CHAPITRE XI
Là citilisatioD passa de Tlnde à l'Egypte et à la Perse, ou plutôt TËgypte et la Perse marquèrent, chacune de son côté, une nouvelle période de progrès. L'Inde était, devait être la première patrie d'un peuple naissant au début de l'industrie. La terre, toujours chargée de fruits, lui faisait en quelque sorte Tavance gratuite de sa subsistance. L'homme» nourri par elle comme par une hôtesse, avait ainsi une part de temps disponible à retourner sur la pensée.
La civilisation retfouva en Egypte cette preiïiière mise de fotids de la nature, destinée à suppléer sur le sol l'absence de travail. L'Egypte semblait en effet désignée, par la mystérieuse originalité dé sa géographie, pour réaliser, à un jour donné, une pensée de la Providence. Prolongée* en étroite Vallée, du midi au nord, entre la chaîne arabique et la chaîne libyque, qui la sépare, l'une au levant et l'autre au couchant, de l'immensité du désert, elle formait ainsi une espèce de cloître naturel préparé pour l'étude, fermé de chaque côté d'iine muraille et enveloppé de silence.
Le Nil coulait solennellement au milieu de cette longue avenue. Fleuve messie, il portait dans son onde une révélation, descendait d'un ciel inconnu comme un mystère, et marchait dans l'espace, escorté d'un perpétuel miracle. Â certain jour de Tannée, il soulevait son flot du fond de son lit, le répandait tout entier sur la vallée, le rappelait ensuite comme l'Océan, à l'heure du reflux, pour aller le décharger, par sept bouches à la fois, dans la Méditerranée.
L'habitant de la rive, témoin du prodige, adora le Nil dès le premier jour, et le nomma Osiris, Osiris était le dieu bon, le dieu vivant, fiancé, de toute éternité, dans le sein même de sa mère, à sa propre sœur Isis, déesse de la terre. Le frère et la sœur fécondaient le monde par leur mystérieuse alliance, l'un en versant le germe créateur, l'autre en couvant la moisson. Ils allaient à travers l'Egypte, convertissant partout sur leur passage la race humaine encore patriarcale à la religion de Tagriculture. Le dieu chantait en marchant l'hymne sacré, tandis que la déesse répandait la gerbe, à pleines mains, sous les pas du cultivateur.
Mais l'homme n'avait pas encore assez vécu, par conséquent assez accumulé de vie dans sa chair, pour croire uniquement au Dieu de vie, ou, ce qui est la même chose, au Dieu de bonté. Il voyait l'être tarir tout à coup sous son pied à la porte même de l'Egypte. Le désert gisait mélancoliquement à son regard morne et vide comme l'évanouissement de la terre dans l'espace.
Là flottait au loin, sous un ciel ironique, le tentateur au sourire cruel, qui présentait et retirait sans cesse la coupe du mirage à la lèvre du voyageur; là rôdait, la lance au côté, le Bédouin pillard, altéré de sang, impitoyablement réfractaire à la civilisation, là planait le tourbillon de
sable, démon de l'air emporté sur son aile brûlante dan.$ le gouffre sans fond de Thorizon ; là tombait chaque soir le soleil pour mourir à travers une poussière sanglante comme frappé d'un coup sinistre par un mauvais génie; là enfin soufflait le vent de feu chargé de poisons, qui semait à l'époque de la canicule^ dans la vallée du Nil, la fièvre et la stérilité.
Typhon, dieu du mal, habitait cet enfer à ciel ouvert, dévoré par la flamme d'un invisible incendie. Frère d'Osiris et son rival de divinité, il cherchait continuellement à le tuer. Un jour, il le surprit par trahison au milieu d'un festin, et avec l'assistance de soixante-douze complices, il l'enferma vivant dans un cercueil et le précipita dans le Nil. Le courant emporta le corps céleste caché au regard, et le revomit au loin vers le nord à une des sept bouches du fleuve, sur une grève de la Méditerranée. Les Pans et les Satyres poussèrent en chœur un long gémissement, à la nouvelle de cette disparition^ et appelèrent douloureusement à la frontière du désert le dieu évanoui dans un mystère.
Isis, voilée de deuil, descendit la rive du Nil, cherchant de vague en vague le corps de son époui, et après soixante jours de marche, elle aborda la grève oii il avait échoué dans son cercueil. Mais une forêt de roseaux avait poussé tout à coup sur le tombeau divin et le recouvrait d'une impénétrable nuit de verdure. La déesse, fatiguée de marcher, s'assit de désespoir et pleura sur elle-même. Mais pendant qu'elle pleurait, une colombe murmura un chant d'amour au milieu du feuillage. Isis comprit cette voix cachée dans l'ombre qui l'appelait comme la voix même de son époux ; elle suivit cet appel de la messa^re ailée de l'espérance, entra dans la forêt de roseaux.
refrouva le dieu perdu» le réchauffa dans ses bres et le res* suscita sous le notiï d'Horus.
