NAPOLÉON
C'est la justification de la conduite du général Trocho ! car tout ce qu'il devait faire s'écroulait, on le voit.
De là ce remaniement de la proclamation rédigée en chemin de fer, et ce nom de l'empereur dans la proclamation, puis effacé sur le désir de l'impératrice, puisque l'empereur ne devait pas revenir! Si on n'a pas nommé fempereur, c'est l'impératrice qui a fait tout effacer, nous le savons. Est-ce que depuis quelques jours on osait prononcer le nom de l'empereur? Est-ce que la majorité n'offrait pas alors la dictature à M. de Palik^o?
Dans les journaux américains on avait inséré une lettre de rimpératrice à Mme de Mouchy, inculpant de ce chef le général Trochu! Mais bientôt on revint à la vérité dans Une publication quasi-officielle du Gaulois, et disant que l'impératrice avait fait faire la correction entière.
Dans l'entrevue, courtoisie parfaite de la part du gé-
— loi —
néral en présence de Timpératrice I Dr^fîance, épreuve de la part de l'impératrice! Plans contrariés par ceux du ministre de la guerre !
L'impératrice, non-seuiement, re voulait pas le retour de l'empereur à Paris, mais elle demandait même que 1^ prince impérial ne revînt pas !
Et on parle de l'autorité de l'empereur I miis M. le comte Palikao hésite à reconnaître la nomination dn général Trochu résultant d'un décret de l'empereur! Vous vous rappellerez la déposition de M. Magne, disant que portsr la défiance contre M. Trochu serait trop dire ! et cependant c'est le vrai mot ! de la part de tous, c'est la défiance envers lui.
Puss la proclamation aux mobiles devient un nouveau texte ! Le général Trochu croyait apporter une force morale : il voulait faire appel aux masses, à la conviction morale ! il fallait donc parler un autre langage ! ce n'était qu'une expression généreuse dont il s'était s rvi, et c'est cependant quelque chose qui compromet la discipline!
Ce n'est plus le langage du gouvernement impérial, c'est vrai; mais le général Ticchua d'autres inspirations! Cet appel a la force morale est ce qu'il y a de plus grand et de plus géLéreux.
Jamais le général Trochu n'a cru à la défense possible du gouvernement dans Paris. L'armée est frappée de douleur par les échecs, la popul'Uion frémissante : le soldat ne sera pas un instraraent de compression.
M. le général trochu. — C'est vrai I
M® ALLOU. — Est-ce que ces viincns glorieux pouvaient lutter au nom de celui qoi a ait amené cet abaissement!. Alors, il a dit une seule < ho-e : « Je vous promets de me faire tuer pour défendre !e Corps législatif ou pour défendre l'impératrice altf)qué«! »>
On faisait pendant ce temps le vide autour de lui : la force n'était plus à loi, elle était ailleurs I
Est-ce que le général Palk^o a fait un reproche "au gouverneur de ne lui avoir jamais fait de i apport î Le gonverneur a été maintenu dans l'isolement, pour pouvoir lui dire ensuite : «Vous ne nous avez pas sauvé, vous aviez mi>sion de n uver ! »
Et l'aifaire de prussien fusillé sans que le
gouverneur en sftt rien. Il avait cependant alors la direo» tion de la justice militaire, aux termes des règlements; Au 25 août, M. le général Trochu écrit à M. le ministre de la guerre pour se plaindre de ce que toutes les mesures sont prises en dehors de lui.
Le 3 septembre au soir, quand le général Trochu revient d'une tournée des forts, il reçoit du général Soumain une lettre qui lui apprend qu'il a direciement reçu les ordres du ministre, pour ce qui concerne les mesures à prendre dans Paris en prévision d'une invasion du Corp» légis'atif ou des Tuileries.
C'est qu'en effet, le jour même, le général Palikao avait, dans une lettre où il prétendait que les mesures d'ordre étaient de son attribution exclusive, dit à cet offic er générai de correspondre directement avec lui.
Vous avez la déclaration de M. le général de Palikao à la Chambre, lorsqu'il disait qu'il avait pris lui même les mesures nécessaires pour protéger le lieu des séances du Corps législatif.
Qui donc commandait alors, qui commaniait les troupes, si ce n'est pas le ministre de la guerre? N'est-ce pas lui, il Ta déclaré lui-même, qui a placé autour de la Chambre ces hommes qui ont mis la crosse en l'air?
Voilà donc quelle était la situation du gouverneur de Paris.
Il a toujours été enveloppé de méfiances, de méfiances descecd^nl d'en haut, méfiances souvent blessantes de la part de quelques membres du conseil des ministres.
L'audience est suspendue pendant une demi-heure ; à la reprise de Faudience, M" Aliou continue en ces termes :
A l'heure où le général Trochu se trouva dans ce conseil méfiant, le subissant à peine, il aurait dû donner sa démission! Il a préféré héroïquem'^nt continuer son œa- Vjçe. T<,)utes les promesses qu'on lui avait faites disparais- Sâ enl peu à peu. C'était un cruel sacrifice ! Et l'on vient dire que le général conspirait alors! Qu'il aurait pactisé avec Id démagogie j
On avait relevé une contradiction entre le livre de H. J. Favre et le discours de M. Tiochu.
— loa —
Le gén'iral aurait déclaré avoir vu M. Jules Favre poai la première fois lorsqu'il le rencontra à cheval, allant vers la Chambre, alors que M. Jules Favre lui aurait dit que le Corps législatif était envahi.
M. Juies Favre disait au contraire, dans son livre, qu'il avait df^jà vu le général chez lui, au Louvre, quelques jours auparavant.
M. Jnles Favre et M. le général Trochu disent la vérité tous deux. Oui, M. Jules Favre était veau avec différents collègues «ans un groupe chez M. le général Trochu, qui ne l'avait p s remarqué, d'autant plus qu'il ne le connaissait pas, quelque Rotoriété qui t>'altachât à ce rjom. Les* adversaires o«t voulu voir une contradiction dans ce fait qui prouverait la coupable entente entre le général %t M, Jules Favre. Tout est expliqué en' ce moment
Quant aux conciliabules, la journée du général étaili tellement remplie qu'on ne saurait trouver le moment oti ils auraient eu lieu;, tout le monde venait et notamment les membres du tiers-parti, ?»yant affinité d'opinions 3veG M. Trochu. Ni M. le préfet, ni M. le comm'ssai- e de po: lice ne savent rien de précis. C'est quelque chose a'odieux de supposer que le général agitait alors la chu;8 de l'empire qu'il avait consenti à supporter de sa popularité!
Le général Trochu appartient il aux partis extrêmes? peut-il pactiser avec le parti radical?
Poser une pareille question, c'est la résoudre. Ainsi, il n'y a pas en de conjuration, 1 n'y a pas eu de cori; iliabules. Le général a reçu des députations ardentes et passionnées. Une fois, on a apporté un blessé, dirent les rapports de police. J'aurais voulu les voir; au moins encore faudrait-il les présenter pour en avoir la portée et la* signification.
Ces rapports, n'est-ce pas M. Pollet, le commissaire de police atf iché au gouverneur de Patis, qui les a dressés? C'est prob ibie.
Si c'est lui-même qui a rédigé les rapports, eh bien î il; en a donné à votre audience le commentaire le plu& énergique.
Quelles paroles a-t-il attribuées au général Trochu?
li n'a pas dit ; Désorœais le peuple sera armé et fera
eût été hautaine et fier/ Pn 'i'"' '*. P*'"'" '^" «^"éra^ qu'a-t-il fait, il es desc^LP ^r'",*^' '*' «i-^P'-iations, dans .me peWe de co„d iaiior r?"' "'I- ^^ P^ foule va avoir des armes nnl,?' '' " * P»« "^^ = « La a dit : „ Tout le mon^^ sera a m^"' r"*''-''°^'^^'^; » » fait appel à tous ses enf'nl T^n* P"'"^ ^° '!^"S«'fendre. » i-"J«nis. lous pourront la dé-
Mais il y a eu une autre scènp Hit ,^„ tendu sur ce point le léJoi~'JànTôm2' ''f ■ "?" partie de rétat-maior du g^érfl Hp m t • ^?"' ^*'**'' un homme d'une grande ,n.pnil'„- ^- ^^''- **• '-air est sold.t en quelque! jours et mf f ^' ^^';?"" "" ^'''"ant d'officier d'étaUa or avec Tne .ZTV ^«"^''«"^ bien! M. Lair >ous 'a déc arr^ne' le g'éné'rarr ""^ ^"^ reçu cette députatiou très-ha.t^et t ès-ferme " *
de^:^.rs^on^^- -^et^;;;!^^^^^^^^ - M. le préfet
beJ:co;^^TrifE/;,pfnor. ^piuf K r'r^^^'^'
on m'offre deTroTmlnt/' e. .^•°^''''''?^"'°'8"*sV m'a adressée Y c'e°t iT^mérn T •' ""' ,P ^«^^ ""« ''«n
parle gé^éral^îa^Cul^ 'quTS ^^Sfc^^
le 3 seSmbre"de';f^^i,r'' "" "^"^ ^^^ «^^ «o-, Tersl'bôteTdriouvërneu de P •;:•"""? '" '°'" ^"'^^^' Trochu ! La dVCce - : "' ""■"''' "'*°'- «^ive
tre^-deS:: î-:;tendrrt',\'^ip"'^"°» = «•'« -»-
accab'e. Je ne Duis ap,p..V H ""' '^ '"^^''«tre qui nous qui m'ont étreC"iféfrptt,Voo;:ir:XS;^ -^"^ '=^"-
patriotisme,)) ^"^ ^" ^ ^^ concorde et au
Voilà la seirée du 3 «pn'pmhr^. ait.
" o .ep.emDre; a la bonne heure,
voilà le soldat fidèle à son devoir; voilà le général Troehu, c'est bien lui.
Nous arrivons à cette grave accusation dirigée contre le général, d'avoir abandonné l'impératrice. Accusation bien grave, chez nous surtout, où l'on comprend le culte chevaleresque pour les femmes, pour la souveraine ; le reproche qui lui est fait de n'avoir pas sacrifié sa vie pour une femme respectable dans son infortune.
Voyons ce qui se passa.
M. Chevreau s'était présenté chez le gouverneur de Paris, et lui avait dit : a Général, vous feriez bien d'aller ▼oir l'impératrice. » C'était le 3 septembre au soir.
Le général rentrait des forts, il était retenu par ces agitations dont on vous a parlé, il répondit : « Je suis bien fatigué ! Je n*ai pas dîné, j'irai ce soir aux Tuileries. M. Chevreau nous a dit qu'il avait rapporté de cette visite une pénible impression.
Le général Trochu apprend le désastre de Sedan, et puis il reçoit la lettre du général Soumain qui lui apprenait qu'il communiquait directement avec le ministère de la guerre, qui lui apprenait qu'il était en un mot destitué de toutes fonctions publiques.
Il dit :« Je ne suis plus rien alors, je n'irai pas aux Tuileries; on me tient à l'écart, qu'irais-je faire aux Tuileries? Cependant le lendemain il va aux Tuileries. Vous avez entendu M. Chevreau, et quand il vous a dit que, lorsque interrogeant l'impératrice sur son entretien avec le général Trochu, l'impératrice a répondu d'un signe : « Il n'y a rien à attendre, il n'y a qu'à désespérer ! »
Rien à attendre comme sentiment du général, non, ce n*est pas là le sentiment de l'impératrice ; mais le général Trochu avait dit, : « La lutte sanglante est impossible à Paris.
» La force de l'empire est dans le prestige des armes ; les armées ont été vaincues là-bas, et il n'est pas possible de leur faire saisir dans Paris je ne sais quelle espèce de victoire, n Voilà ce qu'avait dii^ ^e général Trochu, et voilà le sentiment q^'<i^prûm^.it fiiapératrice en répondant à M. Chevreau.
Le général reulra Qhm Mh
L'impératrice arait toujours dit, dans son dévouemen* auquel je rends hommage — n'dbaissons pas nos adversaires — qu'elle faisait passer l'Assemblée avant elle.
Dans un article du Ftyaro, pas les articles poursuivis, mais dans un de ces articles de ces jours derniers, on disait : « Ah! M^ Ailou aura fort à faire quand ses trois adversaires lui diront : « Mais, répondez à cette qxies- » tion^ les questeurs de la Chambre ont été congédiés de » l'hôtel du gouverneur s.ms avoir pu voir le général, n
Le général Lebreton aurait fait briiler devant les yeux du général l'offre du pouvoir suprême. Mais où le Figaro a-t-il vu tout cela ?
A une heure, à une heure et demie, à deux heures, neu importe l'heure précise, cela n'a aucune importance, M. le généra! Lebreton vint trouver le général Trochu et lui dit : « Le péril est à son comble, vous seul vous pourrez peut-être dominer la tempête. » Et il répondit : « Je suis la victime d'une situation qui a donné lieu à des bruits abominables.
» Vous voulez que seul je puisse arrêter un demi-million d'hommes qiû se presse du pont Neuf à la place de la Concorde? mais un homme n'arrête pas les foules en démence, cet effort, je le tenterai cependant, » et il monta à cheval pour aller au Corps législatif, et il dit au général Schmitz d'aller aux Tuileries.
Au delà du guichet, il fut témoin d'un spectacle inouï^ la foule avait c vahi les quais, depuis le pont Neuf jusqu'à la place de la Concorde.
Des hommes arrêtèrent son cheval, criant : «Vive la sociale. » Et disant au général : « Tu vas crier la sociale? — Je ne crierai pas, dit le général. » D'aaties s'écriaient: « Il a raison. » Ils prenaient son parti. Mais n'anticipons pas. Est- ce vrai, ce que j'avance, le général Lebreton l'affirme dans les mêmes termes que le général Trochu, dans une lettre qu'il nous a adressée.
Ainsi est'Ce qu'il n'a pas cherché à calmer la foule en furie? EL cepenoaot il n'avait reçu aucun ordre. Il eo attendait, il était en uniforme, prêt à faire son devoir. li a été jusqu'.'îu pont de Solférino où ii a fait la rencontre de M. Jules Favre, qui lui a dit tout est fini, la Chambre est dissoute.
Tenrz, messieurs, il y a des gens qni, par un amour immodéré pour la log que, auraient voulu que le général Trochu se fût fait tuer. Mais enfin, pour se faire tuer il faut que quelqu'un vous tue.
Il y a des gens qui sont dé-^espérés qu'après un noble langage le général Ducrot ne soit pas mort.
Non, lorsqu'un brave officier a vaillamment joué sa vie, eh bien ! je suis heureux qu'il n'ait pis été tué, et je suis heureux qu'il conserve une existence utile^encore au pays.
Pour l'impératrice ! mais il ne pouvait être aux Tuileries et au Corps législatif! Il y avait le général Schmilz pour la protéger. Où est le serment oublié du chevalier français? Vers trois heures et demie environ, en revenant, il voit le drapeau des Tuileries qui s'abaisse, et Timpératrice a officiellement quitté le château. Au Louvre, le général Schmitz lui dit que tout est fini, qu'il a vu Tamiral Jurien de la Gravière.
L'amiral vient lui même au Louvre lui apprendre qu« rimpéralrice est sàuvée !
Il reste la déclaration surprenantedeM.Busson-Billault, qui a vu, entre quatre heures et cinq heures, après le départ de l'impératrice, par sa fenêtre, le général Trochu à eheval suivi par des bandes tumultueuses! Mais Talibi est prouvé. Le général n'a pas eu le temps de rentrer et de sortir à nouveau. Tous les témoins sont contraires à celte déposition. Il ôte son uniforme en rentrant; il reçoit M. Steenackers qui lui dem mde de venir à l'HôteMe- Vilîe. Le général Trochu demande à sa femme ce qu'elle pense; elle lui doane le conseil du devoir.
Et alors il part, mais non pas à cheval ; et il quitte soa hôtel, non pas pour aller du côté de la rue Castiglione. Nous comprenons que Tagilation de M. Bu>son Billault ait pu amener cette erreur ; il faudrait admettre qu'un officier à cheval ait pu sortir ce jour...
Le général trochu. — Cela a été impossible.
M* ALLOU. — A l'Hôtel-de-YiHe, le général Trochu arrive dans un cabinet où se trouve le gouvernement nouveau : on lui demande de se charger de contenir l'armée, lui disant qu'il y avait là une foule révolutionnaire gui ne se consolait pas d'avoir été, en 1848, évincée des affaires et qui voulait les reprendre !1!
Il n'y avait pas encore au gouvernement M. Roohefort, que M. de Vfllemessant ne dédaigna pas toujours. M. Trochu voulut aller alors au ministère de la guerre prévenir le ministre. Il y arriva à cinq heures.
Et M. Busson-Billault l'a vu à cinq heures rue Castiglione.
L^, le général Palikao, fort troublé, a cru que le gêné* rai Trochu venait prendre le ministère de la guerre. Et cependant le général P dikao savait qu'il y avait une révolution. Malgré sa douceur de famille, il a entendu ce mot, qui aurait dû lui faire comprendre ce dont il s'agissait, a Qu'en pensez-vous? »
Cette démarche honorable, il la fait pour dégager son honneur militaire. S'il est un conspirateur arrivé au but, quB pouvait lui faire le ministre?
Où est la sortie triomphale avec les prétoriens rue d« Rivoli? Il y a une erreur, et il est impossible qu'on y persévère. Tout l'emploi du temps du général est indiqué.
Le 6 septembre, le général Palikao écrivit la lettre suiyamie :;
« Namur, le 6 septembre 1870.
» Mon cher général,,
» Lorsque j'ai quitté le ministère de la guerre, par suite de la révolut'On qui s'est produite dans Paris, m -o premier soin a été de venir dans ce pays, cher^ her des nouvelle's de mon fi^s, dont le sort m'inquiétait vivement. Je viens d'écrire à Bruxelles et je compte me rendre à Bouillon, si je puis obtenir un sauf conduit.
» Je croyais en partanii que vous me snccédenez comme ministre de la guerre, et à ce titre je vous ai recommandé les miens.
» Quant à moi, j'ignore quelle position me sera faite, et je n'en sollicite aucune, n'appartenant par aucune attache aux membres actuels du gouvernement.
» Seulement, je crois pouvoir faire appel à d'anciens souvenirs et aux services que j'ai rendus à mon pays pour vous dire que je n'ai aucune lo tune et que ma so de de disponibilité m'est indispensable pour moi et ma famille.
» Je ne demande que ce qui m'est dû bien légitime-
.ment, d'après loete» les- lois. Je n'ai aucune ambition et je n'ea ai jamais eu; je désire finir tranquillement une carrière déjà bien longue et traversée par bien des péripéties, dont la dernière est la plus douloureuse. Je termine cette lettre en vous disant qu'il existe à Namur une grande quantité de matériel, voitures, bagages, chevaux^ qui arrivent à chaque instant et sont internés au camp deBeverloo; hommes et chevaux paraissent en très- boa état et sont l'objet des soins les plus sympathiques de la population belge.
» Je vous prie d'agréer, mon cher général, l'expressioa de mes sentiments d'ancienne affection et de haute considération.
» Comte de Palikao. »
Cette lettre diffère évidemment de celle que le ministre adressait au gouverneur de Paris.
Est ce la lettre d'un militaire resté fidèle à un militaire qui a oublié tous ses devoirs?
Et quand il revient au Gouvernement, il prononce cette phrase chevaleresque : « Etes-vous pour Dieu, la propriété et la famille! n Eiait-ce inutile à ce moment! Il dit encore à ses aides de camp : « Je vais faire le Lamartine là-bâs. » Ses adversaires le lui reprochent.
Eh bien, c'est un cri de désespoir, d'expiation et de sacrifice. Gela veut dire : Je vais jeter ma grande réputation, ma personnalité in! acte, ma gloire pure dans cette partie. Est-ce que nous ne nous rappelons pas- cette autre personnalité qui, elle auss", a jeté sa popularité ea pâture à la foule et qui, de déchéance en déchéance, est devenue Toaibre de ce qu'elle était aix grands jours; n'était-ce rien que de se donner en pâtuf'e aux articles de YJu, aux appréciations de Vilemessant, et venir enfin devant vous en Gour d'assises !
Il a ses aides de camp auxquels il rappelle combien est difficile la situation, et il les adjure de le quitter. C'est là l'ambitieux!
Et celte lettre à Tamiral Pourichon ! Quelle netteté ! Quelle simplicité I On lui reproche de prononcer des discours emphatiques; mais cette emphase est la forme de son héroïsme l
Ions, sauver le IZlkpïfù^n ,"' '>'^Pe^«"'' à Châ- Voilà soa ambiUon. '" f'^''"'" "' »" démagogie!
pour
pour avoir ainsi iaissé acrompl
tombé pars.it. dVÏ'^b sserS nt er/ela nuimî' h' "^^' ractères écrasés par iui II e^l ln.r,h/l '"' ''^' •=*"
eu le 4 spn.pmhni ' ^ "^ désasfres evués. Nous avons avons eu m^DapP^f "^"^ "°"-' "^""^ '^^ 18*«' «' nous toubut et anfivé d ^ n """''"ri.'." *«30. Je remonte arrivé à ■heure où k Rrl T""' I^^volution française,
gne u;.iffées' ' '' •'^ ' ^'*''^ «' de iAllema-
Louis X.'v eTà Nipoléon I" raVor " '""^ P'^"™"^ ^ honift! "opoieon i , mais on ne pardonne pas la
où trouvez vu "narraTlULr^' courageux des fidèles?
où sont ce'.roui^fn''^''''''^^'''^'' 2 décembre?
Trochu. sel^^ntri tuer^ ur^i^S""' ^""^ '^ ^^'■^-•
Le nom de l'e.pereur! mais la' m';jorité elle-môme
B*osait plus le prononcer. M. Thiers vous dit dans sa déposition dans l'enquête du d8 naars l'attitude de la majorité du Corps législatif : « Nous ne pouvons prononcer la déchéance sans déshonneur, disaient les députés; donnez-nous la chose, sans le mot! » On allait arriver à un gouvernement provisoire, quand l'insurrection profita des avantages deld surexcitation du moment et envahit l'Assemblée. Le général Palikao lui-même dit, dans son livre : « Que l'on pouvait pressentir les événements ; qu'au nom de la majorité on lui proposa la dictature I »
Où étaient donc les hommes de la majorité !
Est ce que le 4 septembre M. Palikao ne proposa pas un gouvernement, une i uten^nce générale! Est-ce que ce projet 'là n'est pas présenté sous la signature de l'impératrice !
Et vous reprochez au général Trochu de n'avoir pas été au Corps législntifau nouide l'empereur! Non, ne padez pas de complots, ne prononcez pas le mot de trahison ! Le goavernement de l'empire est tombé par terre, et le gouvernement du 4 septembre, quelque aient été ses fautes, nous a sauvé de la démagogie. Sans lui nous aurions eu la Commune six mois plus lùL
Il y d une journée pius lugubre que le 4 septembre, c'est la journée brumeuse du 2 décembre! Il y avait là de vrais prétoriens sur les boulevards, au milieu du désespoir des bourgecus de Paris, dans cette lutte sans adversaire où une Assemblée était mise en prison, où les grands hommes du pays en sortaient exilés, emportant l'hoaneur et la liberté de la patrie, où en prorince, il y eut ces exécutions sans défense et sans témoins. Voilà ce qu'on veut nous donner et nous rendre I ce que nos adversaires viennent défendre. Ne parlez pas de violence et de suipnsa pour expliquer le 4 septembre !
Le Figaro n*a pas toujours été aussi dur au 4 septembre. M. Dumon républicanisait au début.
M' Ailou cite à l'appui de son assertion difrereniarticles du Figaro et reprend en ces termes :
Singulière situation! Vous attaquez le général Trochu, et c'est le général Trochu se») qui a voulu sauver l'er»-
— ilo —
perenr? Si on avait accepté ses idées, c'était f empereui à Paris, une armée de secours sous les murs de la ville, et peut-être l'empire sauvé !
Yoilà ce que j'avais à dire sur le deuxième article que nous déférons à votre hante justice.
Voilà ce que j'avais à dire sar cette accusation d'abandon d'une femme, d'une souveraine; sur cette accusation de trahison, ac3«Jsafion que n'appuie aucune pièce ;' assertions audacieuses qui ont été démenties.
J'arrive au dernier point.
Il touche à la question du siège.
La question du siège, M. Vitu ne Ta traitée que par un côté : la bataille de Buzenval.
On a la prétention de faire le procès au général Trcchu pour sa conduite depuis le 4 septembre jusqu'à la capitulation. On s'est dit, nous allons le faire juger, puisqu'une bonne fois nous le tenons sur la sellette. J'espère qu'on ne nous parlera pas tout à l'heure d'autre chose que de ce dont on a parlé dans les articles incrimiaés.
