CHAPITRE PREMIER
J'avais en ce temps-là an compagnon d'étude qui médita longtemps en silence la loi de Thistoire. Rappelé avant Theure, il m'a chargé au départ de rendre témoignage de sa doctrine.
Je tiens aujourd'hui parole à la mort ; mais je ne sais déjà plus, en livrant ces pages au courant, si je les ai écrites ou seulement transcrites» tant son flme et mon Ame étaient et sont encore» à travers l'absence, étroitement unies.
Ce qu'il a pensé» je le pense; ce qu'il a dit, j'essaye de le redire. Quelle est sa part ici et quelle est ma part de travail? Celui-là seul le saura qui pourra séparer le flot du murmure.
Je ne suis que son esprit survivant» et si jamais un ami inconnu accorde à ce livre quelque sympathie, je le prie d'en reporter la meilleure part à cet autre ami antérieur qui lui parle ici» avec moi» du fond du tombeau.
C'était par un soir d'été» sur le mont sacré de la pensée, au-dessus du bruit et du tumulte de la cité. Debout sur la terrasse de sa cellule» nous regardions l'un et l'autre du
côté du couchant. Partout où notre regard tombait autour de nous, il heurtait un sanctuaire de rintelligence. Ici le campanile de TObservatoire, ailleurs la coupole de la Sorbonne. De tout temps la France, inspiration vivante du monde, avait pensé là et envoyé dans le vent le mot de la sibylle.
Le soleil descendit lentement sur un monceau de nuages et rincendia de ses rayons. On eût dit que, consumé dans les flammes d'un bûcher, il mourait à l'imitation d'un roi d'Orient. Un instant après, un souffle balaya la fumée ardente du céleste holocauste, et le crépuscule envahit l'atmosphère. Les étoiles sortaient une à une des ténèbres, comme autant de vérités éternelles cachées dans les profondeurs de l'infini. Les agitations de la rue, apaisées par les premières ombres, montaient à peine à l'oreille. En bas, la terre retirait en elle-même son murmure , et sur notre tête le ciel rayonnait dans sa majestueuse sérénité. Un dernier nuage flottait encore au couchant. L'atmosphère brûlante, chargée d'électricité, allumait la fibre et versait le lyrisme à la pensée. De temps à autre un éclair muet passait à rhorizon comme un frisson de feu sur le front recueilli de la nature.
Le prophète inconnu du dix-neuvième siècle gardait depuis longtemps le silence. Toujours debout, la tète légèrement inclinée sur l'épaule, il regardait l'espace dans l'attitude voluptueusement détendue de la rêverie. Sa figure, enveloppée du ciel de toutes parts, avait la tranquillité auguste de l'inspiration. Il semblait contempler de l'œil intérieur je ne sais quels drames ignorés à travers les champs de l'immensité. Par moments je croyais surprendre sur sa lèvre le sourire sévère de l'intelligence, comme s'il écoutait un interlocuteur invisible dans les ténèbres.
De longues étincelles errantes glissaient continuetteiiient sur la voûte limpide du firmament. Il ne daignait pas mâne remarquer ces fileuses du ciel, ces parques de passage qui laissent traîner leurs fils d'or au bout de leurs fuseaui. Mais an milieu de sa religieuse conférence avec Tesprit des temps, un éclair prolongé, suivi d'un sourd roulement de tonnerre, jaillit du nuage et Tarracha brusquement à sa méditation.
Je viens de voir comparattre, dit-il, toutes les légions des siècles en une minute. La longue procession de l'humanité a défilé devant moi, traînant derrière elle les fantAmes de son passé : ses troupeaux, ses tentes, ses dieux, ses arts, ses sciences, ses industries, ses codes, ses gloires, ses rédemptions, ses créations, ses richesses. J'ai lu d'un coup d'œil la pathétique odyssée des six mille ans de progrès, vingt mille peut-être — qui peut compter les jours de Dieu? — et en la lisant je me suis régénéré en arrière dans ma longue dynastie d'aïeux.
