1l était très diflicile d’y distinguer es traces d’Inflammation qui, dans tous les Cas, devait être peu forte.”

Dans la congestion des membranes du cerveau, du poumon, du joie, du duodenum, et dans l’état de putrélaction du canal intestinal, les tSmoins iédicaux à décharge ont vu des traces d’inflammation de ces divers organes, et même l'inflamma- {ion des intestins avec gangrène. Mais ne sembletil pas y avoir là une erreur ? Sans doute que si le défunt était mort d'aucune des inflummations organique s signalées ou de chacune d'elles, les 16sions qu'on y à trouvées auraient pu s'y faire remarquer ; mais s'en suit-il qu’elles n’ont pu être produites par, d’autres causes que par ces inflammalions pré- existantes à à la mort. Autant voudrait dire qu'il n’y a qu’une inflammation chronique ou aigus de ces organes qui aurait pu y engender les désordres qu'on y a remarqués ! Or, je “le demande aux hommes de l’art, cette conséquence ne contiendrait-elle pas une grave erreur pathologique ?

PROVENCHER-BOISCLAIR 279

Mettant nour un moment de côté l'invraisemblance qu'unhomme attcint de toutes ces inflammations qui l’auraient mis dans l'état ou le défunt était le 22 Décembre et l’auraient fait mourir le 31, deux attaques nouvelles s'étant manifestées dans l’intervalle, c’est-à-dire le 24 et le 28, comme nos le verrons plus tard, aurait pu battre au moulin pendant les cinq jours qui ont précédé Je 22, et aurait pendant l’année précédente fait les travaux de sa terre, ne se plaignant que de faiblesse et de brüulement de l'estomac, ainsi que la preuve le constate par rapport au défunt, quittant dis-je, ce que cette proposition a d'extraordinaire, voyons si la mort produite par l’ingestion Ge la strychnine ne peut pas causer ces lésions organiques.

Voyons quel est le genre de mort causé par la strycanine, Ce poison s'attaque d'abord à la moëlle épinière d’où sortent les nerts intercostaux qui sont natureïlement aflectés et qui compriment à leur tour les muscles respiratoires. De là, géne et suspension de Ja réspiration et mort par asphyxie !

De l'asphyxie résuite naturellement la congestion du poumon et du cerveau.

Quand à Pépanchement d’un sang noir dans le péricarde et dans les plèvres, le médecin qui a fait lautopsie y voit là un phénomène post-mortuaire dû à l’état très-avancé de la décomposition et à la position horizontale du cadavre qui auraient occasionné la rupture des tissus qui protégent ces membranes et l'infiltration du sang. D'ailleurs, est-il impossible de supposer que les convulsions tétariques et les contorsions qui les ont accompagnées, auraient elles-mêmes causé cette rupture et produit cet épanchement.

Ce qui confirme cette supposition, c'est que dans plusieurs autopsies faites après la mort causée par la strychnine, on a remarqué semblables désordres anatomiques.

Reste linflammation prétendue du canal intesti-

nal et du rein.

Le Dr. Ladouceur nous dit qu'ils étaient en état de putréfaction, s'entend la putréfaction cadavérique, et non le résultat de la œangrène qui n'aurait pu exister du vivant du défunt, sans produire une mort sinon instantanée, du moins imminente.

Le procès-verbal d'autopsie nous montre le cadavre dans un état avancé de décomposition.

La rapidité de la décomposition a été remarquée dans plusieurs cas d’empoisonnement par la strychnine, et notamment dans ie cas ci-devant cité de Jane Dyer, empoi. onnée à l’hôpit:!l de Jersey, où la décomposition s'est: nifestéo deux heures après la mort. [ci le déunc était mort depuis quarantehuit heures quand on a procédé à sou autopsie.

Vient er dernier lieu, l’inflammation du fois que les médecins juristes de la défense font résulter de la congestion de cet organe. Direz-vous comme eux, que parceque le foie était congestionné, il a du nécessairement y «voir une inflammation de cet organe, laquelle a fait succomber le défunt? Ne direz-vous par au contraire que l’action d’un poison ingéré dans l'organisme à doses répétées, aurait pu produire l'état de congestion dans lequel on a trouvé cet organe ?

Vient maintenant la question de savoir si le défunt a pu mourir d’angine de poitrine causée par hydrothorax ou de rhumatisme inflammatoire. Le médecins juristes à décharge ont prétendu trouver beaucoup d’anolo:ie entre les caractères de ces deux maladies et les phénomèmes rapportés par les témoins de la couronne. Une comparaison entre les syutomes de ces deux maladies et ceux de l’empoisouzement par la strychnine, qui, soit dit en passant, s'ils se ressemblent par quelques points paraissent répugner par beaucoup d’autres, deviendra inuiiie, s’il est constant que le défunt n’a pu mourir d'aucune Ge ces maladies et que cette suppssition est repoussée par ia preuve.

PROVENCHER-BOISCLAIR, 281

Le défant ne peut avoir eu d'attaque d'hydrothorax, puisque l’on a trouvé ni serum, ni eau dans le thorax, et que c'est du sang noir qu’on y a remarqué. N'ilest mort d'angine de poitrine, elle a dû être idiopathique, ce que les pathologistes nous disent étre excessivement rare, comme d'ailleurs la maladie l’est elle-même, ou provenir d'une autre maladie, d'une maladie de cœur qui en est la cause la plus fréquente.

J'ai fait dans les traités de pathologie d'assez copieuses recherches, pour vous mettre à même de juger des «relques points de ressemblance entre les sympiomes de l'angine de poitrine et ceux de lempoisonnement par la strychnine, et les caractères plus nombr'ux de dissemblance qui les distinguent. 4e voulais surtout vous mettre par la citation des autorités médicales, en état d'aprécier la différence: des causes de ces deux maladies, mais un des défenseurs de l'accusé, M. Chapleau, me fait observer que cette citation peut être irrégulière. Bien que je Ja crois fort convenable, puisque de côté et d'autre on s'en est rapporté aux livres dans 1x discussion des nombreuses questions médico-légales qui se sont soulevées, je m'en abstiens : car je veux donner à l'accusé le bénéfice du doute méme léger qui peut surgir sur Ja régularité des procédés.

Qu'il me suflise de vous dire que le fond de mes recherches, et je dois ajouter la comparaison de la preuve médicale, ont produit chez moi une forte impression que l’on ne peut raisonuublement conclure ici à l'angine de poitrine.

LE soulevée au procès juristes dé Ja Défense

La même question à déià de Palmer, un des médecins ayant conclu à langir so de poitrine ; mais ni la cour, ni les jurés ne semblent avoir favorablement accueilli cette supposition.

J'our ce qui est du rhumatisme inflammatoire, il doit nécessairement affecter les articulations des

extrémités, et 1l est constant que le défunt n’éprouvait aucun gène semblable.

Ceci n'est toutefois qu'une simple appréciation d'un fait sur la partie médico-légale de cette affaire, appréciation que vous n'ètes pas tenus de suivre comme une matière pure de droit, le fait et le droit étant.ici mèlés, et les matières de faits étant exclusivemement de votre ressort. Vous exercerez votre jugement, vous aidant de mes recherches et si vous trouvez que le défunt n’est pas mort des maladies qui viennent de vous ètre décrites, vous en viendrez à la conclusion qu'il est mort empoisonné par la strychnine, et que cette conclusion déjà soutenue comme probabilité par lanalyse chhnique, est confirmée par la preuve des symptomes. Voyons si elle l'est éoalement par les circonstances,

Les circonstances dont 1l est ici question ne sont pas celles qui, à proprement parier, constituent la preuve morale de la cause dont il sera plus tard fait un plus iong exposé ; ce sont les faits qui ont précédé ou accompagné les accès du mal qui ont atteint le défunt et se sont fatalement terminés par la mort le 51.

Quoique d’une santé peu robuste, Joutras était cependant ce qu'à la campagne on est convenu d'appeler un gros travaillant. Propriétaire d’une terre de rapport de 60 arpents, il en faisait Iui-méme l'exploitation, ne se faisant aider par des mains salariées que dans le gros de ses travaux. Bien qu'il ait souflert, 1 y a quelques années, d’une violente attaque de choléra que l'a mis aux portes dn tombeau, 1l ne parait pas avoir été retenu à la maïison depuis. Le seui inconvénient dont il se plaignait ordinrerient, était un chauf'ement à l'estomac et une débiiité qui l'obligeait les jours de travail à accélérer l'heure ordinaire de ses repas.

