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CHAPITRE II

La terre tournait la première fois, sur son orbite, enflammée au contact de Téther, par la rapidité de sa rotation.

Elle était alors comme l'argile sur la roue du potier, molle et fluide, affaissée au pôle et renflée à Téquateur.

Le Yulcain intérieur, penché sur sa fournaise, remuait incessamment la pâte du granit, et la répandait à la surface en couche déciment.

L'immense volume d'eau qui forme aujourd'hui l'Océan, et de calcaire qui forme le parquet de la planète volatisée par la flamme du brasier, flottaient l'un et Tautre à l'état de gaz dans l'atmosphère.

Mais la croûte rougie du granit durcissait graduellement par le rayonnement de la chaleur» et on durcissant, scellait d'une voûte le front brillant du cjclope sur son fourneau.

La mer en suspension qui attendait son heure du haut de l'atmosphère, isolée désormais du brasier, et condensée en vapeur au refroidissenient de la planète, roula d'un pôle à l'autre en sombre nuée.

Cette nuée errante fit la nuit siur la terre comme pour un drame divin» et à Tappel de Tabtme elle chancela sur ellemême et croula d'un seul bloc, en immense cataracte.

Ce dut être pourToail qui voit tout, et pour l'oreiUe qui entend tout, un spectacle et un concert terribles, magnifiques d'épouvante et de sublimité.

Cette trombe infinie, chargée du poids de toutes les mers, et de tous les amas de calcaire en dissolution, devait nécessairement déchaîner dans le vaste choc de sa chute un ouragan d'électricité.

La planète, saisie à l'improviste par le flot du déluge, réagissait contre cette invasion de l'eau, par une perpétueUe explosion de volcans.

En haut c'était le tonnerre, en bas c'était le cratère, mugissant et tourbillonnant ensemble, éclairs contre éclairs, avec d'effroyables décharges.

La terre en travail, hérissée et rukselante, palpitait sous l'étreinte du cataclysme, et bondissait dans les convulsions et dans les angoisses.

Le granit, arraché de sa base, volait en éclats; la lave coulait comme le sang, et, à travers la plaie béante, le flot et le feu allaient se chercher au centre du globe pour lutter encore. '

Le flot cependant finit par submerger le cratère, qui s'éteignit et se tut, en vomissant un nuage d'acide carbonique dans l'espace.

La terre retomba sur elle-même, apaisée et encore vibrante de sa longue commotion, le flanc déchiré, sillonné par les montagnes et les vallées comme par les plis désormais immobiles et figés à son épiderme, de ses spasmes et de ses frissons.

La foudre victorieuse remonta majestueusement avec un

scrard murmure au trône de l'Invisible, et le monde realra en équilibre.

Ce fut la premi^ œuvre de la Genèse. Cette joum^ avait fondé le sol de la planète.

Le feu avait donné le granit, et l'eau le calcdre. Du con* cours de ces deux substances, l'eau et le rœher, agissant et réagissant l'une sur l'autre au contact, la force plastique du globe tira l'humus, et de l'humus ces équivoques prophéties de vie végétale, ces plantes cellulaires, algues ou fucus, qui reproduisent indéfiniment, avec une infatigable simplicité, les mteies formes et les mêmes combinaisons. La nature passa ensuite le trait sur cette première ébauche pour essayer une seconde génération de plantes rudimentaires sans doute, mais plus c(»npliquées, des cryptogames, par exemple, des fougères, et d'expérience en expérience, elle alla jusqu'à éditer les plantes phanérogames, les cèdres et les palmiers. Comme l'air était gorgé d'acide carbonique, la végétation puisa abondamment à cet immense réservoir. Elle convertit en inépuisables forêts d'arbres géants les trésors de carbone accumulés dans l'atmosphère. A cette dernière étape, elle fit halte de nouveau pour méditer un autre problème, et replongea cette flore incorrecte et baribare dans les profonds herbiers de ses houillères.

Ce fut la seconde révolution de la planète ; cette journée avait créé le végétal.

