OBSERVATIONS ET PARTICULARITÉS
Sous cette rubrique, nous nous proposons d'appeler l'attention sur certains faits qui, bien que pouvantpeut-être pa-
raitre un peu en dehors de notre sujet,
s’y rattachent néanmoins assez étroitement, et qui l’éclairent même sur plusieurs points.
Le premier de ces faits se rapporte à ce qui à été dit précédemment, qu'il
confirme même, savoir : que toutes les propriétés que possède une plante tendent à se reproduire et même à s’augmenter dans une certaine mesure, en un mot, que, de même que tous les autres
êtres, les plantes semblent pouvoir con-
tracter certaines habitudes, acquérir des propriétés particulières qu’elles peuvent transmettre, mais qu’elles peuvent également perdre si on ne les cultive pas.
Ainsi, par exemple, des plantes multipliées constamment par tout autre moyen que par graines, auxquelles même on n’en laisse jamais produire, 4 avec le temps, devenir stériles.
ais, par contre, on remarque que celles qui sont constamment multipliées par graines tendent au contraire à devenir de plus en plus fécondes.
À l'appui de ceci, nous pouvons citer le Pentstemon gentianoides, les Verbena pulchella, melindres, teucrioides, le Die-
lytra spectabilis, les Phlox suffruticosa
et decussata, le Gaura Lindhemeri, et même le Petunia phœnicea, ete., qui, lors de leur introduction dans nos cultures, et même quelques années’encore après cette introduction, ne donnaient, certaines d’entreelles, surtout, que rarcment et encore peu de graines, tandis qu'aujourd'hui ces plantes en produisent en grande quantité.
Que conclure de ces faits? Ceci : que lorsqu'une plante ne donne point de graines (mais que, bien entendu, Îles organes sexuels des fleurs sont bien conformés), on doit faire tous ses efforts pour lui en faire produire, ne serait-ce que quelques-unes, dût-on même, pour y parvenir, faire intervenir la fécondation artificielle. Une fois qu’on a obtenu des graines, on remarque, si on les sème, que les plantes qui résultent de ce semis sont déjà plus fécondes que celles dont elles proviennent; de sorte que, si l’on suit celte marche pendant plusieurs générations, on peut. arriver à avoir des plantes qui donnent beaucoup de graines, bien qu’elles proviennent d’autres qui n’en donnaient que très-peu et cela même rarement.
Nous pourrions, à l'appui de ee que nous venons d'avancer, eiter un fait qui le confirme de tous points; nous le pouvons d'autant mieux que ce fait nous
est particulier : il a rapport au Ligus-
trum ovalifolium.
Tous les horticulteurs savent que
celte espèce, qu'on multiplie toujours par bouture, qui fleurit considérablement et dont les fleurs, au point de vue .
de la génération, sont bien conformées, ne produit cependant que peu et même rarement de graines; pourtant, au Muséum, cette plante est devenue très-f6conde, aussi féconde même que l’est l'espèce commune, le L. vulgare. Voici comment lui est venue sa fécondité.
Ayant récolté quelques graines de cette espèce vers 1854 et les avant semées, nous avons obtenu, parmi un certainnombre de pieds,une quinzaine, qui, chaque année, se couvrent plus ou moins de graines. Nous disons plus ou moins, parce qu’en effet toutes n’en produisent pas également; il en est qui en donnent en très-grande quantité, tandis que d’autres en donnent beaucoup moins. De plus, les unes sont hâtives, les autres relativement très-tardives. Dans cette circonstance, il faut donc choisir comme mères les plantes les plus productives, et comme d’une autre part la maturité des graines a lieu assez tardivement, 1l faudrait aussi donner la préférence aux pieds les plus hâtifs.
