‹ Prodrome de la théorie mécanique de l'électricitéChapitre 3 sur 16 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Dès l'antiquité, les philosophes naturalistes ont tâché de se représenter par une image la constitution intime de la matière; de se faire une idée du spectacle qui se développerait sous nos yeux si, possédant le pouvoir de grossir plusieurs milliards de fois une particule matérielle, et de transformer les secondes en siècles, nous voyions, d'une part, apparaître les derniers éléments constitutifs et, d'autre part, si nous pouvions nous rendre compte de la nature des mouvements qui les agitent.

Si nous nous plaçons à ce point de vue, nous voyons la sagacité des physiciens s'attacher particulièrement aux phénomènes calorifiques, dont la cause première se trouverait dans un mouvement d'agitation particulier des éléments. Bernouilli, Clausius, Maxwell, Helmholtz, W. Thomson, Bolzmann, Gibbs et d autres encore ont enrichi par leur talent cette partie de la physique, et bien que la solution définitive de la question ne puisse être considérée comme donnée, les résultats obtenus présentent déjà un grand intérêt.

Plusieurs tentatives ont été également faites dans le même sens afin de rendre compte des phénomènes électriques. On peut citer celles de Zenger, de Maxwell, de Lodge, qui nous semblent toutes renfermer une part de vérité.

L'essai que nous avons fait et que nous proposons nous semble permettre la conception de liens entre des propriétés qui jusqu'ici étaient restées étrangères, et il nous a permis de

mettre au jour de nouveaux faits, ce qui, nous le pensons, justifie son utilité.

Ce qui intéressera sans doute le lecteur, c'est que la théorie que nous proposons nous a conduit par un chemin bien différent à la conception de Yéther gyroscopique de Helmholtz et à Y atome vortex de Thomson ; mais il faudra introduire dans la traduction analytique de notre théorie une fonction de l'orientation des mouvements tourbillonnaires.

On doit à M. Duhem un résumé très clair des idées qui constituent les fondements des théories mécaniques proposées pour expliquer la constitution de l'univers substantiel. Mais, à mon avis, il se dégage de ce travail une connaissance certaine* ment aussi intéressante que celle des théories elles-mêmes : celle de l'état psychique des hommes qui ont contribué et qui contribuent à l'avancement des sciences. Ces hommes se divisent en deux grandes classes : les synthélistes et les analystes, et l'on peut dire que celte division est telle que. ces esprits, lorsqu'ils sont bien dessinés, sont séparés à tel point qu'ils sont absolument incapables de se concevoir mutuellement. Ils ont vis-à-vis les uns des autres des apparences singulières et paradoxales.

Si nous considérons les hommes les plus éminents, le type analyste est représenté par Poincaré, Duhem, etc., le type synthélisfe par W. Thomson (Lord Kelvin), Helmholtz, etc.

Afin de nous faire une idée nette de ces états mentaux, nous laisserons parler M. Duhem... « L'emploi de modèles peut même » devenir indispensable à certains géomètres dont la faculté » d'abstraire est moins puissante que l'imagination ; et parmi » ceux-ci on doit compter quelques-uns des plus grands physi- » ciens de ce temps qui souscriraient à ces paroles de W. Thom- » son : Il me semble que le vrai sens de la question : Compre-

» nons-nous ou ne comprenons-nous pas un sujet particulier de » la Physique? est celui-ci : Pouvons-nous faire un modèle » mécanique correspondant? Je ne suis jamais satisfait tant que » je n'ai pu faire un modèle mécanique de l'objet; si je puis » faire un modèle mécanique, je comprends ; tant que je ne puis » pas faire un modèle mécanique, je ne comprends pas.

» De telles exigences intellectuelles, une pareille idenlifica- » tion entre les deux mots comprendre et imaginer surprennent » grandement, j'oserais presque dire : scandalisent ceux qui » peuvent comprendre sans le secours de représentations » géométrique ou mécanique. »

S'il m'était permis d'exprimer mon sentiment, je dirais qu'en substituant au mot modèle le mot image, il m'est tout à fait impossible de concevoir les choses autrement que W. Thomson. La conclusion finale peut se résumer en disant qu'il existe des intelligences qui sont incapables de se concevoir mutuellement; leurs sentiments, leurs aspirations, leurs modes de conception ne se ressemblent en aucun point.

Pour les uns, la recherche d'une interprétation mécanique de la nature se réduit à un enfantillage; pour d'autres, c'est le seul but de leurs aspirations; cette pensée, cette espérance peut se comparer à cette consolation que semble rencontrer l'homme naturellement religieux, dans ses méditations.

Où est la vérité? L'univers est-il interprétable mécaniquement? Aucun raisonnement rigoureux ne pourrait en donner la preuve; c'est une croyance indispensable au synthétiste. Mais il serait aussi impossible à Y analyste de démontrer qu'il en est autrement, car ce que nous voyons semble bien indiquer l'existence d'un mécanisme très parfait, probablement très simple. Et en se plaçant au point de vue pratique, on peut dire

que ce sentiment de croyant a conduit à des découvertes de premier ordre.