Si vous n'aviez parlé que de la conduite du siège, nous n'eussions rien dit; noais vous avez attaqué son honneur, son caractère, le fond de sa vie. Mes adversaires ont fait entendre trois témoins qui ont dit: Si l'on eût traité plus tôt, l'on aurait traiié dans des conditions meilleures.
Le généraf Trochu n'est pas en cause. Est-ce lui qui a empêché qu'on ait fait la paix ? Mais c'est le 31 octobre qui en est cause.
Mais lisez la déclaration de M. Thiers; qui a empêché la paix à cette époque, c'est M. Thiers lui-môme qui l'a déclaré?
Vous savez quelle était l'agitation de la ville ; il était impossible de traiter alors. Anjourd'hni, il est f icile de dire : « On aurait dii traiter phis tôt, » Mais à l'heure de l'exaltation française, quand M. Jules Favre faisait ce douloureux voyage de Ferrières, nous le suivions tous des yeux; et savez-vous ce que disait M. Viiet de ce voyage : « Nous ne pardonnons à M. Jules Favre son yoyage à Ferrières que parce qu'il n'a pas réussi. » Voilà le diapason de cette époque. Mais la lutte, la résistance, c'est notre honneur. Et-ce que tous n'ont pas lutté;
est-ce" que les royalistes n'ont pas donné leur saïag ; les hommes d'une opinion avancée l'ont versé ausbi. La résistance, c'est notre honneur.
Ah! vous croyez qu'il était facile de faire accepter alors à Paris l'abandon de l'Alsace, l'abandon de Strasbourg. Mais à Bordeaux même, rappelez-vous que deux cents voix ont voté pour la continuation de la guerre ; mais ce n'est pas le procès.
Il falla t donc faire durer la résistance de Paris, il l'a fait, au delà de toutes expressions, il l'a fait non seul, mais avec d'autres; il l'a fait avec M. Chabaud-Lfitoor, que vous avez entendu, et dont cette résistance sera une des gloires. Il l'a fait durer. On espérait toujours une intervention de l'Europe, on espérait loujoui's que la fortune changerait. Il l'a fait avec dévouea)ent. Il est facile à dire anjoard'hui, il fillait traiter; mais vous vous rendez compte aujourd'hui, messieurs les jurés, de ces agitations d'alors.
Le général Trochu, dit le Figaro, avait dit « le gouverneur de Paris ne capitulera pas, et dix jours après, il n'enveioppait que son honneur militaire dans le linceul.»
D'abord la capitulation n'a eu lieu que le 28 janvier, e*est vingt-deux jours après et non pas dix jours. Cette difîéreïice a son importance.
Vous savez qu'à cette époque avaient déjà paru ces affiches rouges qui portaient des signatures bien obscures alors, et qui sont celles des chefs de la Commune.
M. Cresson vint trouver le gouverneur, et c'est lui qui pour calmer l'effervescence de la population, dicta, rédigea presque la phrase : « Le gouverneur de Paris pe capitulera pas. » Il ne capitulera pas; mais est-ce qu'il avait promis de ne pas capituler devant la faim ?
Vous dites que Buzenval a été un assassinat; mais, voyons, cherchez à vous entendre et à vous concilier. Car le reproche ordinairement fait à Trochu, c'est de n'avoir pas assez utilisé ces forces vives de Paris, et vous lui reprochez d'avoir fait couler un sang inutile.
Mais, Paris affolé voulait un nouvel effort, et après Bazenva], Its maires voulaient encore une sortie, la sortie torrentielle. Trochu refusa. Alors, on lui dit : « Donnez votre démission.)) î! dit : «Non, destituez-moi. »
Il y eut une réunion au ministère de rinstruc^on publique. On avait convoqué les colonels, les chefs de bataillon.
Là on a demandé : a Y a-t-il un homme de génie qui puisse nous sauver encore? qu'il se lève. » Aucune main ne s'est ie^ée dans la foule ; et alors on est retourné chez le général Trochu ; en lui a demandé un nouvel effort.
« Je n'en tenterai pas un second, ce serait, dit il. un sacrifice inutile. J'ai le sentiment de la situation tout entière.
Permettez-moi de conclure, messieurs.
Le procès, le voilà. Le général Trochu, c'est un homme de cœur, un homme d'honneur, dont le devoir a toujours été la devise fidèle et constante. Il a été diffamé et outragé de la manière la plus odieuse.
La diffamation, je vous Tai monlrée.
L'outrage n'est-il pas dans ces mots : « Le général Trochu, £u musée de Mme Tussaud, entre Troppmann et Durao]ard.))Vous comprenez? Le général Trochu, l'assassin de Buzenval, à côté de Troppmann, l'assassin de Pantin ! »
L'outrage ne se retrouve pas dans ce rapprochement. Ces mois du maréchal Mac-Mahon au camp de Gbâlons : « Je le crois un honnête homme, » et plus tard, devant la commission d'enquête : « Je le croyais un honnête homme. » Jamais le maréchal Mac Mahon n'a voulu dire ça.
Je suis plus embarrassé avec le général Chargarnier, s'il fallait donner mon opinion sur ce point, c'est que le général Changarnier a tenu le propos. Il n'aurait pu le confesser. Le général a mieux aimé ne rien expliquer. L'outn^ge n'en existerait pas moins dans la reprofiuctior de ce propos.
E' maintenant j'ai fini!
Démosthènes, à la fin d'utie de ses plus belles harangues, disait aux juges : « Quand vous sorlirez d'ici, vous irez tranquilles à vos affaires, l'un au forum, l'autre au bain, l'autre ira surveiller le travail de ses esclaves. Pourquoi? Parce que au dessus de vous, vous avez la protection de la loi, vous aurez ces garanties, »
Eh bien! ses garanties de la loi, n'ai je pas le droit de les revendiquer au nom du général Trochu?
Nous avons été très-modérés dans la poursuite de ce procès, dans la plainte. Le jour où M. Vitu s'est livié, s'est déclaré l'auteur des articles, ce jour-là, si M. de Villemessant se fût retiré, nous ne l'aurions pas appelé devant vou>, pas plus que nous n'avons appelé l'imprimeur.
Mais M. de Villemessant a revendiqué si allègrement son rôle, il a déclaré si hautement que ces articles il les avait commandés, qu'il avait bo du lait en les lisant, ^que rous aurez, messieurs, à apprécier cette jouissance i'alors.
Le Figaro, j'ai un reproche à lui faire, je ne veux paslui reprocher sa légèreté et ses propos joyeux; je ne réponds pas que pour me délasser, en voyage, quelquefois, on n e trouve un de ses numéros entre mes main?. Je ne le blâme pas de représenter la gaieté française agiant ses grelots.
Je comprends bien cette situation de M. de Villemessant. Il cherche à plaire à ses lecteurs, et il y avait du vrai dans cette phrase, où il disait : « Les lecteurs ont le journal qu'ils méritent. Il a sa Némésis, qui a ni'S le général Trochu en odes, en ballades, ce n'est pas la Némésis de Bïrbier, ce n'est pas la Némésis d'André Ghénier.
Le Figaro se dit un journal légitimiste, il se dit un journal religieux, et il lutte avec VUnivers^ il dit qu'il a trois mille cinq cents abonnés qui sont ecclésiastiques; ils peuvent lire avec plaisir les articles de M. Saini-Genest, mais je me demande leur impression lorsqu'ils lisent la d uxième et la troisième page de ce journal; mais ce que je reproche au Figaro, c'est son caractère dissolvant et énervant en politique. La lutte entre les partis pourrait être plus épouvantable que ce que nous avonfr vu encore.
La guerre civile, non plus à Paris seulement, mais dans toute la France, dans nos provinces, dans toutes nos villes !
Ah ! je maudis ceux qui, dans un sentiment d'égoï^me de parti, déchaîneraient sur nous de pareilles humiliations
Unissons-nous et soutenons le gouTernement qui, de ce que la France était y a un an, a "fait ce que nous voyons aujourd'hui.
Nous avons un programme à remplir, la libération da territoire, la paix publique, que tous y prêtent la main, les bonapaitistes aussi; il ny a d'exclusion pour personne.
Espérons de l'avenir, Dieu sauvera encore la France!
De vifs app'audissements se font entendre après cette magoiflqne plaidoiiie qui a duré près de six heures, et pendant laquelle chacun était suspendu aux lèvres de l'orateur.
Bs. le président donne la parole à l'organe du ministère public.
M. l'avocat général merveilleux - duvignaux s'exprime en ces termes :
Si le ministère public n'avait qu'à soutenir une accusation, il n'aurait rien à dire; mais il s'agit, dans ce débat,, d'un procès pour ainsi dire civil, dans lequel le mi[>istère public a son avis à donner. L'instruction s'est faite à l'audience, et j'ai a vous exposer la conviction que ie me suis faite à l'audition des témoins.
Une chose m'a frappé. Il fallait le courage du général Trothu pour faire ce procès : un procès de presse et de diffamation. N'est-ce pas l'homme qui a eu, pendant des mo s, la grande responsabilité dans le naufrage. Et tout indiridu a une opirjion formée sur le général Trochu, opinion qu'il ne peut abandonner sur le seuil de l'audience. Je ne crains pas de dire que l'on a ce sentiment que le général Trochu a commis des fautes, surtout à la fin ; mais ce n'est pas ce que nous avons à juger.
Son adveisaire, c'est le journal /e/^/^aro, le plus universellement lu, qui, grâce à de certaines industries, pénètre partout, a presque formé une génération à son image, et qui use de sa puissance pour former Topinion publique et même de ses jugea. La réputation du général a été attaquée avant les articles incriminés. Bien plus, alors qu'il semblait au moins décent d'attendre la décision de la justice et de ne plus parler du procès, on a publié la préface du procès !
Celte série d'articles finit même par s'adresser directe-
meut anx jurés eux-mêmes et par dire qu'on est d'avance assuré du verdict. Dr^ns un autre journai, un ancien collaborateur, dont on emprunte l'article, qualifie le procès dans des termes que je ne veux pas dire. Si l'adversaire du Figaro avait agi de cette façon il n'y aurait pas eu de blâme pour de pareils agissements.
Ce n'est pas dans la province, ni à l'étranger, qu'on a pu atteindre la décuple élection du général Trochu. Mais les souveniïs sont vivants à Paris, là où nous avons souffert de ce qu'on a fait et de ce que l'on n'a pas fait; de |ce que le général Trochu a dû souffrir, a eu le tort de souffrir.
Malgré tout, je me sens indépendant et je vous sais iadépendants.
Le général Trochu aurait pu user d'un droit qui se trouve dans la loi : La suspicion légitime. Il ne l'a pas fait, et il y a là quelque chose qui inspire confiance dans la parole du général Trochu, à cause de celte marque de confiance en vous î
Le général a passé sous silence les plaisanteries, les allusions perfides: Il n'a en vue aujourd'hui que son honneur attaqué, et il vous demande de le juger, car c'est lui qu'il s'agit de juger et non pas le Figaro I II ne s'agit pas ici, en effet, d'une diffamation ordinaire, mais d'une diffamation où le diffamateur a le droit de faire la preuve des faits qu'il allègue!
Il s'agit ici d'un fonctionnaire contre lequel cette preuve est permise, et les témoins que vous avez entendus tendaient à faire cette preuve! L'acquittement du Figarf^ .pour le public, vous le comprenez, ce sera la preuve que le général Trochu a été accusé avec fondement, et que vous avez reconnu l'existence des faits qu'on lui reproche.
Si le général gagne son procès, le journal y gagnera, et €6 sera un simple accident dans la vie du journaliste, condamné si souvent pour délits de presse et même pour outrage à la morale publique.
Le générel se plaint d'un outrage et d'une diffamation. D'un outrage, c'est-à-dire d'une imputation telle que l'on ne peut répondre; d'une diffamation, c'est-à-dire d'une imputation portant atteinte à son honneur et à sa consi^ dération.
C'est la vie entière du général que l'on a ?Uaqiiée.'
M" Allou y a répondu, chef par chef. Je n'ai pas à revenir sur ce point. Sa carrière n'a été que noble et piire, se reiirant devant tout ce qui pouvait sentir l'intrigue. ie ne dirai rien de ces conciliabules, de toutes ces impulations, mais je dois «i'étendre sur ce qui a été appelé là trahison du général Trochu.
'^^t-il traître pour avoir accepté la présidence du gouve'nement qui a renapacé le gouverntroent dérhu ! — C'est ainsi que je touche à ce qu'il y a ^^e plus douloureux : la njoralité politique. A celle question de conscience que doit se poser un homme lié à un gouvernement qui le lendemain accepte des f®nctions d un autre gouverneiïicnt, malgré ses engagements précédents, je n'ai ni formule ni casuistique pour les fonctionnaires qui agissent ainsi : ce serait trop délicat. Il faut mettre la main sur son cœur et se demander ce que réclame li nécessité publique. Il faut improviser sa résolution. Pour trahir, il faut «voir voulu trahir.
Le général Tochu, lié par des serments solennels réitérés, n'a pas résisté, parce que tout était fini. Il a vu à l'Hôtel-de-Ville les hommes de l'opposition systématique qui n'avaient jamais voulu que détruire, et qui, effarés, avaient la responsabilité du pouvoir. Derrière eux, les gens de la Commune qui les pressaient, leurs alliés d'hier. Le général seul pouvait rallier l'armée, réunir à ses côtés les hommes d'ordre : lui seul a pu, au moment de Teflondrement, paralyser toute l'horreur de la chute.
Est-ce que les honnêtes gens n'ont pas été rassurés lorsque l'on a entendu dire que le général Trochu était à la tête des troupes? Est-ce la trahison? Je sais qu'il est difficile de faite admettre à l'opinion publique, à ce courant de la presse, qu'il n'y ait pas là un lait blâtnable; mais est-ce la réponse de vos consciences !
Vous n'avez pas à prononcer sur la gestion du général Trochu, sur ses opérations, sur la capituUtion, non! c'est bien la question de diffamation ?e présentant dans ces termes : « Le général Trochu est-il un traître?»
Qu'il y ait des fauies commises, que ce gouvernement ait commis de grandes fautes I que le général ait des re-
grets sur sa conduite ! là n'est pas la question du procès.
On vous a parlé des devoirs et des droits dus à la souveraine déchue ! Je sais ce qui est dû à cette infortune ! Mais que pouvait le général !
Oui, le Figaro est conservateur, il a de bons principes à certains jours, mais pourrait-on le laisser sous les yeux d'un enfant. Et c'est là le justicier ! M. de Villemebsant boit du Isit en lisant ces articles, et c'est un justicier!
Il y a le sentiment de la haine pour celui que nous ne pouvons encore jugar ! pourquoi encore ce mot perpétuel de trahison.
Après avoir étudié cette affaire, vous vous direz devant Dieu et devant les hommes, que les accusés sont coupables.
M® GRANDPERRET. — La séancc est trop avancée pour pouvoir plaider aujourd'hui. Je répondrai à M. Tavocat général et à mon éminent contradicteur sur tous les points, j'en prends rengagement d'honneur.
L'audience est' levée à cinq heures et renvoyée i lundi dix heures.
Audience du 1®' avril.
L'audience est ouverte à dix heures et demie.
M* GRANDPERRET prend la parole.
Messieurs les jurés, je viens vous soumettre la défense de M. Vitu, qui se présente avec confiance devant votre haute et indépendante justice. C'est la première fois qu'il soutient une lutte judiciaire : c'est un écrivain resté toujours fidèle à ses premières convictions et digne à ce litre de votre bienveillante attention.
On relève contre lui'deux délits : celui de diffamation et celui d outrage. Il dénie l'outrage et prétend n'avoir pas diffamé. Il a avancé des faits, et il n'y a eu que quelques expressions malsonnantes dans les articles.
Si le premier chef provoque un grave débat , le deuxième n'arrêtera pas longtemps votre attention. On a cru justifier la diffamation en y ajoutant la prévention d'outrage; c'était pour obtenir une petite condamnation
consolante; mais il n'en reste rien. L'aUention ne saurait, dans un pareil débat, descendre jusqu'à se p'aindre de certaines expressions et certains mots malsonnants quand il s'agit de répondre du sang répandu à Bnzenval et du rôle pris dans le gouvernennent du 4 septembre Bt de l'exemple de fidél té politique donné au monde par la conduite du général Trochu.
Ce sont-Ià des récriminations subalternes! Les procès d'outr ges ne sont d'or lin^ire engagés que par de trèshumbies fonctionnaires qni obt à sauvegarder la petite part d'autorité qui leur est dévo ne. Mais quand l'ancien chef du gouvernement du 4 septembre vient de.nander la réparation d'expressions malsonnantes, comment ne pas se rappeler le passé ! Gomment tant de susceptibilités quand on a toléré tant d infiimies. tant de répugnantes ^ images, tant de cbricatures repoussantes, tant de vils et' odicijx pamphlets (murmures); sur ce délit d'outrage, il ne restera rien! Car, que trouvons -nous? lo mot de Troppniinn ! Il est de mauvais goût : M. Vilu tient assez bien une piume pour s'entendre dire cela, mais cela rappelle une des caricatures dont je parlais. Dans une balance, n'à-t on pas vu figurer d'un côté Troppmann et de l'aiitre... l'empereur; et l'empereur, cela va sans dire, l'emporte.
Quant aux paroles attribuées à M. le général Changarnier, il ne reste plus rien. Vous avez vu le g<^néral entendre les questions pressantes qu'on lui a posées : on a mis une rare opiniâtreté à le presser, et rarement j*ai vu tant d'insistance. Mon éminent contradicteur, avec des nuances infinies de langage, a pressé cet habile tacticien : mais si mon confrère faisait le siège du général Changarnier, celui-ci avait promis de ne pas capituler, et il a tenu parole. (Hilarité.)
Dans la lutte entre i'avocat et le général, je faisais des vœux ardents pour mon confière, parce que je savais ce que répondrait le général, s'il voulait s'expliquer : malgré toutes ces escarmouches, le général s'est toujours dérobé, et il n'a pu être battu ! Tout le monde a compris quesiM. legénéralChangarnier n'avait pas tenu le propos, il aurait répondu résolument non. Ce propos avait été tenu, avait été colporté, et M. Vitu tient le mot d'un
éminerît écrivain, M. Gitauleau. Voici, en effet, la lettre qui établit le fait de la façon la plus formelle.
Il en est de niêûie de la parole de M. le maréchal de Mac-MMhon. Dans la commis>ion d^enquête, le maréchal a dit qu'il avait répondu à l'empereur, parlant du général Tiochu : « Je le crois un honnête homme ! » Ei il a répété dans cette enquête ce qu'il avait dit à l'empereur, en ajouUnt : « C'était mon opinion ! »
A l'au iience, le maréchal, interpellé si quelque chose avait fait modifier cette opinion émisa au camp de Ghâlons, a répondu, et tout le monde a compris, il a répondu : « C'éldit mon opinion I »î
Faudra-t-il revenir sur cette prévention d'outrage? Nous le verrons plus tard ; mais je vais présenter quelques observations sur le délit de diffamation.
M. Yi u n'a écrit dans des articles véhéments, passionnés, que des choses qu'il coit et croyait vra es. 11 ne s'agit pas, pour M. Vilu, de d(^fendre sa modération, mais sa bonne foi; toutes mes observations tendront à cet effet.
M. Vitu traitait des sujets sur lesquels on ne peut être modéré; je resterai dans le procès et je plaiderai le procès qui n'a pas et ne peut pa- avoir le caracière que veut lui donner M. le général Tiochn ; ce n'est pas le df^bat entre l'empire et M. le général Trochu, car M. le général Trochu ne peut s'élever à la hauteur d'une dynastie. (Sifflets et applaudissements.)
Je viens parler du 4 septembre et de la journée de Buzenval. On vous a dit que nous avions cherché dans ce procès une tribune pour y apporter des regrets etdes espérances. Nous sommes au banc de la défense, et cet honneur nous siiffit. Une tribune! mais c'est vous qui en aviez besoin, aprè> l'échec subi à une autre tribune; c'est vous qui aviez besoin d'une tribune nouvelle pour faire une tentative nouvelle devant l'opinion publique. On a parlé de nos regrets et de nos espérances. Ceux que vous avez attaqués se re.^pectent assez pour n'avoir pas d'autres espérances que cel!es partagées par le pays lui-même.
On a parlé de passions politiques. De passions politiques î nous n'en avons qu'une; c'est celle qui consiste à respecter notre pays, à souff'tirde ses douleurs, à vivre de
ses espérances, c'est de n'avoir pas d'autre passion que
celle de la patrie.
Que mon honorable contradicteur me permette de lui dire qu'il réserve ses malices et ses insinuations pour le jour où il occupera une place à l'Assemblage nationale, place qui est due à la dignité da son caractère et je lui promets alors une réponse digne de lui.
Je dirai d'abord à M. le générôl Trochu qu'il aurait pu s'iFspirer des conseils donnés rians un discours de M. le piésirient de la République.
C est bne autorité qu'on peut, qu'on doit consulter. Dans un discours de 1868, M. Thiers réclamait la faculté de discuter non-seulement avec liberté, mais même a\ec haine. « Quand vous en arrivez, disait-il, aux agents de l'autorîié, à tous les degrés, ceux-là il faut les discuter sans HTiesure... »
Que demandiez-vous autrefois? La liberté de nous discuer, oiri;de nons c^domnier, oui; d'impuîer des faits vrais ou faux, oui. Et M. Gl^is-Bizoin s'écriait iwOai, voilà la vraie bb riél » Et M. Thiers reprenait : « La liberté cl'exciier contre nos personnes la haine, le mépris, cette liberté, nous l'acceptons encore. »
Remarquez, messieurs, que si ce principe s'appliquait aux ministres, dans les temps paisibles, à plus forte raison doivent-ils s'appliquer à ceux qui ont pris le gouvernement dans les conditions où M. le général Trochu a pris le pouvoir le 4 septembre.
Je rencontre dans le même discours de M. Thiers un autre i^assage qui concli ra mieux tous les suli'rages, et que yt cite plus volontiers : « Je vous le demande, quel est l'hommf^ bon; ête que la presse ait pu amoindrir par ses dénigremenis. Nos généjaux vont à la fronière braver les buultts de reimemi, nos hommes publics doivent braver l'mjustiee, le dénigrement. Sans ce courage, on n'est pis digne de mettre la main aux «ffaires publjque^.))
Je ne revendique, messieurs, pour personne; je ne re^ verni que pas p 'Ur M. Vitu le privilège du dénigrement et de la caloronie; mas It'S parole? de M. Thiers semblent s'adresser au général Tmchu : «La pres':', mais tôt ou tard la presse en vient a honorer ce qui est bien, à
flétrir ce quî est mauvais; la seule postérité juge les hommes sur leurs actes. » Attendez le jugement qui suivra les passions du jour; atténuez patiemment; mais si vous sentez au fond de votre consci^înce quelque trouble, si vous ressentez quelque doute, si vous êies inqi'iet à quelque souvenir, alors n'espérez pas qu'à l'aide d'une frôle di^ue vcus arrêterez l'opinion publique.
Nous venons vous parler de Buzenval et du 4 septembre.
Parlons de Buzenval d'abord,
M* Giaodperret lit le passage de Tarticle incriminé, relatif à l'affjire de Buzenval, Le voici :
« 19 janvier 1871 ! Anniversaire d'un jour de deuil, où le sang le plus pur coula dans une entreprise lénébreuse, que la conscience publique a flétrie du nom d'assassinat! Au moment où les régiments de marche de la £;arde nationale furent lancés à travers le brouillard contre les batteries prussiennes, le gouvernement de la prétendue défense nationale était déjà résolu à capituler,
» Une seule chose troublait ces âmes de sycophante ; ils craignaient l'indignation de la population parisienne et ses su tes possibles, quant à la sûreté de leurs précieuses personnes. Ils s'attendaient à être écharpés. « Le gouverneur de fc^aris ne capitulera pas, » avait dit le général Trochu dans une prochimalion soleanelle. Et cependant il savait qu'avant dix jours il aurait rendu la ville, les forts, les lu'iils, les canons de Tarmée, payé 200 millions de contributions de guerre, et signé, avec les pélimi- Baires de la paix, l'abandon implicite de l'Alsace et de la Lorraine,
«Contre son attente, le farouche bombardement qui dévastait la rive gauche n'avait pas ébranlé le courage des Parisiens. L'expédition de Buzenval fut résolue. C'était l'élite de la jeunesse qu'on envoyait au feu. Les résultats étaient prévus : le lendemain du désastre, la garde nationale et la population viendraient supplier le gouvernement de mettre fin à une boucherie inutile, et le goiivernement déférerait, non sans résistance, aux vœux de la population,
» Vains calculs! crime sans résultat I
y* La consternation fut grande, il est vrai. Presque tous
les morts portaient des noms connus dans le monde, dans :es lettres, dans les arts, clf^ns la marine et dans l'armée : H. Kcgnault, Frank Mitchell, Perodeand, Seveste, Perelli, MonllDrison, Lehseps, Coriolis, Rochebruné ! Pardonnez-moi, chers morts, de ne pas vous citer tous ! Mais si l'on pleurait, on ne songeait encore qu'à vous venger. On lisait avec plus d'éionnement que d'épouvante les dépêches en style nriacabre où le gouverneur cherchait à méduser la population, en ne lui parlant que de blessés, de brancardieis, de morts et d'enterrpmehts. Rien n'y fit ; les Parisiens demeurèrent stoïqnes. Ce que voyant, le gouverneur et ie gouvernement prirent leur parti et se dirent : «Eh bien ! nous capitulerons tout de même ! »
Vui à ce qu'a écrit M. Vitu.
