CHAPITRE XIII
Il y avait à rextrémité de l'Asie , en marchant vers rEurope, une chaîne de montagnes qui tendait sa croupe arrondie en carène à la vague de la Méditerranée. C'était la chaîne du Liban. Une forôt de cèdres, contemporaine de la Genèse, la recouvrait tout entière de la nuit profonde de ses rameaux. Un dieu nouveau, l'Hercule Tyrien, dieu du travail, habitait cette ombre mystérieuse agitée d'un perpétuel murmure. Le vent, sans cesse engouffré sous la cime gigantesque de l'arbre , courbée en pavillon , semblait répéter dans l'air le bruit delà Méditerranée. Quand la lame déchaînée à l'orage rebondissait avec fureur contre le rocher, la montagne frémissante sentait remonter le long de ses flancs, de feuille en feuille, la voix de la tempête. Cette voix augurale appelait l'arbre héroïque entre tous à descendre à l'appel de la mer pour en partager la destinée. Et le cèdre agité, les cheveux épars, plié, mais invincible à l'effort du vent, aspirait d'avance le péril.
L'homme mit la hache civilisatrice au pied du Liban, abattit le tronc religieux , dernier témoin de la création ,
Téquarrit , le recourba en forme de caràne , le recouvrit d'une couche de bitume, et le lança ensuite à l'abtme. Le premier jour il laboura la mer, à la sueur de son front, en ramant de la première à la dernière heure du voyage. Mais le second jour il comprit que le vent était un rameur naturel , qui emporterait sans effort le navire de l'autre côté de Thorizon.
Il recueillit dans sa voile le courant de l'air» et poussé par un souffle, il traversa le désert mugissant que Thirondelle seule pouvait franchir. Il mit le pied sur un sol de plusy et au bruit de la brise qui sifflait à travers la corde vibrante de la mftture, il fit «a seconde entrée triomphale dans l'espace. Il jeta d'une terre à l'autre, sur ce qui était autrefois l'impossible, la trace d'argent de sa quille comme une ceinture d'alliance. Il unit l'Est à l'Ouest. Il conduisit l'Asie, endormie au balancement du flot, sur la côte d'Eu* rope. Et le soir, lorsque après une journée de navigation, le nouveau conquérant d'une autre moitié de la planète regardait, du haut de la proue, dans la rêverie de sa vie* toire, la vague enflammée étinceler sur l'éperon de son navire, il voyait, au reflet de la lueur marine, l'antique Âmphitrite, humiliée et vaincue, courber en ondulant la tète sur son passage et fuir en secouant l'écume de se$ cheveux.
La race phénicienne , armée de l'aile à la puissante envergure qui traversait la mer de son vol , bâtit la ville de Tyr sur un tlot rattaché à la terre ferme par une étroite chaussée. C'était à cette heure troublée de l'histoire, où le droit de guerre régnait dans toute sa sévérité, une position, inexpugnable contre toute tentative d'invasion. Au premier bruit du pas d'une armée, la population assiégée coupait sa digue et déchaînait sur l'ennemi le flot du brisant.
Ainsi adossée au contrefort du Liban qui balançai! sur sa tète d'inépuisables flottes en nature, défendue de &ce par la Méditerranée; couverte sur les côtés par des défilés ; assise è égale distance de Tbèbes et de Babylone ; abritée et recueillie dans son comptoir, la ville de Tyr couvait le monde de son regard. EUe rayonnait sur la terre dans tous les sens par ses caravanes, et aspirait la vie en elle par tous les pores à la fois. Saba lui apportait l'encens sur sa procession de dromadaires; Jérusalem lui envoyait son. froment, Paimyre l'étoile souterraine allumée dans les mines de Golgonde, Memphis le duvet léger de son coton qu elle foulait à son métier, et colorait ensuite du rayon le plus vif tombé de la main de l'aurore dans une vapeur de printemps.
Le commerce provoque l'industrie. La nation commerçante doit nécessairement fabriquer le produit qui paye réchange ou solde l'appoint de l'échange. La cité Tyrienne comprit du premier jour cette loi de nature, elle métamorphosa le sable vitrifié au creuset en cristal, perfectionna l'art de l'orfèvrerie, et tressa en collier la perle de l'ambre qui répand un parfum d'amour sur le sein rêveur embrasé de soupirs, inventa l'acier, perfectionna l'armure, travailla rivoire, et fila enfin l'étoffe la plus précieuse de l'Orient, et, pour la teindre, eUe trouva au fond de la mer une larve obscure qui distillait dans sa coquille, sous l'algue de recueil, un sang plus précieux que le sang de Vénus.