L'esprit qui nous a guidé en écrivant ce travail est exactement

le même que celui qui a guidé Lodge dans son livre intéressant :

« Les théories modernes et rélectriciié ». Voici du reste des

réflexions que nous extrayons de la préface de cet auteur :

« Il y a peu de choses dans toute la Physique qui paraissent

plus certaines que celle-ci, que ce qu'on a longtemps appelé

Électricité est une forme ou mieux une manifestation de

l'éther.

» Les termes électrisation et électrique peuvent subsister, mais le mot Electricité doit disparaître peu à peu... La chaleur a été prise d'abord pour une forme de la matière; on sait maintenant que c'est une forme de l'énergie, mais qu'est-ce que l'énergie? L'électricité a également passé pour une forme de l'énergie, mais on a montré que c'était une forme de l'éther. » Celte pensée était du reste également adoptée par Edlund.

Les remarques du traducteur M. E. Meylan sont fort intéressantes. C'est ainsi qu'il dit : « ...Les premiers modèles méca- • niques de M. Lodge feront peut-être sourire le lecteur fran- » çais pas habitué à de semblables conceptions. » Nous pensons que des considérations semblables aux siennes n'auraient produit qu'une profonde indifférence, si elles avaient été formulées par une personne appartenant à un peuple où les sciences sont moins en honneur qu'en Angleterre.

Le traducteur fait ensuite observer que « M. Poîncaré a » montré qu'il était illusoire (le mot oiseux est peut-être plus » caractéristique) d'espérer jamais connaître la nature réelle de » ce milieu (électrique), car dès que l'on aura trouvé une

» solution, on pourra en imaginer une infinité d'autres qui » satisferont aussi bien aux conditions mécaniques. »

Je suis disposé à croire que la pensée de l'illustre mathématicien est juste, si Ton désigne sous le nom de théorie nouvelle chacun des termes des phases de révolution d'une conception fondamentale; mais je pense que la forme sous laquelle elle est présentée peut donner lieu à des interprétations qui ne correspondent pas à la pensée de son auteur. Il est peu probable, en effet, que celui-ci puisse avoir l'idée de contester l'hypothèse d'après laquelle on admet que la lumière correspond à une oscillation, et je vois encore moins l'infinité d'hypothèses que Ton pourrait substituer à celle-ci. De la même manière, si en se basant sur l'observation et sur le raisonnement, on arrive à montrer que le phénomène électrique correspond au tourbillon, cela sera certainement tout aussi intéressant, et la possibilité d'une infinité d'hypothèses nous échappe tout aussi bien.

Cependant le traducteur ajoute : « Cela ne veut pas dire qu'il

» faille renoncer à ces recherches, car il est bien certain qu'une

• solution un peu générale serait un puissant moyen d'investi- » gation et permettrait de soupçonner l'existence de phéno-

• mènes encore inconnus, comme on en a vu des exemples » éclatants avec la théorie mécanique de la chaleur et la » théorie cinétique des gaz. »

Ces paroles sont un peu plus encourageantes, mais il faut bien dire que si les analystes étaient parvenus à communiquer le sentiment de désespérance qui imprègne tous leurs écrits, bien des découvertes n'auraient jamais vu le jour.

Nous ne pensons pas être mauvais prophète en disant que la suite des temps montrera de plus en plus combien serait funeste

( iO)

ce découragement, je dirais celte espèce de lâcheté vis-à-vis de l'inconnu, s'il s'emparait de tous les êtres pensants.

Dans l'étude de la nature, la vérité n'apparaît pas dès l'origine dans toute sa splendeur et tout d'une pièce, de même que, dans le monde mathématique, elle se montre progressivement, souvent voilée et avec une grande lenteur.

En écrivant ces lignes, nous pensons avoir montré quelle sera la voie qui sera suivie par les électriciens de l'avenir. Nous sommes soutenu dans cet espoir par l'adoption déjà générale de vues que le D* Gustave le Bon et moi avions soutenues les premiers. Bien que plusieurs physiciens n'aient pas cru devoir tenir compte de cette particularité, le fait n'est pas moins encourageant pour moi. Mais, d'autre part, la tâche sera longue et difficile, car si certaines parties de la question nous apparaissent maintenant clairement, d'autres suscitent encore des difficultés considérables. Ce sont celles-là qui découragent les analystes, mais certainement bien à tort, car telle question qui nous apparaît maintenant comme obscure apparaîtra probablement dans toute sa clarté lorsque le temps aura mûri l'idée nouvelle. En se plaçant à un autre point de vue, on peut dire que la physique qualitative qui sert de fondement à la physique quantitative moderne, résultat des travaux de Faraday, n'est pas achevée. Bien des faits n'ont pas été vus ou ont été incomplètement observés. Il est donc urgent d'y revenir avant de poursuivre la construction de l'édifice quantitatif, dont les lézardes résultant de l'insuffisance de base se montrent chaque jour plus profondes.

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