J'ai revécu tous les Âges d'hommes, homme tour à tour de tous les Âges, chasseur, patriarche, laboureur, guerrier, navigateur, législateur, savant, poëte rapsode, polythéiste, monothéiste, philosophe, contemporain en un mot, dans l'intervalle d'une minute, de toutes les périodes et de toutes les métamorphoses de l'histoire.
Je puis déployer maintenant devant vous l'itinéraire de l'humanité et montrer du doigt pas à pas sa marche dans l'espace. Veuillez écouter avec attention. Dieu écarte de ma lèvre toute témérité. J'ose croire cependant que vous emporterez d'ici une consolation. Je crois être en état de grâce pour vous parler. Je sens couler en moi le breuvage de feu qui donnait la mémoire du passé au prophète Esra.
Hais auparavant prions et adorons, comme le sage prie
et adore, silencieusement, en recueillant sa pensée. La vérité n'est que la visite du Dieu vivant à notre intelligence. Préparons-nous religieusement en toute simplicité à la céleste entrevue. Élevons notre cœur à deui mains vers rÉternel. Purifions-le d'avance, parfumons-le des fleurs divines de toutes les piétés et de toutes les vertus. Balayons de Tautel les vaines images de ce monde et les vaines poussières. Ouvrons-nous aux bonnes intentions, aui saintes influences. Plongeons-nous tout entiers dans Tâme universelle universellement répandue dans l'immensité. Laissonsla pénétrer et ruisseler en nous par tous les pores, frémir et chanter par toutes les cordes de la lyre. Car la philosophie n'est pas seulement une preuve, elle est une hymne ; il ne lui suffit pas de croire, elle veut aussi bénir.
Il laissa tomber son front dans sa main, et, incliné sous le poids de l'infini, il pria et il adora comme il avait dit, non de la lèvre, mais en esprit. Le vent tiède de la nuit passait sur lui comme un souffle sacré. Une serre ouverte au pied de la terrasse exhalait aux étoiles, du fond de ses urnes de verre, remplies de diverses senteurs, les haleines fraternellement confondues de tous les continents. Nous semblions respirer, dans cette unité de parfums, une prophétie lointaine de l'unité des nations. Ainsi l'Atlantide, cachée encore derrière l'horizon, envoyait ses parfums en message audevant du navigateur, pour l'inviter à poursuivre sa route et à prendre possession de la terre promise.
Après avoir retrempé un instant sa pensée en Dieu, le prophète de l'avenir releva la tête et la tourna aux quatre vents, comme pour jeter son flme à tous les peuples de l'univers. Puis il confessa à haute voix sa conviction. D'autres ont mieux dit sans doute ; nul n'a dit sa foi avec plus de sincérité. Il parla ainsi :
Avant toute chose^ et pour porter bonheur à ma parole» je la place sous l'invocation de la muse céleste» de l'inspiration sacrée, de cette Yénus-Uranie» beauté et vérité à la fois, ma gloire et ma vie désormais» mon aspiration et ma récompense.
Si jamais cette doctrine de vie prend corps un jour et droit de cité dans le monde de l'intelligence» je l'adresse d'avance et je la dédie à la jeunesse» à cette Ame nouvelle évoquée du sein de la femme pour une nouvelle humanité et vêtue de force et de grâce comme de la révélation et de la preuve visible de sa mission ; à cette aunonciation de l'avenir^ toujours prête à l'idée, toujours vibrante à la prophétie» et chargée de toute éternité de l'intention secrète de la Providence sur l'humanité.
Prescience et vertu de la terre, puisse-t-elle aujourd'hui» dans l'évanouissement de la génération aînée» porter d'une main ferme l'arche sacrée du progrès. Car si elle laisse tomber sur la route le saint des saints» qui donc le relèvera ! Si elle trahit l'idée» qui donc la servira?