Il a d't que Buzenval a été une effusion de sang inutile, une bataille livrée sans espérance; une diversion donnant la facilité d'échapper à la fureur de l'irritation patriotique des autres. Yous dit-il je .vais vous apprendre ce qui n a jamais été dit sur Buzenval, je viens apporter une accusation nouvelle; non, il se place au cœur, au centre de l'opinion publique; il se borne à dire que l'opinion publique s'est soulevée contre la bataille de Buzenval.
Qu'avons-nous à prouver? Que M. Vitu a dit vrai en affii mant que la con>cience publique s'est soulevée contre !a bataille de Buzenval ; s'il le prouve, le général Trochu n a pas le droit de le pc»ursuivre, car M. Vilu a le droit de dire la venté à M. Trochu,
J'ai de bien nombreux documents, mais je ne ferai qu'un emprunt à chaque ordre de documents : journaux, livres, enquête parlementaire. La presse, d'abord, qu'a-t-elle dit?
Vnici un article publié dans un journal que dirige M. Henri de Pêne, il est intitulé : Le ^rime du id janvier,
(( Nous en demandons pardon à nos lecteurs. Il s'en trouve parmi eux dont nous allons exaspérer les plaies encore saignantes; il est des cœurs meurtris que nous allons crucifier pour la deuxième fois. Mais avons-nous bien le droit de compter avec la douleur maintenant?
C'est notre pain quotidien de l'avenir. On n'en vit pas; on peut du moins apprendre à n'en pas mourir.
» On se souvient peut-être qu'il y a environ trois semaines, nous avons rapporté ici même le propos incroyable tenu par un olflcier supérieur, devant -qui on parlait de là défense et de la garde nationale.
n La défense est impossible, disait-il ; quant à la garde nationale, puisqu'elle y tient absolument, nous lui ferons faire une saigrjée et ce sera tout.
» C'est en nous rappelant cette phrase que nous avons écrit ces lignes, et cette phrase nous a été remise en mémoire par la nouvelle note du Journal officiel d'hier, sur ces pertes subies par la garde nationale mobilisée dans la bataille du 19 janvier.
» La voilà donc cette saignée qu'on nous avait promise t Elle a peut-être été un peu plus abondante qu'on ne l'eût soohaité. Mais bah I une foi> n'est pas coutume, et l'on savai bien qu'on n'y revienirait plus... »
Ici qiie'ques mots, dit M^ Grandperret, adressés au général Thomas et que je passe sous silence, parce que sa mort a fait tout oublier. L'artirle continue :
« Nous le disons au général Trochuet à tous ceux qui, de près ou de loin, ont porté la roaia à cette soi-disant affaire du 19 janvier. Yous avez commis un crime, un crime de lèse-humanité, un crime de lèse-nation, un crime de lèse conscience!
» Le g(^néral Trochu et les autres savaient que Paris allait capituler. Ils savaient qu'il n'y avait plus de vivres en magasin et que les armées de secours étaient trop loin pour que désormais il neus fût possible de les attendre.
» Ma's on ne pouvait décemment capituler qu'au lendemain d'une bataille, c'est-à dire d'une déf^iie, — les deux mots sont devenus synonymes pour nos gén^^raux de Paris! — Cepem atit on fait toutes les dispositions pour qu'un succès soit impossible, car qu'en aurait-on pu faire? Montretout était imprenable, disait-on: on chargea la garde nationale de le prendre!
» Ah ! Vous avez voulu vous battre, braves gens, vous avez demandé à entendre de près le canon prussien. Allez -y, si vous pouvez, et revenez-en si Dieu le veut l
Mais du moins Paris ne pourra plus rien nous reprocher et nous pourfons en finir.
» Avouez-le, général, voilà quelle a été votre secrète pensée,
» Voilà l'historique de la journée du 19 janvier. Et, pendant ce temps-là, M. Jules Favre taillait la plume qui devait sgner la capitulation, et le général Trochu invoquait Loyola pour trouver un moyen de ne pas être pris en flagrant délit de mensonge, avec sa fameuse déclaration : « Le gouverneur de Paris ne capitulera pas. »
» Kt Loyola lui répondait : La saignée faite, on entama les négociations avec Versailles.
» Avais-je raison d appeler un crimecette journée du 19 jttivier; un crime préparé, prévu, combiné, avec aggravation de gnet apens. Car, interrogez tous ceax qui sont revenus de cette sinistre échauffonrée, et ils vous diront que, de tous ces canons fondus à Paris à si grand' peine depuis cinq mois, pas un seul n'a donné la réplique àl'ariillerie ennemie.
») Braves gtns que vous étiez. C'était pour mieux vous laisser entendre la canonnade prussienne.
» Dormez en paix, soldats morts sans profit, mais non sans gloire, et s'il est vrai que par delà la tonabe, les ombres reviennent parfois chez les vivants, que les vôtres aillent hanter les consciences coupables du crime du 19 janvier. »
L'article de M. Vitu est bien terne à côté de celui que je viens de vous lire.
La surexcitation était extrême, et c'était le résultat de ces bulletins mensongers; la conscience publique, vous le voytz, était soulevée contre cette affûte de Buzenval.
Dans le livre de M. Sarcty, le Siège de Paris, voici ce qu'on lit:
« On assurait qu'un des vieux généraux, parlant de cette expédition, avait dit en propres termes : « Ces blagueurs » de gardes nationaux veulent absolument qu'on leur » fasse caFser la gueule, on va les y mener. »
» Ce propos soldai e^qae avait été traduit par ces journaux dans un style moins pittoresque, mais plus ficadémiq' e.« La garde nationale veut une saignée, nous allons la lui faire faire. »
» La bataille est perdue et voici les réflexions qui arrir Tent ; Ainsi ce serait donc toujours la môme chose? Toujours on nous parlerait de ces masses énormes d'artillerie qui, ai rivées à la fin du jour, changeaient la face du combaî. Qu'avait-on fait de ces centaines de canons que nous avions, par élan de souscriptions patriotiques, fait fondre et offerts au gouvernement de la défense nationale. Apparemment, il les gardait pour les offrir aux Prussiens le jour de la reddition. Ce ne fut qu'un cri : « On n'est pas si maladroit que cela. » Puis, la réflexion aidant, on se demande : Est-ce bien vrairçeat maladresse?
» Ne serait-ce pas plutôt calcul? Ne veut-on pas, en effrayant les imaginations, incliner les Parisiens à lidé» d'une capitulation?
» Ceux qui pensaient ainsi, et ce fut bientôt tout le monde, faisaient remarquer la façon dont le Journal offi^ CïW venait d'annoncer les nouvelles qui lui étaient arrivées de province par pigeons... »
Ainsi M. Sarcey dit que « tout le monde, » et M. Vitu dit que la « conscience publique » s'était révoltée contre l'affaire de Buzenval : n'est-ce pas la même chose?
Une publication autorisée à porter le nom de M. Picard, parle des mêmes faits et des mêmes se^uimenls !
Malgré tout, on n'assigne que M. Vitu! Et pourquoi? C'est qu'on ne pouvait, cela se comprend, assigner l'opinion publique; c'est qu'on ne peut faire dicter par vous le respect ou le discrédit sur la mémoire des hommes de ce temps; c'est qu'on ne peut vous faire dire, dès à présent, si le général Trochu a pris le po'jvoir avec dignité! Ce débat appartient à la conscience nationale et dépasse les mesures des réquisitoires et des plaidoiries.
Ainsi, sur Buzenval, M. Viui n'a fait que reproduire l'expri ssion de l'opinion publique; et s'il a dit la vérité à M. le gouverneur de Paris, il en a le droit, la loi en mains.
Voici ce que dit un témoin dans la commission d'enquête :
« Ils disaient : Que voulez vous? à Champigny, noui avons été vainqueurs; si on n'avait pas arrôié no re élan, nous approchions du but. Ne croyez-vous pas que ceux
qoi nous ont conduits dans des aventures semblables ne soient pas conpnbles et que la peine de mort serait trop douce pour eux?»
Je vous cite leur langage. Ils allaient jusqu'à dire pour l'affaire de Monlretout : « Ne vous a-t-on pas dit dans les journaux, an nom du gouvernenaent, qu*on n'avait fait la dernière j?ortie que pour donner une satisfaction morale à la garde nationale. Ne nous l'a-t-on pas dit à nousmêmes, nous olficiers, ne nous ont-ils pas réunis pour nous déclarer ceci : Oia vous a donné la satisfaction que vous vojilifz^ la garde nationale a été au feu, vous vous êtes bien conduits; mais on ne peut pas percer les lignes des Prussiens, il faut se rendre. Alors pourquoi nous a-t-on COI duits au combat, si on ne croyait pas pouvoir percer les lignes ennemies. »
M. !e gf^néral Vinoy a jngé sévèrement la dépêche par laquelle on faisait connaître les pertes en morts et blessés; il la qualifie d'alarmante et d'exagérée. Cette dépêche : (( 11 faut maintenant parlementer d'urgence à Sèvres pour un armistice de deux jours, qui permettra l'enlèvement des blessés et l'enlèvement des morts.
» Il faudra pour cela du temps, des efforts, des voitures très-solidement attelées et beaucoup de brancardiers. »
M. Vitu a dénoncé cette dépêche, mais, ici encore, n'esl-il {.as avec l'opinion publique. M. Sarcey, dans son livre dit, en effet: « Il semblait, en vérité, qu'il s'agît de déblayer le champ de bataille de Waterloo. »
Et le général Vinoy dit de son côté : « La journée du 19 janvier ne fut pas aussi meurtrière que pourraient le faire supposer la loi gue durée du combat, la violence du feu de l'artillerie ennemie pmdant le jour, et la vivacité de la fusillade qui termina la bataille.» Mais Paris tout entier fut frappé d'une profonde et indicible stupeur à la lecture d'une dépêche du gouverneur prescrivant « de parlementer d'urgence à Sèvres, pour un armistice de deux jours, et déclarant « qu'il fallait du temps, des efforts et beaucoup de brancardie.rs ! »
Cette dépêche, non moins alarmante qu'exagérée, devait jeter un trouble douloureux dans la population qui avait vu partir pour le combat qui venait de se livrer un grand nombre de ses eiifants. Cependant le chiffre des
hommes tués on blessés ne dépassait pas 3,000 hommes, et c'était là une perte relativement peu considérable pour une lutte où orès de 85,000 hommes avrjieat été engagés.
Vous comprenez le poids de la parole de ce général. La population a considéré cette dépêche comme destinée à exploiter lesang\ersé à Bnzeaval pour arrriver à capi-tuler.
Enfin, j en fîppelle -VM. le général Trochu lui-même, dans son di-cours à TAssemblée, intitulé : Une page d'histoire politique et contemporaine, « La France est vaincue, elle est humiliée, elle est ruinée. Elle en demande la raison; il faut la lui dire, et je la lui dirai. »
Un peu plus loin, M. le général Trochu continue :
«Qui, parlant du pays au pays, je lui montrerai qu'il a préparé de ses propres mains sa ruine. »
Puis M. le général Trochu énumère les fautes que je résume. Le pays a déserté le contrôle de ses affaires, le contiô'e de l'institution militaire; il a permis que la noble et ausière fonction des armes devînt une indastrie ; il a permis que s'introduisît dans les mœurs publiques un double fléau : le luxe anglais et la corruption italienne. « C'est à ce double fléau, s'écrie le général Trochu, que TOUS devez ce douloureux abaissement de virilité sociale, qui expliquerait à lui seul les résultats de la campagne de 1870. »
Et enfin, M. Trochu ajoute : : « J'offrirai à l'Assemblée une page d'histoire militaire et politique contemporaine qui sera seule authentique. »
Quel est donc ce censeur osant parler de la France à îa France? Elle est vaincue, humiliée, et c'est moi qui le lui dirai? Je tracerai une page d'histoire politique et contemporaine? Qui donc a rendu de si illustres services pour parier un tel langage \ Qui s'est élevé asspzhant ooor faire entendre de tels enseignements et de tels amertumes! Vous avez le droit de vous agenouiller devant la patrie et non de la juger !
Ah r demandez au vainqueur de Reischoffen, de Gravelotte demandez aux glorieux vaincus de nos batailles de l'armée du Rhin, s'ils se sont battus comme des g' ns de la noble profession des armes. Faites le compte de» exemples de courage de nos armées, et demandez à nos
sœurs, à nos mères, si on sait ce que c'est que cette corruption italienne !
La vraie cause de nos désastres, c'est nos funestes et criminels dissentiments intérieurs; ce sont nos antagonismes et nos divisions!
S'il n'y avait cbez nous que deux camps entre ceux qui veulent la stabilité du bien et la stabilité du mal, oh! nous pourrions être indulgents pour nous-mêmes; mais tous s'épuistnt dans une âpre ardeur, tous s'épuisent dans une radicale impuiss«nce! Et même lorsqu'on parle de conciliation, comme ou l'a fait avant-hier, on ne le fait qu'avec l'amertume à la bouche !
. Si nous étions plus serrés, plus confiants, comme nous pourrions compter sur les trésors de vitalité du pays, et comme nous serions sûrs de voir remonter ce flotde la grandeur française!
Quelles étaient les pensées du général Trôchu à la veille de Buzenvall
Il a commencé par croire que la défense de Paris ne pouvait aller au delà de deux mois, parce qu'H n'y avait pas d'armée de secours! La défense de Paris était « une héroïque folie. » Il résume ensuite les efforts de la défense, non l'ext^cution de ce" fameux plan, consistant à faire sortir 50,000 hommes de Paris vers Rouen ou vers le Havre pour gagner la mer. Que pouvait devenir la défense après l'abandon de ce plan !
La nouvelle du succès de Goulmiers renversa toutes nos combiniisons et tout l'avenir du siège de Paris.
Paris vit dans le succès de Goulmiers, non pas un accident heureux, mais une marque, un présage certain de nos victoires de l'avenir. A partir de ce jour, se forma dans la population, dans la garde nationale, dans la presse, dans les municipalités de Paris, dans le gouvernement surtout, l'esprit que voici : il faut sortir de Paris, marcher au devant de l'armée victorieuse et résoudre ainsi le grand problème qui pèse sur le pays.
C'est vainement que j'expliquais que c'était là une théorie et des espérances auxquelles les faits ne répondraient pas. Il fallut marcher au devant de l'armée victorieuse , sans tenir aucun compte des eflorts accumulés dans la direction d'Orléans. Ce fut là, je le répète,
dans l'esprit de Paris, la date d'un véritable vertige, on considéra qne, pour battre l'armée prussienne, il ne s'agissait que de renouveler l'effort qui avait créé le suc. ces de Goulmiers.
Je dus transporter de l'ouest à l'est tous les préparatifs que j'avais faits dans la plaine de Gennè^'illiers. Ce fut un travail immense que je croyais à peine possible.
Je doute que jamais général en chef ait rencontré dans le cours des faits qui créent sa responsabilité un accident plus douloureux que celui que je viens de vous montrer, car j'étais bien assuré que quand j'aurais fait, plus ou moins impuissamment, l'efTort très périlleux que j'allais tenter, je ne trouverais plus libre la direction de Rouen; et, en effet, quand j'y revins, l'ennemi occupait Rouen, et il allait jusque dans les murs du Havre.
Paris était définitivement abandonné à lui-même. Pour moi, il l'avait toujours dit.
Voilà qui qui est étrsnge ! La pensée du général Trochu avait absorbé toute la défense I II est forcé d'abandonner cette pensée ! Il est poussé dans une pensée contraire. Il est forcé de faire passer ses préparatifs de l'ouest à l'est, et il reste ! Ceci est étrange pour mon intelligence ! Comment abandonnez-vous ce plan ! Gomment cédezvous à une pression funeste ! Si vous êtes contraint, pourquoi restez -vous au pouvoir? Pourquoi abandonnezvous vos savantes espérances? C'est inintelligible.
On livre les batailles de la Marne.
Après ces batailles, M. le général Trocbu déclare que Paris était abandonné à lui-même.
Et, dans un instant, je vous montrerai que la paix a été refusée à cette époque par M. le général Trochu luimême!
On se bat encore le 21 décembre, depuis la Ville- Evrard jusqu'au Bourget, au Bourget où s'était distingué un jeune commandant de mobiles, qui donna, ce sont les Allemands qni le disent, un spectacle étrange et terrible : un homme qui semblait seul tenir tête à nos colonnes profondes. A chaque décharge, on le croyait frappé à mort, et, lorsque la fumée s'élevait, cet homme, on l'apercevait encore, tête nue, chargeant ses armes et faisant feu.
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Get homme, on n'avait pas fait figurer son nom au Journal officiel^ €t il a fallu que l'opinion publique protestât contre cet oubli pour que le nom d'Ernest Baroche fût mis au Journal officiel. Après cette bataille, l'armée est ramenée dans ses cantonnements, puis le bombardement commence, ©t l'intrépide Ducrot vient dire qu'il n'y a plus ri en à faire.
Il faut, dit-il, se renfermer dans la défensive jusqu'à œ que nous soyons arrivés à nos dernières bouchées de pain.
A la veille de Buzenval, le succès était-il possible dans la pensée de Trochu ? Non, que pensait le général Trochu. Ce que pensait M. le général Trochu, M. Kératry va vous le dire- Yoici comment il s'exprime devant la commission d'enquête :
UN MEMBRE. — PensBz-vous qu'avcc le concours effectif «
du général Trochu, vous eussiez pu avoir une puissance \
suffisante sur la Commune ?
M. KÉRATRY. — Oui, monsicur, je le pense d'une façon absolue, j'ai la plus grande déférence pour le général Trochu; mais à mon avis, sa conduite des affaires prête à une jubte critique, parce qu'il est parti d'un principe faux.
Jamais le gouverneur de Paris n'a cru à une défense efficace. Or, quand on ne croit pas à la possibilité d'une entreprise, il est souverainement imprudent et dangereux d'en accepter la direction. Sans cesse, le soir, à THôtélde-Ville, il répétait que la défense était impossible; que Yanves et Issy tomberaient fatalement avant quinze jours au ri:jains des Prussiens, et que nous ne pouvions que chicaner l'ennemi.
C'était son mot favori. Chaque fois qu'une affaire de quelque importance, heureuse au début, s'achevant toujours par !a retraite, avait eu lieu, il se félicitait en nous disant : « Nous les avons encore un peu chicanés. » Il était de bonne foi ; il ne tentait la résistance que pour l'honneur.
Pour moi, voilà toute l'explication de ces sorties tronquées et avortées contre l'ennemi.
Avec un pareil plan, il était impossible de rencontrer le succès. Quand on n'a pas la foi, on ne la communique
pas à toute une population aussi prompte à toutes les sensations. Et puis, est-il bien, sous l'empire de semblables prévisions, de sacrifier hommes et millions pour paraître marcher à un réultat qu'on croit irréalisable et intangible?
Mieux vaut ne pas retenir le pouvoir quand on se sent impuissant pour l'exercer.
Pour moi, il cherchait à gagner du temps vis-à-vis des agitateurs de l'intérieur, tandis qu'il en perdait vis-à-vis des Prussiens; et je reste convaincu que si le général Trochu s'était montré plus énergique et plus vigoureux, jamais la Commune, privée du premier coup de ses chefs véritables et intimidée dans ses couches inférieures, ne se fût installée à Paris.
Qu'est l'article de, M. Yitu en présence de documcRts pareils. « Est-il permis de sacrifier des homrûes et des millions pour paraître marcher vers un but irréalisable?))
« Si M. Trochu avait eu une autre attitude, jamais la Commune ne se serait installée à rHôtel-de-Ville. » Ce qu'a dit M. Vitu a été dit partout dans les journaux, dans les livres et dans les enquêtes parlementaires.
Voici encore ce qu'a écrit M. le baron Stoffel ; il m'est pénible, messieurs, d'accumuler tous ces documents, il n'est pas dans mes habitudes de me complaire au milieu de tant d'amertumes; mais je suis au banc de la défense et je dois faire mon devoir.
Voici ce que disait le baron Stoffel :
« Qant à la défense de Paris, attendez, =mon cher ami, pour vous former un jugement, que la lumière se fasse. Ne croyez rien de es que diront les personne- intéressées ou les membres de cette détestable société, dite d'admiration mutuelle, qui nous trompe et nous déprave depuis plus de trente ans. Ils abusent de notre crédulité et de notre vanité nationale pour représenter la défense de Paris comme une défense sublime.
)) Mais suspendez votre jugement, et je vous donnerai des renseignements qui vous démontreront que le commandant en chef a fait de la défense de Paris un épisode où le grotesque le dispatait au lugubre, et que son ineptie y a atteint de telles limites qu'elles ont touché de près aa crime. »
Je vous ai dit le nom de celui qui a écrit cet article, le baron Stoffel; qu'est-ce que l'article poursuivi à côté de ces témoignages»! Vraiment, je me demande si ce procès n'est pas un procès insensé.
De tous côtés arrivent des témoins qui s'écrient : mais ce que vous avez dit, nous l'avons dit avant vous avec plus d'autorité que vous ; non, messieurs, ce n'est pas un débat qu'on puisse étrangler en Cour d'assises, vous ne le voudriez pas.
Mais ce mot de crime, vous le trouverez dans le discours de M. le général Trochu lui-même. Ce mot de crime, il l'a prononcé, il a dit après Buzenval : une nouvelle tentative, ce serait un crime; mais ce qa*on lui reproche, c'est de l'avoir prononcé le lendemain de Buzenval, alors qu'il savait la veille qu'il n'y avait plus rien à faire. Qu'a-t-il dit lui-même?
C'est lui qui parle :
« Il fut décidé en conseil qu'alors que nous n'aurions plus que sept jours d'existence devant nous, M. Jules Favre irait traiter à Versailles d'un armistice qui était en fait une capitulation devant une partie de la population et toute l'armée de la démagogie, qni s'y refusaient absolument. » (Enquête sur le 18 mars, séance du 26 juin 1871, p. 29.)
Voici la déclaration du général Trochu :
Donc, quand on préparait la bataille du 19, on savait que la capitulation était inévitable.
Le rapporteur de la commission d'enquête l'a reconnu lui-même : « Ce combat, décidé seulement le 16 janvier, fut livré sans grand espoir de succès par les chefs militaires, mais le gouvernement voulait apaiser l'opinion publique. »
C'est horrible, n'est-ce pas ? Voilà ce qu'il disait dans les conseils du gouvernement !
Et alors vous comprenez comment cette bataille a été conduite, soit par découragement, soit par impéritie. — Je ne me permets pas d'en juger. — Mais enfin je sais ce que tout le monde a dit et répété, l'encombrement, les mauvaises dispositions, le retard de l'aile droite, ce mur crénelé et devant lequel tant de gardes nationaux ont succombé, ne pouvant l'abattre à coup de canon, et cette
incohérence de mouvements qui ont fait que les nôtres se fasillaient. Quelle moralité a tirée le général Trochu de ces événements, il l'a dit lui-même :
(( J'ai cité ces exemples pour montrer qu'il n'est pas sage de conduire à la guerre des troupes qui, bien qu'animées du meilleur esprit, manquent d'organisation, et doRt le commandement n'a pu être solidement constitué à tous les degrés de la hiérarchie.
» Soyez sûrs que, lorsqu'à la guerre, on accumule devant des troupes régulières des troupes qui ne le sont pas, le désastre qu'on va inévitablement recueillir est directement proportionnel à l'importance numérique des foules qu'on a menées à l'ennemi. ^
Mais, ce que nous avons dit, tout le monde l'a dit, il faut amener à côté de nous ceux qui ont parlé avec nous; tous les témoins que vous avez entendus et accompagnés de ce cortège et plutôt perdu dans cette foule, c'est ainsi que nous vous demandons à être jugé. Au nom de la conscience publique, au nom du pays, au nom de l'histoire, vous ne voudrez pas nous condamner.
