‹ Profession d'avocat (volume 3)Chapitre 53 sur 94 · i6 Des citations · texte numérisé non relu

i6 Des citations

consultes, tous les magistrats les interrogeaient; rintelltgence se tournait vers eux , comme, du sein des ténèbres, les yeux se portent vers la lumière qui vient éclairer notre chemin.

On n'aura pas même la ressource de dire que , s'il en fut ainsi dans les premiers siècles de la science , on cessa d'en user de même quand elle se fut enrichie d'ouvrages anciens en assez grand nombre pour se dispenser de consulter les nouveau! . Non pas seulement Savary , resté bien loin en arrière ; mais de plus forts que lui, Emérigon, Valin , ont, à Tinstant même où ils entrèrent en ligne , obtenu Thonneur d'être cités. D'Aguesseau, illustre ami de Domat et de Pothier, leur collaborateur, pour ainsi dire, car il les dirigeait dans la composition de leurs ouvrages, D'Aguesseau n'a pas attendu qu'ils fussent morts pour les citer : il a deviné leur immortalité , il les emploie tout vifs, il leur prodigue l'éloge dans ses réquisitoires et dans ses plaidoyers , en même temps qu'il en recommande l'étude à son fils dans ses instructions familières.

Pourquoi donc cette espèce d'aversion actuelle , ce dédain d'aujourd'hui pour les contemporains ? Pourquoi mépriser leurs veilles et faire naître en eux le découragement ? Serontils en effet privés de l'honneur d'être cités de leur vivant et condamnés à n'avoir de crédit qu'après leur mort? Ah ! fiezvous à l'envie de tout ce qui peut leur rendre amers les fruits d'une célébrité acquise au prix du repos et de la santé! On se fait aussi des ennemis par le travail , on s'en fait par de bonnes actions ; et beaucoup de gens s'ennuyent de vous entendre appeler le docte , comme cet Athéniem s'ennuyait d'entendre Aristide appelé le Juste,

A leur mort , dites-vous , on sera plus équitable ! — Je vous entends ; vous dites comme Horace :

Urit enim pressens , extinctus amabitur idem.

Mais qui empêche de l'être dès à présent ? Ce n'est pas que je veuille en faire un acte de complaisance ; n'imitons pas ici les faiseurs de nobiliaires sur articles communiqués , qui donnent à leurs protégés tous les titres désirés, en disant ingénuement à qui leur demande compte de cette facilité i

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Cela coûte si peu , et fait tant de plaisir! Soyons sévères, j^y consens ; mais n^allons pas jusqu'à la cruauté , et c'en serait une de dire a nos com tempo rains ; écrirez toujours ; mais tachez de mourir^ car sans cela nous ne vous citerons point.

Ce langage, qui n'a pu: être tenu à aucune époque, pas même alors que la jurisprudence semblait en quelque sorte frappée d'immobilité^ devient surtout inadmissible dans les temps que nous venons de parcourir, après une révolution qui a bouleversé pi*esque toute l'ancienne législation , et qui nous a dotés d'environ soixante mille lois nouvelles, non compris cinq nouveaux Godes , qui contiennent plus de cinq mille articles , et qui vont encore être suivis de plusieurs autres.

Le système des successions a été changé dans plusieurs points fondamentaux; celui des hypothèques repose sur de nouvelles bases; que faudi ait-il donc vous citer, amans déclai^ des défunts ? Lebrun , sans doute ; Basnage , apparemment ; car ils sont morts? Mais qu'en ferez-vous ? Puisque les anciens principes ont varié , adieu les vieux commentaires : lisez et citez Chabot et Persil.

Quel auteur moi*t eût-il fallu consulter sur les assignats , les mandats, les émigrés , si l'on n'eût eu les ouvrages du petit nombre de jurisconsultes qui s'appliquèrent immédiatement à régulariser, autant qu'il dépendait d*eux , par l'adjonction de quelques principes empruntés au corps de la science , des lois qui avaient tant besoin d*étre modifiées dans leur application pour en corriger quelque peu l'injustice.

Que dire ensuite de ces hommes rares , qu'un tel bouleversement a pour ainsi dire forcés à se recommencer euxmêmes et à refaire leur réputation ? M. Henrion , jeune avocat, publie, très-peu de temps avant la révolution, son Traité des fiefs ^ d'après Dunoulin , et ses Dissertations féodales i il eût pu mourir dès lors ; sa réputation était faite par ces deux ouvrages. Depuis plus de quarante ans la postérité est arrivée pour eux. Elle a prononcé en leur faveur.