Un vent de colère soufflera peut-être encore sur la pensée, et l'homme de l'avenir verra peut-être encore sa foi injuriée et son foyer éteint; mais tant que la jeunesse gardera fidélité à sa mission, il pourra redresser le front dans cette nuit de l'Ame et dire : la vigueur du siècle est encore là, le monde est sauvé.
L'homme a besoin de croire , parce que né intelligent» croire est le moyen d'être pour son esprit : son esprit vit uniquement en croyant» et parce que né libre» il a, en vertu de sa liberté même» une part d'action sur sa destinée. Il doit donc connaître, en partie du moins» sa destinée pour y conformer sa conduite. De là l'obligation d'une croyance. D'où viens-tu? et où vas-tu? Voilà le problème
que, de Job à Prométhée et de Prométbëe à Faust, l'humamté a continuellement à résoudre.
Mais quelle garantie Thomme a-t-il de pouvoir trouver cette solution? Une seule, peut-on répondre, et celle-là suffit : le désir même qu'il éprouve de la trouver. La recherche n'est autre chose dans notre flme que la vérité par anticipation. La souveraine harmonie ne joue pas avec elle-môme au paradoxe ; elle n'a pas jeté l'aspiration à notre âme comme une amorce à la déception. Partout où elle a mis la soif, elle a mis la source à côté. Qui pourrait admettre un seul instant qu'un Dieu ironique montre la vérité au pressentiment pour la cacher è la raison? Alors il ne serait plus Dieu, il serait son propre démenti. Il aurait allumé un désir qui serait, en définitive un supplice. De notre plus sublime instinct, il aurait fait notre enfer. Une pareille hypothèse est impie : on ne la réfute pas, on passe. La poser, c'est la réfuter.
Cherchons la science et nous la trouverons, et nous la trouverons parce que nous l'aurons cherchée. Mais pourquoi la chercher? dit l'esprit de paresse. Pourquoi? précisément pour donner à la vie humaine sa plus noble ambition. La vérité, cette part de Dieu sur la terre, doit toujours être une récompense. L'intelligence a aussi sa vertu, qui consiste à multiplier ses idées; plus elle les multiplie par la connaissance , plus elle témoigne de sa grandeur. U ne serait pas juste que l'homme occupé nuit et jour à développer sa pensée, ne possédât pas plus la vérité que le profane qui disperse son âme à tous les vents de passage. Du moment que chacun porterait en lui, sans travail sur lui-même, la plénitude de la science, l'âme humaine n'aurait plus de raison d'être, puisqu'elle n'aurait plus d'activité. La vérité, répartie par égale portion à tout
homme naissant» ne serait en définitive que le eommunisme de l'esprit.
L'humanité doit cueillir à la sueur de son front la moisson de ridée aussi bien que l'autre moisson. Et pourquoi donc le prophète de l'Amérique a-t-il bien mérité de l'histoire? Est-ce simplement pour avoir traversé TAtlantique? Mais chaque jour des milliers d'hommes la traversent qui ne laisseront pas plus de trace dans le monde que la proue de leur navire sur l'écume de l'Océan. Non ; Christophe Colomb est immortel pour avoir soupçonné un nouveau monde et pour l'avoir cherché sur la foi d'un soupçon. Il a eu à lutter, il a eu à vaincre, et par sa lutte, parsa souffrance même, il a glorifié à jamais sa mémoire. Nous avons tous comme lui, humbles et forts, à notre place , dans notre mesure, è soulever un doute, un obstacle, et lorsque nous avons vaincu une ignorance, ne fût-ce qu'en nous-mêmes, ne fût-ce que chez le plus obscur passant, le grand Ordonnateur des mondes, comme des infiniment petits, nous compte ce mérite.