Et comme ce jour-là l'homme avait amassé dans sa substance une plus grande quantité de vie et reversé dans son corps la vigueur réunie du bœuf, du cheval, de l'Ane, du dromadaire, du feu, du vent, du bois, du marbre, du fer et du granit; et que fort de toutes ces forces, désormais confondues et assimilées à sa propre constitution, il était un
être dilaté au centuple de puissance» alors il exhala au regard et il étala sur son corps ce prodigieux accroissement de vitalité. Le tissu rayé de TÉgypte, reflet grossier du tatouage, avait été plus ou moins jusqu'alors son principal vêtement; mais» à dater de laPhénicie» il foule aux pieds ce haillon , premier manteau d'une existence inférieure , et il suspend pour la première fois la pourpre à son épaule. Maître de la terre jusqu'alors méconnu de luimême, il marche au soleil de la création, rayonnant d'une nouvelle existence , dans toute la splendeur de la royauté.
La Phénicie tenait à la proue de ses flottes toute terre visible et invisible que le flot battait de son rhythme et enlaçait de son repli. Elle suivit cette voix irrésistible de l'espace qui parle au cœur de l'homme comme la voix même du destin ; elle marcha de conquête en conquête^ au hasard» sur la foi de l'inconnu, partout où le vent la poussait ; elle jeta enfin de tous côtés de nombreuses colonies qui multipliaient à rhorizon la vie de la métropole. Son innombrable population, incessamment accrue par le commerce, étouffée sur son îlot, essaimait chaque année , emportée sous ses voiles, vers d'autres rivages. La civilisation phénicienne colonisa ainsi, en passant, les îles de Crète, de Rhodes, de Chypre, les Sporades, les Cyclades, poussa au couchant, toucha en Sardaigne, relâcha en Sicile, y éleva les villes de Motya, de Soloès, de Panormus, et, inclinant au midi, fonda sur la rive gauche de la Méditerranée une seconde Tyr africaine, qui devait être Carlhage , la métropole à son tour du commerce.
De cette station avancée, elle reprit la route du couchant, et aborda une péninsule pétrie d'or, qui suait l'or par tous les pores du sol, le couvait dans toutes les montagnes, le
roulait dans tous les fleuves , le répandait dans toutes les vallées. Elle conquit celte naïve Hespérie» insouciante de sa richesse » en plongea la population sous le gouffre béant de la mine et l'envoya au iond de la terre arracher le minerai parcelle è parcelle. L'Espagne avait méconnu le prix du trésor qu'elle portait dans ses entrailles, ou dédaigné cette munificence gratuite de sa géographie. Elle expia de son supplice cette ignorance ; mais un autre jour, mieux instruite, elle passera la mer à son tour et reportera sor un autre peuple son expiation.
Et la PhéniciCy la voile toujours ouverte, dans son impatience de l'espace, trouva sous la colonne d'Hercule la porte mugissante de l'Océan, gardée par le reflux. Elle entra hardiment par ce passage de mystère dans ce nouvel inconnu. Elle contourna l'Espagne , elle assit la ville de Gadès, comme Tyr, sur un îlot rattaché à la terre ferme par une jetée. Elle sema de droite et de gauche les villes de Tartessus, de Galpé, de Malaca, et d'Hispalis. Et lorsqu'elle eut échelonné sur sa route et assuré pour son retour une série d'escales, elle remonta l'Océan vers le nord, et côtoya un continent barbare peuplé de sauvages. Elle U'a* versa, à l'extrémité de ce continent, comme le détroit d'une nouvelle mer blafarde et enveloppée de brume ; elle découvrit une lie écumante couverte de forêts, et pénétra à quelques lieues dans l'intérieur, par un large fleuve aux rives plates, répandues en lagunes. Elle trouva là quelques cahutes enfouies dans la vase , au milieu des roseaux. Elle demanda aux naturels le nom de cette terre frappée de stérilité. Us l'appelaient l'ile de Tinn, et de ce fleuve désert, ils l'appelaient la Tamise. Elle leur acheta quelques lingots d'étain, leurs seuls trésors,, et repartit aussitôt, en saluant d'un regard de pitié cette atmoi^hère lugubre, noyée
d'iu) perpétuel brouillard. Elle remonta la mer du Nord jusqu'à la hauteur d'EIgoland, ramassa l'ambre que la lame vomissait sur la grève, et regagna le Liban, les mains chargées de butin.
