LXXIV
A ce point de vue, l’histoire de la Commune Générale des Arts et de ses succédanées, est symbolique de la Révolution elle-même, et le symbole s’impose avec une vivacité d’autant plus saisissante que l’Art est le domaine le moins facilement gouvernable à coups de votes et par les suffrages des majorités. «Le vice essentiel des Académies est d’avoir un goût dominant», affirment nos artistes révolutionnaires : voilà donc l’écueil à quoi ils cherchent à échapper. Leur souci en est attendrissant. La Commune des Arts en arrive à ne pas oser nommer des commissaires pour juger les concours et distribuer les prix, car «ce serait une petite Académie sujette à l’intrigue et à la cabale». Il faut que la totalité des sociétaires prononce. Mais quoi !... Comment obtenir de cette foule des jugements qui aient quelque cohérence, qui puissent dégager certaines règles générales et servir d’indication aux concurrents futurs! Il faut d’abord voter des principes immuables. La voilà donc résolue à faire régner ce quelle abhorre, c’est-à-dire «un goût dominant», le goût de sa majorité. Elle n’est préservée de cette contradiction avec elle-même que par l’effroyable cacophonie de ses discussions, où, suivant les procès-verbaux, «quelques membres doués d’un organe plus imposant et d’une constance plus soutenue parviennent à lasser l’assemblée».
Pour ces gens bien intentionnés, mais absolument ignorants des lois psychologiques, l’indépendance de l’art, qui leur est si véritablement chère, ne se trouvera que dans l’anarchie, dans cette anarchie, où, d’après l’expression si juste de Renou, «la moindre règle paraît un attentat à la liberté».
Oui, mais alors, pourquoi maintenir une assemblée dirigeante! Car le moindre acte de celle-ci, la sélection même qu’elle représente, créerait une hiérarchie, un pouvoir, des influences, toutes choses qui tournent vite à une pression
plus ou moins directe sur l’initiative personnelle des artistes.
D’autre part, la disparition totale de toute assemblée ne peut être admise par des esprits imbus de cette idée, que le salut de l’art, comme le salut de la patrie, est dans la volonté des majorités, dans le suffrage des masses. D’ailleurs, un groupement quelconque est indispensable pour le fonctionnement de certaines institutions : concours, prix, subventions aux artistes nécessiteux. Sans compter le vœu secret de la vanité humaine, qui ne tolère pas le travail égal pour le génie, le talent ou la médiocrité, sans aucune sanction de titre, de gloriole et de prééminence.
Parmi ces difficultés absolument irréductibles et entre lesquelles l’insuffisance de notre nature n’a jamais pu établir qu’une balance, la Société artistique révolutionnaire, quelle s’appelle d’un nom ou d’un autre, se débat en se donnant le ridicule touchant de ne pas vouloir le reconnaître.
Éviter la tyrannie en art, n’est-ce pas très simple! Il suffit de noyer l’élite qui voudrait l’exercer, dans la multitude de tout ce qui tient un pinceau ou un ébauchoir. Puisque le médiocre aura voix au chapitre comme l’homme de génie, on ne craindra plus que celui-ci n’abuse de sa puissance intellectuelle.
Alors la porte de la Société Populaire et Républicaine des Arts s’ouvre toute grande. C’est un flot indescriptible de sottises, une cohue de prétentions, des séances tumultueuses qui n’aboutissent à rien. Et, lorsque dans la lassitude universelle, quelque décision par hasard est prise, on doit reconnaître quelle a été arrachée à l’ahurissement de tous par la bruyante ténacité d’un seul, ou bien inspirée par la volonté occulte qui les terrorise tous, celle de David, dont on redoute l’influence politique, autant qu’on subit la maîtrise lumineuse.