Mais pour me prendre comme point de départ de la vérité, suis-je moi-même un fait certain et prouvé dans ma propre existence? A cette question, je ne connais qu'une réponse. Je me sens vivant, et ce sentiment me dispense d'aller chercher au dehors si je suis vivant. La vie est sa preuve à elle-même, elle prouve qu'elle est, en étant. Elle voudrait trouver une autre preuve que, prouvée d'avance à son propre tribunal par le seul fait de son existence, elle devrait commencer par se nier pour s'affirmer ensuite , et deman* der en quelque sorte le droit d'être au néant. L'esprit ne peut argumenter contre la vie, sans la reconnaître par cela même d'avance. Pour argumenter, il faut être d'abord , et en voulant nier l'être, le sceptique en proclame implicite-
ment la réalité, car la négation est un acte, et tout acte présuppose un acteur. En nous donnant la vie Dieu nous en a donné en même temps la preuve innée de l'évidence. L'évidence est une certitude despotique qui éteint toute autre preuve à cdté d'elle, dans Téblouissement de sa clarté. Je suis, parce que je suis; voilà le principe de toute connaissance.
Mais qui suis-je? un ôtre à la fois sentant et pensant ; c'est donc à la raison et au sentiment à la fois que nous devons demander compte de notre destinée.
En vain chercherions-nous à interroger séparément ces deux puissances constitutives de l'ftme humaine et complémentaires l'une de l'autre; l'une comme l'autre ne nous donnerait dans son isolement qu'une moitié de réponse, une moitié de vérité.
A quelle porte en effet irions-nous frapper de préférence? à la porte du sentiment? Hais le sentiment est cette faculté irrésistible et spontanée qui nous entraîne bon gré malgré vers tout ce qui vibre, tout ce qui brille, tout ce qui parle à la vue ou à l'épiderme , tout ce qui porte en soi forme, lumière, chaleur, couleur, étendue, beauté* et nous sollicite à nous unir avec la création palpable et tangible dans la sympathie et dans la volupté, à vivre en elle, par elle, successivement, rapidement comme de fleur en fleur, de caresse en caresse.
La philosophie du sentiment est donc la philosophie de l'impression, de l'heure, sans idée d'infini ^ sans lien d'unité, fugitive, mobile, capricieuse, disséminée en milliers de sensations diverses, strophes éparses d'une ode flottante au hasard de l'inspiration. Cette philosophie, à tout prendre, est la nuit brûlante de l'esprit humain. Elle consume sans éclairer. Elle pouvait convenir seulement à l'antique
Oneoi, enivré et déToré jusque dans ses dernières fibres de tous les philtres de la nature.
Irons -nous au contraire demander exelusiTement la science de nous-mômes à la raison? Mais la raison est une faculté abstraite, approvisionnée dès l'origine de toutes les facultés subsidiaires et coefficientes d'abstraction, de gêné* ralisation» de rapport, de temps, d'étendue, de cause, d'es* sence, de pluralité, d'unité; elle compose, décompose, re^compose,, mesure , tantôt particularisant, tantôt universa* lisant et toujours considérant les existences et les choses comme si elles étaient des substances ou des quantités. Elle porte, il est vrai, l'idée de l'infini, comme l'empreinte de Dieu en elle , mais de l'infini vide, métaphysique, éclair ou plutôt éblouissement de la pensée.
La vérité purement rationnelle ne peut être que l'œuvre du philosophe célibataire qui vit comme Spinosa, replié sur lai-méme dans une cellule du Nord, devant la flamme étoufiée d'un poêle, sur une terre plate sans drame, au milieu d'une nature brumeuse sans soleil, au bord d'une eau sans courant où flotte le pftle nénuphar, ce lis de stérilité : et qui là, penché du matin au soir, et anéanti à la vie du dehors, sous l'humble vitrail qui verse du haut du plafond un rayon décoloré sur son rêve, suspend en lui jusqu'au battement de son cœur , pour mieux poursuivre, réduit de la moitié de son âme, je ne sais quel fantôme métaphysique sous forme d'un problème de géo* métrie.