Est-ce que le général Trochu peut s'affranchir de la discussion publique, comme il s'est affranchi quand il s'en est remis au général Vinoy?
Le général Trochu dit : Mais, je n'ai pas donné ma dé' mission, j'ai été révoqué; mais, cependant, M. Vitu ne peut pas savoir mieux que M. Jules Favre ce qui se passait au sein du conseil.
Je ne comprends pas, d'ailleurs, comment le général Trochu, démissionnaire comme gouverneur de Paris, pouvait rester président du gouvernement de la défense.
Enfin, démission ou révocation, il était temps d'en finir.
Même après la capitulation, le général Trochu communique encore avec les journaux qui publient une lettre 011 on lit : « Que, par une muette et solennelle protestation, les portes soient fermées, et que l'ennemi les ouvre par le canon auquel Paris désarmé ne répondra pas. ))
Et c'est alors que M. le général Trochu vient ainsi attiser les colères !
La commission d'enquête a jugé cette lettre, et M. le marquis de la Roche-Thulon la blâme dans les termes suivants : « Le général Trochu écrivit, ce jour-là, une lettre où il déniait aux vainqueurs le droit d'entrer dans Tenceinte des remparts. Cette protestation était un nouveau ferment de discorde dans Paris. Aussi les 25, 26 et 27 février, des manifestations tumultueuses se répétèrent sur divers points, et spécialement au pied de la colonne de Juillet. Partout les canons sont enlevés et transportés à Montmartre. Les magasins sont fermés, les fusils et les munit ons pillés. »
Et voici ce que dit, dans le rapport sur l'enquête du 18 mars, M. le marquis de la Roche-Thulon :
« A un des Conseils de guerre qui précéda le combat de Buzenval, un général discutait un plan d'attaque lorsqu'un membre du gouvernement de la défense nationale s'écria : « Général, ce n*est pas cela, il faut que la garde )) fasse une grande sortie. » Le général lui répondit ; «La » garde nationale n*est pas organisée pour livrer un eooa- )) bat en rase campagne. »
« — Gela ne fait rien, général, répliqua le membre du )) gouvornement , l'opinion publique ne s'apaisera que )) quan 1 il y aura 10,000 gardes nationaux par terre. »
L'audience est suspendue pendant une demi-heure. A la reprise de l'audience, W Grandperret continue en ces termes :
Vous parlerai-je de la carrière militaire du général Trachu?
Je n'ai pas la pensée de protester contre les éloges •qu'on lui a décernés. Je m'empresse de le reconnaître. Toute sa carrière en Afrique, en Crimée, en Italie, a été très honorable, très brillante. Son courage et son mérite, qui les contesterait ? Mais je voudrais vous montrer qu'il n'a pas été comme il l'a dit, comme il l'a cru, l'objet de la malveillance gouvernementale, au contraire, M. le général Trochu a eu la carrière la plus heureuse.
Il était chef d'escadron en 1850; chef d'escadron de l'état-major; il était alors aide de camp du général Neumayer; on vous a raconté un incident delà fin de l'année 1850; (jnand on remonte à jdes faits si anciens, il est fa-
€ile de leur donner la physionomie q«e l'on veut. Mais s'il a éprouvé la disgrâce qui a frappé le général Neumayer, cela dura peu, car le lieutenant-colonel, quelques temps après, le 3 janvier 1852, est grand officier de la Légion d'honneur.
Un an après, il entre au ministère de la guerre sous le maréchal Saint- Arnaud, en octobre 1851. Le maréchal avait organisé un service considérable relatif au personnel, aux opérations de l'armée, au recrutement, à la gendarmerie. On avait besoin d'un officier sûr pour ce travail important et pour des services des plus confidentiels : M. Trochu fut nommé directeur adjoint.
On a dit que M. Vitu avait diffamé M Trochu en parlant de la participatioQ du généralTrochu au coup d'Etat, et à ce sujet on a parlé d'une lettre de famille du général Trochu. Nous avons entendu cette lettre, qui certainement n'a pas été communiquée à son ministre !
Cinq semaines après le 2 décembre, M. Trochu entre au ministère dans la période dictatoriale, sous les ordres du ministre de la guerre ayant fait les actes de décembre. Si le ministre l'a choisi, c'est qu'il avait confiance en lui. M.. A. Vitu était donc dans le vrai en disant que ce qui avait trait aux commissions mixtes était dans le service de M. le ministre de la guerre. Je n'en parlerais pas (Murmures), et je pourrais le faire avec indépendance, car je n'ai pas eu de connivence avec les commissions mixtes!
Pour devenir colonel, il faut deux ans de service dans le grade de lieutenant-colonel. On arrivait à la fin de 1852 sans que M. Trochu pût être inscrit au tableau d'avancement, n'ayant pas les deux années complètes. Par faveur spéciale, on le porta sur le tableau de 1853, sans droit et vbli. I! faut deux ans pour passer du grade de lieutenant-colonel au grade de colonel : le général Trochu attendit dix jours après les deux ans. Venait ensuite le grade de général de brigade. Il était en 1853 le trentième sur la liste. Onze colonels morts ou retraités, et parmi les autres, quatre ont été nommés après quatre ans de services au moins. M. Trochu passa après un an et dix mois de service. Venait ensuite le grade de général de division. Le Dictionnaire de Vapereau indique 1859 : il a éié nommé au moment de rentrée des troupes en Italie.
Plus tard, on lui proposa le commandement de l'expédition de Chine, qu'il refusa, parce qu'il exigeait en outre la qualité de ministre plénipotentiaire, dont était investi M. le baron Gros.
Il fit partie, avec les maréchaux et quelques généraux de division, de la commission nommée pour la réorganisation de l'armée.
Vous savez le reste!...
On a parlé de ce secours de 20,000 fr. reporté par le général à l'empereur, aux Tuileries. Je comprends le sentiment du général, mais l'empereur n'a pas voulu avoir le dessous, et il a donné un bureau de tabac à Paris, ce qui valait plus, et M. le général Trochu a accepté et exprimé sa reconnaissance en termes chaleureux.
Voilà la défaveur persistante du général Trochu.
Il en parlait souvent et avec aigreur. Il y a toujours eu des personnages bien traités qui ont été continuellement mécontents. Les souverains les traitent de deux façons : ou bien comme Philippe II on fait un véritable martyr d'un courtisan toujours mécontent, ou bien comme le prince d'Orange, Guillaume III, des Anglais, ils disent : Il a voulu passer pour victime; j'ai pris plaisir à le désappointer, sauf à la veille du 4 septembre dont il faut parler, non que j'apporterai des considérations sur le 4 septembre, car je ne plaiderai que mon procès, exclusivement soucieux de le gagner !
Le 18 août, M. Trochu revient à Paris avec le titre de gouverneur. L'empereur vaincu l'envoie sous le poids d'une immense douleur. L'empereur n'a plus le commandement de l'armée ! Il cherche pour la défense de Paris une grande intelligence et un grand cœur, et il nomme M. le général Trochu !
Ah î c'est un hommage que d'être choisi par un souverain qui tombe ! c'est un hommage à un homme de cœur !
M. le général Pajol, dans un écrit sur la bataille et la capitulation de Sedan, dit : « L'Empereur avait quitté l'armée de Metz après en avoir confié le commandement au maréchal Bazaine; il se dirigea de Verdun sur Châlons, où il devait trouver réunis les débris du 1" corps (Mac- Mahon), le 5« (de Failly), le V (Douai), et le 12% nouvel-
lement formé , sous le commandement du général Trochu. »
On a dit qu'on avait voulu s'abriter derrière la popularité de M. Trochu. Vous vous rappelez dans quelle circonstance cela se fit. L'empereur demanda à M. le maréchal Mac-Mahon, non pas un homme populaire pour s'abriter derrière lui, mais un honnête homme; et c'est en qualité d'honnête homme qu'on a choisi le général Trochu.
Nous rencontrâmes à Suippes ce dernier, qui venait se mettre à la tête de ses troupes; il monta dans le wagon de l'empereur, prit avec efl'usion les mains de Sa Majesté, et lui exprima, dans les termes les plus chaleureux, les sentiments d'un attachement profond et d'un dévouement très expansifs. Je relate ce fait sans malice et non pour l'opposer à ce qui s'est passé depuis, mais uniquement pour vous montrer qu'à cette époque nous étions autorisés à faire fond sur la sincérité du général.
Le lendemain de notre arrivée, un Conseil de guerre eut lieu. Le général Trochu en a raconté depuis les détails à la tribune de l'Assemblée nationale, mais rien alors ne transpira sur ce qui y avait été arrêté. Seulement nous apprîmes que le commandant du 12*^ corps cédait son commandement au général Lebrun et partait immédiatement, avec le titre de gouverneur de Paris, emmenant avec lui — et sur sa demande expresse, — les dixhuit bataillons de la garde mobile de la Seine. Nous fîmes la réflexion que ces jeunes troupes auraient été un appoint considérable dans l'armée , déjà faible , tandis qu'ils ne pouvaient et ne devaient être dans Paris qu'une cause de désordre. Ils avaient déjà, vous le savez, donné au camp de Ghâlons des preuves d'une indiscipline qu'ils n'auraient sûrement pas manifestée devant les Prussiens.
Ces réflexions furent faites à Paris, où on ne comprenait pas le retour de ces troupes, dont la jeune turbulence pouvait être fâcheuse. Il y eut des discussions bien vives entre le ministre de la guerre, le conseil des ministres et l'impératrice. M. le général Schmitz vous l'a dit lui-même.
Vous savez dans quelles circonstances ce retour a eu
îieu. M. le maréchal Mac-Mahon vous a dit que Fempe*reur a dû céder.
Si MM. Schmitz et Berthault n*ont pas entendu cela, c'est que Terapereur a été moins communicalif avec lés généraux de brigade. D'ailleurs, M. Mac-Mahon a dit devant la commission d'enquête que le retour des mobiles à Paris avait été la condition sine quâ non de l'acceptation lu général Trochu.
M. le général Trochu a dit dans son discours à TAssemilée qu'il avait été convenu que l'empereur retiendrait à Paris, et que le maréchal Mae-Mahon ramènerait les troupes sous les murs de Paris.
Le retour de l'empereur avait été décidé, mais la crainte de l'insurrection a empêché ce retour : il a préféré rester au milieu de l'armée.
L'easpereur était alors dans une situation fausse : vaincu, il avait la responsabilité ; vainqueur, le maréchal Mac-Mahon était le triomphateur jusqu'à ce que l'admirable loyauté du maréchal Mac-Mahon ait revendiqué la responsabilité de tout ce qui a été fait.
Sur le retour à Paris, ce n'était pas l'avis de M. le maréchal Mac-Mahon. 11 vous a dit que le 17 août il avait la pensée d'établir des communications avec le maréchal Bazaine, sous les ordres duquel il était ; le même jour il envoie un colonel à cet effet, et le surleiidemain, le 19, il reçut une réponse.
M. le maréchal mac-mahon. — Non, le 17 au soir.
M. le maréchal Mac-Mahon recevait une réponse le 17 au soir. Le 19, le maréchal recevait un autre avis du maréchal Bazaine, qui lui disait qu'il était trop loin et qu'il ne pourrait le rejoindre, et il engageait le maréchal Mae- Mahon à agir seul.
M. le maréchal mac-mahon. — A la suite de cette lettre-là et d'une autre lettre qui m'engageait à le faire*, j'ai effectué mon mouvement. Le 17, on ne savait ce qui avait eu lieu à Mars la-Tour. Je lui demandai ses ordres. A neuf heures, nous connûmes la bataille de Rezonville. Sur ces entrefaites, le camp de Ghâlons alla à Reims. J'avais décidé alors d'aller à Paris. Le ^1, j'eus d'une autre part des renseignements sur Paris et je changeai mon mouvement sur Paris. (Applaudissements.)
M® GRANDPERRET. — La parole du maréchal clol k débat sur ce point. (Léger mouvement.)
On a dit que tous les mouvements avaient été effectués par un intérêt dynastique! Si cela était, on aurait fait de Farmée une force politique : au contraire, on dégarnit Paris parce qu'alors on croyait à la réunion des deux armées !
Le maréchal Mac-Mahon ne pouvait abandonner Tarmée de Metz ! L'opinion de se rallier sur Paris était sérieuse; mais il y avait la grande pensée de la jonction des deux armées !
Pour le général Vinoy, ce fut de même. De Paris on l'envoya vers l'armée du maréchal Mac-Mahon.
L'intérêt gouvernemental fut bien agité, mais l'intérêt du pays l'emporta !
Le général Trochu a dit dans son discours à l'Assemblée qu'il était revenu avec une proclamation annonçant le retour de l'empereur et que l'impératrice avait fait rayer le nom de l'empereur.
Vous comprenez l'émotion poignante de Timpératrice en présence de cette imputation, et elle la réfuta vivement dans la lettre à la princesse Anna Murât, dont voici un passage :
« Dans un récit fantastique, il ose me présenter comme une ambitieuse prête à trahir le pays et l'empereur, voulant effacer son nom d'une proclamation pour des raisons que le général seul a pu trouver dans son cœur, mais qui, grâce à Dieu, n'ont jamais eu de place dans le mien.
» Il côtoie la vérité comme il a côtoyé les Tuileries sans y entrer. Il s'empare d'un fait réel pour le dénaturer. La première phrase de sa proclamation , dont il me montra le projet dans la nuit du 17 août, annonçait que le général précédait l'empereur seulement de quelques heures.
)) Lorsque l'éventualité de ce retour fut écartée, il fallait nécessairement modifier cette phrase. J'en fis l'observation au général, et c^est là Vincident dont il profite pour me prêter un rôle odieux. Vous qui savez que l'empereur m'est devenu plus cher depuis nos malheurs; vous qui savez combien j'admire son abnégation, son courage, son calme inébranlable en présence des plus viles calomnies,
croyez-vous que j'eusse choisi un tel moment pour le renier? » 1
Et M. le général Trochu vient dire : J'ai été un des derniers à faire figurer le nom de l'empereur !
M. TROCHU. — J'ai été le dernier ! ! !
M*" GRANDPERRET. — M. le général Trochu est envoyé à Paris par l'empereur, pour précéder l'empereur, et le nom de l'empereur ne s'y trouvait pas! Le général Schmitz lui fît observer qu'il ne parlait pas du souverain, et alors, mais alors seulement, il rédigea la phrase que vous savez. Vous savez la vérité. Oui, il avait été convenu que l'empereur viendrait à Paris : on change cette destination, on change le passage, mais la nomination par l'empereur, on la biffe!!!
Et l'impératrice, l'âme en lambeaux, si ferme et si digne, aurait fait cela! L'impératrice, qui avait donné une impulsion si ardente à la défense, aurait agi ainsi !
C'est le 4 septembre qui a désorganisé la défense nationale. Yous avez entendu M. le général Ghabaud-Latour vous dire qu'il avait 100,000 ouvriers; qu'après- le 4 septembre, il lui a fallu huit jours pour reconstituer ses ateliers. Elle avait fait venir les mobiles à Paris, et le gou- i vernement du 4 septembre a trouvé la défense toute préparée. (Murmures.)
Il est inutile de vous rappeler tout ce qui a été fait à cette époque. C'est dans ces dernières journées qu'a été proférée cette dernière parole de S. M. l'impératrice au général Trochu : « Si nous rappelions les princes d'Orléans. » Le général Trochu a dit qu'il pensait qu'on lui tendait un piège, qu'il interrogea son ami l'amiral Jurien de La Gravière ; il lui dira ce qu'il p,ense du frémissement patriotique qui élevait à cette hauteur l'âme de l'impératrice ; qu'il interroge M. Chabaud-Latour : l'impératrice disait : « Il ne s'agit pas de sauver l'empire, il faut sauver la France.
Vous l'avez vue cette malheureuse souveraine sur ce douloureux calvaire et vous ne l'avez pas secourue! (Applaudissements et murmures.)
La séance du Corps législatif commence; les mesures avaient été prises par le préfet de police, très-bien prises. L'Assemblée était très-bien. gardée par des forces munici-
pales. Le flot révolutionnaire était maintenu à distance.
Alors M. de Kératry monte à la tribune. Il fait entendre l'interpellation suivante : « Messieurs, la dignité de la Chambre, qui est le seul pouvoir qui représente la nation, veut que nous soyons gardés, non par des gardes de Paris et par des sergents de ville, mais par la garde nationale. Je m'étonne que le ministre de la guerre ait donné des ordres contraires à ceux du général Trochu, et, par conséquent, je suis obligé de dire que le ministre de la guerre a forfait à ses devoirs !
Dès que les forces de police furent retirées et que la garde nationale seule resta, la salle des séances du Corps législatif fut envahie. Que faisait alors le général Trochu ?
Voici son récit :
« J'arrivai ainsi, Messieurs, après plus d'une heure de lutte, foulant aux pieds de mon cheval, à chaque instant et quoique je fisse, cette multitude qui me pressait, j'arrivai à l'angle du pont de Solférino. Là, je dus m'arrêter absolument, ayant perdu mes deux aides de camp qu étaient loin. J'étais comme figé au milieu de la foule, et il ne m'était plus possible de reculer.
Je parlementai, cherchant à m'onvrir un passage. Un homme de grande taille parvint jusqu'à moi. Je ne le connaissais pas, il était très ému; il me dit : a Général, où donc allez-vous? — Je vais tâcher de sauver l'Assemblée. — A l'heure qu'il est, l'Assemblée est envahie, j'y étais; je vous l'affirme; je suis M. Jules Favre. »
M. Jules Favre ajouta :. «Voilà le comble du désastre : une révolution au milieu de la défaite des armées ! Et soyez sûr que la démagogie, qui voudra en bénéficier, jettera la France dans l'abîme si nous n'intervenons. Quant à moi, je vais à l'Hôtel-de- Ville, et c'est là que doivent se rendre les hommes qui entendent contribuer à sauver le pays. »
Je lui répondis : « Monsieur^. je ne puis prendre à présent une telle résolution. »
« Et nous fûmes séparés par la foule. Ce n'est que très tard, une heure après, peut-être, que je pus regagner la cour du Louvre et rentrer à l'hôtel. »
Voilà la déclaration de M. le général Trochu. Ainsi il dit à la face du pays qu'il ne connaissait pas M. Jules
Favre, et le général l'avait reçu avec M. Ernest Picard ^ avec M. Ferry, avec M. Tirard et M. Montanier. Il y avait eu une entrevue qui avait été demandée par écrite et qui avait duré deux heures...
.Signes de dénégation de M. le général Trochu.
M^ GRANDPERRET : Les dénégations du général ne peuvent infirmer ce qui a été déclaré à Faudience.
M*" GRANDPERRET parle ensuite de la théorie de la force morale, dans la lettre adressée par le général au journal le Temps. Il y a, dit l'avocat, plusieurs forces morales ; il faut nous entendre : il y a la force morale vraie, mais il y a aussi celle qui c-onsiste à souffler au milieu des populations une surexcitation qu'on ne peut plus ensuite comprimer.
Il y a la force morale qui prépara le 18 mars !
Il y en a une autre résidant dans les caractères et dans les actes î
"Voici ce que dit M. J. Favre dans son livre, sur l'entretien :
(c Dans le long entretien qu'il voulut bien m'accorder le dimanche 21 août, il s'explique avec une entière franchise. J'étais accompagné de mes collègues, MM. Picard et Jules Ferry, et de quelques électeurs de Paris, au nombre desquels se trouvaient M. Tirard et le docteur Montanier. La conversation n'avait rien d'intime, et le général presque seul en fit les frais.
Cei ÏDCoroplet résumé ne peut donner qu'une bien faible idée du discours qui nout tint sous le charme pendant près de (ieux heures. Tour à tour, simple et incisif, quelquefois véhément, prodigue d'images, toujours abondant, le générai semblait prendre plaisir à soulager son âme par ceUe éloquente effusion. Il nous témoigna en nous congédiant une affectueuse cordialité.
Voici ce que dit M. Jules Favre de cette rencontre si singulière :
(( Nous venions (MM. Jules Favre, de Kératry et Jules Ferry) de dépasser la grille Soîférino, lorsqu'au milieu d'une masse de peuple, je vis le général Trochu suivi de son état-major et venant à nous au petit pas. Notre colonne fit halte un instant. Je fendis la presse, et, tendant la main au général, je lui fis connaître en quelques mots
l'événement de îa journée. Il n'y a plus de gouvernement, ajoutai-je ; mes amis et moi allons en constituer un à l'Hôtel-de- Ville; BOUS vous prions de rentrer à votre quartier et d'y attendre nos communications. Le général ne fît aucune objection et s'éloigna au trot du côté du Louvre. »
M. Kératry, dans la commission d'enquête, s'est exprimé sur ce point dans les termes siiivanis :
« A cette heure critique le dénoûment était tout indiqué; j'engageai M. Jules Favre à marcher sans retard sur l'Hôtel de-Ville, certain que j'étais que nous rencontrerions le général Trochu dont le concours était nécessaire à l'union pacifique de la Révolution. Nous nous mîmes en marche par le pont de la Concorde, M. Jules Favre et moi en tête. M. Jules Ferry march-dt derrière nous : une population immense nous escortait et nous étouffait presque, tel était l'enthousiasme.
M Nous rencontrâmes, sur le quai des Tuilleries, en face le Conseil d'Etat, le général ïrochu à cheval, entouré de son état-major; il était évident qu'il attendait là que les événements s'accentuassent pour prendre aes résolutions conformes, avant tout, aux nécessités de la défense nationale. Nous avions le droit de penser amsi. En effet, une délégations de la gauche, composée de MM. J. Simon, Ernest Picard et moi, s'élait rendue quelqiîes jours auparavant à sa résidence du ministère d'Etat et il était résulté clairement des explications échangées dans un trèslong entretien que le général voulait rester étranger à toute action politique et ne s'occuper uniquement que des attributions mihtaires; mais, à ce moment si critique, son rôle devait forcément se modifier : il fallait qu'il se prononçât sur l'instant pour oucontreles événements qui s'accomplissait. »
Voici le récit de M. Floquet tel qu'il résulte de sa déposition devant la commission d'enquête sur le 18 mars. « A la hauteur du pont Royal, nous avons rencontré un général à cheval, accompagné de deux aides de camp, qui se dirigeaient vers le Corps législatif. On me dit que c'était le général Trochu, que je ne connaissais pas de figure.
J. Favre, auprès de qui je me trouvais, lui tendit la
main; ils causèrent. Je n'entendis pas ce qu'ils se dirent, mais bientôt le général tourna bride, et, pendant qu'il s'en allait vers la place du Carrousel, la colonne continua sa marche vers l'Hôtel-de-Ville.
M. J. Favre n'est pas pour le général Trochu un inconnu, vous le savez. Le général lui tend la main ! le général va au Louvre attendre les communications.
N'aurait-il pas dû aller ailleurs?
Il ne va pas voir ce qui a eu lieu ; il ne va pas au ministère de la guerre, il ne va pas voir un membre du gonvernement; il rentre au Louvre attendre des communications !
Il reçoit ces communications et il va où on l'appelle.
Il va, suivant une expression qui restera, faire le Lamartine à l'Hôtel-de-Ville !
On a voulu sauver le mot en rappelant la conduite de Lamartine en 1848. Oui, Lamartine a montré un courage héroïque à lutter contre cette foule. Devant ces fusils braqués sur lui, il a déchiré, le drapeau rouge. Le général Trochu aurait eu ce courage, j'en suis sûr, mais le 4 septembre, il n'allait à l'Hôtel-de-Ville que pour cueillir le fruit révolutionnaire qui s'appelait la présidence du conseil.
Je ne veux que son témoignage pour savoir ce qui s'est passé. Voici sa déposition devant la commission de l'enquête du 18 mars sur ce point :
Je ne sais si les hommes que j'apercevais pour la première fois, excepté M. Jules Favre, que j'avais vu le matin même, étaient véritablement des usurpateurs se jetant sur la proie du pouvoir : je dois dire qu'ils n'en avaient pas l'apparence.