Le deuxième fait sur lequel nous voulons appeler l'attention est relatif à la conservation des types. À ce sujet nous ferons d’abord remarquer qu'il est une chose très-importante que cependant on pratique peu, presque pas même, en horticulture proprement dite, bien qu’on l’observe très-fréquemment dans la culture maraîchère ainsi qu’en agriculture : c’est de changer de temps à autre ses graines, c’est-à-dire de les renouveler en les faisant venir de localités différant par le sol et par le climat, des conditions dans lesquelles on se trouve placé, dans lesquelles par conséquent les végétaux acquièrent ou du moins conservent des propriétés particulières tandis qu’ils les perdent dans d’autres (note 44). |
Cest ce fait que, dans le langage vulgaire, on rend pas cette expression impropre peut-être quoique bien significative : « que les plantes se retrempent », ou, comme on le dit encore :
« qu’elles font un nouvau sang. »
Mais s’il en est ainsi des graines des plantes, il pourait bien en être de même des parties de celles-ci; par conséquent, on devrait de temps à autre, lorsque le besoin s’en fait sentir,
tirer soit les greffons, soit les boutures, des localités où les végétaux que l’on veut multiplier, semblent acquérir la plénitude des propriétés que l’on recherche.
Nous ferons encore observer que,
puisqu'il est dans l’ordre général que
toute chose, lorsqu'elle a acquis son apogée de développement, aille constamment en s'aflaiblissant, plus ou moins vite suivant sa nature, il en ré-
sulte ce fait que, quoiqu’on fasse, un
type ou une variété quelconque perd peu à peu les propriétés qui primitivement les faisaient rechercher ; en d’autres termes, qu'ils s’usent. On remarque de plus que cet affaiblissement, en général, est
d’autant plus grand que les végétaux sur
lesquels il se fait sentir sont cultivés depuis plus longtemps, ou bien qu’ils ont été multipliés en plus grande quantité, ou bien encore qu'il appartiennent à une espèce plus améliorée, nous dirions même plus domestiqué. Par conséquent il est bon, ainsi qu'on le dit avec raison, de rajeunir de temps à autre les types dont l’affaiblisement s'annonce par une végétation plus faible des individus ainsi que par une tendance à être attaqués par des maladies particulières contre lesquelles il est souvent impossible de lutter, sinon avec désavantage. Il n’y a pas à balancer, il n’y a qu'un moyen : c’est de recourir aux semis, parce quealors même que les individus qui naissent de ces semis paraitraient à peu près semblables à ceux dont ils proviennent, ils n’en conslitueraient pas moins des individualités particulières qui, par conséquent, auraient un tempérament ainsi que des propriétés spéciales. (Note 33). ia Toutefois, on remarque dans cette sorte de dégénérescence ou d’affaiblissement organique des différences trèsgrandes dans les résultats ; par exem-
ple, que certaines variétés durent trèslongtemps tandis que d’autres passent
très-vite. On constate de plus qu'il
n’y a pas de marche régulière, par exemple que telle variété suse plus vite que telle autre ; de plus encore que, lorsqu'elle ne vient plus dans un endroit, elle vient encore très-bien dans un autre. Pourtant ce ne sont là que des incidents, pourrait-on dire : le cercle du mal va toujours en s’agrandissant, et, conformément à cette grande et universelle loi qui veut que tout ce qui a commencé finisse, les espèces, de même que les variétés qui en sortent, doivent disparaître! (C’est une question de temps.
Le besoin d'éclairer les diverses questions que nous avons successivement traitées nous a fait entrer dans des détails plus étendus peut-être que ceux dans lesquels, d’après le programme, nous eussions dû nous renfermer ; mais cet écart, dans cette circonstance, était peut-être inévitable, car tout sujet complexe ne peut être traité simplement, et celui qui nous occupe l’est au plus haut degré. En effet, ses conséquences sont infinies, et le champ dans lequel elles s’accomplissent est tellement vaste, les parties qu'il comprend sont tellement enlacées qu’il n’était guère possible de toucher aux unes sans remuer quelque peu les autres. D’une autre part il est certaines questionsquenous devions traiter, qui, bien que très-importantes, ne sont que la conséquence d’autres, et qui par cette raison ne pouvaient être abordées qu'après que celles-ci avaient été expliquées. Nous avons pensé du reste que, dans une question de la nature de celle dont nous nous occupons, il valait mieux augmenter que restreindre les faits, et pécher plutôt par l’abondance que par l'insuffisance des détails.
Avons-nous eu tort?