L'atmosphère une fois purifiée d'acide carbonique et préparée pour la respiration, l'esprit créateur du premier âge introduisit la vie animale sur la planète, et débuta par les animaux les plus élémentaires, par les zoophytes, crépuscules douteux de l'animalité. Ensuite, de proche en proche, il aborda l'organisme plus savant et plus varié des

aûimaox vertébrés. Il essaya suceessivement les poissons, les reptiles, les crocodiles, les mastodontes, et enfin quelqoes rares exemplaires d'animaux actuels, tels que le rhi< nocéros, l'éléphant, le chameau et le cheval, comme des rayons animés que la nature primitive devait projeter du fond de sa nuit dans notre aurore. Car la vie encore à ses premiers pas errait dans les limbes; le soleil noyé dans de perpétuels brouillards éclairait vaguement d'une clarté sourde comme la lueur de l'éclipsé un sol détrempé, visqueux recouvert d'algues et de nymphées. Le volcan mourant penchait çà et là sa torche à moitié éteinte sur la plaine livide, où le plésiosaure au long cou clapotait dans la flaque du déluge et où la chauve<^souris monstrueuse, au vol saccadé, rasait d'une aile gluante l'écume de la solfatare.

Après avoir ainsi terminé ses études dans l'ombre, en prenant pour ainsi dire la vie à l'alphabet, et en l'épelant monosyllabe par monosyllabe, la nature ferma le livre, et, maîtresse désormais de tous les secrets de la création, elle élabora dans sa pensée une dernière genèse. Elle recouvrit d'un linceul sa première esquisse de vie animale, et répandit sur le monde effacé une nouvelle litière de verdure, pour préparer à l'hôte de sa préférence qu'elle invitait à sa gloire, une somptueuse réception et une splendide salle de festin.

La terre revêt à partir de cette heure la forme suprême qu'elle porte maintenant et qu'elle parait devoir désormais conserver. Elle réalise à sa surface les mêmes périodes d'êtres que dans son histoire, et ressuscite sous d'autres formes, quelquefois sous les mêmes formes, les flores, les faunes qu'elle avait émises à la suite les unes des autres et ensevelies sous ses dalles de calcaire. Des diverses genèses

antérieures épisodiqaes et successives, elle fait une dernière genèse, une et dramatique, qui reproduit sinnultanément à la lumière les séries de progrès qu'elle avait tra-* versés à différents intervalles dans le passé. Elle renaît avec la mémoire de ses œuvres, comme l'homme un jour renaîtra avec la restitution complète de ses souvenirs.

Certaines races sans doute sont disparues, d'autres sont survenues, mais les dernières ne sont, à tout prendre, que les évolutions et les efflorescences des premières. Car tous les végétaux ne forment en réalité qu'une plante, et tous les animaux qu'un animal ; seulement la nature identique et variée dans son plan de composition développe et diversifie à l'inBni ce type unique selon les temps et selon les milieux.

Comment, dans celte création définitive, la science classet*elle les êtres rangés sous son regard?

Elle les classe en raison de leur supériorité de vie, et elle nomme vie supérieure celle qui participe le plus à l'immensité par le mouvement, le plus à l'éternité par la durée, et par cela même revêt le plus le caractère de personnalité qui ne se trouve véritablement élevé à sa toute-puissance que dans l'immensité et l'éternité associées et harmonisées en Dieu, le seul être, comme nous l'avons vu, pleinement personnel.

Au premier degré de l'échelle, la science inscrit le minéral.

Le minéral, limité à lui-même, ne prend aucune part à l'espace, en dehors de sa limite. Prisonnier de l'attraction, gisant éternellement à la même place, il possède non la durée, mais la persistance, c'est-à-dire la négation de la durée qui, dans Tordre fini, implique toujours l'idée d'évolution. Lorsque l'état présent d'un corps est exactement le même quel'étatpassé, présent etpassé,ainsi confondus l'un ^

rautre^ ne forment à Fhorloge de la Tîe qu'uD seul moment. Informe» inerte^ enseveli dans l'indifférence et dans Tinsensibiliié, le minéral n'a ni fonction, ni figure déterminée, aucune condition, en un mot, d'individualité et d'existence. Composé de molécules similaires reproduites à l'infini dans les mêmes combinaisons, il existe aussi bien en vingt fragments épars qu'en un seul morceau. Un échantillon le contient tout entier. Il est enfin l'être à l'état purement passif; passif sans doute, mais non pas immuable, car il entre lui aussi, du fond de son infériorité, en communication avec l'infini. L'infini, silencieux alchimiste, va le chercher sous terre, par ses fluides invisibles, la chaleur et l'électricité, pour le ^availler et le transformer en marbre, en porphyre, en cristal, en diamant. Le cristal est donc le dernier progrès du minéral ; il atteint déjà les deux qualités de la vie, la couleur et la forme, couleur monotone sans doute et forme géométrique , comme pour reproduire la simplicité de la molécule par l'uniformité de la ligne et de la nuance.