L'un d'eux me dit : « Général, nous voudrions que, dans cette crise redoutable, le pouvoir ne tombât pas entre les mains de ceux qui sont là, à côté... Si vous consentez à être ministre de la guerre du gouvernement provisoire, demain, à votre nooa, se rallieront les officiers et les soldats ; l'ordre pourra être maintenu à Paris. »
Je répondis qu'avant de prendre une telle résolution, je devrais aller rendre compte de ce qui se passait au ministre de la guerre de qui je dépendais ; et immédiatement je me rendis au ministère, où je trouvai le général
Palikao livré à une profonde douleur : il croyait que son fils, le colonel de Montauban, officier de mérite, avait été tué à Sedan. Il me reçut cette fois avec la plus grande cordialité : « Général, me dit-il, la révolution est un fait accompli ; si vous ne prenez pas la direction des affaires, tout sera perdu; si vous la prenez, tout sera peut-être encore perdu, mais les troupes iront à vous. »
Je rentrai à l'Hôtel de-Yille et je dis au gouvernement provisoire qui s'était, en mon absence, augmenté de M. Rocheforl: « Si vous voulez qu'au milieu de ces douloureux événements je sois spécialement utile, il faut que je sois le président du gouvernement (c'était M. J. Favre qui l'avait été jusques-là), et je fus à l'unanimité nommé président. Telle est, messieurs, Thistoire abrégée, mais rigoureuseument exacte de ce que j'ai vu et su de la révolution du 4 septembre.
Cela est corroboré, par ce que dit M. J. Favre devant la même commission :
« Nous venions de nous installer. Un exprès avait été envoyé au général Trochu, qui pénétra non sans peine jusqu'à nous. Il n'avait plus son uniforme, et, néanmoins, il venait se mettre à notre disposition. Son langage fut net et ferme : « Je vous demande, nous dit-il, la permission de vous poser une question préalable : Voulez-vous sauvegarder les trois principes : Dieu, la famille, la propriété, en me promettant qu'il ne sera rien fait contre eux? » Nous lui en donnâmes l'assurance. A cette condition, reprit-il, je suis avec vous, pourvu toutefois que vous fassiez de moi le président du gouvernement...
La franchise de cette déclaration inattendue ne déplut à aucun de nous. Nous acceptâmes ces conditions, et il partit, une badine à la main, pour aller prendre possess'on du ministère de la guerre. •
Les souvenirs de M. Jules Favre, vous le voyez, se concilient mal avec les souvenirs de M. le général Trochu.
M. Jules Favre v©us a dit, d'ailleurs, que M. Trochu, pour lui, est parti de rHôtel-de-Ville, président du gouvernement.
Au ministère de la guerre, il vient dire qu'il arrive pour prendre possession du ministère. Il vient à cinq heures chez M. Paîikao, qui a dit dans l'enquête : « Il
désirait avoir mon opinion sur ce qu'il devrait faire; il n« me parla pas de sa rencontre avec M. Ju es Favre, non plus que de ce qu'il avait fait dans la journée. »
A cinq heures, M. le général Trochu a pris possession du ministère de la guerre, et a cinq heures vingt, il envoie l'ordre à M. le général Vinoy de ramener ses troupes sur Paris ; c'est faire acte de ministre.
Ainsi, à une heure, il va au pont de Solferino; il y voit Jules Favre, il lui serre la main ; il rentre au Louvre, il y attend des communications ; il les reçoit, il va à l'Hôtelde-Ville, il prend la présidence du gouvernement, il va au ministère de la guerre, et de suite il donne un ordre à M. Vinoy. Voilà ce qu'il a fait le 4 septembre !
Il ne fallait pas rentrer au Louvre! Il fallait aller partout ailleurs, au ministère de la guerre, avant d'avoir été à FHôtel-de-Ville.
Qu'il soit allé ensuite au ministère de la guerre, poui régulariser sa situation, c'est inadmissible, ear, encore mie fois, il était sorti de l'Hôtel-de Ville président du gouvernement, et il n'avait plus rien à demander !
A ce moment encore le général Trochu pouvait jouer un grand rôle. L'Assemblée, représentant la nation, le pays, se réunissait le 4 septembre encore; dans la soirée du 4 septembre, le Corps législatif a eu une séance; pourquoi n'a-t-il pas protégé cette séance, dans laquelle M. J. Favre est venu jeter à la représentation nationale cette parole arogante : « Messieurs, vous êtes dissous ! »
M. J. Favre aurait-il pu le dire sans l'sssistance de M. le général Trochu ? C'était là une deux ème violation de l'Assemblée par ce comité insurrecii(mnel oii le général Trochu siégeait à côté de M. Rochefort.
Et l'impératrice? Vous savez ce qui se passait le 3 septembre dans la nuit. Le soir du 3 septembre, vous savez le désordre, les cris devant l'hôtel du gouverneur, les paroles dont le général Schmitz lui-même vous a entretenul M. Chevreau va en ce moment chez l'impératrice ; il va ensuite chez le général pour lui demanner d'aller voir la souveraine, cette femme qui est anéantie. Le général ne peut y aller de suite, dit-il; il promet pour plus tard.
Cette femme, lui dit M. Chevreau, il n'y a pas un coin de son cœur qui ne saigne; allez la voir. « J'irai dans la
soirée, dit le général. » Et le général Trochu ne paraît pas aux Tuileries! Et M. Chevreau est accablé de tristesse de cette désertion. Cela annonçait déjà ce qui allait se passer le lendemain.
Mais ici encore nous cédons la parole à M, le général Trochu gui s'exprime ainsi devant la commission d'enquête du 18 mars :
Pendant qtie ces événements se passaient, l'impératrice avait quitté les Tuileries.
Le général Schmitz, que j'avais envoyé auprès d'elle, apprit son départ par le vice-amiral Jurien de la Gravière qui était resté au palais.
Les historiographes officiels, dont j'ai lu les récits à ce sujet, disent le plus ordinairement : « Les principaux fonctionnaires du gouvernement se pressaient autour de l'impératrice, en ce moment suprême, pour prendre -congé d'elle; seul le général Trochu ne parut pas. »
« Non, je ne parus pas! je ne parus pas, parce que, au lieu d'aller |off(ir mes compliments de condoléance à l'Impératrice, j'allais, à cette heure-là même, défendre le Corps législatif, personnellement, par un effort que je savais devoir être impuissant, je le répète, mais que j'avais le devoir de tenter, après l'invitation que j'en avais reçu de l'on de ses questeurs, l'honorable général Lebreton.
L'impératrice savait le péril, et cependant rien n'avait été préparé pour sa fuite; au moment fatal, elle suivit la longue galerie du Louvre; on ouvre différentes portes devant elle et elle peut voir alors le torrent humain qui va envahir îe palais; elle est là attendant la voiture de hasard qui doit l'enlever de son palais I
Où était alors le général Trochu ? Il avait promis beaucoup. Qu'a-t-il fait? Il avait promis de se faire tuer sur les marches des Tuileries. S'est-il fait tuer? Ces promesses fdites à celle qui avait la majesté du rang, les a-t il tenues?
Ah ! s'il ne paraît aux Tuileries, il paraît à l'Hôtel-de- Ville. Deux fois il passe devant les Tuileries, mais il ne fait que les côtoyer ! Le général Schmitz s'arrête devant les Tuileries, devant les grilles : que fait-il ? Rien. — Si, il a écrit à l'impératrice : « Je mets à votre disposition un
capitaine de garde mobile en uniforme qui pourra vous être utile ! »
Le général Trochu passe en revenant devant les Tuileries ; il n'entre pas plus qu'en allant !
Il y a là cependant une femme qui l'attend ! il y a le sentiment de Thonneur qui le réclame à son devoir ! Peu importe le nom de cette femme, peu importe sa dynastie I Cette femme, c'est une grande infortune, c'est un grand péril I C'est une épouse éprouvée î C'est un être trois fois sacré par le malheur ! Un seul homme pouvait la protéger, et, envers elle, ni promesses ni devoirs n'ont été accomplis ! C'est là un de ces abandons dont l'histoire garde le souvenir.
Un de ces passages si subits d*un camp dans un autre, pour lesquels la conscience publique est sévère et elle demandera des comptes au gouverneur de Paris pour l'empire, qui devient dans un jour gouverneur de Paris pour la République ! Ah ! qu'il eût mieux valu pour le général employer alors son courage et ses facultés sur le champ de bataille encore ouvert! Revenons à ce gouvernement de Paris! C'est là une transformation sans précédent! ou plutôt si, il y en a un autre exemple; c'est celai du ministre du roi de Naples, Liborio Romano, qui lui aussi s'est levé ministre de l'mlérieur pour le roi et s'est couché président du conseil des ministres pour Garibaldi! L'histoire a déjà prononcé sur lui !
Vous savez ce qu'ils ont fait au pouvoir, ces hommes du 4 septembre! Atout cela, ajoutez ce refus monstrueux de la paix proposée par l'ennemi !
M. Thiers revenait de sa tournée en Europe. Il arrive à Tours. Le ministre anglais l'avise que les deux belligérants acceptent l'armistice. A ce moment, l'impératrice elle-même fait voir M. Gambetta par un ministre plénipotentiaire d'un pays neutre pour qu'on se hâte, Metz est perdu ! fait-elle dire, traitez au plus vite, et M. Gambetta lui-même chargeait alors notre représentant à Londres de remercier l'impératrice de cette patriotique communication.
Après le 31 octobre, postérieurement à l'abandon de cette idée d'armistice, M. de Bismark fait des propositions nouvelles, on les repousse. Peut-on le nier,
Voici ce que M. Thiers racontait à l'évêque d'Orléans :
A son retour de Versailles, M. Thiers raconta tout au long dans les salons de l'évêché d'Orléans, les péripéties de ses négociations d'armistices les conditions possibles de la paix.
Voici les paroles qu'il mettait dans la bouche de M. de Bismark :
«Si Paris veut nous forcer aie prendre, nous resterons ici jusqu'à ce que la faim le réduise à capituler. Nous n'emploierons pas le bombardement, mais nous serons plus exigeants, nous demanderons 5 milliards, toute la Lorraine et toute l'Alsace. »
«Et, si nous traitions aujourd'hui, » demanda M. Thiers. « Nous ne réclamerions, répond M. de Bismark que deux milliards ; nous vous laisserions Metz ; vous nous donneriez derrière cette ville la Lorraine allemande; vous garderiez la partie supérieure du Haut-Rhin; vous céderiez Strasbourg et le reste de l'Alsace.
» Voilà la paix que je vous offre. J'aurai de la peine à décider le roi, mais je finirai par le convaincre. »
Devant TAssemblée nationale, M. Thiers donnait des explications; il faisait entendre qu'on pouvait à cette époque obtenir des conditions bien plus avantageuses.
M. le général Trochu a dit à satiété que Paris est abandonné, qu'il doit se rendre. Le gouvernement connaît la situation et à ce moment ils ont refusé la paix ; ils pouvaient sauver une portion du territoire et ils n'ont pas fait la paix; ils pouvaient sauver 3 milliards et ils ne l'ont pas fait.
On vous parie du 31 octobre et de l'excitation révolutionnaire qui régnait à Paris à ce moment. M. Delpit a dit à la Chambre que la population de Paris était trompée par les déclarations du gouvernement. Le général Trochu ne peut se réfugier devant l'excitation qu'il avait fomentée.
La paix eût été faite comme elle devait l'être : on l'eût eu en perdant une province de moins et trois milliards de moins.
Au 6 décembre on pouvait encore faire la paix ; après les batailles de la Marne, M. de Moltke envoie un officier parlementaire, et l'on ne traite pas encore.
Eh bien! Messieurs, convenez que lorsqu'il s'agit d'événements aussi considérables, c'est à la conscience nationale seule qu'il appartient de prononcer et de dire si le généralTrochu a été un homme bienfaisant ou pernicieux, s'il a démontré une haute capacité ou une haute présomption. Il faut qu'on puisse le discuter passionnément, violemment même, et puis, peu à peu, la vérité se dégagera et l'histoire se fera.
Ce qu'on vient vous demander aujourd'hui, c'est une chose impossible. On vient vous demander une lettre de crédit pour l'avenir ; on vient vous demander de vous porter garants et solidaires des actes du général Trochu. Il veut se mettre derrière votre verdict comme dans une position retranchée où il serait invulnérable, ce qui ne serait pas juste, et mon client, que vous avez peut-être oublié (on rit) irait en prison pour avoir jeté dans cet immense débat un ou deux articles !
Ce ne serait pas juste, et je ne suis venu ici que pour concourir à une œuvre de justice. J'en suis convaincu. Messieurs les jurés, vous répondrez : Non, M. Vitu n'est pas coupable.
M. LE PRÉSIDENT. — M^ Mathieu, vous avez la parole.
M" MATHIEU. — L'éloquente plaidoirie que vous venez d'entendre a épuisé la discussion. Que pourrais-je ajouter; résumer cette magnifique plaidoirie, mais ce serait l'affaiblir. Ce serait de l'amour-propre et de la témérité. Je m'associe de toutes mes forces à ce que vous venez d'entendre.
M^ LACHAUD. — Je crois qu'il est dans l'intention des adversaires de répondre à l'éloquent discours de M® Grand-perret. Pour ne pas abuser des instants de MM. les jurés, je ne prendrai la parole qu'après l'éminent avocat de M. le général Trochu. ou du générai Trochu lui-même.
M'' ALLOU. — Ce serait un grand honneur pour moi, ce serait une grande tentation de répondre à la plaidoirie de l'avocat de M. Vitu; mais il faut un terme à ces débats. La discussion ne peut s'achever, cependant, sans que le général Trochu prononce quelques paroles. II s'est imposé une dure réserve. Il doit vous faire entendre sa parole d'homme d'honneur.
M. LE PRÉSIDENT. — M. le général Trochu, vous avez la parole.
M. le généFal trochu s'exprime en ces termes. — Messieurs, j'aurai quelque peine à retrouver mon procès au milieu de la longue et belle plaidoirie que vous venez d'entendre. Mon procès est beaucoup plus simple que le grand procès que vient de discuter M® Grandperret devant vous.
En voici toute la matière :
En vous l'exposant, je fais abstraction des outrages prodigués dans ces articles; et je ne vous parlerai ni de Troppmann, ni de Dumolard, ni de sycoph^nte.
Je ne parlerai que du fond du procès, M. Vitu affirme dans un contraste intentionnel^, ayant pour but et pour effet de rendre mon caractère odieux, il affirme, qu'aide de camp, en 1854, du maréchal Saint-Arnaud, j'ai été fauteur et complice du coup d'Etat, exécuteur complaisant des commissions mixtes, puis traître ensuite à l'empire et renversant de mes propres mains, dans une conspiration ténébreuse, l'édifice que j'avais aidé à élever. Enfin, il me reproche l'attentat, la tuerie de Buzenval^ préméditée pour amener la population à traiter avec l'eûnemi.
Voilà tout mon procès.
M^ Grandperret s'est étonné qu'après avoir été, pendant.
la durée du siège, raillé, insulté, diffamé, j'aie tout d'un
coup été surpris des diffamations et des outrages de
,M. Yillemessant au point de sortir de la réserve et du
silence où je me tiens renfermé.
Justiciable de l'opinion, je la laisse juger, espérant uifc avenir plus calme et moins passionné que le présent.
Mais je sors de ma retraite devant la diffamation à& M. Vitu, parce qu'à la fin de ces deux abominables réquisitoires d rigés contre mon caractère et mon honneur^ j'ai aperçu les noms de deux hommes dans le respect desquels j'ai vécu toute ma vie.
Je n'ai connu qu'assez tard) les articles du Figaro; ]& n'ai pas de goût pour le Figaro et je ne le lis pas; par conséquent, j'en ai été informé;, non par mes amis, ils sesont gardés- de m'ea parler, mais par la clameuir publi-
que. Des personnes qui m'étaient étrangères m'en ont averti.
Je les ai lus, et comme je partais pour la Bretagne, où m'appelaient mes affaires, j'allai de suite chez le maréchal Mac-Mâhon et j'écrivis au général Ghangarnier.
J'ai dit à M. le maréchal Mac-Mahon : Venez, lisez. Voilà des propos qui me paraissent plus indignes de vous que de moi. On vous les attribue. Je ne vous fais pas l'injure d'y croire. On assure que vous avez dit à l'empereur, en parlant de moi : « Je crois que c"est un honnête homme, » le maréchal m'a répondu : mais j'ai dit à l'empereur : « Le général Trochu, j'en réponds corps pour corps. » Devant la commission d'enquête, on vous fait dire, maréchal : « Je le croyais un honnête homme. » Vous comprenez ce que cet imparfait : et je le croyais, » rapproché de : « je le crois, » a de blessant. »
M. le maréchal Mac-Mahon me dit : « Mon cher général, tout cela sera publié, et tout cela sera rectifié; n© vous inquiétez pas. »
J'espérais que M. le général Mac-Mahon répondrait immédiatement au Figaro. Le maréchal n'a pas cru devoir le faire; je ne le lui ai pas demandé, et nous nous sommes séparés.
J'ai écrit au général Ghangarnier, et la lettre qu'il m'a répondu pouvait me faire croire qu'il n'avait pas tenu ce propos.
M. le général Trochu donne lecture de cette lettre.
Aucune demande de rectification n'ayant été adressée au Figaro^ le procès a dû être introduit.
M^ Grandperret a paru être disposé à relever contre moi rincertitude dans laquelle le général Ghangarnier s'est trouvé, ici, dans le prétoire, lorsqu'il s'est agi pour lui de se prononcer. W Grandperret a voulu en tirer parti. Mais ça a été une des victoires les plus éclatantes que j'aie remportées dans ce débat. J'ai eu l'opinion que le général Ghangarnier avait tenu ce propos, et qu'il n'a pas voulu, moi présent, le confirmer. J'ai le droit de le dire, c'est une éclatante victoire pour moi.
Quoiqu'on dise de ma faconde et de mes aptitudes à parler et à écrire (on sourit), je sais très bien que je suis hors d'état de répondre à la magnifique déclamation de
M^ Grandperret (sourires), mais je veux cependant y répondre avec ma conviction, avec mon cœur.
J'espère que, malgré mon manque d'habitude des débats dans l'enceinte même des Tribunaux, j'espère que quelques cœurs qui ne sont pas avec moi y viendront après m'avoir entendu (bravos).
M^ Grandperret m'a étonné. Je sais cependant le rôle de l'avocat qui défend un prévenu ; il doit le défendre par tous les moyens, mais ne pas tenir compte des dépositions des témoins, ne pas en tenir compte systématiquement. (Dénégations de M^ Grandperret.) J'avoue que ça m'a étouffé, et que je n'y étais pas prêt.
J'ai le droit de relever devant le jury, de relever devant l'histoire les calomnies et les mensonges accumulés à plaisir.
Pour ces calomnies, en première ligne, je parle de la garde nationale mobile de Paris; vous avez entendu ce qui a été écrit pour les besoins de la cause, ce qui se prépare depuis plusieurs mois ; il semblerait que la garde mobile de Paris ne fût qu'un ramassis de révolutionnaires, disposés à devenir une garde prétorienne. C'est un des mots de mes diffamateurs.
La garde mobile se composait de dix-huit bataillons; six de ces bataillons ont défendu les forts du Sud ; ils ont été appliqués à des missions spéciales sur le vaste périmètre jusqu'en avant du fort de Rosny. Ces six bataillons se sont toujours conduits très énergiquement et très courageusement. Voilà toujours six bataillons de sauvés. (On rit.)
Voyons les douze autres bataillons. Je les envoyai à Saint-Denis, où ils ont fait des travaux importants pour fermer la place. Ces travaux terminés, l'ivrognerie était devenue la grande difficulté de la défense, Il y a eu des accidents de discipline qu'il faut définir ; au point de vue de l'obéissance individuelle et de l'exécution des règlements militaires, jamais d'indiscipline séditieuse. Ils ont pu quelquefois être un embarras, jamais un péril. Ni le 31 octobre, ni le 22 janvier, ni dans aucuD mouvement, jamais on n'a vu un groupe de gardes mobiles. Cette troupe n'a donc jamais été l'auxiliaire de la démagogie.
Vous vous rappelez le chef de bataillon Baroche.
M. GraDdperret, sans le savoir, a dit que j'avais refusé au commandant Baroehe l'honneur de figurer dans Tordre du jour! L'affaire du Bourget a eu lieu contre mon ordre ! Jamais quand on a fait de fautes graves, je ne m'en suis emparé contre ceux auxquels je commandais ! Quand le désastre est venu, on m'a laissé ignorer l'étendue de ce qui s'était passé I A quelques jours de là, ^'appris la mort de M. Baroehe par suite de réclamations, et j'ai mis M. Baroehe à l'ordre du jour.
Il y avait les bataillons de M. Piétri qui étaient bons^ de M. Saillard,'qui a contribué à la prise d'Epinay I Les bataillons commandés par M. d'Outremont, à Buzenval, ont été sous les ordres du général Berthauld et se sont bien conduits! Est-ce que la garde mobile répond au portrait qu'on en a fait? C'est un hommage du général en chef aux morts et un hommage aux survivants.
Mais on a calomnié la garde mobile, parce qu'on avait besoin de cette calomnie pour m'atteindra I Dans cette cause exclusivement politique, où il s'agit d'articles commandés, ainsi que vous l'a dit M. de Villemessant, j'ai vu reparaître les défiances, les bruits odieux dan» toutes les bouches pendant le siège : Tétat-major trahissait, disaiton, et à la tête des traîtres était M. Schmitz, qui pendant cinq mois a travaillé pendant quinze heures par jour,, alors que moi-même j'étais à cheval pendant sept heures !
A la fin du siège, nous avons mangé 70,000 chevaux, notre pain ne contenait plus que 15 pour cent de blé, était inalibile, et formait l'éternel reproche des femmes du quartier qui me criaient : « Yoilà le pain que tu nous fais manger! »
Les héros! les héros^ trompettes de leiur propre renommée, demandaient tous médailles et décorations ! et j'ai va un général en chef ayant voulu propager ses idées de service gratuit, finii? par avoir ce sentiment qu'une grande nation humiliée^ sanglante:, ne pensait plus qu'à être décmét I
J'ai vu ces faits montrant que la virilité disparaissait^ que îa déi:adence était bien graade : je l'ai dit au pays,, et j'avais le droit de le: dirc^
J'étais, vis-à vis du général Schmilz, un débiteur. Je
lai avais offert la grand'croix de la Légion d'honneur ; il refusa. A la fin du siège, je lui ai apporté un décret le uommant général de divi&ion. C'était de toi*te justice, car ses cadets étaient devenus divisionnaires.
Il a tout refusé î
« Je ne veux pas qu'on croie que je suis venu à Paris pour exploiter le siège, m'a-t-il dit. Je dois tout à l'empereur. »
Je suis heureux de manifester mon estime et ma reconnaissance à celui qui, si violemment attaqué, m'a tant secondé.
C'est un procès politique. J'apporte les témoignages les plus respectables et les plus honorables appartenant à toutes les opinions. Devant moi, témoin, témoin adjoint dans la foule, avocats, prévenus, tout cela est le dessus du panier orléaniste.
J'étais résolu a être modéré : La plaidoirie de M^ Grandperret m'en a délié, et je resterai dans une modération accentuée.
M. LE PRÉSIDENT. — Général, adressez-vous à MM. les iurés, vous éviterez des interpellations.
Le général Trochu. — Je suis inexpert de ces débats.
J'ai contre moi une meute (Mouvement) de journaux qui ayant rendu compte des témoins opposés, ont abrégé ou défiguré les témoignages de mes témoins. La déposition de M. Ghabaud-Latour, par exemple, est tronquée.
L Opinion nationale parle de cette affaire à propos du Corsaire,.,, dans des termes que je ne saurais tolérer!
M., Vitu veut intervenir, mais M. Trochu le prie de lui permettre de continuer sa discussion.
M. TROCHU. — Jusqu'au jour de l'ouverture d.e& débats,, le Figaro, reproduisant tous ses articles antérieurs contre mai, toutes ses railleries, ea a fait une préface du procès; c'est le caractère de. la conspiration que je signale!
Ce qae j'ai à dire augmente d'importance par la nature des inexactitudes qu& j,'ai rencontrées dans la plaidoirie^ de M^ Grandperret.
M« Grandperret établit que l'on m'a proposé le commandement de l'expédition de, Ghirne, et il dit que, grâce à mon appétit particulier, j'ai demandé que des fonctions
diplomatiques me fussent adjointes, et j'ai refusé ! Je pourrais répondre à cette petite calomnie par la lettre du ministre, signée du colonel Ribourt, dans laquelle il est dit que le commandant de l'expédition sera officier et diplomate.
Je vous dirai tout à Theure pourquoi j'ai refusé ce grand commandement.
Comment et pourquoi ce procès ? Je ferai peu de politique, moins encore cependant que M^ Grandperret, qui a dit qu'il n'en ferait pas du tout.
L'empire, en affirmant la paix, rassura évidemment les intérêts commerciaux. Le premier empereur, après la paix d'Amiens, affirme la paix ; le deuxième empereur dit à Bordeaux : « L'empire c'est la paix ! » Or, l'empire ne peut subsister que par le prestige des armes. C'est excellent pour gouverner tant que nous avons la victoire !