Depuis l'attaque de choléra dont je viens de parler, jusqu'à l'époque du Z Décembre dernier, il s'était continucilement livré aux travaux de sa ter-

PROVENCHER-BOISCLATR. 284

re, et pendant les cinq jours précédents, il avait battu au moulin chez les cultivateurs de l'endroiti Le 22 au matin, il part pour aller au bois en com: pagnie de l'accusé Provencher qui lui fait emporter un flacon contenant de l’absinthe trempée dans le whiskey qu'il lui avait préparée en compagnie de l’autre accusece Nophie Boisclair, Rendu au bois, Provencher lui fait prendre de cette liqueur, qu'il ne veut partager, et le quitte. Joutras se met à manger et n'a pris que quelques bouchées quand il est frappé comme nous venons de le voir.

Chez Cajolet où il a pu se rendre, il est soigné par le Dr. Ladouceur et échappe à la maladie, C’éle Samedi. ’Le 24, Lundi, il prend de nouveau du whisky aromatisé d'absinthe et il est bientôt repris de convulsions. Il vient à l'extrémité et il est adaninistré. Il échappe encore au mal. Le 29, nouvelle ingestion de whiskey melé d'abainthe et nouvelle attaque qui l'épargne encore. Il est cependant resté faible depuis le 22 et s'est constamment plaint de douleurs et tiraillements dans les jambes,

Le 25, jour de Noël, il avait parlé à sa sœur Mathilde Joutras de sa fin prochaine. Le 31, 1l est assez bien pour se rendre au village. à environ 95 æpunts de chez lui, afin de consulter le Dr. Ladouceur, auquel il raconte ses rechütes du 24 et du 29, après avoir bu du whiskey mêlé d'absinthe, se disant micux, mais se plaignant encore de chauffement d'estomac, de manque d'appétil et de douleurs dans lies jambes.

Revenu chez lui, le 81 au soir, Michel Lemaire le quitte à 9 heures, souffrant, mais sans danger apparent, en compagnie de l’aceusé ct de Sophie Boisclair. À 11 heures, ou l'envoie chercher et ïl trouve le défunt dans de violentes convulsions, bientôt suivies des paroxismes de la mort et de la mort elle-même.

Quand Lemaire est arrivé, l'accusé tenait le défunt et a voulu lui faire prendre «le la boisson.

Si à ces faits l’on ajoute 11 double circonstance Le y avait de la strychnine ans l 1:nison du [e

éfunt qui s'en servait pour frire | esse aux renards, et que le 31, la veille Ce la i,. l'accusé Provencher s'était procuré hni’ sra: eo. poison aux Trois-Rivières, chez le Dr, G i vous croyez la preuve faite par la C'ouron ‘ cei Tara, direz-vous que la preuve des circon. ! : cos corrobore celle de l'analyse chimique et de : : piômes,

et complétera-t-elle chez vous la persusiva «ue la défunt est mort empoisonné ?

N'est-il empoisonné lui-même par acciicat, ou s'est-il suicidé ? Voilà la seconde questio: souruse à votre investigation. |

Cet question ne paraît pas susceptible d'urie lonœue discussion ; elle ne peut du moins engager nn examen aussi attentif que le premier. Mu présence des faits pronvés, la snpposition que EL défunt s'est lui-meme empoisonné, peut-eil: se misiutenir, pountelle trouver créance chez nn esprit honnôte et judicieux ?

I est en preuve que le &à uvr rc qui parait avoir déterminé la crise du 22, & ét£ pépaié par lPrccusé Provencher et Sophie Boiselair, et apporté au bois par J’rovencher. Les crises Gu 24 et du £9 sont, suivant ce qu'en a dit le défunt au Dr. Laco iceur, causées par un brenvage semblable ; cttont ce civil a pris le 31, après son retour de chez le tantdecin, à l'exception de le soupe que sa fille EËre Joutras dit lui avoir servie, &près en avoir goût”, parait lui ayoir ét6 donné par sa femme. Peut-on ià- essus conclure à un empoisonnement accidentel, surtout quand il est quatre lois répété.

La défense à insinué le suicide. Y concirerezvous messieurs les jurés, de Ja part d’un Eomme dont la première parole en arrivant chez f'ajolet le 22 est pour remereler la Vierge de lui 8 “ir perinis de se rendre jusque là, et la seconde porr en-

voyer quérir un médecin, et qui redoute ue mort

LA

PROVENCHER-BOISCLAIR. 285

prochaine ? Le 24, il se confesse et reçoit le Viatique et l'Extrêéme-Onction ; le 25 il se plaint de souffrance à sa sœur et appréhende la mort ; le 31, il se rend chez le médecin et le supplie de le guérir, lui disant que s’il le veut, 1l le peut. parcequ’il connait sa maladie. Et quand je soir il est frappé de l'attaque à laquelle il ne doit pas survivre il appelle à grands cris le médecin et meurt la prière sur les lèvres ?

Est-ce là, messieurs les jurés, la conduite d’un suicide ? La réponse vous appartient.

Un homme n'attente à ses jours que quand il est le jouet de l'insanité ou qu'il est en proie à un violent désespoir qui étouffe chez lui la voix de la raison et produit une folie momentanée. Rien de semblable n'est en preuve. Joutras avait des peines causées par des motifs sur lesquels il ne s’est pas expliqué et que l'accusation attribue aux rapports illégitimes de sa femme avec l'accusé. Mais y a-t-il quelque chose dans la preuve qui puisse vous faire inférer que ces peines ont pu le porter à s'infliger la mort ? Ce point est de votre ressort

Ni vous croyez que le défunt s'est empoisonné lui-même, ici doit finir votre investigation et vous devez innocenter l'accusé. Mais si vous croyez qu'il a été mis à mort par une main étrangère, ici se présente la troisième et disons tout de suite la quatrième question posée ci-haut, qui consiste à savoir si je poison lui a été administré par l'accusé Provencher lui-même ou par Sophie Boisclair agissant de complicité avec lui et de malice préméditée.

Je commence l'examen de la question principale du procès, on pourrait dire de l'unique question qui se rattache personnellement à l'accusé, fondée sur l'examen des faits qui lui sont directement attribuables soit à lui seul, soit comme complice de Sophie Boisclair. s

Nous allons donc entamer la preuve morale de la cause.

Par opposition à la preuve médicale, on appelle morale celle qui vient des faits et des circonstances d’où résultent principalement l'innocence ou la culpabilité de l'accusé.

Avant d'attirer votre attention à cette partie importante du procès, je dois vous rappeler deux maximes du droit criminel, qui dominent tout le débat.

La première est que, malgré le rapport du Grand Jury, défavorable à l’accusé, il est présumé innocent jusqu'à la preuve complète de sa culpabilité. Le rapport du Grand Jury ne comportant aucun indice hostile à son innocence,

La seconde est qu'en cas de doute, mais d’un doute raisonnable et légitimement motivé, l’inculpé doit en avoir le bénéfice.

Une troisième observation, qui est commune à toutes les accusations de félonie et particulièrement à celle-ci, trouve naturellement sa plaze parmi ces temarques préliminaires. La voici :

En matière d’empoisonnement, pour amener l’accusé à conviction, une preuve directe n’est pas nécessaire : Ja preuve des circonstances ou des présomptions suilit, si elle exclut raisonnablement la supposition d'innocence.

En eflet, ne serait-ce pas donner à un criminel le bénéfice des précautions dont il entoure son crime que de l’icquitter, si on a produit contre lui la déposition de témoins au regard desquels il a pu se soustraire.

Cette preuve a été de tout temps regardée comme équivalente à la preuve directe ; ct la raison jusüfie cette coutume judiciaire.

La couronne, accusant le prévenu du meurtre de Joutras, a dû prouver contre lui l'existence d’un motif qui ait pu le porter à commettre le crime; car, sans motif et guidé seulement par l'instinct sauvage de la destruction, on ne commet point l’assassinat.