Au second degré de la vie, la science enregistre le végétal.

Comme le minéral, son prédécesseur dans la progession de l'être, le végétal est sédentaire. Il possède à peine la place de son ombre dans l'étendue. Il crott, verdit, fleurit, accomplit, en un mot, de la première à la dernière heure, la péripétie de sa destinée sur la motte de ietve où il a pris racine. Cependant, comme il est supérieur au minéral en puissance de vie, il connaît la durée, mais la durée à courte échéance. Il apparaît et disparait dans l'intervalle d'une révolution de la terre autour du soleil. Là même où il paraît vivre le plus longtemps, comme dans l'arbre, par exemple, il meurt encore périodiquement chaque année.

Après avoir compté les coaches concentriques du platane» la science dit que le platane a vécu mille ans^ par exemple ; elle devrait dire plutôt que mille génération^ ont $uccessi* vement vécu sur un même tronc d'arbre comme sur im même piédestal» et successivement laissé dans les fibres du bois les traces de leur existence. Mais cette superposition, ou plutôt cette alluvion séculaire des fibres» est» en quelque sorte la vie écoulée» évanouie de l'i^rbre» sa partie histû*^ rique» tumulàire» retenue et conservée par la partie vivante et active, réfugiée, répandue tout entière à la circonférence ; la mémoire accumulée des diverses explosions de feuilles qui ont jailli de Técorce par annuités ; Tinsensible relation du présent avec le passé» Tobscure prophétie de ce qui sera plus tard» à un autre degré de l'être, la réminiscence.

Le tronc est si faiblement intéressé à l'acte de la végétation qu'il peut mourir au centre, tomber en poussière» sans cesser pour cela de pousser et de reverdir à la surface. Par là» il confine au minéral» parla» il lui sert» en quelque sorte» de transition. Il revêt» comme lui, une forme de géométrie, la ligne cubique épanouie en rameaux. Il dort aussi» comme lui» dans l'indifférence et dans l'insensibilité. La vie extérieure du monde le traverse incessamment, sans y faire vibrer le sentiment de l'existence. Il vit sans savoir qu'il vit» il passe sans se rappeler qu'il a vécu. Sa destinée» entièrement dépendante de l'atmosphère et de la planète» est réglée par l'influence de la température et par la marche de la gravitation. Il ferme sa feuille à la nuit» il la perd à la fin de sa saison.

Et cependant l'arbre a sur le minéral une suprématie d'existence. Il crott» et dans son continuel mouvement de croissance» il déplace continuellement sa limite. Il prend donc ainsi, ne fût-ce que par le déploiement de ses rameaux»

une plus grande part à l'espace. Il fonctionne diversement, et il a un organisme varié pour chaque fonction. Il aspire, il respire, il assimile» il reproduit. Un génie plastique, caché sous l'écorce, distribue harmonieusement la vie à toutes les parties de la circonférence.

Le végétal existe individuellement, d'une existence déterminée. On ne peut le briser en plusieurs morceaux, comme le minéral, sans le détruire. Il a donc une individualité, cette aube naissante de la personnalité. Il affecte une forme, et une forme d'autant plus libre, d'autant plus variée, que l'organe en lui est plus vivant, et qu'il est luimême plus élevé dans la hiérarchie de la végétation. Ainsi la ligne est plus incidentée, plus multiple dans la fleur que dans la feuille, dans la feuille que dans le rameau. Il possède enfin la couleur, et une couleur d'autant plus riche, d'autant plus intense, qu'il manifeste une plus grande vitalité, et qu'il exerce une plus haute fonction. Ainsi la feuille, plus colorée que la branche, étale cependant au regard une teinte uniforme, qui varie à peine d'une nuance à une autre nuance ; tandis que la fleur, cette heure suprême de la plante, réfléchit tous les rayons du prisme sur rétoile épanouie de sa corolle.

