‹ Procès-verbal de la séance de la commission provisoire, pour l'érection d'un monument à la mémoire de Joseph-Marie JacquardChapitre 4 sur 4 · AU NOM DE CETTE COMPAGNIE · texte numérisé non relu

AU NOM DE CETTE COMPAGNIE

Messieurs ,

L’homme auquel nous rendons aujourd’hui douloureusement les derniers devoirs fut bon , simple , modeste , et en môme temps l’une des plus éminentes notabilités de l’industrie européenne. Cet homme dont la vénérable vieillesse s’est paisiblement écoulée dans un coin obscur de cette commune , était célèbre à Londres comme à Philadelphie , à Petersbourg comme à Calcutta. Son nom , à peine connu autour de sa demeure , avait retenti dans tous. les ateliers, sur tous les marchés de l’univers. Cet homme, dont l’existence domestique était obscure en apparence , a étendu , développé , perfectionné , enrichi la grande et brillante manufacture de la métropole de l’industrie française.

Il ne fut pas savant , mais il eut du génie : le propre du génie est de planer au-dessus des sciences : car il est une inspiration providentielle , une mission d’en haut. Arrivé , sans nom comme sans fortune , jusqu’à l’âge mûr , de vagues sentimens tourmentaient son esprit. Une machine extraordinaire , oubliée dans un coin , frappe ses regards ; il la considère et l’examine , il l’examine et la considère encore. Et, comme Le Corrége s’était écrié jadis : Et moi aussi je suis peintre ! à l’aspect d’un tableau de Raphaël , Jacquard s’écrie : Et moi aussi je suis mécanicien J à la vue d’une machine de Vaucanson.

Dès lors est fixée la vocation providentielle de Joseph-Marie Jacquard. Il changera tout le système de la fabrication des tissus de soie. Il a découverl le principe unique qui domine toutes les combinaisons du tissage. Il créera

une machine simple et puissante , peu dispendieuse , d’un facile entretien , se prêtant à tous les usages. Devant ce chef-d’œuvre du génie de l’industrie , disparaîtra pour toujours cette foule de ressorts , d’outils , de cordages, de haïrais de toutes formes et de toutes dimensions , difficiles , fatigans à monter , à manier , se détraquant sans cesse , produisant peu avec beaucoup d’efforts, lentement et sans économie.

Ce n’est pas tout : les machines que Jacquai’d a éliminées comprimaient, torturaient , déformaient les membres des ouvriers ; de là une population tout entière d’êtres débiles et soufîrans. Si ces hommes si dignes d’intérêt sont plus sains , plus robustes , mieux conformés qu’autrefois , ils doivent en très-grande partie , du moins , qu’ils ne l’oublient jamais , au métier a la Jacquard celte grande amélioration dans leur laborieuse destinée.

Mais , ce n’est pas impunément qu’on opère le bonheur des hommes. Jacquard éprouva des tracasseries , des vexations , il fut abreuvé d’amertume : sa vie fut plusieurs fois ménacée. La Providence , qui lui avait donné une haute mission , l’avait doué d’un caractère ferme , d’une persévérance à toute épreuve. Il lutta péniblement, pendant longues années , contre l’intérêt individuel et l’envie , plus inexorable encore , contre la frivolité maligne , l’incrédulité simulée : il eût succombé , sans doute , si l’œild’aigle de Napoléon ne se fût arrêté sur lui. Dès lors les clameurs se taisent , les obstacles s’applanissent , et l’industrie adopte avec éclat le métier- Jacquard. Les premiers qui s’en saisissent arrivent facilement à l’opulence, ce Ils sont devenus riches, disait un jour Jacquard, et je suis

resté dans ma très-modique fortune. Je ne m’en plains pas; il me suffit 7) d’avoir été utile à mes concitoyens , et d’avoir mérité quelque part dans 5) leur estime, w

a Votre ville , lui disait un étranger de haute distinction , n’a pas été a « votre égard d’une grande munificence, w — cc Oh ! c’est bien assez , » répondit-il , je n’en ai pas tant demandé , et je n’en voudrais pas w davantage, w

L’ont-ils entendu ces hommes insatiables dont aucun honneur , aucun trésor , ne peuvent jamais récompenser suffisamment les plus minces ser-

vices ? Encore si c’étaient toujours des semces réels y c’est-à-dire , des bienfaits envers l’humanité.

La richesse n’était rien aux yeux de Jacquard , et la gloire peu de choses. Le perfectionnement de l’industrie , la prospérité de la patrie , l’amélioration des destinées humaines , voilà l’idée dominante qui a rempli la vie de ce sage, de cet homme supérieur, de cet humble chrétien.

La religion , dont il avait toujours suivi les préceptes et pratiqué la morale , est venue s’asseoir auprès de son chevet ; elle a calmé ses cruelles souffrances , elle lui a , de sa main divine , fermé doucement les yeux.

Adieu , Jacquarl ! l’immortalité , qui vient de commencer pom^ toi , n’est pas cette immortalité périssable qui vit dans la mémoire des hommes ; cependant , nous qui te survivons , et qui t’avons connu , admiré , tant aimé , il est de notre devoir de recueillir avec respect tes titres à cette immortalité terrestre , non pour toi, mais pour nous; car la gloire si méritée, c’est notre héritage , c’est notre patrimoine , c’est le patrimoine et l’héritage des associations que tu honorais , et dont l’une parle en ce moment par mon faible organe. C’est le bien de la ville qui te donna le jour ; c’est celui de la France qui te placera parmi ses grands hommes : car , long-temps après que se seront évanouies une foule de célébrités scientifiques , littéraires , et surtout politiques, la tienne subsistera parmi les peuples travailleurs, toujours plus pure et plus vénérée.

Adieu, homme bon, sage et religieux, tout autant qu’esprit supérieur , industriel éminent , et mécanicien de génie î

Adieu , Jacquart !

Après le discours de M. Grognier , personne ne prenant la parole , les assislans commençaient à se séparer et le cortège allait se dissoudre , quand un fabricant lyonnais , M. Bonand , s’est approché de la fosse , et a parlé à peu près en ces termes :

<c En l’absence de fabricans mieux en état que moi de se rendre les » inteqDrètes de la fabrique de Lyon , je crois devoir exprimer ici , quoique w imparfaitement , puisque je n’y étais pas préparé , l’admiration et la » reconnaissance de ceux de mes concitoyens qui sont attachés à l’industrie » de la soierie envers l’illustre Jacquard. — Avant lui , la fabrication des ■» étoffes façonnées était longue et pénible; grâce à lui, elle est maintenant « facile et prompte. Avant lui , cette même fabrication exigeait générale- M ment l’emploi de deux personnes pour chaque métier; grâce encore à )) lui , une seule suffit. On conçoit dès lors quel avantage immense en est « résulté pour une ville où plus de dix mille individus étaient li\Tés à ce w genre de fabrication , où conséquemment quarante mille aunes d’étoffes » ont été journellement créées par les mêmes bras qui n’en faisaient aupa- )) ravant que vingt mille. — Aucun bienfaiteur de l’humanité n’a doté son « pays d’autant de richesses que l’a fait Jacquard. Il lègue au sien la w richesse impérissable d’une invention qui a doublé la valeur du travail. »

M. Bonand a ajouté ensuite :

(c La première personne qui a pris la parole après M. le Curé d’Oullins « (M. Pichard) a parlé d’une souscription pour élever un monument en M l’honneur de Jacquard. Cet appel sera entendu de tous les amis de

l’industrie, et j’ose dire , au nom des fabricans lyonnais , qu’ils y répon- 5) dront les premiers, w

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