Nous ne devons donc pas demander le mot de l'énigme exclusivement au sentiment ou à la raison, mais au sentiment dirigé par la raison, ou si l'on aime mieux, à la raison vivifiée par le sentiment. Ces deux facultés correspondantes de l'esprit humain en constituent invinciblement l'harmonie.
L'une représente le fini, l'autre l'infini; Tune rinq)iration, Tautre l'idée; l'une la foi, l'autre la croyance. Parler i l'une de ces facultés, à l'insu de l'autre, c'est briser le miroir devant la face auguste de la vérité. Aussi la philosophie, pour avoir uniquement compté avec la raison jusqu'à présent, a-t-elle toujours été une secte de l'humanité; car l'humanité sentant plus qu'elle ne pense, la philosophie n'a jamais pu la contenir tout entière.
Voici l'homme prouvé à lui-même et en possession de l'instrument de sa connaissance ; mais qu'est-il par rapport au reste de l'univers ?
Un être limité, jeté dans un canton de l'espace, au milieu d'êtres également limités. Et cependant au centre de ce cercle et de ce tourbillon de forces et de formes qui l'enveloppent et le pressent de toutes parts, inviolable et distinct, il peut toujours redescendre dans sa conscience, et, retiré là comme derrière une invincible citadelle, il reccmnatt en lui une existence personnelle, irréductible dans aucune autre existence. Mais par la raison qu'il proclame son existence indépendante de la création, il affirme indirectement la réalité de la création ; du moment en effet où il est limité par elle, il faut bien qu'elle existe, ne fût-ce que comme limite.
L'homme et le monde sont ainsi démontrés du même coup par le même raisonnement. Est-ce là tout? L'homme est-il un simple fait à côté d'un autre fait qui lui c(»ttmunique et qui en reçoit l'existence par comparaison? Non, il est le témoin ou pour mieux dire l'interlocuteur de Dieu sur notre planète. Si l'homme n'existait pas. Dieu connaîtrait la terre sans doute, mais la terre n'aurait conscience ni d'ellemême ni de la Divinité. Un des termesdu rapport serait brisé. L'homme existe donc ici-bas le dernier en date, le premier en
— n — dignité pour comprendre la création et la rapporter au Créateur. U a TU dès son entrée sur la scène la vie finie débuter sans cesse autour de lui et disparaître également sans cesse. Sous cette perpétuelle évolution indéfiniment prolongée d'êtres qui se succédaient sans jamais tarir, il soupçonna na* turellement un être antérieur et survivant à toute manifestation, qui écoulait et rappelait ce flux et ce reflux d'existences. Ce soupçon prit d'abord en lui la forme vague d'une intuition et ensuite la forme positive d'une croyance. Il reconnut une puissance antérieure à tout commencement et postérieure à toute postérité qui épanchait la vie dans l'espace, et la reprenait à l'heure marquée pour cette mystérieuse restitution. Et après avoir précisé cette puissance dans son esprit, il la nomma.
Dieu est la vie universelle, origine et fin de toutes les vies, c'est-à-dire, par rapport à l'étendue, l'immensité ; par rapport au temps, l'éternité. Immuable et infini, il a deux attributs essentiels qu'il ne partage avec aucune autre existence nécessairement finie et passagère , et par cette raison, le moi divin est la plus haute expression de la personnalité. Dieu seul est pleinement personnel, car seul il est absolu. Ainsi l'infini dans le temps et dans l'espace, constituant la personnalité de Dieu et reposant exclusivement en Dieu, ne peut venir de la multiplicité ni tomber dans la division.
