DISCOURS DU DOCTEUR RICHARD
Messieurs ,
Avant qu’une voix éloquente fasse entendre , au sein des Sociétés savantes , l’éloge de l’ami que nous pleurons , qu’il soit permis , à un de ses collègues à la Société d’agriculture , à l’un de ses alliés , de lui adresser , du bord de cette tombe , un dernier adieu , et de se rendre l’interprète de vos justes regrets , en décernant à sa mémoire un tribut de louange.
Ifhomme de bien , dont nous confions aujourd’hui à la terre la dépouille mortelle , fut le bienfaiteur des ouvriers en soie de Lyon , par la simplification du métier destiné à la fabrication des étoffes de luxe. H fut aussi le bienfaiteur de la cité lyonnaise , à qui il permit , par son heureuse invention , de soutenir toute espèce de concurrence dans ce genre. Il fut un de ses hommes instinctifs , qui , sans guide , sans secours , tracent de nouveaux sentiers à l’industrie , ouvrent de nouvelles sources de prospérité aux cités; il fut enfin, Messieurs, pour chacun de nous dans cette commune , le modèle de toutes les vertus.
La vie de Joseph-Marie Jacquard fut pénible et laborieuse : au midi de sa vie, à la suite du siège de Lyon , en 1793 , il vit sa maison en flamme et
sa tête proscrite. Il échappa au danger par le dévouement de son lils, qui avait déjà pris les armes avant l’appel fait à la jeunesse française pour la défense du temtoire. Ce digne fils plaça son père dans les rangs de nos phalanges , et peu de temps après périt , frappé d’une balle sous les yeux mêmes de ce père qu’il arrachait au trépas.
M. Jacquard trouva bientôt des protecteurs parmi ceux-là mêmes qui l’avaient proscrit. Il put revenir sans danger à Lyon et s’y livrer à l’étude de la mécanique vers laquelle l’entraînait son penchant. Sans le secours des scieuces qu’enseignait déjà la célèbre école Polytechnique , il appliqua à la fabrication des étoffes de soie le génie qui lui fit présenter plus tard , au héros qui gouvernait la France , ce métier qui devait accroître notre industrie J multiplier ses produits , et , ce qui est plus précieux pour l’ami de l’humanité , rendre le travail de l’ouvrier qui , jusqu’alors , épuisait ses forces et altérait sa santé , plus facile et plus fructueux. Dire par quelle persévérance il sut arriver à cet immense résultat serait trop long; dire ses tribulations pour faire adopter son invention , serait triste pour nous qui jouissons du fruit de ses travaux : car il faudrait rappeler que le froid égoïsme et l’orgueil jaloux se plaisent quelquefois à humilier le talent , à flétrir les œuvres du génie. Mais , Messieurs , la belle âme de notre ami repousserait des éloges qui lui sembleraient un blâme jeté sur le passé ! Je dirai , ces récompenses municipales , qui , bien que tardives , environnèrent d’aisance sa vieillesse , et cette étoile d’honneur qui décorait l’homme en même temps qu’elle illustrait l’institution.
Simple et modeste , M. Jacquard recevait avec reconnaissance ces honneurs mérités; il était heureux d’avoir été utile à ses concitoyens, et, dans son noble désintéressement , il dédaigna d’utiliser le brévet d’invention qu’il avait reçu. L’empereur Napoléon s’étonna mi jour du peu de profit qu’il avait retiré d’un tel travail. N’oublions pas qu’il refusa les offres les plus séduisantes , lorsqu’on lui proposa d’aller enrichir nos voisins de ces précieuses découvertes. Notre compatriote abandonna , trop peut-être , non pour la gloire , mais pour sa patrie , la route qu’il avait parcourue. Il avait trouvé un procédé pour la confection des filets destinés à la pêche maritime. La Société royale de Londres avait tenté l’émulation des artistes
par un grand prix , destiné à celui qui donnerait le modèle de ces filets. M. Jacquard , satisfait d’avoir montré à MM. les mécaniciens de l’Institut ce qu’il pouvait faire , renonça à toute prétention au prix , et rentra dans son champêtre asile pour s’y consacrer à des expériences scientifiques et à des travaux agricoles. Cependant la fabrication des étoffes de soie s’étendait au loin , et , pendant que les métiers à la Jacquard se multipliaient , que le nom de l’inventeur devenait européen , il faisait oublier ici sa renommée par ses douces vertus. Une vieillesse vigoureuse semblait lui promettre de longs jours ; des infirmités en cnt abrégé le cours , et celui que nous pleurons a couronné sa carrière honorable et laborieuse , par une fin clirétienne , à 82 ans.
Tous avez vu , Messieurs , nos rivaux , non plus dans l’art fatal de la guerre , mais nos rivaux en industrie , en civilisation , chercher ici notre modeste mécanicien , l’entourer de respect , se disputer quelques lignes de son écriture. Ils viendront encore visiter cette maison , oîi le poète Thomas , cet autre ami du peuple , chercha vainement la santé , et qui est maintenant consacrée , par la mort de l’ami des ouvriers lyonnais. Ils viendront chercher sa tombe dans celte enceinte , au milieu des humbles sépultures des habitans d’Oullins : qu’ils puissent la trouver cette tombe ! que de toutes parts des souscriptions se fassent pour Pélever ; que l’or du riche fabricant , l’obole de l’ouvrier, économisée sur le prix de sa journée , se réunissent pour la parer ; qu’elle s’élève en ces lieux pour être entourée de la vénéra lion de nos neveux.
DISCOURS DE M. GROGNIER,
SECRÉTAIRE-GÉNÉRAL DE LA SOCIÉTÉ d’ AGRICULTURE ET ARTS UTILES DE LYON,