PROVENCHER-BOISCLAIR. 247

Il n'est, cependant, point nécessaire que l’intérét qui comporte ce motif soit à la hauteur du crime : la suffisance du motif qui porte à le commettre, trouve son supplément dans la perversité de celui qui s’en rend coupable,

Le motif attribué, par la Couronne, à l'accusé et qui l’a porté à mettre à mort Joutras, est l'amour illégitime qu'il ressentait pour la femme du défunt, et Les rapports coupables qui existaient entr'eux.

La preuve de ce commerce illicite doit attirer notre atten‘ion.

Il est acquis aux débats que, vers le 25 Octobre dernier, l'accusé Provencher et Sophie Boisclair partirent ensemble de St Zéphirin pour venir à Sorel ; ce voyage fait avec le consentement du défunt, bien qu'il ait laissé croire aux étrangers qu'il lPignorait, fut commencé dans deux voitures difiérentes : l'accusé et sa compagne de voyage étant partis chacun dans leur voiture.

Délima Bénoit, femme Martel, nous dit qu'ils arrivèrent ensemble chez elle, chacun dans une voiture. Elle demeure à un endroit appelé “Rivière aux Orties, ” éloigné d'environ de deux lieues et-demie du pont de leur départ. Là, ils laissèrent une des voitures et partirent ensemble dans l’autre pour veuir à Sorel.

Marie Mathieu, femme d’'Edouard Courchène, nous dit ensuite que le soir, vers la “ brunante, ” Sophie Boisclair est entrée dans l’auberge qu’elle tient dans la ville de Sorel, avec un homme qu’elle croit être l'accusé, bien qu’elle n’en soit pas sûre.

Pendant que Sophie Boisclair entrait, l’homme dételait son cheval dans la cour dont la porte lui avait été ouverte par l'enfant de la déposante.

Pendant la veillée, Sophie Boisclair et son comgnon sont sortis, disant qu'ils allaient dans les magasins. [l; ont rentré entre 7et 8heures. A leur retour, Sophie Boisclair s’est appelée Mme Joutras et a réclamé parenté avec le mari de la déposante ;

elle a demandé une chambre à coucher pour deux, et la femme Courchène a compris que c'était pour son mari et elle.

Geneviève Laforge, servante chez Courchène, dépose que, sur l’ordre de sa maîtresse, elle est allée conduire dans une chambre à coucher au second étage, l'accusé qu’elle reconnaît, bien qu'il püt alors avoir une moustache qu’il ne porte pas aujourd’hui, avec une femme qu'elle croit être Sophie Boisciair.

Rendus en haut, la femme lui aurait demandé si la chambre fermait à cief ; elle a'conduit ces deux personnes à la chambre à coucher, où il n’y avait qu in lit; a déposé une chandelle sur le lave-mains ; a retiré de la porte la clef quise trouvait en dehors et l’a mise en dedans, et elle est descendue.

En descendant, elle a entendu fermer la porte. Le lendemain matin, ces personnes seraient parties entre 6 et 7 heures.

La femme Courchène, rappelée par le défense, nous assure, quoiqu'elle ne puisse, préciser ni le jour, ni la date, que le jour qui a suivi la nuit que ces personnes ont passé chez elle n’était pas un Dimanche.

De son côté, la défense a produit trois témoins; relativement à cet incident ; le nommé David Bourret, Odile St. Germain, sa femme, et Honoré Dubord dit Lafontaine.

Bourret rapporte que Vendredi, le 26 Octobre, l'accusé est venu chez lui vers la “ brunante, ” Jui disant qu'il logeait chez un nommé Léandre Lafontaine, qui tient une auberge au chemin de ligne, à une distance d'environ vingt arpents de chez Courchène ; 1l lui a demandé une place pour son cheval ; il l'a mis dans l'écurie du témoin et est entré chez Lafontaine, qui est son voisin ; vers sept heures et demie, il est venu soigner son cheval ; le lendemain, vers 6 et 7 heures, ilest venu l’atteler et

PROVENCHER-BOISELAIR. 289

Bourret a vu partir le vrisonnier avec une femme qu'il u’a point reconnue.

Odile St. Germain corrobore en tous points le témoignage de son mari et ajoute que le 26, elle a vu l’accusé et la femme en question, qu’elle n’a pas non plus reconnue, chez Lafontaine.

Le Samedi, et assez tard dans l'après-midi, elle à vu ces mêmes personnes dans la mème voiture, passer chez elle, allant dans la direction de St. Zéphirin.

Honoré Dubord dit Lafontaine a vu dans la soirée du 26, chez son oncle Léandre Lafontaine, l'accusé et Sophie Boisclair et les y a laissés entre Ti et st heures.

La défense oppose cette preuve à la couronne et prétend avoir négativé le fait allégué que l'accusé et Sophie Boisclair ontcouché chez Courchène, puisqu'ils ont couché chez Lafontaine : la couronne a répondu qu'ils peuvent bien avoir couché un soir chez Courchène et l’autre soir chez Lafontaine.

Cette réponse parait peu soutenable ; il semble

s vrai de dire qu'ils n'ont passé qu'une nuit à

.4l; celle de vendredi à samedi, puisque le di- Anche pendant la messe, ils étaient de retour à la rivière aux Orties à une distance plus grande que celle qu'ils auraient pu franchir depuis le matin, a cette saison de l’année, étant partis de Sorel vers sept heures.

Mais est-il bien constant que, cette nuit-là, ils l’aient passée chez Lafontaine et non chez Courchène.

Ils ont été vers le vendredi soir, chez Lafontaine où ils étaient descendus, entre 74 et 81 heures, et on les a vu partir le lendemain vers 7 heures.

Mais qui nous prouve qu'ils y ont passé le temps écoulé dans l’intervalle ? Ki le fait était vrai, pourquoi ne l'avoir pas prouvé par Lafontaine, sa femme et ses enfants ; et l’on n'a produit le témoignage d'aucun d'eux.

290 PRUCËS

Comparée à la preuve positive faite par la femme Courchéne et sa servante, la preuve équivoque du coucher chez Lafontaine ne parait pas être d’un grand poids.

La femme Courchêne nous dit, d’ailleurs, que Sophie Boisclair et son compagnon se sont absentés pendant la soirée. Qui aurait pu les empêcher d’arriver chez Lafontaine, d'aller ensuite chez Courchêne de retourner chez Lafontaine dans la soirée, s’y faire voir, retourner coucher chez Courchêne le matin, s'ils voulaient déguiser leurs démarches et donner le change sur la nuit passée ensemble,

Il est bien vrai que la femme Courchëne dit que soapotit garçon est allé avec l’accusé dételer son cHÉVal, ce qui constituerait une impossibilité que le cheval laissé chez Bourret aurait été détclé chez Courchêne. Mais cette femme ne nous dit pas qu'elle a vu le cheval élle-même et l’on n’a point produit le témoignage de l'enfant. De sorte qu’entre une preuve certaine, celle de la femme Courchêne et de sa servante et une preuve équivoqne, la preuve faite par Bourret. sa femme et Honoré Dubord dit Lafontaine, il faut donner la préférence à la première,

S'ils ont partegé le mème lit, chez Courchène, le 20 octobre dernier, il existait donc alors entre eux un commerce adultère,

Ce fait semble, d’ailleurs, confirmé par le témoignage d’Elise Joutras qui nous dit que le samedi qui a suivi la mort de son père et le lundi suivant, l'accusé a passé la nuit dans la chambre de Sophie Boisclair, un canapé, qui d’ordinaire, servait à l'accusé, ayant été mis près du lit de sa mère.

Elle nous rapporte en outre, que, depuis le séjour de l'accusé dans leur maison, qu’il était venu habiter, après la mort de sa femme, l'accusé couchait d'ordinaire en haut, maïs que, quand le défunt découchait, ce qui arrivait quelques fois quand il allait battre au moulin, l’aecusé couchait en bas.

PROVENCHER-BUISCLAIR. 291

sur le même plancher que Sophie Boisclair ; qu’un soir, le défunt ne devait pas revenir coucher au logis ; naturellement il n’était pas attendu. Il était nuit, tout le monde paraissait couché, du moins la chandelle était éteinte. Le défunt heurta à la porte et Sophie Boisclair alla lui ouvrir, et le témoin vit l'accusé monter à la hâte en haut.