Accumulez par la pensée les siècles sur les siècles comme autant de gradins, vous ne trouverez jamais l'éternité au sommet de la pyramide. Multipliez les mondes par les mondes, vous ne parviendrez jamais à enfermer l'immensité dans cette multiplication, car après le dernier siècle de la dernière série, il y aura toujours un autre siècle possible, et derrière la frontière du dernier monde, il y aura encore
un autre espace. Vous poursuivrez ainsi un inâni perpétuellement en fuite, qui emportera sur ses pas l'imagination haletante et désespérée, d'abtme en abtme, à travers les péristyles enflammés du ciel, vers le terme toujours reculé d'un autre terme, et vers le port toujours évanoui d'une mer sans rivage.
Mais Dieu n'est pas le moi insensible qui dort enseveli dans Tégoisme de sa substance. Il est le moi vivant, actif de toute éternité, qui rayonne sans cesse en vie et en action à travers l'incommensurable profondeur de l'espace. Et de même que le moi humain émet indéfiniment des pensées qui vont et qui viennent toujours, pénétrées et cependant distinguées de sa substance, sans épuiser en elle l'intégrité de son être ni la diminuer par cette émission, de même le moi divin projette éternellement au dehors d'intarissables créations, toujours séparées sans doute, mais toujours palpitantes de sa propre vie, sans disséminer un instant et sans abdiquer en elles son unité.
Dieu est donc distinct et présent dans le monde, comme l'âme est distincte et présente dans la pensée.
Mais le monde, une fois échappé de sa main, reste-t-ii désormais sans relation, sans correspondance avec lui, éloigné et comme égaré de toute la distance infranchissable qui sépare le fini de l'infini ? Non ; toute vie créée a en elle une nature divine, et en vertu de cette nature, elle aspire à la divinité. Mais comme elle ne peut replonger en Dieu, elle remonte continuellement à lui par une série de progrès.
Voyez cette création intarissable d'étoiles semées dans l'espace comme la poussière. Elles flottent, elles tournent, elles fuient, elles reviennent, décrivant sans cesse de nouvelles courbes sur les courbes sans cesse effacées de leurs
orbites. Après une série d'évolutions et de circonvolutions qu'aucune horloge du temps ne saurait compter» elles entrent dans je ne sais quelle mystérieuse apothéose. D'autres étoiles plus jeunes reprennent à leur place la course interrompue à travers l'incommensurable éther, comme si Dieu avait partout ménagé» de millions en millions de siècles» de nouveaux relais à ses tourbillons de soIeUs; et maintenant dites si, en voyant là-haut ces douces Hespérides aux fruits d'or qui nagent dans une mer d'harmonie, vous n'avez pas senti tressaillir sourdement en vous un nouvel ordre d'idées, ou, pour mieux dire» de désirs T
L'ftme> dégagée de l'obsession des corps qui l'oppressent sur la terre, retrouve dans la paix de la nuit toute sonélasticité» elle ressaisit son sublime instinct d'être partout où pénètre le regard» et d'être toujours au delà. Elle entre involontairement en communication avec l'flme infinie flottante dans l'espace; elle reçoit dans chaque effusion de lumière une effusion de la Divinité. Dieu lui a parlé, elle a frémi ; elle aspire l'immortalité, elle crie dans le vent : Je sens en moi l'infini. Sitôt que la pensée humaine» livrée à son propre essor, monte à toute sa sublimité» c'est là qu'elle va frapper. Quelqu'un Tattire là-haut comme le soleil attire la rosée. Je lève la tête et j'ai Tambition de l'espace. Une voix m'appelle» je l'entends. Je suis prêt; me voilà.
Cette attraction du ciel sur notre flme» et cette cupidité sacrée de l'flme qui prend d'avance possession de l'éternité et de l'immensité, ne sont-elles pas les prophéties de notre destinée écrites en lettres de feu à la voûte du firmament? Ne nous disent-elles pas, par tous les siècles entassés sur les mondes, que la durée et l'étendue sont la double substance de la vie» la vie elle-même ramenée à sa plus simple
— u — formule? Le temps et l'espace sont donc indivi^Iement unis. La langue humaine emploie le même mot pour les mesurer. L'un nous reporte à l'autre camme à son indispensable complément. Nous ne pouYons voir le ciel dérouler à notre vue toutes ses clartés comme autant de promesses, sans rêver la vie future et sans Faspirer à chaque souffle de notre poitrine. L'immensité est la leçon visible de l'immortalité.