Elle rapportait l'or de son voyage , et avec Tor, comme vous allez voir, un immense progrès. Jusque-là Tbomme avait directement échangé, troc pour troc, le produit contre le produit. Il payait Thabit avec le mouton , Tarmure avec Tamphore. Chacun, dans ce système, devait nécessairement amener et présenter la valeur échangeable , en nature, sur le marché. Cette théorie primitive de transaction portait en elle une inextricable complication de transports et de dépenses. Le produit vivant ou fabriqué , un cheval, par exemple, ou un bouclier, repoussait ju^u'à ridée de fraction et de mesure. La plus grande valeur, par cela même qu'elle était indivisible , ne pouvait , sans sacrifier une partie d'elle-même, acquérir une moindre valeur.
Et ce n'est pas tout encore. Pour écouler, pour placer une denrée , le producteur de la main ou de la charrue devait trouver autour de lui le besoin immédiat qui correspondait à sa denrée, et avoir à son tour le besoin actuel qui correspondait à la denrée de son client. De sorte que le commerce dispendieux de transport, lourd de mouvement, pesé au plateau d'une fausse balance, faute d'un commun diviseur, était l'échange du fortuit contre le fortuit, de l'instantané contre l'instantané, l'enchère à brusque échéance, la seconde vendue contre la seconde , l'inépuisable variété de l'impossible accumulée dans une seule impossibilité.
Que fallait-il donc pour soustraire l'échange à cette fatalité de nature qui le tenait étroitement fermé dans l'espace et dans la durée ? Il fallait d'abord découvrir une matière
première, universelle d'utilité» qui conttnt précieusement en elle, comme un génie, le plus grand nombre d'usages. Il fallait que cette substance divisible à l'infini, et précieuse jusque dans une molécule , condens&t la plus grande valeur possible sous le plus léger volume, pour être aisément mobilisée et transportée d'une contrée dans une autre pa trie, n fallait encore que cette essence même de la richesse fût incorruptible, inaltérable à la rouille du temps, et qu'aujourd'hui, demain, à travers les peuples et les hivers, la main qui la portait, la main qui la gardait, lui retrouvât toujours le même poids, la même utilité ; il fallait, enfin, que toute nation de la terre reconnût par une sorte de conspiration , et acceptât unanimement la principauté unique de cette valeur sur toutes les autres créations de l'industrie, et que partout où le produit souverain paraissait, la multitude entière des races barbares ou civilisées, accourût le saluer et solliciter l'échange.
Un métal seul pouvait suffire à cette destinée, et l'or était ce métal. Le plus dense et le plus malléable à la fois entre les métaux, il pouvait , par sa solidité et sa ductilité , participer à toutes les formes , à toutes les industries. Le plus insaisissable à la destruction et le plus éclatant de couleur, il pouvait, sans perdre aucune faculté , attendre le passage de l'occasion et tenter par son éclat la main qu'il n'aurait pas séduite par son utilité.
La Phénicie comprit plus qu'aucune nation le mystère divin de l'or, et par cette raison passa pour avoir inventé la monnaie. A dater de ce jour, le consommateur qui voulait acheter un produit, échappa à l'obligation de traîner péniblement un produit équivalent sur le marché, et d'échanger un besoin immédiat contre un autre besoin également actuel. Il porta son or à la ceinture , et une pièce à la main,
il acheta la denrée qui lui était nécessaire sur le moment. U n'y eut plus sur la vente ou sur l'acquisition ni perte, ni déchet. L'or étant divisible et gradué par monnaie , il acquittait mathématiquement toute quantité appréciable de valeur. Il nivelait l'échange ; il le ramenait à une commune formule.
Et le vendeur qui avait cédé, pour n'importe quelle quantité de monnaie, une marchandise souvent précaire et destructible» si elle n'était pas consommée du jour au lendemain, emportait à son tour dans son foyer cette marchandise transfigurée et radieuse, indestructible et immortelle désormais. L'œuvre de son industrie avait passé dans l'or par une mystérieuse métempsycose, et en avait revêtu l'incorruptibilité. La valeur du produit depuis longtemps consommé qu'il avait vendu, était toujours là, intacte et présente , pesée et comptée atome par atome. U pouvait l'évoquer à son gré, en toute circonstance, la ressusciter au soleil , la permuter contre une autre valeur, la d^enser, enfin, à l'heure seulement de la nécessité. L'or avait nivelé l'échange, il nivela encore le besoin.