Mathilde Joutras nous rapporte qu'un jour de fête au matin, l'accusé monta en haut, pour faire sa toilette ; Sophie Boisclair l'y suivit, prétextant qu'elle allait aussi faire la sienne, bien que ses habits fussent dans une autre partie de la maison ; qu'elle resta assez longtemps en haut avec l'accusé et descendit avec la même mise qu'elle avait quand elle est montée. Le soir de Noël, elle est encore montée dans le haut de la maison où était l'accusé, y resta quelque temps encore et ne descendit qu’au troisième appel de son mari.

Plusieurs voyages ont été faits par l'accusé et Sophie Boisclair, ainsi qu’en déposent les témoins, et leur apparente intimité avait excité les soupçons du voisinage. F

Peut-il, messieurs les Jurés, exister une preuve plus convaincante de rapports indus entre deux per sonnes ; et la Couronne àa-t-elle raison, quand elle fait reposer le point de départ de l’accusation sur un crime d’'adultère ?

L’accusation prétend donc que l'accusé et Sophie Boisclair s’aimant ainsi d'un amour criminel, complotèrent la mort du défunt, soit pour continuer, sans obstacle, leurs rapports illicites, soit pour contracter mariage ensemble : choses qu'ils auraient pu parfaitement faire ; puisque, quoique Sophie Boisclair appelât l'accusé son beau-père, et ses enfants leur grand-père, il n'existait pas de parenté ou d'alliance réelle entre eux : le seul lien venant de ce que l’accusé avait épousé Marguerite St, Pierre, femm: n seconde noces du père de Sophie Boisclair, née d’un premier mariage.

Voilà pour le motif, dont l'appréciation vous est laissée.

Passons maintenant aux faits eux-mêmes et voyons s'ils révèlent l'existence du complot que l’accusation met à la charge du prisonnier et de Sophie Boisclair et en prouvent, l'exécution.

Je dois pourtant, auparavant, vous dire quelles sont les Gispositions du droit en matière de complicité. La complicité consiste dans le pacte ou association, faits eutre deux ou plusieurs personnes, dans le but de cor mettre un crime. Dans l’exécution de ce projet criminel, chacun des complices est solidaire des actes de l’autre faits pour parveuir au but commun, étant censé les avoir conseillés. Cette solidarité criminelle existe à l'instar de la solidarité civile en matière de société: l’engagement de chaque sociétaire liant les autres.

Aïnsi, il importe peu que l'accusé ait lui-même administré le poison ou que ce soit Sophie Boisclair qui l'ait fait prendre à son mari ! ils sont également coupables, si, ayant consenti et préparé l'acte ensemble, l’un des deux l’a consommé : ils sont dans la même position aux yeux de la loi que si chacun d'eux eut mis la main à la coupe fatale.

Passons mamtenant à l'examen des faits.

Le 20 Décembre dernier, l'accusé va chez le Dr. Smith, de La Baie du Febvre, et prétend être ma- Jade ; il a, dit-il, des maux de cœur, manque d’appétit et de sommeil ; il donne son nom, s'appelle Modeste Provencher ; le médecin lui propose un émétique ; il l’accepte et ordre est donné par le Dr. Smith à son fils, qui est aussi médecin, de préparer une ‘dose d’Ipicacuana. Pendant qu’il la prépare le Dr. Smith demande à l'accusé s’il est parent d’Abraham Provencher son débiteur. L’accusé répond que s’il l’est, c’est à un dégré bien éloigné, mais qu’il connait bien cet Abraham Provenchcr qui babite Ste. Monique.

Je vais lui écrire, dit le Dr.

PROVENCHER-BOISCLAIR. 298

Ne vous donnez pas ce trouble, reprend l'accusé, je dois passer chez lui et repasser ici, je vous en donnerai des nouvelles.

La dose d’émétiaue préparée, le Dr. Smith, fils, la remet à l'accusé qui la lui paie trente sous. Dans l'intervalle, l'accusé demanda au Dr. Smith quelques potions pour le faire dormir ; le Dr. lui livra un demi once de laudanum ; il demanda aussi de l’onguent gris (préparation dans laquelle entre le mercure) mais le Dr. n’en avait pas.

Avant son départ, l'accusé fit observer, en cherchant dans ses poches, qu’il ne pouvait pas trouver son émétique, et le Dr., bien que certain qu'il lui avait été livré, lui en fit remettre un autre.

Le lendemain, 21 décembre, Le défunt battant au moulin chez Edouard Amand, eut de violents accès de vomissements: c'était un vendredi. Le soir, rendu chez lui, le défunt, aimsi qu'en dépose Elize Joutras, parla d'aller, le lendemain, à son bois, pour préparer sa sucrerie, disant: “j'ai déjà trop retardé.” “ En effet, dit l'accusé, tu as trop retardé, j'irai peut-être avec toi pour t'aider, mais je ne pourrai rester que jusqu'à midi, heure où mon garçon doit venir me prendre pour aller chez le notaire Hart.” Le lendemain matin, comme le défunt se préparait à partir, il fut encore question que l'accusé irait l'aider. Mais il a encore ajouté : “Il faudra que je vienne à midi pour attendre mon garçon.” Le défunt accepta et abandonna l'idée qu'il avait eue d’abord, d'emmener un de ses enfants pour l'aider à scier. Avant le départ, l'accusé proposa au défunt d’emporter de la liqueur au bois, ce à quoi le défunt accéda. Sophie Boisclair qui était présente et avait entendu la conversation, entra dans la chambre de devant où l'accusé gardait ses hqueurs et ce dernier l'y suivit; ils fermèrent la porte et Elise Joutras nous dit qu'elle crut, dans le temps, que l’accusé s'était appuyé dessus : accoté est le mot dont elle s’est servi. [ls restèrent quel-

que temps ensemble. Elise Joutras dit quelques minutes, mais, comme nous le verrons plus tard, ce témoin n’a guère d'idée de la durée du temps, des jours ou des dates. Ils sortirent ensuite, Sophie Boisclair tenant un petit flacon qu'elle offrit à son mari. Celui-ci lui dit de le donner à l'accusé, n'ayant pas de poche pour le mettre ; l'accusé le prit et ils partirent.

Ils arrêtèrent en allant, chez Michel Cajolet dont la maison se trouve sur leur chemin, et là l'accusé répéta qu'il devait revenir à midi, pour attendre son fils.

Voici, maintenant, ce qui s’est passé au bois, d’après les déclarations du défunt, faites à Marie Plourde, déclaration dont J'ai admis la preuve comme étant faite, in articulo mortis, le défunt, redoutant, alors, une mort imminente.

Après avoir travaillé pendant quelque temps, midi approchant, l'accusé fit prendre au défunt de la boisson qui se trouvait dans le flacon qu'il avait apporté, c’est-à-dire du whiskey, dans lequel avaient trempé des branches d’absinthe. Après en avoir bu, le défunt voulut en faire boire à l'accusé qui refusa en disant : “ il fait froid je m'en vais, toi tu restes ici garde la boisson et tu prendras le reste après dîner.” Le défunt lui offrit d'aller le reconduire en voiture, ce que l'accusé refusa et il partit. Marie Plourde le vit passer chez elle vers midi, et se dit: ‘“ Joutras a laissé partir Provencher à midi bien juste.” lle se rappelait le propos du matin.

Resté seul au bois, le défunt, après avoir bu se mit à diner. Il n'avait pris que quelques bouchées, quand ïilse sentit saisi du mal de cœur et de douleurs atroces dans les jambes qu'il se sentit comme paralysées ; il se mit alors à crier pour appeler du secours ; personne vint ; il monta dans sa vaiture et partit aussi vite que son cheval pouvait le conduire. Sa voiture s'étant brisée, il fit de vains

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efforts, pour monter sur son cheval et tomba dans ses pattes.

Ii rapporta s'être fait traîner par son cheval jusqu'à une souche, au moyen de laquelle, il parvint à se mettre en croupe et se rendit chez Cajolet.

Vous connaissez ce qui s’est passé là. Marie Plourde et le Dr. Ladouceur vous ont fait le récit de ses souffrances.