Mais, au jour de là défaite, la responsabilité est terrible. L'empire est alors frappé à mort. Il lui faut une victime pour supporter la responsabilité, et cette victime il la trouve toujours. C'est le général Dupont à Baylen, c'est le général Yandamme ; enfin, c'est le général Grouchy à Waterloo ! Tous innocents, et tous cependant sont responsables dans l'effervescence du premier moment. Ecoutez ce qui s'est passé de nos jours. M. le vice-amiral Jurien de la Gravière, que vous avez entendu, avait été envoyé d'abord pour résoudre le problème insoluble du Mexique. On lui avait donné trois mille hommes ; il lui en aurait fallu trente mille. Il voit la situation, et dès qu'il le peut, il signe le traité de la Soledad , qui permettait l'embarquement des troupes et donnait des satisfactions suffisaetes.
Les déclarations gouvernementales le désavouèrent. Le Moniteur universel inséra une note dans laquelle on lui reprochait d'avoir compromis le drapeau de son pays.
J'ai écrit alors à l'amiral et je lui ai dit que les événements lui donneraient raison; qu'il eût à être confiant dans son patriotisme I
Il a ma lettre, et je la lui aurais demandé si je ne savais que ces souvenirs lai sont particulièrement pénibles.
La guerre de 1870 est venue. L'insanité de cette guerre
au point de vue des alliances et de la préparation, n'a été égalée que par le décousu dans l'exécution !
En trois semaines, l'armée n'est point désorganisée, ni détruite, mais elle est enlevée : officiers, matériel, tout, l'empereur lui-même ! C'est un désastre sans précédent dans les annales militaires !
L'empire ainsi frappé a dû cherclier qui pouvait porter le poids de la responsabilité ! Le choix était tout fait : j'avais fait des observations sous l'empire ! On me donnait tort dans le passé, on me donnait tort dans le présent!
L'empire était plein d'une haine contre moi que je n'ai pas pour lui !
Un premier ministre de l'empire est venu devant vous, et dans un langage dont la modération ne déguisait pas l'amertume, il ma, sans le dire formellement, accusé d'être un traître ! Permettez-moi de faire un retour sur le passé. Voyez dans le e/owrwa/o/j^aW du 17 juillet le discours de M. le président du Sénat à l'empereur î Oui, il est patriotique, et M. Rouher pouvait se faire illusion, car il n'est pas soldat !
On n'a pas dit que j'étais intéressé. Puisque je vous dois tout mon dossier, permettez-moi de vous dire que sur mon traitement de gouverneur, qui était de 20,000 fr., je n'avais dépensé que 13,000 fr. J'ai reversé les 7,000 fr. de surplus au ministère des finances. Je puis dire que je suis le plus pauvre des généraux de l'armée française.
Le général Trochu rappelle ensuite l'incident de la revue de Satory en 1851, et le silence de la division de Neumayer, et la disgrâce qui s'en est suivie pour son beau-frère.
Je ne veux pas dire, ajoute le général, que l'empereur soit derrière mes persécuteurs, il a toujours été bienveillant pour moi.
Quand est venu l'empire, je m'y suis rallié loyalement en me promettant de lui dire la vérité, mais sans y faire d'opposition. De l'opposition, jamais je n'en ai fait; je ne suis pas un homme d'opposition, je suis un homme de conviction.
Quand la guerre a été déclarée à la Prusse, le maréchal Lebœuf voulut me donner le commandement d'une armée des Pyrénées, comme si l'on pouvait craindre une
intervention des Espagnols ; ensuite on voulait m^ donner un commandement des troupes à envoyer dans la Baltique. Ce corps expéditionnaire, c'est une idée à laquelle j'ai toujours applaudi.
On pouvait ainsi soulever la révolution en Danemark, enlever les lignes de Duppel, et, pénétrant par le Hanovre, on posait ainsi à la Prusse un point d'interrogation de 80,000 hommes. Mais il n'y avait pas de corps d'armée dans la Baltique, et l'on me donna le commandement du 12® corps d'armée. J'allai au camp de Ghâlons.
M. le général Trochu revient sur la conférence du camp de Giiâlons et sur la discussion soulevée à l'occasion du retour de-^ mobiles à Paris.
Puis il rend compte de sa conduite avant le 4 septembre et da 4 septembre.
Il déclare énergiquement que M. Busson-Billault s'est trompé lorsqu'il a cru le voir rue de Rivoli, traversant la rue de Gastiglione à la tête des mobiles, l'acclamant et criant : Vive la République ! vive le général Trochu !
Ce fait, dit le général Trochu, est absolument faux et impossible.
A ce moment il n'y avait plus possibilité d'être en uniforme et à cheval rue de Rivoli.
Le général passe ensuite à la déposition de M. le général de Palikao, puis à la situation faite au pays par la dissolution de la Chambre.
Si vous n'appelez pas les troupes à vous, disait-on au général, elles n'iront pas à M. Jules Favre, et je crus devoir consulter le ministre de la guerre avant d'accepter les offres du gouvernement de l'Hôtel-de-Ville.
Le général de Palikao m'a approuvé, je lui ai parlé avec sollicitude de la mort de son fils aîné, dont la fausse nouvelle circulait. Voilà la vérité des faits; vérité évidente, si vous voulez retenir la lettre que m'a écrite le général Palikao deux jours après, de Namur, lettre où il me demande s^n traitement; mais il l'aurait eu, s'il n'avait pas été à l'étranger.
Un général à l'étranger ne peut toucher son traitement, la loi s'y oppose. Je dois dire que si le général fût revenu en France, le commandement de tout le Sud lui était destiné.
Vous parlerai-je de M. le comte de Meffray. Mais M. le comte de Mefïray n'a jamais servi dans l'armée régulère. Je ne puis reconnaître un colonel comme lui.
M, Schneider a parlé des deux places au Corps législatif qui ont été occupées pendant la séance du 4 septembre; mais ces places, elles étaient pour mes ofticiers, qui en disposaient; lorsque la Chambre a été dissoute, ils sont venus me rejoindre et n'ont pu y arriver.
-J'aborde, de toutes les déclarations, celle qui me révolte le plus, la plus fausse, la plus injuste, la plus indigne qui révélerait un oubli complet des devoirs de ma situation.
On s'étonne avec éloquence que le gouverneur impérial de la veille se soit trouvé le lendemain le président d'un gouvernement républicain. Mais personne n'a publié la situation où Ton était alors. On savait que 200,000 Prussiens s'avançaient sur Paris, faisant mathématiquequement cinq lieues par jour.
Le 17 septembre, Paris devait être investi et il l'a été.
Voilà quel était le grand péril. Il fallait que Paris fût fermé quand l'ennemi se présenterait, il faillit que les hauteurs, les Hautes-Bruyères, Montretout, Châtilloa fussent défendues, 100,000 bras y travaillaient, et l'on veut que par un sentiment de convenance je ne m'en occupasse pas, que je disparusse, j'aurais été coupable de désertion devant l'ennemi. (Bravos.)
Le crime qu'on me reproche n'aurait rien été auprès du crime qa'on me sollicitait de commettre. (Br.ivos.)
Je puis le dire aujourd'hui, puisque mon dossier vous a été révélé, sans vouloir me faire mon propre apologiste, je n'ai eu toute ma vie qu'un sentiment, qu'un idéal : c'est le devoir; on veut m'arracher l'honneur : on n'y parviendra pas.
On a parlé d'ambition, cette ambition cachée, vous avez vu comment elle s'est traduite, j'ai refusé les plus grandes positions de France, j'ai refusé des positions me conduisant au maréchalat. Quand l'Assemblée s'est réunie à Bordeaux, aprè? la nomination de M. Thiers, M. Thiers m'entend, il peut dire si c'est vrai, on m'annonça que le chef du pouvoir exécutif voulait demander à l'Assemblée l'autorisation de m'élever au maréchalat.
Je repoussai cette proposition. Depuis plus d'un an, j'ai fait le vœu de servir gratuitement mon pays jusqu'à la fin de ma carrière, et quand viendra la discussion de la loi militaire, je proposerai d'ailleurs de renoncer au maréchalatpour les armées en campagne.
J'arrive à Paris. Il fallait me classer dans une catégorie d'opposants, et la Cour trouva bientôt que j'étais trop bourgeois pour être légitimiste, et on décida que je devais être orléaniste. Bien plus, j'étais le chef du parti des princes d'Orléans. J'aurais dû, me disaient mes amis, me disculper. J'aurais cru abaisser mon caractère en allant au de'çant de ces explications.
A l'heure qu'il est, ce serait peut-être le moment d'être orléaniste3 eh bien, je n'ai jamais vu un prince I je puis l'affirmer, et je n'en connais aucun.
Devant l'impératrice que j'ai trouvée pleine de courage et d'exaltation, épouvantée du retour de l'empereur dans cette nuit du 17 août, quelle épreuve ! Ellef me prend les deux poignets et me dit : « Faut-il rappeler les prin ces d'Orléans? » Ah ! j'ai senti la blessure I Elle me regardait comme l'instrument d'un complot dans ce sens, et elle a ajouté : a Les hommes qui ont conseillé à l'empereur de revenir à Paris sont ses ennemis. — Alors, lui ai-je dit, le prince Napoléon et moi noas sommes les ennemis de l'empereur, car nous lui avons donné ce conseil. »
Elle ne me répondit pas, elle en était convaincue.
Et la proclamation ! Vous avez entendu le récit de M. Schmitz. Il vous a dit comment, dans le wagon, sur son observation, j'ai mis sur la proclamation le nom de l'empereur.
A Paris, je vais aux Tuileries, M. Piétri est là ; il lit une proclamation, et il la trouve bien.
L'impératrice me dit qu'il fallait, quant au nom de l'empereur, certaines réserves; je le compris, csr la situation était violente, et le nom de l'empereur ne pouvait plus se prononcer.
Et alors, en sortant, je fais cette réflexion philosophique : c( Dans quelle situation sommes-nous? Voilà l'impératrice qui trouve qu'il ne faut pas mettre le nom de l'empereur dans la proclamation! n
Et alors, M. Piétri se croisa les mains sur sa tête en signe de désespoir.
M. PIÉTRI s'avance vers la barre. — Je n*ai pas approuvé la proclamation; les souvenirs de M. le général Trochu le servent mal. Je n'ai jamais approuvé une proclamation oti ne se trouvait pas le nom de Sa Majesté.
M. TROCHU. — Mais vous avez vu la proclamation alors qu'elle portait le nom de l'empereur, et vous l'avez approuvée. Je ne vous parle pas de la proclamation corrigée.
On a beaucoup parlé de ma théorie sur l'autorité morale.
* 70101 ce qui s'est passé au conseil des ministres :
M. Rouher me dit: « Mais, général, en cas de trouble, que comptez-vous faire ? » L'impératrice reprit : « Oui, général, que comptez-vous faire?»
Je dis : quand l'armée française a été battue à ce point qu'il n'en reste plus que le 12® corps qui est en formation, il ne faut que s'adresser à l'autorité morale, avec elle, vous pouvez espérer encore de vous sauver.
Voilà la théorie de la force morale. Je ne l'invente pas, c'était la seule possible.
Dans les circonstances ordinaires, pour faire respecter la loi et le droit, se passer de la force, je ne dis pas cela bien certainement; mais après Forbach et Reischoffen un combat est impossible pour défendre la loi, un combat sans combattants.
D'ailleurs, ce n'était pas moi qui gardais le Corps législatif; quand M. Schneider a déposé, j'ai bu du lait, comme dit M. de Villemessant. M. Schneider se présenta au général qui commandait, que lui dit ce général : Ah ! M. le président, comptez sur une chose, mes troupes n'agiront pas. Le général Gaussade a exprimé là dans l'ordre des faits, ce que j'exposais dans l'ordre théorique.
Il n'y avait plus alors ni empereur ni République, il y avait le pays et le Prussien. Personne n'osera me contester. On ne songeait qu'à cela. Me voilà tout entier à mon œuvre, tous les matins à cheval, allant sur les travaux, surveillant les progrès de la clôture. Les Hautes-Bruyères ont été prêtes tout juste à temps; Montretout et Ghâtillon ne l'étaient pas. Là était mon unique souci.
Le général de Palikao dit : « Le général Trochu était toujours sorli. » Je sortais pour le plus grand de mes devoirs. J'aidais le brave -général Chabaud-Latour et tant d'autres.
A ce moment, nous avions 200 canons, nous étions à dix coups par pièce ; ils ont été portés à cinq cents et nous avions 2,000 pièces.
Nous manquions de tout, de serge pour faire les gargousses, nous en avons fait avec du papier.
J'étais toujours sorti comme un général, mais un général qui laisse chez lui un état-major pour recevoir les ordres s'il en arrive.
La vérité, la voilà, dans vos misérables défiances polis siques, vous croyifz voir en moi un oriéanisie et chaque jour vous m'avez isclé, à ce point que, le 4 septembre, j'étais en état de séquestre; je ne recevais plus d'ordres. Je ne prévoyais pas que ce fût une trahison.
On dit que j'ai trahi le 4 septembre ; j'ai été la victime de trahisons cauteleuses. On aurait dû me dire : « Général, vous ne commanderez que dans les forts, » j'aurais su à quoi m'en tenir ; mais au jour de la crise on a dit : a II ne s'est pas fait tuer ; ai-je dit, avec cette mise en scène, avec mon chapeau sous le bras, et en trois mouvements et quatre références, je suis Breton, catholique et soldat, ai-je dit à l'impératrice ces paroles; mais je les pensais et les pense encore.
Je l'ai servie avec la plus loyale fidélité. L'impératrice m'a difî'rimé i^ous sa signature; mais je ne la diffamerai pas; je la respecte, et je continuerai à la respecter; je ne suivrai pas sur le terrain de la diffamation cette femme malheureuse.
Je n'en parlerai qu'avec respect.
Au retour des forts d'Issyet de Vanves, j'ai été sollicité par mon entourage de donner ma démission. J'ai hésité. Je me suis demandé comment je pouvais me présenter à ce moment à l'impératrice et lui dire : « Etant donnée Id catastrophe de Sedan, je donne ma démission. » Je n'ai pas voulu jouer ce rôle-là; j'ai vu l'impératrice le lendemain.
Je lui ai dit, voilà l'heure des grands périls. Nous allons faire comme nous pourrons; l'impératrice itn'a écouté
d'une manière distraite. Quatre ou cinq personnes étaient autour d'elle qui sollicitaient son abdication; il y avait notamment M. de Lesseps. Je suis rentré, comprenant que les événements étaient au-dessus de toute puissance humaine. J'étais en uniforme, les chevaux étaient sellés; on dit que c'est moi qui ai trahi.
M. DE PALiKAO. — J'ai le droit de demander si c'est moi que vous accusez de trahison...
M. le général trochu. — Général, ne m'interronpez pas, je, veux défendre mon honneur, je suis à la fin de ma carrière.
M. DE PALIKAO. — Je veux défendre le mien et je ne veux pas qu'on dise que j*ai trahi.
M. le général trochu. — Si ce n*est pas une trahison, c'est une erreur profonde.
Parlerai-je de la visite du ge^.néral Lebreton?
Le général Lebreton entre; il entre de suite, sans attendre, comme on l'a écrit. Il me dit : « L'Assemblée, va être envahie, les troupes n'apportent aucun obsude ; il vous appartient de faire un effort personnel.» Je lui ai répondu : « Vous croyez qu'un honame à chevdl va pouvoir contenir les foules? Qui m'entendra? qui m'écoutera? »
Je lui dis : Je n'ai plus de troupe, pas de commandement; mais vous êtes questeur, vous avez le droit de me requérir. Je marche.
Ou dit : Il n'y avait pas de péril ; mais qui a couru un péril ce jour-là ! Se faire tuer ! Oui, j'ai pu dire à l'impératrice : Si votre sûreté est menacée, je me ferai tuer devant vous pour sauver vos jours. Je me ferai tuer pour l'Assemblée et pour l'ordre. Ça a été le rôle de ma vie tout entière.
Le 4 septembre, il n'y a pas eu de révolution, il y a eu un effondrement univejsel, permettez-moi de le prouver à ceux qui n'y étaient pas. (On rit.)
Dans cette foule, il y avait des émeutiers, mais il y avait des gens à bon aspect, il y avait des enfants, des femmes, c'était un effondrement universel amené par l'angoisse de la population; tenez, à l'Assemblée, ils sont tous convaincus que la démagogie, pour le 31 octobre, avait préparé une vaste conspiration, ce qui a molivé le mouvement du 31 octobre.
C'est la nouvelle de la reddition de Metz et l'affaire du Bourget. Savez-vous ce qu'il y avait d'émeuliers sur la place de l'Hôtel-de-Ville? Douze à quinze, cents. Or il y avait cent mille démagogues armés à Paris.
J'ai dit que, le -4 septembre, ce n'était pas une révolution, que c'était un effondrement inévitable.
On dit que j'ai trahi Tempire le 4 septembre au soir, mais il était trahi le matin, lisez la séance du Corps législatif. Le ministre de la guerre y présente un projet de loi ainsi conçu :
Art. ]^\ — Un conseil de gouvernement et de défense nationale sera nommé par la majorité du Corps législatif. Du Corps législatif, entendez-vous ; il n'est pas parlé de Tempire.
Art. 2. — Les ministres sont nommés sous le contreseing des membres du conseil. Ainsi l'impératrice n'existe plus.
Art. 3. Le général PaMkao est nommé lieutenant général; le nom de l'impératrice a disparu complètement. Que peut-on m'opposer à cette prose accablante. Est-ce que j'accuse personne? C'était la conséquence obligée de nos désastres.
Le 4 septembre, il n'y avait plus de gouvernement.
M. le général Palikao veut dire quelques mots.
M. le général trochu. — Permettez, général, votre avocat répondra.
M^ LACHAUD. — Ah ! permettez, M. le général Trochu, permettez de vous dire que je ne suis pas l'avocat d'un témoin. Je suis l'avocat de M. de VillemessanL
M. le général trochu. — W Lachaud, je ne veux dire que ceci : M. le général Palikao a cru que je le mettais en cause, il m'a interpellé pour me dire qu'il a quelques explications à donner. Je ne puis admettre que ce que je dis soit ainsi scindé à chaque instant. '
On trouve qu'à ce moment j'ai macqué d'égards pour l'impératrice, mais j'ai fait ce que je devais faire. Je me suis dirigé pour défendre le Corps législatif, et j'ai envoyé auprès d'elle un ancien officier, le général Schmitz.
Ma rencontre avec M. Jules Favre monire ma bonne foi; j'ai dit que c'était la première fois que je le voyais; et l'on me dit, mais M. Jules Favre avait été chez vous?
Croyez-vous que M. Favre soit venu conspirer dans mon cabinet! c'était une halle aux nouvelles, tout le naonde y venait. Mme la maréchale Mac-Mahon m'a fait Thonneur de venir me voir.
C'était un mouvement continuel. Quand on veut conspirer, on s'enferme. M. Favre déclare que, dans cette entrevue, j'ai longtemps parlé. Mais de quoi? Des opérations militaires.
J'affirme que je n'ai jamais eu d'autre conversation avec d'autres personnes, et jamais de la vie je n'y ai parlé politique avec ces messieurs. Si j'avais conspiré avec M. Jules Favre, mais nous nous serions concertés pour ne pas tomber dans la contradiction, nous nous serions entendus, et je n'aurais pas dit que je n'avais pas encore vu M. Jules Favre avant le 4 septembre. Mon innocence est donc absolument évidente.
Messieurs, tout disparaît, emporté par cette tempête, le gouvernement, l'Assemblée, l'armée, l'administration, la police, et permettez-moi de vous arrêter sur la grandeur de ce désastre, sur la disparition de toutes les forces qui maintiennent Tordre dans la cité.
La police ne s'est jamais reconstituée depuis ce jour, et, pendant le siège, nous n'avons jamais eu une force suffisante pour faire respecter la loi, le droit et les convenances.
Ne parlez donc pas de caricatures que je n*ai pas empêchées. Je vous l'ai dit : « Pas de police, mais ces caricatures ont-elles été plus ignobles que celles dirigées contre moi? »
On nous dit, chose incroyable, les chefs du mouvement du 31 octobre n'ont pas été arrêtés et fusillés.
Le lendemain matin, nous avons décrété l'arrestation des vingt-sept démagogues les plus connus.
M. Cresson, préfet de police, ne disposait plus des 11,000 hommes excellents de M. Piétri, ils étaient devant l'ennemi et y ont faittrès-digaement leur devoir. M: Cresson, homme énergique, avait dans les huit ou dix jours du 31 octobre, arrêté treize de ces hommes là, les autres n'ont jamais pu être retrouvés. J'ai dit : « Si nous les livrons au Conseil de guerre, ils seront acquittés. Attendez, ils ont été jugés, et bien ils ont été acquittés; j'âvais
eu aussi les Conseils de guerre pour juger les pillages commis dans la banlieue. On était ou condamné ou acquitté; condamné, c'était la mort.G'étaient des Cours martiales, pas une Cour martiale n'a condamné.
Dans ces temps, personne n'a le cœur solidement attaché à sa place ordinaire; on manque de l'énergie qu'on rencontre dans les temps prospères.
Il n'y a eu qu'une exécution : un soldat de marine qu'on avait vu fuir avec armes et bagages du côté de l'ennemi; il a été tué. S'il avait été dans la politique, il n'aurait pas été tué du tout.
J'ai rempli gratuitement ces grands et pénibles devoirs; je les ai remplis, sachant où j'allais en faisant, le 4 septembre, le sacrifice que j'avais fait à Châlons; la démagogie allait installer la Commune ; j'ai voulu reconstituer l'autorité dans Paris; je me jette dans le 'gouffre. J'ai dit à mes officiers : Que ceux qui sont mariés me quittent; aucun ne m'a quitté, et je me suis jeté dans le gouff're.
Pendant ie siège, je n'ai pas eu un journal avec moi. Mes honnêtes efforts, vous les avez raillés, c'est votre droit, je ne m'en plains pas. Aujourd'hui vous les outragez au profit d'une politique que j'ai servie, vous les outragez en mêlant à mon nom des noms que je ne puis y laisser.
Vous m'avez forcé à faire sortir du dossier de ma carrière publique des titres qui l'honorent, titres accumulés là depuis trente-sept ans, destinés à être inconnus, les voilà livrés au public, aux journaux.
J'y gagne ceci : les honnêtes gens de tous les pays sauront que je suis un des leurs. Quelle que soit l'issue de ces débats, une loi morale s'interpose entre M. de Villemessant, M. Vitu et moi.
On comparera nos dossiers...
liLTavocat général vous a dit combien de fois M. de Villemessant a été condamné. Il a été condamné unt fois pour outrage à la morale publique.
Je n'ai pas sauvé la France , mais je n'ai rien coûté.
M. Vitu n'a jamais été condamné, mais si l'on vent lire le journal le Droit du jeudi 2 octobre 1862, on verra qu'il
a un commencement de poursuite. Je viens à l'affaire de Buzenval.
J'ai admiré le talent avec lequel M. Grandperret a exploité tout à la fois les deux sentiments, les deux formes de l'opinion publique, celle qui établit violemment que je faisais tuer trop, et celle qui disait que je ne faisais pas tuer assez.
Vous voulez que je vous raconte la bataille de Buzenval, la voici :
Il a fallu deux grands efforts. Il a fallu instruire les mobiles, et c'était difficile, n'étant pas casernes; il a fallu ensuite constituer la garde nationale, choisir ce qu'il y avait de plus solide pour encadrer ces bataillons dans les troupes de ligne, idée à laquelle tous les généraux étaient opposés.
Moi j'étais convaincu que la garde nationale, une fois qu'elle aurait porté le sac et fait quelque marches serait une bonne troupe. C'était mon sentiment, je l'ai encore, c'est là que Clément Thomas, Montaigu et d'autres officiers ont montré tout leur dévouement; vers le 20 décembre. 90 à 96 bataillons étaient capables d'être introduits dans les rangs de l'infanterie.
Nous avons décidé de faire alors un grand effort dans les quatre premiers jours de janvier sur les hauteurs de Châtillon. La pensée d*enlever les hauteurs de Châtillon et de Meudon était un effort périlleux; mais b'il réussissait, il avait c^t avantage qu'il portait nos troupes sur la route qui va à Satory, en tournant tous les ouvrages des Prussiens.
Cette aftaire ava^'t été nouée par un programme donné; les ordres donnés au général Vinoy; mais l'avant veille du jour de ce grand effort le général Vinoy est venu me trouver, il m'a déclaré que les principaux chefs regardaient cette entreprise comme impossible; il fallait à ce moment un conseil de guerre, car l'état moral des esprits était assez abaissé pour qu*il fallût nécessairement se concerter. Je fis réunir un conseil de guene au Louvre.