Horus, <m plutôt Osiris, né de lui-méttie, diea conse^ vateur, reprit, au sortir du cercueil, la plénitude de la divinité. Il attaqua Typhon à son tour pour le punir de sa trahison, il le terrassa de sa massue, et pendant q^e le mal vaincu palpitait à terre dans le spasme de l'agonie, Hermès, dieu du génie humain, lui arracha les «leHs encore vibrants, et les étendit sur sa lyre divine pour céhébrer impérissablement, dans un immortel cantique, la victoire de la civilisation.
Le mythe parlait ainsi. Mais que disait-il à Tesprit?!! disait que Typhon vainqueur, accompagné de ses soixantedouae complices, était le débordement du Nil suivi de ses soixanie-douze jours d'inondation. 11 disait encore qu'Osiris, enseveli vivant, puis ressuscité par Isis, était le fleitvie lui-même, d'abord caché sous l'eau, ensuite réintégré dans sa rive, et par là même dans sa forme d'existence. ¥oilà le fait converti en légende, voilà le duel mystérieux du bon et du mauvais génie, le drame sacré dont l'Egypto donnait périodiquement chaque année une nouvelle représentation.
Un bruit sourd retentit longuement à l'horizon comme le roulement lointain du tonnerre; il descend du BUdi, il arrive, il grandit, il éclate dans l'espace. Â son approche, le Nil inquiet frémit, bouillonne, change de couleur, et jette dans la vallée le cri désespéré de la cataracte. Il route dans son lit le poids d'un second fleuve-, il chancelle sods le fardeau, il tourbillonne de vertige, il bat sa rive de droiteet de gauche, ill'escalade flot à flot, il la renverse, il l'emporte dans sa course et fuit de toutes parts en tttioult» : l'Egypte djapareti ^oua une ImiUenae nappe
d'écume. Une vilie flotte encore çà el là «vec ses jardins étages en pyramides. On dirait une tle de grtnit conromnée d'un dôme de palmiers.
Voici Fheure de la vie, voici l'heure du mysfl^re. bis a reçu sous le vaste pli de son voile la visite de l'^époui ; l'Egypte tressaille au contre*eouf du mystique baiser. Poussée comme par une inspiration religieuse de reconnaissance» elle déborde à son tour dans l'espace; elle va, elle vieol» elle court sur cette mer improvisée en innom* brable flottille. Une longue panégyrie, vêtue d'habits de fête, circule joyeusement, de ville en ville, au murmure cadencé des rames, des lyres, des flûtes et des cymbales. L'hymne monte, l'encens fume ; le prêtre, debout sur la proue et resplendissant dans sa robe de lin, tient à la main et soulève sur la multitude le Saint des Saints, assis dans la corolle de lotus.
A mesure que la procession flottante défile devant une cité, la voile ouverte à l'esprit vivant et palpitante d'une céleste harmonie, la femme du bord accourt du fond de sa maison, elle répond à l'hymne errant par un cri d'enthousiasme, et, ivre de volupté, éperdue, les cheveux épars, elle déchire sa robe pour montrer son sein fécond au dieu de fécondité.
Lesoixante^douzièmejourest venu, l'œuvre de bénédiction est accomplie : le Nil abandonne la couche nuptiale fécondée de son flot divin. Isis, réveillée de sa langueur, sèche au soleil ses larmes d'amour. Le peuple égyptien reprend possession de la vallée. II répand le blé sur le sol encore humide de Teau du déluge, «t pour l'enfoncer en t^re, il lâche le troupeau à travers le champ fraîchement semé. Ici nul besoin de défrichemmt, d'aménagement, d'engrais ou de sillon. Le Mil, laiboureur officieux, prépare la gU^
et Tengraisse de son limon. La terre, toujours régénérée après la récolte, toujours vierge, reproduit inépuisablement, avec la même spontanéité la même abondance d'épis. L'Egypte, ainsi remplacée au travail de la charrue par un infatigable collaborateur, consacra le temps qu'elle économisait chaque année sur la culture de la terre à cultiver son intelligence. Elle pensa, et pour penser plus commodément, elle adopta la symétrie sociale de la caste ou de ta fonction indéfiniment transmise du père à l'enfant.