Revenons maintenant au témoignage d’'Elise Joutras. Elle nous dit que, vers‘midi de ce jour-là, il revint à la maison pendant que sa mère lavait le plancher d’en haut ; l'accusé, sa mère et elle dinèrent. Pendant le dîner, l'accusé raconta qu'il avait laissé Joutras au bois. après avoir bien dîné, et qu'il lui avait fait prendre de la boisson. Après diner, Sophie Boisclair remonta en haut et l’accusé sortit pour aller aux bâtiments ; il rentra ensuite, remonta en haut où était Sophie Boisclair et ils restèrent ensemble pendant quelque temps.

Vers deux heures, un petit Cajolet vint avertir Sophie Boisclair que son mari était malade chez lui, et elle y alla ; elle revint vers le soir et, après son arrivée, l'accusé et elle se parlèrent à demi-voix, dans la chambre de derrière ; après avoir, préparé quelques aliments pour son mari, elle partit avec l'accusé pour aller chez Cajolet.

Nous avons appris de la bouche de Marie Plourde, que c'était le défunt qui avait envoyé chercher sa femme avant l’arrivée du Dr. Ladouceur qui, après son arrivée, avait recommandé des vivres légères pour le malade ; que la Cajolet, n’ayant point de pain, Sophie Boisclair, était sa chez elle, après avoir resté environ une heure, pour chercher des vivres à son mari.

Après avoir donné les soins nécessaires au défunt, le Dr. Ladouceur retoura chez lui vers trois heures, lui promettant de lui envoyer d’autres remèdes.

À l'arrivée de l’accusé et de Sophie Boisclair

chez Cajolet, Sophie Boisclair proposa d'envoyer l’accusé dans le bois chercher les effets que le défunt y avait laissés. Celui-ci s’y opposa disant : ‘“ Michel, en parlant de Michel Cajolet, enverra bien un de ses petits garçons. ” “ Pourquoi bédrer le monde, répondit Sophie Boisclair, le père P#6° vencher ira.” En effet l'accusé y alla le lendemain matin à cinq heures, accompagné d’un des enfants de Michel Cajolet.

Il ne se passe rien de remarquable ce soir-là. Le défunt était remis, il soupa pendant la soirée et le iendemain matin, qui était un dimanche, ils repartirent ensemble, ‘Scphie Boisclair, l'accusé et lui, pour se rendre chez eux.

Le 24, le défunt eut une nouvelle attaque, après avoir, de nouveau pris, du whiskey trempé d’absithe ; cette attaque, pendant laquelle quelquesuns des symptômes remarqués chez Cajolet, se manifestèrent, fut si violent qu’on désespéra de ses jours et qu'il fut administré.

Le 26, l'accusé retourna chez le Dr. Smith à La Baie ; en le voyant, le Dr. Smith lui demanda des nouvelles de son vomitif, ‘‘ Ah ! le vomitif, répordit l'accusé, il n’y a rien de mieux. J'ai vomi gros comme le bris; je dors, je mange, je suis comme un oiseau. ” Le Dr. lui demanda alors des nouvelles d'Abraham Provencher son débiteur. “ Je l'ait vu, repondit l'accusé, il doit venir vous trouver.”

L'accusé dit alo:s au Dr. Smith : ‘“ qu'il avait regu une lettre de ses garcons qui demeuraient dans les Etats près de Boston, fui disant qu'il y avait bien des renards dans cet endroit-là, et lui demandant de leur apporter de ia médecine au renard, quand il ira les voir, ce qu'il devait faire prochainement, et il le pria de lui en laisser avoir, ajoutant qu’il ne connaissait pas le nom de ce poison.

C’est de la strychnine, reprit le Dr. Smith, je n’en ai pas et je n’ai jamais voulu en garder. L'accusé

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lui demanda alors s’il ne pourrait pas lui indiquer

uelque chasseur aux renards qui lui en céderait, disant que ça lui éviterait le trouble d'aller en chercher aux Trois-Rivières. Le Dr. Smith lui indiqua les nommés Lalond et Vincent. L'accusé se fit indiquer leur demeure et s'enquit de lu distance de la résidence du plus éloigné d'eux.

I'invita le Dr. Smith à l'accompagner, ce que ce dernier fit.

Ne trouvant pas le premier chasseur chez lui, ils se rendit chez le second, qui refusa de lui céder de la strychnine, malgré tous les instances de l'accusé. Force donc lui fut de repartir sans ce poison, mais il s'en fit écrire le nom par le Dr. Smith, disant que, peut-être, il en enverrait chercher par une occasion aux Trois-Rivières et que ce nom ainsi écrit lui en faciliterait l’achat ; le Dr. Smith lui écrivit sur un papier quiaété produit par la défense, le mot “strychnine” accompagné d'un signe qui, en termes de pharmacie, veut dire un drachme, et le signa.

Sophie Boisclair était avec lui au village de La Baie et a été vue à divers reprises chez M. Duguay, marchand de lPendroit.

Le 39 Décembre, suivant le témoignage du Dr.

Philippe Giroux, des Trois-Rivières et de Didace St. Pierre du même endroit, un dimanche, entre la messe et les vêpres, un imdividu, que le Dr. Giroux croit être laccusé et que St. Pierre reconnait disünctement dans la personne de l'accusé, se présente chez le Dr. Giroux, et le prie d’obliger le Dr Smith de La Baie du Febvre, en lui cédant de la strychnine ; il se nomme Joseph Thérien, de la Baie du Febvre. Interrogé s’il n’a pas un écrit du Dr. Smith, il répond négativement, et réitère son assertion que c’est le Dr. Smith qui lui envoie chercher ce poison et nie que ce soit pour lui. Le Dr. Giroux et St. Picrre étaient sous l'impression que c'était pour faire la chasse aux renards que cet individu voulait se procurer du poison. On-lui a

pesé huit grains pour lesquels il paie un écu et les emporte.

Avant de partir, il demande au Dr. Giroux si cette strychnine peut l’empoisonner. Non, lui fûtil répondu, si vous n’en mettez pas dans votre bouche. ‘“ C’est bien, reprit-il, rendu chez moi, je l’arrangerai ; je veux dire que le Dr. Smith l’arrangera, ” dit-il en se reprenant.

M. Elzéard Pothier, marchand des Trois-Rivières, nous dit que le matin de ce jour, l'accusé est allé chez lui, et lui a demandé le nom d'un médecin, disent qu’il voulait avoir des remèdes, et lui a indiqué la pharmacie de Madame Vallée. Entre la mnesse et les vêpres il l’a encore vu, et quelque temps après, ils sont partis ensemble dans la voiture de l'accusé et sont arrivés le soir à St. Zéphirin.

La défense nie que ce soit l'accusé qui est allé chez le Dr. Giroux et s’est procuré le poison et se guide sur ce que le Dr. Giroux et St. Pierre ont dit que l'individu en question portait une longue moustache grisonnante tombant sur la lèvre inférieure ; et elle a prouvé que l'accusé ne portait pas alors de moustache, n’en porte pas aujourd’hui et n’en a jamais porté à la connaissance des témoins qu’elle a fait entendre.

Conclurez-vous de cette différence, dans le signalement de l'accusé, que ce n’est pas lui qui estallé chez le Dr. Giroux, quand vous aurez le témoignage du Dr. Giroux qui croit le reconnaître et la preuve positive de St. Pierre qui, lui, jure que c’est la même personne, à la seule différence de sa moustache qu’il avait alors et qu’il ne porte pas aujourd'hui, surtout, quand vous avez plusieurs faits dont la coïncidence porte à présumer le contraire ?

Le 26 décembre, l'accusé demande de la strychnine au Dr. Smith de la Baie du Febvre, se fait écrire le nom de ce poison, et parle d’un voyage qu'il fera aux Trois-Rivières, ou d’une occasion par laquelle il le fera Venir.

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Le 30, un individu se présente chez le Dr. Giroux et lui demande au nom du Dr. Smith, le méme poison, et se donne le nom de Joseph Thérien, individu dont l'existence est incertaine, aucune preuve n'ayant été faite à cet égard.

Le même jour, l'accusé est aux Trois-Rivières et il s'informe du nom d'un médecin disant qu'il a besoin de remèdes, que M. Pothier a compris être pour le Dr. Ladouceur.

Peut-il se faire que l'individu qui a été chez le Dr. Giroux soit autre que l’ascusé ? La chose est difficile à croire.