Sur vingt-sept généraux, un seul fut de mon avis. Ils disaient avec beaucoup de raison, cette entreprise serait heureuse si nous étions sûrs de réussir; mais si nous sommes repoussés , nous serons refoulés dans une
vellée qui n'a que 1,200 mètres, et nous aurons là 180,000 hommes à demi portée du canon prussien. Dans une défaite, c'était très-effrayant ; je les invitai à exprimer le lieu où il convenait le mieux de livrer bataille. Le général Berthauld dit : « Si on veut attaquer Buzenval, avec le Mont-Valérien pour appuie, la retraite est assurée en cas d'inswcoès. n La totalité des généraux présents se décidèrent pour Buzenval.
Il fallait alors retourner les préparatifs faits vers le Sud. Le choc qui devait avoir lieu le 5 janvier n'eut lieu que le 19.
Cette bataille a été très-bien préparée, elle était d'une exécution difficile; il fallait partir de nuit; il y a eu des chocs de troupes se rencontrant sur les chemins, mais enfin la troupe a très-bien donné, la garde nationale a parfaitement fait son devoir, on a dit que ça avait été une tuerie, oui, nous avons perdu là des hommes a jamais regrettables.
Mais le nombre des tués et des blessés est bien moins considérable qu'on ne le dit : il y a eu :2,700 hommes tués ou blessés. Il y en avait eu 8,000 à Villiers et à Champigny.
Nous n'avons donc pas eu ce sentiment ignoblement coupable d'avoir fait décimer la garde nationale pour que la population vînt nous demander de faire la paix. Il n'y a pas eu de tuerie, et la retraite s'est faite facilement.
Ce sont ces considérations judicieuses qui avaient conduit les officiers' à préférer l'attaque de Buzenval à celle de Châtillon.
Si je ne craignais de me mettre en cause, je dirais que, dans cette bataille, des gardes nationaux, des mobiles bretons, ont pris et repris comme de vieilles troupes des hauteurs nécessaires au reste de l'armée.
On a fait là un grand et bel effort auquel la population de Paris s'est associée.
On a dit que nous étions sûrs d'être battus, Suffren disait: «Messieurs, s'il vous reste un coup de canon, tirez-le toujours, c'est peut-être celui qui tuera votre ennemi. »
Jamais je n'aurais voulu me rendre avant d'avoir tenté le dernier effort. Buzenval a été l'effort commun de la garde nationale et de l'armée.
Le gouverneœerit était furieux de bataille; on me sommait, après la bataille de Buzenval, de nous battre encore, la bataille torrentielle. Tous les citoyens voulaient sortir, et, le gouvernement de la défense au milieu, on aurait marché droit aux Prussiens.
Aujourd'hui, c'est si peu vraisemblable qu'on peut dire que c'était absurde ; mais à ce moment, cela paraissait naturel ; pour moi, l'effort de Buzenval devrait être le dernier, je le déclarai aux maires et au gouvernement. Alors les maires me dirent : « Donnez votre démission. » Ma démission, répondis-je, « mais c'est une lâcheté, destituez moi. »
Ce qu'ont dit les témoins et ce dont M'' Grandperret n'a pas tenu compJe, le gouvernement a délibéré et m'a remplacé par M. le général Vinoy. Je n'aidonc pas donné ma démission et J3 me suis révolté contre cette lâcheté, qu'on me prête, de dire à mes concitoyens : « Tirez-vous de l'affaire comme vous pourrez. »
J'ai terminé, messieurs, au moment où la guerre finissait, M. Dufaure, ministre de la justice, vint m'offrir une candidature à l'Assemblée, je fis insérer un avis dans les journaux, en motivant fermement ma résolution de sortir de la vie publique ; la province n'avait pas reçu le mot d'ordre de Paris et dix déparlements me firent l'honneur de m'en^oyer à l'Assemblée, je ne voulais pas accepter, car je sentais que ce mouvement de bienveillance ne durerait pas; plusieurs de mes camarades de l'armée m'ont dit : « Si vous rentrez dans la vie privée, vous ne pourrez participer aux travaux de réorganisation de l'armée.
Voilà pourquoi, dans six semaines ou deux mois, quand cette loi ser.i volée, je ne ferai plus partie de la Chambre. Je rentrerai dans la vie privée. J'y trouverai des devoirs à remplir, avec une situation précaire.
Quel que soit soit le jugement que vous rendrez, je rentrerai dans ma retraite avec cette sérénité qui accompagne les consciences tranquilles. (Applaudissements prolongés.)
M. l'avocat général merveilleux duvignaux. — Je dois, aux termes de la loi, reprendre la parole dans ces débats.
La cause du général Trochu m'a paru juste hier, je la crois juste aujourd'hui.
Je veux vous présenter une considération générale seulement.
La question se pose dans les termes les plus précis; il ne faut pas se méprendre sur la portée de ce procès.
Il faut mettre le doigt sur la question. Il ne s'agit plus de Buzeaval, il ne s'agit plus de savoir s'il a eu dos torts. Il a expliqué les faits, vous avez pu voir quelle a été la conduite du général; il ne s'agit plus de savoir s'il a été incapable, s'il a été plus ou moins traître, mais de savoir s'il est un menteur.
En présence des affirmations du général, j'ai le droit de dire que le général doit être cru.
M. Busson-Billault a dit qu'il avait vu le général, non pas prendre la route que tout le monde indique, mais s'en aller par la rue' de Rivoli et par la rue de Castiglione.
J'ai le droit de vous dire, en présence de cette contradiction, que l'honorable témoin, M. Busson-Billault s'est trompé et que le général ne ment pas.
Peu d'hommes auraient consenti à faire ce procès sur place, à Paris, comme le général, devant un jury où quelques-uns sont intéressés, où quelques-uns peut-être ont été victimes de l'administration de son gouvernement.
Il est une autre considération qui ne vous échappera pas, s'il p^rd^it, son procès aurait ce résultat injuste^, c'est que des hommes auxquels on pourrait faire d'autres reproches et d'autres critiques, des hommes qui ont passé leur vie à détruire, resteraient impunis, tandis que lui, loyal miUtaire, serait seul traîné sur la claie.
Vous avez entendu les articles à\i Figaro, et je suis fâché qu'aujourd'hui M. de Villemessant ne reconnaisse pas qu'il les regrette, qu'il y a à y retrancher ces mots de Judas, ces mots de traître. Non, on ne peut s'associer à un pareil langage.
La cause du général, qui m'avait parue juste hier, me paraît plus juste encore aujourd'hui.
M® LACHAUD. — Il cst six hcurcs, monsieur le président; il est bien tard pour plaider. ♦
M. LE PRÉSIDENT. — A demain, dix heures.
L'audience est levée à six heures un quart au milieu d'une vive émotion et renvoyée à demain, dix heures, pour entendre M® Lachaud.
Audience du 2 avril,
L'affluence est encore plus considérable qu'aux audiences précédentes. On sait que le verdict sera rendu aujourd'hui.
Aux abords de la Cour d'assises, une foule des plus compactes se presse, et cependant on sait que personne ne peut plus entrer à l'audience.
L'audience est ouverte à dix heures et demie.
M. LE PRÉSIDENT. — La parolG est à M® Lachaud.
M^ LACHAUD s'exprime en ces termes :
Je vais, messieurs, répondre à M. le général Trochu, et je veux le faire àvec calme et avec mesure. J'oublierai ses provocations ardentes ; M. le général Trochu défend son honneur, il a un privilège qui n'appartient qu'à lui. D'ailleurs, les faits dominent les paroles, et quand j'aurai résumé encore une fois cette affaire, les preuves vous arriveront éclatante !
En assistant à ces débats, je me disais, il y a une expiation inévitable ; quand elle tarde à venir, entraîné par fatalité, ceux qui doivent la subir l'appellent et s'exposent aux plus grandes responsabilités.
Les hommes ont un compte à rendre à l'histoire, mais l'histoire est lente à se faire; le général Trochu a voulu que cette époque de sa vie fût solennellement enregistrée, l'heure est donc venue, on va l'écrire ce livre pour la postérité !
Après la pladoirie de mon éminent confrère, M® Grandperret, j'ai peu de chose à dire, et à cette heure du débat je cherche plutôt à résumer qu'à autre chose.
Mais, d'abord, permettez-moi de répondre à une observation de M. l'avocat général qui m'a touché, il tous
a dit : « Vous arrivez ici entourés d'excitation qui peuvent troubler vos consciences. » Et M. l'avocat général en a gémi !
Mais, monsieur l'avocat général, vous ne lisez donc que les journaux favorables à la défense? Vous ne lisez donc pas ceux qui nous accablent et qui nous outragent?
Oui, nos plaies sont saignantes; ah ! nous faisons, dites-vous, l'opinion contre le général Trochu. Ecoutez comment on écrit contre nous; nos témoins sont injuriés, outragés, diffamés de la façon la plus honteuse. Je passe les épithètes qu'on leur donne.
Je ne cite qu'une phrase : « J'écoulais, dit le journal, avec bonheur, avec volupté, les paroles de ces témoins ; que peuvent-iis dire pour leur défense, ces misérables auteurs de nos calamités. »
Un autre journal honnête, écrit par des écrivains honorables, n'attaque pas seulement les prévenus, il attaque les défenseurs, et alors que nous disions à M® Allou : « Vous êtes un des plus beaux caractères et un des plus grands talents, » écoutez ce que dit ce journal honnête : a Mes deux confrères, ce sont des comparses! illustres comparses, et quant à l'avocat qui à l'honneur de parler devant vous, on dit : a Au fond, M^ Lachaud méprise profondément ces braves gens, » c'est de vous qu'on parle, messieurs les jurés, « il les a trompés tant de fois, mais il est plein de déférence pour eux, » et il est regrettable, M. l'avocat général, que vous ne lisiez pas tout. Passons, passons.
Mais vous n'avez pas le droit de dire, monsieur l'avocat général, que ce sont nos amis qui seuls cherchent à troubler la justice du jury.
Arrivons au procès. Je plaide pour le Figaro, pour M. de Villemessant. Il est ici dans le procès, parce que, dans sa loyauté, il a voulu y rester. Il pouvait ne pas y être, M'' Allou n'aurait peut-être pas été fâché de l'en écarter.
M. de Villemessant était à Nice; responsable, soit; mais comme il était là-bas, la prévention s'arrêtait devant cet éloignement. Il aurait pu dire : « Je suis resté étranger à cet article. » C'eût été un mensonge, il n'a pas voulu le faire ; et tout le monde doit le reconnaître,
la loyauté de parole de M. de Villemessant n'a jamais pu être suspectée. (Légers murmures.)
M. le président invite l'auditoire au Silence.
M® LACHAUD. — Monsieur le président, je vous en prie, permettez aux murmures de se produire; s'il s'en produit encore, eh! tant pis pour ceux qui les font entendre. J'ai l'habitude des foules, moi aussi, et je saurai faire mon devoir.
M. Vitu est un homme considérable dans la presse. Il a, c*estvrai, perdu un procès de revendication de meubles : c'est là son dossier ! Passons. '
Il a voulu attaquer M. Trochu. M. Villemessant lui a dit : « Faites, mettez le temps, j'imprimerai ! » M. Vitu a fait son œuvre; est-ce de la calomnie? Nous le verrons en parlant de la plaidoirie d'hier, qui a si souvent oublié l'affaire. M. Villemessant est resté à côté de celui qui avait écrit chez lui. M. de Villemessant a-t-il été condamné? Oui, pour les autres !
A-t-il été condamné pour outrage à la morale publique? Oui, pour l'article d*un autre, imprimé sans avoir été lu. -Il n'a jamais pris de gérant postiche payé par la police correctionnelle! Il couvre sa ma*rchandise. Si mon cher et honorable confrère a fait des allusions aux malices du Figaro, il m'a trop rappelé ces procès du Figaro contre quelque actrice mécontente. Le Figaro est courageux; il défend l'ordre, et son immense succès est la cause de la haine qu'il y a contre lui. Qui est plus brave dans les mauvais jours?* Qui joue son journal et sa vie? Quelle est la première victime que veut immoler la démagogie quand elle prend ses ébats? Ces journaux amusent, mais ils sont braves. Oui, le Figaro a appris la charité et le patriotisme : voilà la génération qu'il a formée. Non, M. de Villemessant n'a pas perdu sa considération dans les procès de presse.
On a parlé de M. Schmitz ! mais qui l'attaque? C'est un brave militaire. Il a eu contre lui des soupçons absurdes, mais qui en garde le souvenir !
Passons au procès du Figaro : ce ne sera pas le procès de l'empire ! Il est commode de laisser croire que l'empire est de ce côîé de la barre. Il y a un procès s'adressant non à l'empire, mais à des actes ! Peu m'importe
vos sentiments politiques ! Vous êtes d'honnêtes gens, respectant votre parole, ménageant le sang de vos compatriotes ! Que les témoins aient été fonctionnaires de l'empire, soient le dessus du panier bonapartiste, peu importe ! M. de Villemessant n'a jamais été bonapartiste. Le défenseur a des souvenirs au cœur, et ces sentiments, il les a gardés pour le malheur! mais il a le droit de dire qu'il n'a jamais appartenu à personne. Ecartons, pour arriver au procès, ce qu'a mis M. Trochu sur mon passage.
Nous ne plaidons pas plus ce procès que celui des généraux calomniés dont M. Trochu a parlé hier ! Je vais fixer mon procès : vous avez deux articles ardents à juger ! on n'écrit pas ces choses là sans que le cœur bouillonne et que la main tremble. On a attaqué l'attitude de M. Trochu lors du 2 décembre : la fidélité de M. Troche vis-à-vis de l'impératrice, les motifs qui l'ont engagé à la bataille de Buzenval, et enfin ces mots, surtout relevés par M. l'avocat général et appelés des outrages!
Qui portera la responsabilité de la guerre de 1870? Tout le monde : Le gouvernement de l'empereur, le gouvernement du 4 septembre, la France' entière ! (Murmures.) Oui, le peuple affolé criait à Berlin, l'avez-vous oublié î Voilà peut-être ce que dira l'histoire : Mais ce n'est pas le procès.
Vous avez participé au 2 décembre! M. Trochu a été un militaire brillant, un officier de premier ordre ! Ce procès a donné à son éminent avocat l'occasion de tresser su général Trochu des couronnes qu'il peut mériter : mais est-ce le débat! Non, il se plaint de ce que vers le 2 décembre, il aurait prêté au gouvernement un concours qu'il lui avait d'abord refusé. Au 2 décembre, vous avez résisté, oui, mais ensuite, non.
Le coup d'Etat ne s'est pas fait en un jour, en quelques heures ! les gens de sens m'arrêteraient si je le disais. Eh b en ! nous avons dit que les résistances du génénéral Trochu avaient cédé bien vite et qu'il n'avait pas tardé à profiter de cet acte. Oui, il proteste le 2 décembre; il met non sur le registre; mais, le 5 janvier, il a un poste de confiance chez le maréchal Saint-Arnaud; il devient sous directeur dupersonnel.il a accepté par ordre.
vous a-t-on dit, une situation administrative, de confiance, la direction morale et matérielle de tous les ofiiciers de l'armée française! Oui, par ordre, on obéit, mais jamais par ordre on n'est le confident d'un ministre du 2 décembre, quand on est hostile au 2 décembre I
M. îe général Trochu a eu un avancement rapide, des faveurs insignes : mais est ce que je m'en étonne 1 Non; je veux constater que le général n'a pas été un martyr, et voilà tout. Vous pouviez avoir plus encore : vous avez refusé le commandement de l'expédition de Chine.
J'ai dit que l'empire avait été juste, que vous aviez été traité à votre juste valeur; voilà tout.
Ai-je à parler des commmissions mixtes? Elles ont été établies le 25 janvier; le décret est signé du ministre de la guerre, et vous étiez son confident, son confident depuis vingt jours !
A Châlons, que voyons-nous! à Paris, que voyonsnous ! je ne parlerai que de ma cause. A Châlons, l'empereur le nomme gouverneur, comment et par quelle influence! qu'importe! est-ce l'empereur? est-ce le prince Napoléon? je ne retiens qu'une cho<e : il a reçu la plénitude des pouvoîrs. Il avait une lettre de service lui donnant la disposition de toute l'armée de Paris. Il a voulu les mobiles, et on les lui a donnés. Hier, M. Trochu faisait l'éloge des mobiles ; mais il n'est pas seul à avoir cette haute estime de ces jeunes héros ! est-ce que tous nous ne les aimons pas? Est-ce que nos cœurs ne sont pas attendris ?
Est-ce que hier, quand vous avez rappelé la mort du commandant Baroche, tous les cœurs n'ont pas battu î De celui que vous aviez oublié de porter à l'ordre du jour par erreur ! Mais nous parlons des mobiles, parce que la discipline pouvait avoir à souffrir de leur présence ; parce qu'ils auraient été plus utiles devant l'ennemi que dans Paris ! Mais quand le maréchal vous dit que l'empereur ne désirait pas donner la mobile au général Trochu, il y a là une parole valant plus qu'un serment !
Vous êtes venu à Paris avec la garde mobile 1 On vous a tout donné I Toutes vos conditions ont été remplies ! Nous verrons si le 3 et le 4 septembre la force manquait à votre autorité.
Le général est conduit le 3 septembre auprès de l'impératrice par M. Henri Chevreau. Il est accueilli comme il devait l'être. Il y a un mot prêté à l'impératrice et qui est vrai: « Il faut rappeler les princes d'Orléans ! »
Ah! c'était un piège! à un pareil moment! et pourquoi? Parce qu'on vous croyait orléaniste. Est-ce qu'il y avait autre chose que la France à de pareils moments? Je vous plains de n'avoir pas compris. Oui, l'impératrice avait toujours protesté contre la loi d'exil; elle savait qu'il y avait encore sur la terre étrangère des hommes valeureux pouvant, voulant combattre pour la France, et l'impératrice voulait ouvrir les portes de la France à tous ses enfants.
Et puis «près, la proclamation a été faite, et quand j'entendais hier les explications du général sur cette proclamation, je ne les trouvais pas bonnes. Le nom de l'empereur n'a pas été mis, par oubli, soit. Le général Schmitz lui a dit, mais il est nécessaire de Tindiquer le nom de l'empereur dans cette proclamation. A Paris, quand il était décidé que l'empereur ne devait pas y revenir, et que l'impératrice a dit alors d'effacer ce passage : « Je précède l'empereur de quelques heures, » n'était-il pas facile démettre ce nom de l'empereur dans un autre passage, pour ne pas laisser planer un soupçon contre l'impératrice.
Je passe.
Le général Trochu a été mal accueilli, dit-il, par les ministres, il s'est vu en présence d'hommes publics qui n'avaient pas confiance en lui.
Il ne veut pas donnersa démission; soit. Il pense qu'un général français doit rester au poste du devoir et du combat. Mais alors est-ce qu'il n'était pas tout-puissante Y avait-il une autorité égale à la sienne? Pourquoi n'a-t-il pas réclamé ce pouvoir? Pourquoi ne s'en est-il pas expliqué avec les ministres? Pourquoi n'a-t-il pas dit : « Je suis avec vous, êtes-vous avec moi? » A des moments pareils, le doute et l'incertitude sont-ils hostiles?
M. le général Trochu a fait entendre ce mot : a Mais h trahison, c'est contre moi qu'elle a été faite; » mais général, qui donc s'était engagé envers vous, qui vous avai' fait serment de fidélité?
Entrons au conseil des ministres; le général Trochu a-t-il réclamé? non, il avait toute l'autorité; s'est-il plaint, avait-il le droit de se plaindre?
Abordons la grande question. Le général Trochu a-t-il été fidèle à l'impératrice, au Corps législatif? C'est là qu'est le procès. Tout le reste va s'effacer devant ces deux griefs.
M. l'avocat général, l'a bien compris; il n'a parlé que de ces deux faits : à l'impératrice, au Corps législatif, qu'avait- il promis et qu'a-t-il fait pour eux? Qu'esl.-ce que rhistoire doit dire de sa conduite ? A moi, vous le voyez, on ne dira pas que je plaide autre chose que le procès.
Voyons les faits : A l'impératrice, il lui avait fait toutes les promesses de dévouement; en conseil des ministres, à deux reprises, il s'en est expliqué. A-t-il parlé de la malveillance des ministres?
Vous avez entendu tous les ministres ; vous avez entendu les présidents du Sénat et du Corps législatif. Ils ne peuvent être suspectés dans leurs témoignages.
Hier, le général Trochu essayait de raconter les faits à sa manière ; il disait : « J'ai répondu à l'impératrice, tout est fini, on ne se peut pas défendre. » Non, général, vous avez dit autre chose. On vous avait interrogé, général, sur une lettre que vous aviez écrite au Temps. M. Schneider a pris la parole et vous a demandé ce que vous feriez s'il fallait résister pour défendre la dynastie et le Corps législatif; vous avez répondu que vous feriez votre devoir. Et un ministre éminent : votre devoir, mais comment ? et vous avez répondu la Je me ferai tuer. » Ce sont là des mots qui s'enregistrent.
Est-ce une seule fois? Le lendemain ou le surlendemain, il n'y a pas eu une protestation plus énergique. Est-ce qu'il n'y a pas eu cette phrase stéréotypée : « Madame, je me ferai tuer pour vous sur les marches du Corps législatif, je me ferai tuer sur les marches des Tuileries? » Et avec cette vivacité d'expression dont vous ayez eu la preuve hier, messieurs les jurés; le général a ajouté : « Oui, je suis soldat, catholique et Breton ! »
Ces mots ont été dits. Le général ne les nie pas. Nul témoin ne les a entendus; mais vous ne direz pas que l'impératrice a menti,
Je ne parle pas de l'impératrice, de la souveraine : je parle de la femme. La dernière heure du gouvernement impérial a été une heure de gloire pour la femme qui le représentait (Applaudissenaents et murmures), et un concert d'éloges unanimes a entouré cette malheureuse femme. Qve nos afflictions ne nous enlèvent pas ce qu'il y a de meilleur dsns le caractère français : le respect pour la femme accablée I
Cette femme, pensant au pays seul, disait, rien pour l'empire, tout pour la France ; eh bien ! c'est cette femme qui parlait ainsi, à qui vous aviez promis fidélité, et que vous avez abandonnée !
Il y a deux faits : Un seul me suffirait, un seul, et il y en a deux.
Le 3 septembre au soir, on apprend le désastre de Sedan, l'armée est prisonnière, l'empereur est prisonnier. Yous avez entendu la déposition d'un homme de cœur, de M. Henri Chevreau. Il voyait l'anéantissement, il voyait la souveraine dont le cœur était brisé de tous côtés, et comme épouse et comme mère, y avait-il une douleur plus grande que lasiennel Vous ne la sauverez pas, soit; mais vous auriez dû lui montrer votre respect pour son malheur.
Eh bien, on va vous trouver, général. Le général est fatigué, il n'a pas dîné; il dit qu'il ne peut aller chez l'impératrice.
Le procès est là, messieurs, il est là tout entier.
Laissons les grands plans de bataille connus ou inconnus; mais enfin il y a là une femme respectable dans son malheur; vous n'aviez pas à sortir : il y a des communications entre le Louvre et les Tuileries, et vous n'allez pas la voir.
On a fdit un appel à votre pitié[et vous êtes resté sourd à cet appel ; vous n'avez pas eu de pitié pour elle.
Est-ce là un fait que nous avions le droit d'examiner, messieurs. La réponse du général, la voici, il voulait donner sa démission, il était mal avec les ministres. Hélas, la politique domine donc bien le cœur!
Il y a là une femme désespérée, et vous ne lui porterez pas une parole de consolation. (Murmures d'approbation.)
Vous avez dîné, générai, vous avez dormi, et vous avez laissé mourir une pauvre femme abandonnée. (INouvelles marques d'approbation.)
Voilà la cause, messieurs, la voilà, elle est là palpitante dans le cœur de tous les braves gens.
Le lendemain, cependant, vous allez aux Tuileries; vous avez une conférence intime avec la sovjveraine, et, après cet entretien, quand elle a fait à M. Chevreau ce geste dont il a déposé; ce geste voulait dire non pas : « Tout est perdu, » mais il voulait dire : « Il ne faut pas compter sur le général Trochu. Nous n'étions pas là, ni M^AUou, ni moi; mais M. Chevreau y était, et il a bien compris le geste de l'impératrice.
Vous dites :« Mais je n'avais pas de commandement. » Et pendant six heures vous êtes resté à votre palais, vous n'avez pas songé à protéger la retraite de cette femme, à la faire respecter.
Nous allons voir ce que vous avez fait pour le Corps législatif, mais vis-à-vis de l'impératrice, j'ai le droit de le dire, il n'y a pas au monde un homme qui, vis-à-vis de l'impératrice, se serait conduit comme vous l'avez fait. (Applaudissements immédiatement réprimés).