Et ce n'est pas tout. Le végétal participe à l'idée d'éternité par la régénération. Il a, le premier sur la terre, k travers son épais sommeil, le pressentiment confus de l'infini; et lorsqu'il se régénère, ou, pour mieux dire, qu'il se perpétue dans la perpétuité de l'espèce, il sent en lui la vie s'exalter comme dans un élan de lyrisme ; il revêt des formes de luxe pour célébrer la fête annuelle de son alliance avec l'infini ; il emprunte à l'iris ses plus suaves harmonies ; il inonde de parfum la couche nuptiale où il doit recevoir dans sa nuit le baiser de la mystérieuse Psyché, et

entonne ainsi, par toutes les voix de la plante, Thosannah glorieux de son entrée dans la postérité. L'instinct profond des peuples a toujours répandu des fleurs sur les tombeaux. 11 a compris, en effet, qu'elles étaient les premiers hymnes d'immortalité.

Il semble que cette heure d'enthousiasme sacré l'élève au-dessus de sa nature. Il s'empare de l'espace. Il envoie dans le vent sa semence ailée chercher une autre patrie. Lorsque le palmier coryphe, qui recouvre de l'ombre d'une feuille le sommeil d'une famille, atteint sa cinquantième année, l'arbre géant salue cette heure par une explosion. L'élégant spadice en forme de candélabre, qui surmonte le bouquet de palmes, éclate, et des grappes de fleurs jaillissent de toutes les fentes de Técorce. Et le coryphe, mélancolique dans sa gloire, après avoir soupçonné l'infini, languit sous sa couronne et meurt en répandant à ses pieds une pluie de semence, génération inépuisable qui renaîtra de sa poussière.

Le végétal peut donc mourir. Il est compté dans le nombre des créations. Il s'est lié par un acte avec l'infini. Il s'est lié aussi avec lui par le progrès. Car le végétal accomplit de lui-même à lui-même une série indéfinie d'initiations à une existence supérieure. Il passe de métamorphose en métamorphose, du champignon au platane, et à chaque évolulution nouvelle, il réfléchit, sinon une part plus grande, du moins une image plus vive de la durée. Le figuier de l'Inde, immense polype, en quelque sorte vivipare, reprend racine par ses rameaux, et envoie autour de lui, dans l'espace, une forêt née d'un seul tronc et rattachée à ce tronc par une ligne flottante d'ogives. Le figuier est le premier pas, encore enchaîné, de la vie organique, sur la planète. Enfin, il arrive à tenter, comme dans le sainfoin oscillant,

— jeune paotomime confose de mouvement; mais là il empiète sur l'animalité» il s'arrête.

L'animal continue la série» et la science écrit son dernier chapitre.

L'animal élevé à sa plus haute formule est le premier affranchi détaché des liens de la gravitation. Il vit sans dtre condamné à végéter sur place et è disparaître chaque année. Dieu lui a donné la magnifique prérogative de la locomotion et de la longévité. Il marche» il évolue» il prend possession de l'espace par le mouvement, de la durée par le développement» et en môme temps» par la môme loi, de toutes les forces et de toutes les richesses de vie réparties dans la durée et dans l'étendue.

En pénétrant ainsi dans l'idée d'immensité et d'éternité» ces deux essences de la personne divine» il constitue à son ôtre une plus grande puissance de personnalité. Et bien qu'à cette page de la vie la personnalité réside uniquement dans l'espèce» que l'abeille copie exactement l'abeille; qu'elle la reproduise invariablement comme la môme effigie frappée sur la môme monnaie ; qu'elle construise éternellement la même alvéole» d'après la même idée préconçue» fatalement imprimée ensuite dans la cire» on peut dire cependant que l'animal est par place» par moment» un ôtre personnel ; il a un centre, un moi, avec diverses avenues symétriquement ouvertes autour du cerveau » sur le monde extérieur» pour le voir» l'entendre, le flairer» le sentir» et diverses ramifications nerveuses épanouies à l'épiderme, répandues à travers tous les méandres du corps» pour porter la sensation au cerveau » et la renvoyer du cerveau h tous les rouages du mécanisme» sous forme de volonté et vxéme de réflexion.

Car l'animal veut» sait retient» réfléchit» témoigne d'une

certaine mémoire, d*une certaine prévoyance» et vit ainsi en avant et en arrière du moment présent. Il crott, il respire sans doute comme le végétal par un mouvement involontaire dont il n'a pas le secret ; mais pour accomplir ce travail physiologique, il emprunte à la matière extérieure une plus grande quantité d'oxygène, de lumière, de chaleur et d'électricité. Il a au cœur un foyer toujours rallumé par le souffle de la respiration pour le soustraire k la domination capricieuse de la saison, et tandis que la sève coule lentement, incolore et sensible, sous Técorce du cbéne, le sang roule avec un rbythme rapide la flamme et la pourpre dans son artère.