Reste la moustache que selon le Dr. Giroux et St. Pierre, l'accusé portait. Sivous êtes convaincus que c’est l'accusé qui a été chez le Dr. Giroux, cet incident peut s'expliquer. S'il cachait son nom, il pouvait aussi chercher à cacher sa figure. et quoi de plus facile que le déguisement au moyen d'une moustache postiche ?

St. Pierre nous dit bien que la moustache était naturelle ! Mais à quoi servirait de porter une moustache fausse, si on ne parvenait à tromper les gens en les faisant croire à une moustache naturelle ? Il est de l'essence d’un déguisement semblable que les regards étrangers y soient trompés.

Si donc c’est l'accusé qui a été chercher le poison aux Trois-Rivières, comme peut-être la chose vous paraîtra peu douteuse, il était donc le 31 décembre en possession de 8 grains de strychnine, (doni un grain et demi, et moins, peut causer la mort,) lors de la dernière attaque du défunt, celle à laquelle il a succombé.

Le 31 à neuf heures du soir, Michel Lemaire a laissé le défunt dans la maison seul avec l'accusé, Sophie Boisclair et Elise Joutras, se plaignant de mal de cœur et de douleur dans les jambes.

Elise Joutras nous dit qu'après le départ de M. Lemaire, elle a rodé dans la maison et est montée en haut faire sa prière, qu'aux cris de son père elle est

descendue, et qu’elle l’a trouvé dans l’état qui vous a été décrit c’est-à-dire dans des convulsions, étant tenu par l'accusé ; que le défunt a demandé à sa femme d'aller chercher M. M. Lemaire. pour avoir le docteur. Sa mère n’y allant pas, l'enfant ditque, puisqu'elle ne voulait pas aller chercher M. Lemaire, don (Elise) y 1ra. “ Ce ne sera rien, dit la mère, attends un peu, il va revenir mieux, ” Ce ne fut qu'après la troisième demande faite par le défunt que Sophie Boisclair est allé chercher M. Lemaire, qu'elle n'a pas requis d'aller quérir le médecin. M. Lemaire, éveillé par la famille, se rend chez le défunt qu'il trouve dans l’état que vous connaissez, dans le bras de l'accusé, qui alors voulut lui faire prendre de la boisson.

‘ Vous n'êtes pas allé chercher le docteur ?”? lui demanda le malade.

‘ Parce que personne ne m'en a parlé, répond Lemaire, mais Je vais y aller.

* Tenez le malade, reprend l'accusé, et je vais y aller moi-mème. ?

Apres des préparatifs qui paraissent longs à l’accusé, mais dont M. Lemaire n’a pas trouvé la lenteur excessive, l'accusé part et arrive an village chez M. Hart où se trouvaient le Dr. Ladouceur et M. Pothier, venu la veille des Trois-Rivières avec l'accusé.

En arrivant il dit au Dr. Ladouceur que Joutra: est plus mal; quil a pris un remède qui l'a empiré. ie docteur s'offre d'aller le voir ; mais Paccusé sv oppose disant qu'il n’est pas venu le chercher mais seulement pour emporter une prise que le docteur, l'ayant emmené chez lui, jui donna.

Pendant ce temps, à onze heures vingt-cinq minutes ou onze heures et demie, le défunt rendait Le dernier soupir. Quand il fut mort, Sophie Boisclair demanda à M. Lemaire et à Joseph Joutras qui étaient arrivés quelques minutes avant sa mort ;

PROVENCHER-BOISCLAIR. 301

“ Est-il mort ?” Sur leur réponse affirmutive, elle dit qu'elle allait envoyer au devant de l'accusé pour faire retourner le docteur, disant que ce serait une dépense épargnée; et elle prie Xavier Lemaire d'aller au devant de l'accusé, lui disant qu’elle croyait son mari mort. Xaxier Lemaire part et rencontre l'accusé en chemin. De retour à la maison, M. Lemaire lui demande s’il a parti le Docteur ? Il répond que le Docteur n’a pas voulu venir.

Une demi-heure environ après sa mort, le défunt a été enseveli par M. Lemaire, Joseph Joutras et l'accusé qui, d’après ce que nous dit le même Joseph Joutras, ne traitait pas le cadavre convenablement, le brousquaillail, suivant son expression.

Sophie Boisclair dit encore au même Joseph Joutras que le soir, elle avait fait prendre une prise à son mari qui s'était trauvé pire ; qu’elle aurait voulu lui en faire prendre une autre qu’elle avait préparée et qu’elle a jetée après sa mort, mais qu’il n’avait pas voulu la prendre avant de manger ;. qu'elle lui avait fait chauffer de la soupe, mais qu’ilétait mort avant qu’elle fût chaude.

Le soir de l’autopsie, le 2 janvier, l'accusé dit à Léon Houle que c’est Sophie Boisclair qui l’a em- Péché d'emmener le médecin. ‘ Elle-même lui répète la même chose, disant qu’elle voyait bien que c'était inutile et que son mari n’en reviendrait pas.

Si au fait que je viens d'examiner, vous ajoutez que le lendemain de la première attnque du défunt, le 28, l'accusé disait à la porte de l'église, ue, pendant l'attaque du défunt dans le hoïs, il était avec lu et qu'ils se sont rendus ensemble chez Cajolet, vous serez en possession des faits les plus saillénts qui constituent la preuve morale de la couronne, sur lesquels vous devrez bâser votre appréciation de la culpabilité ou de l’innocence de l'accusé.

Je vous ai déjà parlé des motifs qui pouvaiem pousser l'accusé et Sophie Poiscluir à mettre à

mort le défunt. Ce sera à vous à juger de leur valeur.

Quelle est la preuve, qu'ayant formé la résolution de lui enlever la vie, ils l’'aient mise à exécution, et que le défunt soit mort de leurs actes ? Comme je vous l'ai dit plus haut, cette preuve est toute de circonstances ; mais souvent la preuve de circonstances a, en 501, plus de poids que la preuve directe.

Reportons-ncusau vingt de décembre,date du premier voyage de l'accusé chez le Dr. Sinith. Il s’est dit malade, et le 26, cinq jours après, il disait en présence de Mathilde Joutras, qu'il n'avait jamais eu dans sa vie une heure de maladie. 1i demande un émétique et s’en fait donner deux. Elisabeth Joutras nous dit que, bien que l'accusé eût parlé devant son père qu'il avait besoin de remèdes et qu'il manquait d'appétit, 1l j'a pas pris de vomitif à sa connaissance, bien que, du 2% Décembre à la mort de son père, elle ait toujours vécu sous le méme toit que l'accusé, tandis que plus tard, il disait au Docteur Smith que ce vomitif Jui avait fait un bien considérable.

Il se fait donner un demi-once de lawdanum qui, à cette dose, est un poison ; il demande aussi de l'onguent gris qui, s'il était ingéré, pourrait devenir une substance vénéneuse, |

11 parle au Dr. Smith d'un second voyage qu'il doit faire chez lui, lui disant qu'il lui donnera des nouvelles de son débiteur Abrahan Provencher, et l’empèchant de lui écrire. EÉtait-c2 pour se ménaer la seconde visite du 2f;, jour où il lui a demandé de la strychnine et que le 20 il se proposait de faire.

Il se rend, le 20 au soir, chez Jountras, en possession de deux émétiques et, le lendemain matin, le défunt s’est senti de violents accès de vomissements.

Le 22, il di au défunt qu'il va ailer au bois avec lui, mais qu'il reviendra à midi pour attendre son

fils : ce qu'il fit en effet. Et il n’est pas prouvé

ue ce fils dût venir le rejoindre pour aller chez E: Hatt, comme il le disait, preuve facile à faire, si la chose était vraie. Verrez-vous dans cette assertion un prétexte faux pour donner une apparence à son départ à midi, et laisser le défunt seul dans le bois ?

Ilest en preuve qu’il gardait des liqueurs dans la maison et notamment du whiskey, mêlé d’absinthe.

Le 22, il prépare un flacon de cette liqueur avec Sophie Boisclair, enfermés seuls dans une chambre ; u ont-ils mis de la strychnine ? c’est ce que dit ’accusation. 4

Rendu dans le bois, il fait prendre de cette boisson au défunt et refuse d'en prendre lui-même, lui disant de prendre le reste après son dîner, le quitte immédiatement et se rend à la maison.