Vos serments d'homme de cœur à la femme, à la femme qu'il faut respecter, les serments de l'homme puissant, fort, à la femme abandonnée, vous ne les avez pas tenus.
Aviez-vous le droit de dire au général ce que vous lui avez dit? L'histoire appréciera. Mais M. l'avocat général disait : « De ces faits, il ne restera pas de tache pour le général; mais il en restera une sorte de trace. » Oui, une trace ineffaçable !
Au Corps législatif, qu'a fait le général Trochu? Il vous a dit : « Le 4 septembre, ce n'était pas une révolution, c'était un effondrement. » Mais si l'empire s'en allait, le Corps législatif était encore là. Le général avait promis de défendre le Corps législatif. Il avait été avisé des périls que courait la représentation du paj^s, le 3 septembre, le 4 septembre. A cette dernière séance, M. le ministre de la guerre, général de Palikao, déclarait que le général Trochu était chargé comme lui de la surveillance et de la protection du Corps législatif.
Mais sans m'occuper de la forée dont pouvait disposer le général, je na'occupe de ce qu'a fait le général personnellement.
Le 3 septembre au soir, il adresse à la foule ce discours : (( On vous fera justice, à l'avenir le peuple sera armé;» il a dit la garde nationale, soit; mais tout le monde était alors de la garde nationale.
Le 4 septembre au malin, il n'était pas possible de prévoir ce qui allait se passer. Chacun avait pu voir la foule se diriger vers le Corps législatif.
Quel était alors le devoir de l'homme populaire. Où devait-il être à cette heure ?
L'empire n'était plus possible, mais la nation vivait encore. La nation était-elle avec ces démocrates ardents et exaltés ? Non, elle était avec le Corps législatif tout entier.
On envoie chercher le général; il monte à cheval, il rencontre M. Jules Favre qu'il connaissait et qu'il avait vu. Je ne veux pas dire qu'il y a eu conciliabules; mais enfin, qui ne connaissait pas M. Jules Favre, M. Trochu a assisté souvent aux séances du Corps législatif.
M. le général trochu. — Jamais.
M^ LACHAUD. — Permettez, monsieur le général, je vous ai écouté avec respect, écoutez-moi au moins en silence. Un homme politique, qui ne connaissait pas M. J. Favre (On rit); et d'ailleurs, est-ce que M. Charles Floquet n'a pas déclaré qu'en apercevant M. Jules Favre, le général Trochu s'était avancé et lui avait tendu la main.
Et le charmant M. Picard ? Il a été vu chez M. Trochu par M. d'Andelarre, qui le lui rappelle; il est forcé de dire le reconnaître en faisant une pirouette et en disant : a Puisque vous le savez, il n'y a rien à vous cacher. (Vives dénégations du général Trochu.)
On dit au général que tout est fini ; il rentre au Louvre, il reçoit les émissaires et il va ensuite à l'Hôtel-de-Ville. Que pourrais-je faire en ce moment, vous a dit M. le général Trochu. Vous étiez gouverneur, il fallait être au Corps législatif. Il y avait un homme d'Etat qui vous y attendait sans doute, l'illustre M. Thiers et mon ami M. Grévy, dont je ne partage pas les opinions et qui, cependant, tous deux ont jugé le 4 septembre comme il doit
être jugé. Ce qn'il fallait faire ; il fallait être le général de la France et non pas le général de Tinsurrection ! (Applaudissements couverts par des murmures.)
M« LACHAUD. à M^ Mathieu, qui s'agite. — Laissez faire, laissez dire, M'' Mathieu: nous ne sommes plus ici dans une salle de justice : il y a des sifflets, peu importe; je dirai ici et ailleurs tout ce que j'ai à dire, et je continue:
Peu m'importe le titre que vous avez pris alors, président ou autre. Mais, quand vous voyez M. Palikao, parlez-vous de la révolution? Non. Vous avez été au ministère de la guerre pour en prendre possession. Consummatum est! Voilà comment on a été fidèle à l'impératrice ! voilà comment on a été fidèle au Corps législatif ! Et vous voulez qu'on ne s'étonne pas de ces improvisations de la conscience; que le sentiment de la pudeur publique ne s'exalte pas quand un homme, gouverneur de Paris le matin pour Tempire, est le président du gouvernement insurrectionnel le soir? Quand il n'y a entre ces deux fonctions que le temps nécessaire pour changer un uniforme contre un frac !
Ici, j'en appelle à tous ! Que ce soit Tempire ou autre, gouvernement, peu importe ! Ce grand exemple de défaillance dorwié, une fois seulement dans ce siècle par Liborio Romano, dans une situation où il n'y avait également pas eu de bataille, dans une effervescence populaire, la conscience publique le jugera sans tarder ! Oui, un grand historien, un prand prélat, Mgr Dupanloup, a déjà stigmatisé la conduite de Liborio Romano !
M. TROCHU. — Et les Prussiens ?
M^ LACHAUD. — On les défendait mieux avec M. Thiers qu'avec la défense nationale. De pareilles faiblesses doivent être signalées, surtout quand, après des fautes, on vient demander une complète absolution ! Quand un pareil homme se trompe, il n'a pas droit à l'indulgence. Quand Cicéron est accusé par César, il n'a qu'à répondre : «Je jure qu'à tel jour j'ai sauvé la République! » Général Trochu, avez-vous sauvé la France !
Tout cela a mené à l'insuccès. C'était une héroïque folie dans laquelle il se jetait, — c'est son mot, — et M. Ernest Picard a dit que le général Trochu avait porté le deuil du siège de Paris avant de l'avoir entrepris.
M. TROCHU. — M. Ernest Picard est mon ennemi!
M^ LACHAUD. — Jurés français ! Pouvez-vous absoudre la conduite que je vous signale ? Ponvez-vous dire qu'on a bien fait d'agir ainsi? Mais non. Je vous offenserais de vouloir vous le prouver. Or, ces faits, c'est la vérité î
Nous arrivons au siège. Vous avez entendu les témoins? Le 4 septembre a mis en désarroi tous les ateliers des fortifications, les 100 000 ouvriers de M. Ghabaud-Latour disparaissent pour buit jours.
La paix, paix fatale, désastreuse, qu'il faut cependant savoir signer! Cette paix contre une bande de l'Alsace et 2 milliards, vous la refusez.
J'ai été à Paris pendant le siège, M. Vita et M. de Villemessant également. A t-on jamais vu pareille confusion, pareil désordre! Nos émotions sont encore vives. Vous rappelez-vous ces promesses incessantes, ces proclamations bavardes! Chaque bataille est un insuccès, chaque tentative un revers! Nous étions résignés aux souffrances matérielles; nous nous sommes même résignés à avoir confiance. De là ces articles du Figaro^ il les fallait bien, car on était entre les scélérats et les gens'dn 4 septembre» Nous les subissions pour échapper aux incendiaires, mais aujourd'hui nous avons droit de leur demander des comptes.
On a pu subir le siège grâce à M. Clément Duvernois ; car, du 4 septembre au jour de l'investissement, pas un grain de b é n'est entré dans Paris.
J'arrive à Buzenval, et je dis l'opinion qu'on en a. Les opérations militaires, vous savez comment elles ont été jugées. Vous ne voulez ni d'un capitaine, ni d'un journaliste. Voici M. Stoffel, l'acceptez-vous ?
M. le général trochu. — Non.
M® LACHAUD. — Les gens du 4 septembre se sont cependant assez servi de lui contre l'empire. Vous vous rappelez ce qu'il a dit dans un passage qui vous a déjà été lu.
Et vous n'avez pas poursuivi M. Stoffel ! et combien d'autres crient cependant à l'ineptie ! et vous ne poursuivez pas !
Puis, quand tout vous paraît calme, vous demandez à ces jurés qui sont là devant vous une consultation pour
votre histoire! Oui, M. Vitu a écrit l'histoire! où est l'intention mauvaise ! sans laquelle il n'y a pas .de délit.
Nos documenls, dit M. l'avocat général, ont été choisis avec légèreté. Le mot est fâcheux, car je ne suis pas seul à ce hanc.
M. l'avocat GÉNÉRAL. — J'explique le mot de légèreté; je Tai employé en parlant des documents < mployés par M. Vitn, et je n'ai pas parlé de ceux delà défense.
M^ LACHAUD — Buzenval n'a-t-il pas été une Ixitaiile devant mènera la capitulation?
Le rapport de la commission d'enquête du 18 mars va répondre.
Oui, vous aviez la préoccupation de faire accepter la capitulation à Paris affolé, voulant une résistance à outrance, cette sortie à torrent dont on vous a parlé!
Est-ce que Buzenval ordonné pour ce but est une faute? un crime?
Si on a sacrifié des hommes à ce résultat impossible, commefit qualifier cet acte?
Les gén(^raux et les gouverneurs doivent maintenirla foule et ne p«s se laisser mener par elle !
M. Laroche -Thulon, le rapporteur, résume tout ce qui est relatif à ce point, et il conclut que le général n'a jamais pu croire au succès de l'affaire de Buzenval. Que dois-je ajouter lorsque j'ai l'autorité de l'Assemblée nationale...
M® ALLOU. — Ce n'est pas l'Assemblée qui parle, mais le rapporteur d'une commission.
M® LACHAUD. — Yos vivacités me prouvent que vous sentez que j'ai raison.
De vils murmures accueillent ces paroles.
M^ LACHAUD. — Chaque chose a son enseignement, et ces interruptions me confirment dans mon opinion. Murmurez, vous me confirmez dans ma thèse.
M. LE PRÉSIDENT. — La défense est autant protégée qu'elle peut l'être.
M^ LACHAUD. — A côté de votre bienveillancp, monsieur le président, il y a des sentiments tout différents.
M. LE PRÉSIDENT. — Dcs manifestations sympathiques se sont fait entendre.
M^ LACHAUD. — Oui, mais il y en a eu d'autres. Rêve-
nons au procès. Peu importe que l'avocat plaide mal, très- mal, s'il dit la vérité.
On va discuter ce rapport, et la commission fait dire qu'on a livré une bataille à laquelle on ne croyait pas. Et une noie dit encore plus : un membre du gouvernement de la défense nationale aurait demandé la bataille pour jeter 10,000 gardes nationaux par terre et faire une saignée 1
M. TROCHU. — En quoi cela me regarde-t-il?
M^ LACHAUD. — Et VOUS voukz quc je discute Buzenval! Et vous voulez que je discute cette bataille où il y a eu tant de morts de qualité, comme vous a dit le général Trochu hier, comme s'il y avait des morts de qualité, et d'autres dont le sang serait moins pur ! 0 vous victimes expiatoires chéries î 0 vous Regnault, au talent admiré ! 0 vous tous qui êtes tombé, vous êtes morts, non pas pour vaincre, mais pour apprendre à Paris que le gouvernement de la défense nationale était incapable, et préférait verser le sang innocent plutôt |que de dire la vérité!
Est-ce vrai? La preuve est-elle faite? Que reste-t-il ? Les outrages? Dans ua procès pareil , parler d'outrage ? M. l'avocat général seul en a parlé I Voyez -vous les prévenus acquittés Dour diffamation et condamnés pour outrage ! Mais le triomphe serait encore plus grand ! Quand on pense à la fidélité outragée, au sang innocent répandu, on serait calme ! Non, on parle avec colère et non autrement !
Ces outrages, quels sont-ils ?
Un mot du général Ghangarnier; mais il Ta dit : Ce grand talent, ce grand courage a de l'esprit !
Le mot du maréchal, sur lequel on a eu des discussions grammaticales, il a été dit : « Ce buste, chez Mme Tussaud, c'est un mot ! »
Judas I Mais on a dit ce mot, il se trouve dans un livre que j'ai là.
M. TROCHU. — Dans le livre d'en ennemi.
M^ LACHAUD. — Vos ennemis ont le droit de vous juger. (Murmures.) Vous n'avez qu'à leur demander l'impartialité.
Il est trop tôt pour juger le général Trochu, a dit
M. l'avocat général ; mais c'est M. le général Trochu qui a fait le procès.
Il y a eu des fautes commises ; il n'est pas le plus coupable, ni le seul coupable, vous a également dit M. l'a- Tocat général.
Je m'attaque à lui parce qu'il est le chef parce qu'il est le plus haut placé ; parce qu'il est plus engagé que d'autres, et parce que le général Trochu accepte cette responsabilité.
Prononcez ; je m'assieds sans crainte !
M" Allou vous rappelait un mot de Demosthènes ; dans le langage de ce grand orateur; il s'est placé avec luisons la protection de la loi ; est-ce bien à vous de parler de la loi I Qui a violé, brisé la loi le 4 septembre?
Qui peut embrasser les autels de la loi ! Ah! n'en pariez pas !
Les reproches sont-ils établis? La fidélité a-t-elle été ce qu'elle devait être?
A-t-il été scrupuleux du devoir?
A-t-il été ménager du sang français ?
Buzenval, est-ce une œuvre à respecter, ou bien une œuvre qu'il faille blâmer?
Vous jugerez le général Trochu avec douleur, mais vous le jugerez. Vous ferez l'histoire !
M. TROCHU. — Et mon honneur?
Après cette plaidoirie, M. le président demande à MM. de Villemessant et Vitu, s'ils n'ont rien à ajouter pour leur défense.
Les deux prévenus répondent négativement : M. le président résume les débats.
Il est midi; après ce résumé, M. le président donne à MM. les jurés lecture des questions auxquelles ils auront à répondre.
Ces questions sont celles qui résultent de l'arrêt de renvoi.
M. H. de Villemessant est-il coupable d'avoir, à Paris, en 1872, en publiant dans le journal le Figaro, dont il est le propriétaire-gérant, et dans les numéros portant la date des 23 et 27 janvier, lesquels ont été
vendus ou distribués, mis en vente ou exposés dans des lieux publics , deux articles sous la rubrique : Les Comptes du 4 septembre, et sous le titre : Le général Trochu. Le premier article, commençant par ces mots : (( 19 janvier 18721 anniversaire d'un jour de deuil, » et finissant par ceux-ci : a A demain l'homme politique! ))
Et le second commençant par ces mots : « La révolution est une fille bien éhontée, » et finissant par ceuxci : (( Je le croyais un honnête homme 1 » commis le délit de diffamation envers le général Trochu, dépositaire de l'autorité pubhque, pour des actes relatifs à ses fonctions, en lui imputant des faits de nature à porter atteinte à son honneur et à sa considération?
M. de Villemessant est-il coupable de s'être, au même lieu et à la même époque, par la publication des écrits sus-relatés, lesquels ont été vendus ou distribués, mis en vente ou exposés dans des lieux publics, commis le délit d'outrage envers le général Trochu, dépositaire de l'autorité publique, à raison de ses fonctions ou de sa qualité, notamment dans les passages suivants desdits écrits :
« Le personnage que j'avais vu de près à Londres, dans le musée de cire de Mme Tussaud, entre Dumolard et Troppmann : c'était le général Trochu.
» La première sentence appartient à M. le général Ghangarnier : « C'est Tartufe coiffé du casque de » Mangin. »
» C'est le mot de M. le maréchal de Mac-Mahon devant la commission d'enquête : « Je le croyais un hon- » nête homme. »
M.Vitu est-il coupable de|s'être, au même lieu et à la même époque, rendu complice du délit de diffamation, ci-devant quahfié, en fournissant à M. de Villemessant les articles dont il s'agit, pour être publiés, et en l'aidant et assistant avec connaissance.
M. Vitu est-il coupable de s'être, au même lieu et à
la même époque, rendu complice du délit d'outrage cidessus spécifié en fournissant à M. de Villemessant les articles dont il s'agit, pour être publiés, et en l'aidant et assistant avec connaissance.
Le jury se retire dans la salle de ses délibérations, et l'audience est suspendue.
Pendant cette suspension, les conversations sont des plus vives dans l'auditoire. Des groupes se forment et chacun discute, apprécie et juge en attendant le verdict du jury.
A mesure que se prolonge la délibération du jury, elle a duré plus de deux heures, l'animation s'accroît. On fait des suppositions, on pense que le jury est divisé, qu'il admettra une partie de la plainte, qu'il en repoussera peut-être une autre partie.
Dans les galeries du Palais, la foule qui n'a pu pénétrer à l'audience se presse de plus en plus nombreuse pour saisir au passage quelque détail, quelque incident de l'audience ; pour savoir au plus tôt le résultat de la délibération.
A trois heures un coup de sonnette se fait entendre, et chacun regagne sa place, MM. les jurés rentrent à l'audience et prennent place sur leurs sièges.
L'huissier audiencier annonce la Cour.
M. LE PRÉSIDENT. — Je crois devoir rappeler à l'auditoire que tout signe d'approbation ou d'improbation est formellement interdit. S'il s'en produisait, je serais obligé de faire rechercher les personnes qui se livreraient à ces manifestations coupables.
Monsieur le chef du jury, veuillez donner à la Goiir connaissance de votre verdict.
M. LE CHEF DU JURY. — Sur mon honneur et ma conscience, la déclaration du jury est, sur toutes les questions relatives à la diffamation : « Non, M. de Villemessant n'est pas coupable; non, M. Vitu n'est pas coupable de complicité. »
Sur toutes les questions relatives aux outrages, la
réponse du jury est : « Oui, à la majorité, M. de Villemessant est coupable ; oui, à la majorité, M. Vitu est coupable de complicité. »
Le verdict est muet sur les circonstances atténuantes.
M. l'avocat général requiert Tapplication des art. 6 de la loi du 23 mars 1822, 59 et 60 du Gode pénal, 20 de la loi du 27 juillet 1819, 9 de la loi du 22 juillet J867.
MM. de Villemessant et Vitu déclarent n'avoir rien à dire sur l'application de la peine.
On remarque que M. le général Trochu a quitté l'audience.
La Gour se retire pour en délibérer en chambre du conseil.
Les colloques reprennent leur cours, et les appréciations les plus diverses sont échangées sur le verdict du jury et sur sa portée.
Après vingt, minutes de délibération, la Gour est annoncée.
Mj. U président prononce un arrêt ainsi conçu :
La Gour, après en avoir délibéré.
Vu la déclaration du jury portant qu'Hippolyte Delaunay de Villemessant s'est rendu coupable en i872, à Paris, d'outrage envers le général Trochu, dépositaire de l'autorité publique, à raison de ces fonctions, en publiant dans les numéros des 23 et 27 janvier 1872, deux articles contenant les passages suivants :
(c^Le personnage que j'avais vu de près à Londres, dans le musée de cire de Mme Tussaud entre Dumolard et Troppmann, c'était le général Trochu. »
« La première sentence appartient à M. le général Ghangarnier : « G'est Tartufe coiffé du casque de Mangin. »
« G'est le mot de M. le maréchal de Mac-Mahon devant la commission d'enquête : « Je le croyais un honnête homme. »
Gonsidérant qu'il résulte aussi de la déclaration du
jury qu'Auguste Vitu s^est rendu complice desdits délits, en fournissant à de Villemessant les articles dont il s'agit, pour être publiés, et en l'aidant, avec connaissance, dans les faits qui constituent l'outrage envers le général Trochu.
Considérant que le fait reconnu constant à la charge de de Villemessant et de Vitu est prévu et réprimé par l'art. 6 de la loi du 2S mars 1822 et par les art. 59 et 60 du Gode pénal ;
Vu lesdits articles, qui sont ainsi conçus :
«Art. 6 de la loi du 2S mars 1822. — L'outrage fait publiquement d'une manière quelconque, à raison de leurs fonctions ou de leur qualité, soit à un ou plusieurs membres de l'une des deux Chambres, soit à un fonctionnaire public... sera puni d'un emprisonnement de quinze jours à deux ans et d'une amende de 100 fr. à 4,000 fr. »
» Art. 59 du Code pénal. — Les complices d'un crime ou d'un délit setont punis de la même peine que les auteurs mêmes de ce crime ou de ce délit... »
Vu l'art. 26 de la loi du 26 mai 1819, portant : «Tout arrêt de condamnation contre les auteurs ou complices des crimes et délits commis par voie de publication, ordonnera la suppression ou la destruction des objets saisis... L''impression ou l'affiche de l'arrêt pourront être ordonnées aux frais du condamné. Ces arrêts seront rendus publics dans la même forme que les jugements portant déclaration d'absence. »
Vu rart. 9 de la loi du 22 juillet 1867, qui ûxe la durée de la contrainte par corps.
Faisant application desdites dispositions ;
Condamne de Villemessant et Vitu en un mois d'emprisonnement et 3,000 fr. d'amende ;
Les condamne solidairement aux frais du procès.
Fixe à une année la durée de la contrainte par corps.
Ordonne que le présent arrêt sera inséré, aux frais
des condamés, dans les journaux judiciaires le Droit^ et la Gazette des Tribunaux,
M. le président avertit ensuite M. de Villemessant et M. Vitu qu'ils ont vingt-quatre heures pour se pourvoir en cassation,
La foule se retire lentement, et c'est à grand'peine que les gardiens peuvent lui faire faire un passage à travers les flo's de ourieux qui ont envahi les galeries environnant la Cour d'assises.
Les verdicts du jury ne sont pas motivés comme les jugements et arrêts des Tribunaux et des Cours. Oui ou non^ voilà ce que doit répondre le jury. La loi s'en rapporte à son honneur et à sa conscience ; juge souverain, il statue, sans avoir à rendre compte à qui que ce soit des motifs qui l'ont déterminé, il juge avec impartialité et sans passion.
A ce qu'il a dit s'attache l'autorité de' la chose jugée, pro veritate habetur.
Dans d'autres pays^ oîi l'on entend mieux la liberté que chez nous, la presse, l'opinion publique s'emparent des décisions du jury; aussitôt qu'elles sont rendues, les commentent, les louent ou les critiquent ; chacun à sa guise^ chacun suivant sa passion déclare qu'il eût jugé d^ même, ou bien autrement.
Il est heureux qu'il n'en soit pas ainsi chez nous, et que ces débats aient enfin un terme.
Chacun s'inclinera chez nous devant le verdict du jury ; mais plus d'une personne se demandera, et c'est le droit de tous, quelle est au juste sa signification.
Le jury, en acquittant MM. de Villemessant et Vitu du chef de diffamadon qui leur était reproché, entend-il dire que ce que ces messieurs ont écrit et publié n'est que l'exacte vérité; que, par conséquent, M. le général ïrochu, le complice du coup d'Etat, le membre des commissions mixtes a trahi ensuite l'impératrice et
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l'empire ; que, par conséquent, il a lancé les bataillons de la garde nationale sur Montretout et Buzenval , sachant qu^il les envoyait à une boucherie inutile, alors que la capitulation était. déjà résolue?
Ce verdict reconnaît-il que le général Trochu est coupable de trahison et d assassinat, et qu'on a eu le droit de le lui dire, mais qu'on a eu tort de l'outrager!
Est-ce une demi-satisfaction donnée à chacun? Est-ce un refus de bill d'indemnité au président du gouvernement de la défense nationale ? Est-ce une consolation qui lui est accordée ?
Nul n'a le droit de le dire, nul n'a le droit de le. rechercher que dans sa conscience. Ce que décide le jury c'est que le général Trochu n'a pas été diffamé par MM. de Viliemessant et Vitu, mais qu'il a été outragé par eux.
En l'accusant de trahison et d'assassinat, MM. de Viliemessant et Vitu, ne se sont rendus coupables d'aucun déht, mais ils l'ont outragée en le faisant figurer parmi les assassins du musée Tussaud, ils l'ont outragé en l'appelant « Judas » vendant son maître pour treize deniers et en disant qu'avant le 4 septembre le maréchal Mac-Mahon le croyait un honnête homme, et en écrivant c'est Tartufe coiffé du casque de Mangin.
N'y a-t-il pas comme une sorte de contradiction entre les réponses du jury : On a pu dire au général Trochu qu'il avait trahi et on n'a pu l'appeler du nom d'un traître. On a pu lui dire qu'il avait commis un assassinat à Buzenval, et on n'a pu le compter parmi les assassins?
En commençant le compte rendu de ce procès, nous disions : peut-être le général Trochu eût-il été mieux inspiré en ne portant pas plainte.
Le général Trochu voulait lui aussi faire sa confession tout entière au pays, il voulait, dès à présent, fournir une page à l'histoire.
A l'histoire, il appartient de recueillir cette page ; à
elle seàJe il appartiendra un jour de parler et de décider en dernier ressort de ces événements encore si près de nous, encore si palpitants.
Le résultat des longs débats de la Cour d'assises ressemble à plus d'une bataille que chacun des combattants dit avoir gagnée et célèbre par des Te Deum, Mais ces victoire? entre Français, qu'elles sont tristes, qu'elles sont amères !
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