£h bien! parce que le docte auteur de ces deux grands

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ouvrages a ajouté quarante nouvelles années de travaux à ses anciens services ; parce qu'il n'est pas mort subitement avec la féodalité , parce qu'il vit encore pour Thonneur de la maf>tstrature , qui s'en glorifie , et du jeune barreau qu'il encourage par ses conseils , par son exemple et par le récit de ses premiers succès, nous abstiendrons-nous, quelques années encore, de citer la Compétence des juges de paix, arrivée à sa septième édition , son livre sur V Administration des biens communaux , et son beau Traité sur V autorité judiciaire ?

A.U Ghâtelet, on citait M. Pigeau. En Tan VIII de la république, je le croyais mort ; J6 ne connaissais que son livre et l'estime qu'on en faisait, lorsque j'appris qu'il professait des cours particuliers, auxquels je briguai aussitôt l'avantage d'être admis. Je l'ai suivi à l'académie de législation , et plus tard à l'école de droit. Il fut ensuite l'un des principaux rédacteurs du Gode de procédure civile ; et , devenu avocat , je n'aurais pu citer son nouvel ouvrage à l'égal de l'ancien , invoquer sa doctrine comme celle d'un maître , et la faire servir d'appui à mes raisonnemens ? Il vivait encore! et dès lors il aurait fallu me borner à citer Perrière et le praticien français , grands auteurs, car ils sont assurément bien morts!

Ce que j'ai dit de M. Pigeau , je le dis de M. Berryat de Saint-Prix, si remarquable par un rare talent d'analyse et de concinnité; et surtout de M. Carré de Rennes , mon honorable ami , qui vient de mettre le sceau à sa réputation, et se montrer le digue collègue du vieux Toullier, le Pothier de la Bretagne , par son Traité de la compétence judiciaire , qui dès à présent , et pour long-temps encore , je l'espère , lui vaudra le plaisir de s'entendre citer comme une imposante autoiîté.

Accordons aux travaux de tant d'estimables professeurs (i)

(i) J'aurai&pu citer beaucoup d'autres auteurs recomm^Jodables : MM. Prudhon , de Dijon ; Arnold, de Strasbourg} Duranton, de Pari»; Pardessus et Boulay-Paty, et nos arrétistes modernes, à la tête desquels je mets sans hésiter M. Dallez. — Quel auteur fut jamais {d^fi cité que M. Merlin, même depuis qu'il e^t exilé et proscrit ?

Des citations, Sag

la justice qu'ils méritent , et reconnaissons que Thabitude de voir les principes en eux-mêmes et par abstraction concilie aux décidions des docteurs un caractère d'impartialité que Ton conteste souvent aux hommes qui ne traitent le droit que par occasion, d'une manière restreinte, décousue, et ea vue d'une espèce particulière, où leur jugement est presque toujours influencé par les circonstances.

Yoilà pourquoi l'avocat a besoin , pour lui-même, d'auto* riser son sentiment j et pour cela , d'appeler à son aide le suffrage d'hommes qu'on ne puisse pas dire intéressés au succès de sa cause.

En effet, qu'est-ce qu'une autorité? J'appelle ainsi ce qui impose à la raison du juge, ce qui fait impression sur son esprit. Or, je veux que là où le principe est ancien , les auteurs anciens l'affectent davantage. Soit , nous le servirons à son gré , et nous lu| citerons de vieux livres. Mais si le principe est nouveau , il faudra bien ^ contenter des contemporains. Je citerai Richer, sur la Mort civile; Boullenois, sur les Statuts; Ricard, en certaines pai^ties sur les Donations; m^is sur les poiiHs nouvellement introduits, sur V adoption inconnue à nos pères, sur \e^ .sucées sions qui n'admettent plus ni distinction des bieni, ni aînesse; en matières d'hy^ pot/ieques , qui reposent sur les bases nouvelles de spécialité et dfi publicité ; sur les brei*els d'int^iUion , enfans de la moderne industrie; sur la législation criminelle , la compéteflce administrative et les matières qui s y rattadient , sur tout cela , dis-je, il le faudra bien, je ne jciterai pas les gens des siècles passés, mais Chabot, mais Grenier, mais PprsiJ, mais Renouard, Legraverend , Macarel , et surtout Gor^enin.