Après avoir pris cette liqueur, le défunt se trouve atteint d’un mal dont les symptômes sont ceux de l’empoisonnement par la strychnine ; mais il en échappe.

Après avoir diné avec Sophie Boisclair à qui, perlant Le diner, il avait raconté, en presence d’£lise Joutras, que le défunt avait pris de la boisson, il monte en haut avec elle et y demeure quelque temps. Lui a-t-il là raconté le résultat du projet consenti entre eux ? c’est ce que vous devez apprécier d’après les circonstances.

Au retour de Sophie Boisclair, après sa première visite faite chez Cajolet, seuls dans une chambre, ils se parlèrent à demi-voix. Qu’'avaient-ils à se dire ? se parlaient-ils de l’insuccès de leur entreprise ?

Ils se rendent ensemble chez Cajolet ; là, Sophie Boisclair insiste à envoyer l'accusé chercher les effets de son mari qui étaient restés au bois, et parmi lesquels devait se trouver le flacon, et de fait, celuici y va le lendemain à 5$£ heures du matin, long-

temps avant le lever du soleil. Pourquoi ce grand empressement ?

Le 24, le défunt prend encore de la boisson et est saisi d’une nouvelle attaque à laquelle il est prêt de succomber.

Le 25, jour de Noël, l’accusé et Sophie Boisclair vont à la messe ensemble. Avant la messe, ils restèrent quelque temps en haut, et le soir encore.

Le 26, ils vont ensemble à La Baie ; c’est ce jourlà que l'accusé veut se procurer de la strychnine du Dr. Smith et des chasseurs aux renards et qu'il se fait écrire le nom de ce poison.

À ce propos, la défense a soutenu que de fait les enfants de l'accusé lui avaient écrit des Etats-Unis, pour lui demander de leur emporter du poison à renards quand il irait les voir. L'un d’eux, Hilaire Provencher, appelé comme témoin, a produit une lettre, datée du dixdécembre et dont l'enveloppe est timbrée de Plainfield, Etat de Vermont, et des différents bureaux de Poste du Bas-Canada, qu'il dit avoir trouvée parmi les papiers de son père après son arrestation, et par laquelle il lui demande en effet de lui apporter ce poison. (Cette lettre a-t-elle été substituée, après coup, à celle que contenait l'enveloppe, pour former un moyen de défense ? C’est ce que la parenté du témoin avec l’accusé peut faire mettre en doute et que vous aurez à apprécier.

Si cette lettre avait été réellement reçue par l’accusé, elle pourrait couvrir d’un motif honnête sa démarche du 26; sinon, on est en droit de lui demander compte de l'objet qu’il avait en vue, en demandant le poison et de lui imputer cette demande à mal.

Nous verrons pourtant dans un instant comment on peut faire concilier l'honnêteté de son motif avec les faux prétextes employés le 30, pour obteair cette strychnine,

Le 29, le défunt prend encore de la boisson et

PROVENCHER-BOISCLAIR. 305

éprouve encore une troisième attaque. D'où venait cette boisson ? C’est ce qu'on ne sait pas : maïs c’était toujours du whiskey mêlé d'absinthe et il n’y avait dans la maison que l'accusé, Sophie Boisclair et les enfants.

Le 30 donc, l’accusé, si c’est lui, et la lettre fournit un nouveau motif pour le croire, se rend chez le Dr. Giroux, demande de la strychnine, se donne un faux nom, ment en disant qu'il est chargé par le Dr. Smith d’en faire la demande, et en obtient huit grains, qu'il emporte le soir à St. Zéphirin.

Pourquoi ce faux nom ? Pourquoi ce faux prétexte ? Pourquoi, interrogé parle Dr. Giroux, qui lui demande s’il a un écrit du Dr. Smith, réponditil qu'il n’en avait pas, pendant qu'il avait un, qu'il a produit au procès ?

Messieurs les jurés, on ne cache pas son nom, om ne se couvre pas de faux prétextes, on ne ment point quand on achète du poison, si l’on veut en faire un usage légitime. Si c'était pour le porter à ses fils et le faire servir à la chasse aux renards que l'accusé achetait du poison, ne l’eut-il pas dit, ne se fût-il pas empressé de le dire ? Ne serait-ce pas là le propre de la conduite d’un honnête homme ?

Le 31 Décembre, entre neuf et onze heures, le défunt est frappé d'une quatrième attaque, et celle-ci devait lui être funeste. Il était sous le même toit que l'accusé et Sophie Boisclair, et seul avec eux et ses enfants, qu'il y aurait absurde cruauté et cruelle invraisemblance à accuser de sa mort. Elise était en haut et,faisait ou venait de faire sa prière

uand elle a entendu ses premiers gémissemn onts Baend le défunt à senti les douleurs d: coite nouvelle et dernière crise, il était donc seul en bas avec l'accusé et Sophie Boisclair.

Que font-ils ? envoient-ils où vont-ils enx-mêmes chercher les voisins et ies parents du difant plusieurs sont dans le voisiuage ? Son É savait pourtant que sette attaque te lt, SA

puisqu'elle a dit, deux jours après, à Léon Houle, que c'était elle qui avait empêché l'accusé d'emmener le médecin, parce qu’elle savait que son mari ne pouvait pas en revenir.

Le malade gémit de douleurs, 1l est en proie aux plus vives convulsions, et dit à sa femme d'aller chez le voisin, Michel Lemaire, le prier d'aller chercher le médecin. Y va-t-elle ? À sa fille qui lui dit qu’elle va y aller, s1 sa mère ne le fait pas, elle répond : “ Attends, ce ne sera rien ; ton père va bientôt aller mieux.”

Ce n’est qu'après un espace de temps que l’on ne peut déterminer au juste, mais que sans crainte de se tromper et en donnant à l'accusé le plus lsrge bénéfice possible de l'incertitude, l’on peut fixer à une heure ou à trois quarts d’heure au moins, depuis l'attaque, que Sophie Boisclair va chercher Michei Lemaire. Et lui demande-t-elle ou lui faitelle demander d'aller chercher le médecin ? Iln’s entendu parler de médecin que rendu chez le défunt et par le défunt lui même qui lui reproché de ne pas être allé le chercher.

Qu'a fait l'accusé ? Il n’est pas sorti de la maison et tenait le défunt quand Michel Lemaire est entré. Il veut lui faire prendre de la boisson qui, trois fois auparavant, avait déterminé les crises ! Un homme de bon sens pouvait-il raisonnablement croire que la boisson püt être utile au malade dans l'état où il était, dans des convulsions, et baignant de transpiration ? Ce sera à vous à répondre à cette question ; et si vous voyez que l’accusé ne pouvait pas croire à l'utilité de la liqueur offerte, ce sera une induction que l'accusé avait un mauvais dessein en voulant en faire prendre au défunt.

Mais à la demande du défunt, Michel Lemaire s’offre à aller chercher le doeteur. Que fait l’accus6 ? Il l’en empêche, lui fait tenir le malade à sa

lace et part pour aller quérir l’homme de l’art. Denens d ? Il l'empêche au contraire de venir,

PROVENCHER-BOISCLAITR. 307

lai disant faussement qu’il n’est pas venu pour le chercher, mais pour avoir une poudre. Et quand il est revenu, il dit que c’est le médecin qui a refu- 86 de venir, pendant que ce dernier avait voulu le faire. De son côté que fait Sophie Boisclair ? Aussitôt qu’elle apprend que son mari a rendu le dernier soupir, elle envoie au devant de l'accusé, pour lui faire dire qu’elle croit que son mari va mourir et de ne pas emmener le médecin, et cela sous le prétexte de s'épargner la dépense de la visite.

Croirez - vous, messieurs les jurés, que l’6conomie de semblable dépense était son vrai motif? Pensez-vous qu’une femme innocente serait mue par une RE Pt aussi vile que celle-là,°et que son premier mouvement en apprenant la mort de son mari, serait de se sauver cette légère dépense ? Ou pensez-vous que l’objet réel de la démarche était d'éviter la présence du médecin, témoin importun dont les regards sont dangereux au lit d’un homme qui vient de mourir empoisonné ?