Du moment que l'homme tint là, sur son doigt, dans une simple parcelle de métal, le prix toujours disponible et inaltérable d'une consommation éventuelle qu'il pouvait indifféremment choisir à sa volonté, il retira, chaque jour, de sa dépense une part de consommation pour la convertir en monnaie. Il connut l'épargne. Il préleva, goutte à goutte, miette à miette, sur sa faim et sur sa soif, la dispense de la faim et de la soif à venir. U amassa toutes les économies périssables et insensibles, qui ne pouvaient prendre d'elles-mêmes un corps , il les transforma au fur et à mesure en grains d'or, au creuset de sa prévoyance , et il les incarna sous une efBgie pour des siècles de durée.
La prifation ajoutée à la privation avait produit l'épargne ; l'épargne accumulée sur l'épargne produisit le capital. Le capital remplaça le jeûne, forme négative de l'économie.
Si l'or n'avait jamais paru sur la terre , pour appeler, retenir, revivifier et immortaliser toute production et toute prévoyance humaine dans sa propre substance , l'homme, impuissant à économiser, aurait nécessairement dévoré sur sa table jusqu'au dernier épi de chaque moisson. Le père, déshérité le premier par l'aïeul, eût légué à sa descendance la même pauvreté. Il eût consommé, et voilà tout, sans laisser après lui d'autre vestige que le souvenir du besoin satisfait. Mais l'or, ce messager divin de rédemption, vint lui conseiller, bien plus, vint lui enseigner l'épargne.
Qu'est-ce donc que l'épargne ? C'est la consommation possible dans le présent reportée sur l'avenir. La consommation est la jouissance immédiate évoquée, évanouie dans Tacte même de la jouissance. Elle possède à peine la minute. L'épargne, au contraire, est une consommation ajournée que le temps emporte avec lui de génération en génération. Elle possède la perpétuité. Elle conserve toujours, pendant son voyage à travers les années, son droit acquis à une jouissance. Mais cette jouissance une fois cueillie, son droit est épuisé, elle passe, payée par un nouveau travail , dans la main d'un autre économe.
L'épargne ou la jouissance substituée est donc supérieure à la simple consommation ou à la jouissance sur place, de tout l'intervalle qui sépare l'inconstance de la durée, la gloire de l'action. L'action est l'œuvre du moment engloutie dans le moment. La gloire est l'œuvre durable qui retentit de sa place dans le temps, sur tous les siècles à la fois. L'épargne est une gloire aussi. Elle est l'humble immortalité de chaque famille. Elle met les siècles dans une larme
métamorphosée en monnaie. Le jour où te plus pauvre aïeul y perdu dans la nuit de sa misère, a immolé chaque jour en lui un besoin et transfiguré ce besoin immolé en économie, ah I ce jour-là , je le jure par le progrès vivant, il a convoqué à l'hospitalité de sa table, comme autant de contemporains, ses enfants encore ensevelis dans les limbes, et les enfants de ses enfants ; il est monté en puissance d'être, il est entré, son obole à la main, dans son éternité. Où donc est le cantique de bénédiction qui a jamais célébré Tor immaculé, métal royal, bienfaiteur caché, confident muet de Dieu dans ses desseins sur l'humanité, âme matérielle du monde, incarnée dans la splendeur du rayon, poussière divine, étincelle du soleil tombée sur la terre dans un jour d'amitié pour notre destinée , qui reçoit dans sa molécule et embaume de son incorruptibilité chaque heure du travail de l'homme , chaque heure de sacrifice , qui les reçoit et les restitue religieusement de père en fils aux dernières générations , qui provoque dans le cœur fort la sublime cupidité du dévouement, qui donne à la vertu du foyer son auréole , qui ouvre la porte du temps devant le pas du travailleur, qui reverse notre vie à jamais perpétuée dans sa perpétuité sur la vie de nos enfants, qui unit d'une chaîne Indissoluble les morts et les vivants et qui porte l'énemité écrite dans l'exergue d'une simple monnaie 7 J'ai beau chercher sur la lèvre des poètes l'hosanna de reconnaissance chanté à sa glorification, les poètes, ces intimes de Dieu pourtant, ont passé à côté de l'or et ils l'ont maudit. Ils ont ignoré sa grandeur, et, sous leur doigt, la corde de leur lyre, trempée de sa céleste essence, a rendu contre lui le son de l'injure. Mais, pendant que Tesprit de l'homme le calomniait, sa main plus intelligente le cherchait toujours à travers l'anathème.