Je ne suis pas suspect en stipulant pour les nouveaux auteurs ; car personne n'aime plus que moi les anciens. Tout me plai,t en eux, leur science, leur franchise, et jusqu'à {la naïveté gauloise de leur vieux langage. J'aime à nie parer de \em^ dépouilles : il en résulte quelquefois de la bigarrure dans m^& compositions ; j'en ai souyents fois reçu le repi*oche dénias amis ; je dois nié aie songer ixn peu à m'en corriger à I. 34

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l'avenir. Maïs cette prédilection ne me i*end point injuste envers les modernes, Sans doute ils ont moins de science que leurs devanciers : cela tient aux mœurs actuelles ; on ti'availlé plus légèrement, le ikiotide nous emporté , on tient moins à la maison. Notre délicatesse ^'effraie au récit de ces audiences de sept heures où , dans l'hiver, On voyait les vieux magistrats arriver au palais , comme autant de Diogènes , une lanterne à la main. On ne peut plus dire dles avocats d'aujourd'hui ce qu'on disait des jurisconsulte^ de l'ancienne Rome , ce qu'on a pu dire deis Dumoulin , des Pithou , des Loisel et des Polhier :

Homœ dulce dià fuit et solemne, aperta Manè domo vîgilare , clienti promerejura.

Mais si leà modernes sont moins casaniers et moins^ érudits que nos pères, il leur est permis d'avoir plus de philosophie. La forme aetuellç de notre gouvernement leur permet de rehausser la science par un exposé pluâ ferme de principes aujourd'hui mieul connus, quoique sur certains points plus faiblement garantis qu'autrefois. Leur mission est d'en préparer le développement et la consolidation.

En résultat , qu'a donc d'effrayant ce mot de contemporains , et quelle est la puissance de cet argument : « Maid l'homme que vous me citez vit encore ?» La question n'est pas de savoir si les auteurs sont vivans ou morts , mais s'ilâ ont tort ou raison ; il faut les juger, non par le calendrier et sur leur extrait mortuaire , mais par les règles de la logique et par la force ou la faiblesse de leurs démonstrations. N'est-il pas absurde , en effet , de rejeter un livre , non parce qu'il est mauvais , mais uniquement parce qu'il est récent ; non quia crasse compositum, sed quia nuper? N'est-ce pas ainsi qu'on produit tous les jours devant les tribunaux des consultations qui n'empruntent de crédit que de la justesse des raisonnemens qui y sont présentés , non ratione imperii, sed rationis imperio? ^'est-ce donc pas une assez rude épreuve pour un auteur que de subir à l'audience et dans la polémique des

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fiictbins et des consultations, une contradiction excitée et soutenue par tout ce que l'intérêt personnel menacé de perdre son procès, a de puissant, d'actif, d'ingénieux, de perfide même, en présence d'un juge qui écoute et prête une honnête attention au débat.

Du reste, mon cher confrère, en citant les modernes, ne négligeons jamais de remonter aux sources. Relisons nos anciens; interrogeons toutes les origines, c'est le plus sûr moyen de démasquer les plus récentes usurpations, et de découvrir le fondement de tous les droits. Rappelons-nous le mot de madame de Staël , et , debout sur le tombeau du despotisme , montrons chez nos aïeux le berceau de la liberté. A travers beaucoup d'abus , l'antiquité nous offre de nobles exemples et d'heureuses compensations. Lisez la vie de l/Hôpital; lisez aussi celle des Duprat , des Poyet... et comparez les simarres ! Même dans les matières qu*on peut appeler libérales , et où nous croyons avoir de beaucoup dépassé nos ancêtres , nous verrons que l'instinct de la fr^inchise et de la liberté ne les a jamais abandonnés , et que les citoyens n'ont pas toujours été dépourvus de garanties, ni les ministres exempts d'une certaine responsabilité. Le jury existait chez les Francs ; les hbertés de notre Eglise gallicane et la pragmatique ont pré» cédé le concordat; Louis XII, Henri II, protégeaient déjà l'imprimerie ; Jousse imprimait librement, même du temps de Maupeou , ce qu'on a voulu incriminer dans Isambert. Les ordonnances et les édits n'étaient obligatoires qu'autant et seulement après qu'ils avaient été vérifiés , enregistrés et publiés. La police était contenue et régularisée par la justice; chacun avait le sentiment de son droit ; le plus petit privilé<re enfreint , le moindre titre mal à propos contesté eussent à l'instant même excité les plus vives réclamations de la part des parties intéressées; au milieu des malheurs publics, on entendait des voix courageuses alléguer le droit , réclamer l'exécution dés lois, et dire au roi comme à Dieu lui-même : Seigneur, déliin^Trnous du mal

Mais je ne veux pas , mon cher confrère , m'étendre davantage sur un historique que vous savez aussi bien que moi.

532 £loquencc du barreau , etc.

Adieu , conservez-moi votre bonne amitié, vous savez combien j'y attache de prix; toutefois pour me citer, attendez que je soit mort.

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