Et l'accusé, quel objet pouvait-il avoir en vue, en empêchant Michel Lemaire d’aller chercher le médecin, et en y allant lui-même ? Rendu chez ce dernier, pourquoi a t-il dit qu'on ne l'avait pas envoyé le chercher, pendant qu'il était parti pour cela ? Pourquoi a-t-1l empêché le médecin de venir ?.… Ah! MM. les jurés, voici le fait le plus important du procès, qui domine tous les autres, on pourrait dire qui couronne la preuve, et en détermine la véritable signification.

Quel est l'être humain qui, sans motif coupable, éloigne du chevet d’un mourant le médecin qui peut le ramener à ia vie ? Celui qui agirait ainsi, pourrait, par le fait seul, être accusé d’homicide, s’il y avait des raisons de croire qu'en se rendant auprès du malade, le médecin eùt pu le sauver.

C’est pourtant ce qu'à fait l'accusé, et encore une fois pourquoi a-t-il tenu cette étrange conduite ? Pourquoi, si ce n’était pour empècher le médecin

de venir à temps pour sauver le défunt, ou dans la crainte qu'arrivant après la mort, il ne fût un témoin dangereux ?

Si cependant vous trouvez un autre motif, qui, sans même être irrépréhensible, ne fait pas présumer une intention criminelle, ce sera à vous de l’appliquer à la conduite du prisonnier ; car ce point, comme toutes les autres matières du fait, est exclusivement de votre ressort.

lci, MM. les jurés, ma tâche touche à sa fin ; je vous ai recapitulé tous Les faits saillants de ce long et difficile procès, et je les ai posés sousle jour le plus propre à en faire l'appréciation. À vous d’en déduire les conséquences favorables ou défavorables à l'accusé.

Je terminerai dons cette adresse comme je l'ai commencée, par le résumé des questions, accompagnées des considérations au moyen desquelles vous devez les résoudre.

Le défunt est-il mort empoisonné ? :

Pour répondre à cette question, vous avez l’analyse chimique, la preuve des symptômes et les circonstances.

S’est-il empoisonné lui même ?

La probabilité ou l'improbabilité de la chose vous fournira la téponse.

S'il a été empoisonné par une main criminelle, l'a-t-il été par l'accusé seul, par l'accusé et Sophie Boisclair, ou par cette dernière en complicité avec l'accusé.

Pour déterminer ce point fondamental du procès et qui contient tous les autres, vous avez pour {ormer votre opinion : le commerce illégitime de l’accusé avec Sophie Boisclair, comme motif pour concerter l’offense ; et pour preuve de sa perpétration, l'achat fait le 20, par l'accusé, d’émétique et de laudanum et son désir exprimé de se procurer de l’onguent gris ; les vomissements du défunt le 21 ; l'attaque du 22 à la suite d’ingestion d’une

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boisson administrée par l’accusé et préparée préalablement par Sophie Boisclair et lui ; les nouvelles attaques du 24 et du 29, après avoir bu de la boisson, toujours sous le même toit que l’accusé et Sophie Boisclair ; le fait qu’il y avait de la strychnine dans cette maison, ce qui devait être à la connaissance de Sophie Boisclair ; le voyage à la Baie du Febvre le 26, fait par l'accusé et Sophie Boisclair encore, pendant lequel il s'efforce d’avoir de la strychnine ; le fait qu'il s’en est procurée le 30 en se donnant un faux nom et sous de faux prétextes, si vous croyez que c’est lui qui est allé chez le Dr. Giroux ; la dernière attaque du 31, quand le défunt était seul avec eux ; leur conduite en éloignant le médecin ; eten dernier lieu vous vous demanderez s’il est probable que d’autres qu'eux aient administré la substance fatale !

Si ce sont eux, comment l’ont-ils administré le jour dela mort? Est-ce dans la poudre que Sophie Boisclair a fait prendre à son mari, qui, suivant elle, est mort avant d’en avoir pris une seconde qu'elle lui avait préparée et qu’elle a jetée à sa mort ? Estce en lui faisant prendre du Whiskey mêlé d’absinthe, dont l’accusé voulait lui faire prendre encore, après l’arrivée de Michel Lemaire, et même une demi-heure avant la mort? C'est ce qu'il est impossible de dire et c’est ce qu'il ne vous est pas nécessaire de constater, si vous croyez, d’ailleurs, que ce sont eux qui ont empoisonné le défunt. C'est là un point connu de Dieu seul et des acçusés, s'ils se sont rendus coupable de cette offense,

Pour nous, Messieurs les Jurés, administrant la justice humaine, nous jugeons d'après les preuves que les hommes nous fournissent ; et suivant ces preuves, vous devez donner un verdict d’innocence ou de culpabilité. Si vous croyez l'accusé innocent, au nom de tout ce qui est sacré, acquittez-le ; et ce vous sera sans doute un devoir aussi agréable à remplir que la condamnation est pénible.

Mais si vous le croyez coupable, au nom du serment et de la justice du pays que vous représentez, condamnez-le. Vous serez des prévaricateurs si vous rendez un autre verdict ! Jugez donc comme si, en sortant de cette enceinte, vous deviez rendre compte de votre jugement à l’Être Suprême qui, un jour, vous jagera tous, et auprès duquel un droit et une conscience honnète trouvent toujours un accueil favorable. Jugez dans la droiture de votre cœur et l'honnêteté de votre conscience ; jugez au meilleur de votre connaissance et suivant Îles instincts de votre raison, et vous aurez dignement rempli envers votre pays, la pénible mission qu’il vous a imposée,

Pour moi, Messieurs les Jurés, à qui la loi a imposé la haute responsabilité que je crois avoir mise à couvert, en y donnant la plus scrupuleuse attention, je n’ai qu'un mot à vous dire en terminant : J'ai fait mon devoir, il vous reste à faire le vôtre !

Il était deux heures P. M. lorsque le Juge termina sa charge (1) aux jurés.

Y compris la lecture des pricipaux témoignages elle avait duré 18 heures. Le Vendredi, à deux heures, lorsqu'elle commença, et tout le temps que l’hon. Juge parla, l'enceinte du Palais de Justice était littéralement remplie et beaucoup de personnes ne pouvaient y avoir accès. La Cour s’ajourna de 7 à 8. L'Hon. Juge continua alors son adresse Jusqu’à 114 heures où la Cour fut encore ajournée au lendemain à 10 heures À. M. Le Samedi, la Cour continua, comme il est dit plus haut, jusqu’à 2 heu- ‘res P. M. L'adresse terminée, le jury se retira et après environ cinq minutes de délibération, il reparut en Cour et prononca un verdict de culpabilité contre le prisonnier. Le grefhier, d’une voix émue

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(1) Charge, expression souvent employée dans le barreau Uanadien au lieu de résumé de la cause.

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s'adressa alors au prisonnier à peu près commesuit: “ Modeste Villebrun dit Provencher, vous avez été trouvé coupable par un jury de votre pays du meurtre de François-Xavier Joutras: si vous avez quelque chose à dire pourquoi sentence de mort ne devrait pas être prononcée contre vous, ditesle et vous serez écouté.” Le prisonnier se recueillit un moment, fit signe à son avocat et après avoir pendant quelques instants conféré avec lui répondit d’une voix ferme: Jai l'a dire que j'suis pas coupable. J’scai qui s'qu'à fait l'coup, mais c'est pas les accusés.

L'Hon. Juge prononça alors d’une voix brisée par l'émotion la sentence de mort contre le coupable, fixant l'exécution du condamné au 3 mai alors prochain.

Lors du prononcé de la sentence le nombreux auditoire pleurait..….

Lorsque le jury eut prononcé le verdict, les yeux du prisonnier se portèrent sur ses deux fils, son ‘endre et ses deux filles qui sanglotaient, D’abondue larmes s'échappèrent alors de ses yeux, mais il reprit aussitôt sa ferme contenance et, impassible comme une statue de pierre, il écouta chacune des éloquentes paroles du juge motivant le terrible arrêt de mort...

La cour s’ajourna ensuite au lundi suivant le 8 Avril pour le procès de Sophie Boisclair. Les mémes témoignages et les mêmes avocats furent entendus dans la cause.

Nous ne reproduisons que les quelques variances remarqué?s dans la preuve.

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