Enfin ce règne privilégié entre tous les autres règnes de la création, reflète sur Taile du papillon et de Toiseau, sur la fourrure de l'antilope et de la panthère, sur la nacre du poisson et la robe de la luciole, toutes les gammes de la couleur : rouges, bleues, vertes, oranges, noires, blanchesi brunes, fauves, cendrées, violettes, qui peuvent dénoncer au regard, par la diversité, la nuance, ou Tharmonie du ton, une richesse de Tétre, une puissance, une joie, une volupté. Il échappe à la forme géométrique, cette cellule étroite de Tétre inférieur; il multiplie, dans sa configuration, toutes les lignes possibles, sphéroïdales , ellipsoïdes, coniques, cubiques» prismatiques, cylindriques, mais toutes fondues, toutes évanouies les unes dans les autres, comme pour traduire en courbes innombrables les innombrables tendances de sa vie vers Tinfini.

Il entre lui aussi par la génération dans l'immortalité, mais plus magnifiquem^nt encore que le végétal, avec plus de poésie. II prend alors une ftme nouvelle, la voix, pour célébrer cette heure de Dieu que la plante célèbre uniquement par la poésie muette de la couleur et du parfum. Le

printemps est venu, la nuit descend sur la vallée dans un tiède mystère^ pleine de vagues sollicitations et de vagues langueurs. La terre déploie aux étoiles sur sa couche nuptiale un voile de vapeur et de rosée. A travers cette ombre humide et parfumée qui est comme la chaste caresse de la nature, répandue dans Tatmosphère, le cheval hennit, le cerf brame, le taureau mugit et le lion roule dans le désert son sourd tonnerre.

Mais le poëte passionné de cette nuit est Toiseau caché là-bas à la lisière de la forêt sous le cytise ou sous Taubépine. Chantre inspiré, il jette d'abord une note aiguë, prolongée et précipitée en frémissantes et rapides intonations, comme la première strophe impatiente et brusque de son chant d'amour. Il reprend la strophe suivante avec une nouvelle fureur sacrée, et, emporté hors de lui-même, atome imperceptible de la feuillée , jusqu'au fond de l'horizon, son être passe tout entier dans cet épithalame éperdu qui convoque la nature à son hymen mystique avec l'éternité, et qui rebondit en cascade sonore sur le silence de la vallée ; puis, quand l'heure est venue, il vibre d'une secousse in6nie comme son amour, il brûle d'un feu divin et retombe, l'aile palpitante, foudroyé sur l'autel : mystérieux phénix consumé à son propre bûcher, pour renaître de sa cendre dans sa descendance.

Après avoir ainsi entrevu l'immortalité à travers la flamme du Sinai et avoir répondu à Dieu par une suprême explosion de vie, il remporté mélancoliquement en lui ce moment d'extase comme un secret ; il part, et muet désormais, il reprend seulement l'hymne interrompu à la venue d'un nouveau printemps.

Si le végétal accomplit le progrès de lui-même à luimême, à plus forte raison l'animal, ce progrès du végétal,

poursuit révolution. Et en effet, depuis l'éponge, cette poignée de poussière animée que Dieu semble avoir jetée par mégarde à ses pieds avant de lui avoir donné une forme ; depuis rimperceptible polythalamie, cette molécule microscopique de vie enfouie dans la nuit de TOcéan ; depuis la discérée» cette autre neige vivante répandue à profusion pardessus la neige de la montagne ; depuis le corail qui soulève silencieusement le lit de Tablme, jusqu'au morse engourdi qui flotte sur le glaçon du pôle, jusqu'au puceron, jusqu'au moucheron, jusqu'à la cigale, jusqu'à la fauvette, jusqu'au cheval, jusqu'au chien, ce commensal affectueux de l'homme, la nature, inépuisablement inspiratrice dans l'inépuisable diffusion de vie sur la terre, sous la terre, autour de la terre, partout, comme si elle eût voulu que chaque particule du globe eût de l'air et son hôte, son bruit, son mouvement, sa palpitation; la nature, magnanime et perfectible dans sa création, achemine continuellement l'animal d'étape en étape par les organismes sans cesse plus habiles et les fonctions sans cesse plus nombreuses, de l'insensibilité à l'instinct et de l'instinct à l'intelligence. Arrivée à cette frontière, elle prend pour rêver une dernière œuvre, un instant de repos.

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