Le clergé occupa, comme dans l'Inde, le sommet de la pyramide, le guerrier le second degré, l'artisan le troisième, le manœuvre enfin le dernier. L'agriculteur manquait à cette classification, car l'agriculture, réduite à une journée de besogne pour la semaille, et à une autre journée pour la récolte, cessait d'être une fonction distincte et permanente de la société. Tout homme, sans doute, d'une caste inférieure, devait ensemencer par ordre la portion de terrain que la législation lui attribuait sur le fonds commun. C'était là toutefois un travail purement transitoire, un hors-d'cBUvre, un passe-temps, un coup demain tout au plus sur la campagne. Après avoir rempli son service le lendemain de l'inondation, il secouait la boue de ses pieds, prenait congé de la terre, et retournait à son métier.
Mais le fleuve répandait à chaque débordement une couche de limon sur l'Egypte. Il superposait une vallée nouvelle à l'ancienne vallée, il balayait la limite, il effaçait l'effigie de la propriété. Partout la nécessité est une invitation de la nature à la science. Pour corriger cette continuelle perturbation, cette continuelle variante du sol, ainsi refondu, démonétisé, vague et mobile comme le flux et le
reflux du Nil» le prêtre égyptien inventa» inventa non» l'invention était innée en quelque sorte dans le cerveau humain « mais perfectionna la science de la géométrie. Il ressuscita par le calcul le champ primitif enseveli sous le champ d'alluvion, et penché sur la terre dans une solennelle rêverie, évocateur suprême du spectre évanoui de la propriété, il retraçait sans cesse du doigt, sur la poussière, la carte sans cesse effacée de TÉgypte.
La géométrie est la route de TinBui. Une fois armé du compas intellectuel de Tespace, le géomètre sacré entreprit le cadastre du firmament. Il calcula la révolution annuelle de la terre autour du soleil. Le temps était auparavant un cadran vide où la pensée de Tbomme, errante au hasard, cherchait en vain une heure tracée^ Le jour venait et passait, et jetait alternativement pour unique date une ombre ou une lumière. L'homme marchait dans la vie à tâtons, sans trouver sur son chemin de chronologie graduée pour le guider. Mais ce jour-là il débrouilla ce chaos, il Torganisa, il l'ordonna, et le divisa par série et par césure. Il put ainsi échelonner, harmoniser sa vie, jusque-là éparse et confuse à chacune de ces divisions, à chacune de ces haltes de la durée. Son être tout entier était désormais un hymne réglé, équilibré, qui avait son nombre, son rhythme, son moment fixé d'avance et périodique pour le repas, le travail, la prière, le sommeil.
Le prêtre égyptien inventa le calendrier, et le calendrier à la main, il marqua chaque événement, chaque pas de la civilisation, d'un signe, d'un chiffre certain, pour qu'en se retournant vers le passé, l'homme pût toujours retrouver, reconnaître à sa place et à sa date tout ce qu'il avait fait où laissé en chemin. Il mit le temps en ordre derrière lui, ou plutôt il le reprit avec lui, le déploya autour de son corps.
remporta dans sa marche, et le tratna mr ses pas comme un magnifique manteau. Vivant dans le présent, il revécut par la chronique dans le passé. U tira sur sa tète nne plus large part d'éternité, il rendit un nouveau témoignage de la loi du progrès.
La science du passé lui donna la prescience du futur. Il prophétisa, il annonça d'avance la crue du Nil, l'apparition de la comète. L'oracle sucera au destin. Le destin, dans la croyance indoue, était l'avenir impénétrable, inexorable, gravé de la main de Brahma sur le front de tout homme naissant. L'oracle, au contraire, était l'avenir prévu, retiré de la profondeur immuable et ténébreuse où il dormait enseveli, et descendu à la portée de l'humanité. Il était encore un pas de plus dans l'éternité, un symptôme de plus du progrès, pas chancelant, sans doute, symptôme douteux ; mais un jour viendra où Toracle changera de Corme et prendra le nom de génie.
Après avoir trouvé la géométrie en quelque sorte à son pied comme une inspiration du sol, et l'avoir successivement appliquée à la mesure du champ, à la mesure du temps, l'Egypte l'appliqua enfin à la mesure de la pierre, à l'architecture, base de tous les autres arts, éclose la première entre tous, pour tous les porter, tous les recueillir dans sa somptueuse hospitalité.
L'architecture est née et pouvait nattre seulement, en Egypte, de la religion. Car pour la créer, il fallait d'abord une nation régulièrement submergée, qui devait faire de la pierre étagée sur la pierre une cuirasse à son corps contre l'inondation ; ensuite une étroite vallée, bordée de chaque côté d'une chaîne de montagnes, qui offrait partout h fleur de terre le calcaire et le granit, puis un fleuve complaisant, rouKer naturel qui portait au sortir de la carrière le bloc
ao chantier ; de plus, uoeidée collective, comioe celle de religion» qui appelait la cité tout entière à Tadoration du Dieu vivant, et enfin une caste surhumaine, comme la caste sacerdotale, qui disposait entièrement à son gré du reste de la natioD. A cette condition multiple, et avec cette diverse asMtance, TÉgypte a pu, sans fléchir sous le poids du tra* vail, déraciner la montagne, la transporter, la détailler et J'étêildre sur la vallée en immense colonnade.