L'or a élevé le travail accumulé sur le travail jusqu'à son apothéose. Il a engendré saintement, dans une rnys* tique conception» le capital rédempteur » ce messie né d'une privation » d'une vierge aussi ; et par le mérite de ce fils divin , de ce pieux immolé, il a retiré l'homme de la misère , l'a racheté de la servitude , marqué du signe d'élection et introduit au parvis de l'intelligence.
La civilisation phénicienne avait inventé la monnaie ; et l'industrie, mobilisée, éternisée dans chacune de ses productions , avait débordé de l'étroite clôture du lieu et du moment sur tous les temps et sur toutes les contrées. Après cette grande découverte, la Phénicie trouva encore sur son chemin une autre inspiration qui semblait la mystérieuse symétrie de la monnaie : elle créa l'écriture.
Jusqu'au jour de l'écriture, la pensée, réduite à la voix pour toute communication, rayonnait à peine à la circonférence invisible que la parole traçait en fuyant sur l'atmosphère. Elle mourait où la vague du son mourait. Une minute Tentendait, la minute suivante l'ignorait. Un homme avait parlé , la foule cherchait encore dans le vent la trace du discours. Le vent avait passé, emportant avec lui le discours à l'oubli.
Le révélateur cherchait à retenir l'idée incessamment évaporée avec sa parole. Il la déposa d'abord dans l'oreille d'un confident de son génie assis à son côté. Pour graver plus profondément cette écriture orale en quelque sorte sur la page vivante de la mémoire , H la scella dans le moule inflexible de la poésie. Toute pensée prenait alors la forme du vers , la science comme la chronique , la législation comme la théogonie. C'était le temps d'Orphée et de la muse Mnémosyne. L'inspiré dictait ou plutôt chantait , et le rapsode, suspendu à la lèvre du chantre, enregistrait Id
strophe errante dans son souvenir. L'œuvre, composée par celui-là et conservée par celui-ci comme par un livre parlant, traversait ainsi le temps, renvoyée d'écho en écho, d'une génération à l'autre génération.
Mais la mémoire était bornée, et la science, réduite à l'hospitalité de la mémoire, était bornée aussi et murée dans le cercle étroit de l'initiation, lorsqu'un jour de grftce, l'homme, toujours en peine d'espace et de durée, trouva le secret de noter le son de la voix et de le fixer par un signe sur la table d'ivoire ou sur la feuille de papyrus. Ce jour-là le Verbe fait chair revêtit un corps visible au regard. Le génie , perpétué par la lettre, distribué à l'intelligence , indéfiniment échangeable et transmissible, parla universellement, impérissablement au genre humain tout entier comme à son auditoire. Il interpella d'avance , du fond de son siècle, la postérité de la postérité, présent partout, contemporain partout, ressuscitant partout autant de fois qu'il trouvait sur son passage, dans sa rapide évolution, un doigt sympathique pour dérouler le feuillet immortel chargé de sa parole.
L'or était devenu le lien du travail avec le travail dans la durée ; l'alphabet devint à son tour le lien de l'esprit avec l'esprit, et de même que la monnaie tombée de la main de l'ancêtre allait sans cesse à travers les âges racheter une vie de la misère, l'écriture, envolée au souffle de l'histoire, alla sans cesse retirer une âme de l'ignorance.
La Phénicie avait agrandi l'espace de toute la longueur du sillage de ses navires, elle avait en même temps découvert la double forme d'unité, l'écriture et la monnaie, destinée à relier entre elles toutes les distances. Elle ne devait pas sans doute tirer de l'écriture tous les mystères divins que la lettre contenait dans sa ligne cabalistique , comme
rhoroscope d'un nouveau génie. Mais elle avait fait dignement sa journée, elle pouvait entrer dans son repos. Une autre civilisation allait la relayer au nord de la Méditerranée.
L'Asie avait abdiqué l'humanité dans la main de l'Europe ; la Grèce montrait déjà au-dessus du cap Sunium son froni de marbre effleuré par le matin.