Dieu ne pouvait appeler au même instant devant sa face tous les êtres à la fois, car alors sa création aurait tenu tout entière dans cet instant, et l'espace borné d'un moment aurait enfermé l'inQni. Éternel, il crée éternellement selon sa nature et convoque successivement les êtres à l'existence par générations. Il produit infatigablement de nouvelles vies pour des temps nouveaux, et ces êtres, une fois créés, portant les temps avec eux, traversent l'immensité. Ils marchent ensemble, ramassant toujours, pour une plus grande somme dévie, une plus grande somme de force sur leur passage. Ils voyagent de métamorphose en métamorphose, toujours renouvelés, jamais anéantis. Car ces êtres sont des temps accumulés, et ces temps, retenus par la vie, revivent toujours.
Voilà l'explication de ce mystère que nous appelons le progrès. Le progrès est un médiateur universel entre le Créateur et la création ; car, déplaçant la limite dans l'espace par le mouvement, il rattache l'être borné à la première personne de Dieu, c'est-à-dire à l'immensité ; et déplaçant par la succession la limite dans le temps, il rattache la vie à la seconde personne de Dieu, c'est-à-dire à l'éternité. Le progrès est le mouvement universel des êtres qui, incessamment épanchés de Dieu, gravitent infatigablement en lui sans pouvoir l'atteindre ; un perpétuel avènement à
r66pac9 ^à la durée, la lien yivaat du fini a?ee rinfini par un troisième terme» Tindéfini» qui participe à la fois de ces deux ordres d'idées. Sans le progrès« il y aurait rupture complète, comme nous Tavons vu, entre le fini et l'infini. Le moment serait partout indépendant du moment suivant. La vie serait partout une explosion déshéritée de continuité. Dieu régnerait solitairement sur un monde en poussière composé de minutes.
Mais loin d'asseoir sa divinité dans la solitude, il a voulu» au contraire, établir de lui-même à ses créatures une sympathique correspondance. Il leur a offert sa propre essence en communion, il leur a donné sa propre éternité à revêtir de plus en plus par la durée, et sa propre immensité à conquérir par la progression. En jetant hors de sa pensée et en lançant dans l'espace les heures et les vies, ces sœurs inséparables qui gravitent autour de lui en se tenant par la main, il les ramène à travers son ciel, de spirale en spirale, à sa propre perfection. Il les rappelle à lui et les attire sur son cœur comme des filles grandies en intelligence et en beauté.
Le progrès est par conséquent la loi générale de Tunivers. L'attraction en est simplement un épisode. Car l'attraction est la marche mathématiquement réglée des mondes à côté des mondes, dans l'immense procession des êtres à travers l'éternité. Si donc, appliquant cette loi du grand cosmos à notre planète, nous y voyons la Providence conduire pas à pas, devant elle, la matière du fluide à l'élément, de l'élément à l'organisme, de l'organisme au mouvement, du minéral au végétal, et du végétal à l'animal ; et si, passant ensuite de l'animal à l'humanité, nous voyons la même puissance créatrice acheminer continuellement rhomme à la conquête incessante du temps et de l'espace,
et de tout ce qui peuple et anime le temps et l'espace» oh ! alors, tombons à genoux, nous possédons la loi de Dieu, révélée de la même révélation pour Thomme et pour Tunivers, écrite de la même langue dans l'un et Vautre catéchisme ; cette loi, encore un coup, est le progrès ; le progrès est Tévangile vivant de notre destinée. Nous allons essayer d'en réunir les feuillets épars dans la nature et dans l'humanité.