L*tnde n'avait pas produit une architecture à proprement parler; elle Tavait reçue en quelque sorte toute faite de la main de la nature; elle avait simplement transformé à coups de ciseau la montagne en pagode. L'Egypte eut plus de conQunce dans son génie, repoussa la collaboration de la nature et enfanta le temple d'une idée, mais sans pouvoir toutefois secouer complètement l'influence du Heu sur l'esprit. Elle réfléchit par la pierre la physionomie de la vallée» répéta la leçon habituelle de son regard ; passa sur son œuvre la ligne horizontale de son paysage et jeta en avant du t^ple une longue allée de pylônes, copie invplontaire de sa patrie resserrée entre deux chaînes de fflpptagnes.
Celte architecture néanmoins était la sublime eiplosion d'un sol travaillé d'une puissante idée, qui parlait formidableipent par grande masse à l'imagination. L'Égyptien mardiait pour aller à la prière, devant une rangée de sphynx, colosses pleins d'énigmes, qui le regardaient passer du haut de leur calme grandiose. Il entrait sous un portiqu# géant, pesamment assis sur d'immense^ piliers, comme çl^argé c|tt poids accumulé de la Divinité. 11 foulait du pigd un secood temple souterrain, ou plutA) un abtme qui dormait ^r up lit de ténèbres à des profondeur^ inçonques. Il abordait en tremblant un dieu silencieux, haut de cent
coudées, enfermé en lui-même dans un magnifique immobilité, face à face avec son ombre étendue sur le parvis. Il voyait partout, à chaque pierre du mur, une parole cabalistique interdite au vulgaire dont il déchiffrait à peine çà et là quelque rare lambeau. Car le temple était un livre ouvert où chaque figure était une idée, chaque sculpture une phrase : écriture hiéroglyphique, langue sacerdotale, mystique, métaphorique, immuable comme le granit où elle était gravée, qui notait chaque mot d'un signe particulier, en attendant que le génie humain apprit à noter plus tard, en Egypte même, avec quelques signes seulement^ le dictionnaire tout entier de la parole.
L'architecture est donc véritablement une émanation directe de TÉgypte, la pensée formulée de sa géographie. Elle est en effet une forme d'art symétrique et immuable par essence. Or, partout sur le bord du Nil la nature respirait la régularité et Timmobilité. Le Nil sortait de son lit à ufie heure et y rentrait à une autre heure précise. Le ciel déployait chaque jour son manteau bleu, sans jamais laisser flotter sur la courbe de sa voûte l'ombre d'un nuage. La saison succédait à Ta saison, et d'un passage à l'autre variait à peine de durée. Le soleil se levait à droite du désert pour se coucher à gauche dans le désert.
L'Egypte appliqua cette symétrie et cette uniformité à chaque œuvre, à chaque chose de la civilisation. Elle régla, elle fixa, comme la pierre de l'architecture, ce qui échappe le plus à toute réglementation et à toute fixité : la vie, te repos, la nourriture, l'hygiène, le vêtement. Elle fit de la science une espèce de liturgie définitive, pétrifiée, que chaque génération léguait à la génération suivante, et que la génération suivante reprenait des mains de sa généalogie sans pouvoir jamais en retrancher ou en tnôdifier une for-
mule. Elle soumit Tinspiration elle-même à cette discipline inflexible du poids et de la mesure. Elle décréta comme un dogme le nombre des couleurs et le type des statues. Elle frappa d'immuabilité jusqu'à la note de musique, évaporée devant l'autel, de la corde de la lyre, avec la fumée de Tencens.
Et le prêtre, homme transfiguré, plus moral parce qu'il était plus intelligent, premier monogame de l'histoire, planait dans sa robe blanche comme dans une auréole de lumière, sur ee monde qu'il avait longuement, laborieusement créé de son génie, et qu'il tenait désormais scellé comme un baume précieux dans un vase de cristal. Attendez : le choc de la conquête brisera le vase plus lard pour en répandre le parfum. Et un jour le philosophe grec, sinon Pythagore, du moins Platon, viendra le respirer en passant.
Déjà un pâtre obscur, abandonné comme Osiris au courant du Nil et comme lui racheté de la mort par uiie femme de la royauté, a rassemblé ses frères de la tribu pastorale reléguée au dernier rang des castes sur les confins du désert. Il les a ralliés autour de sa parole. Il leur a montré du doigt la terre de la liberté. II les emmène à la recherche d'un autre soleiL II emporte avec lui une partie du secret de l'Egypte. Il va fonder un autre monde, égyptien de reflet, sur la montagne de Sion<