CHAPITRE XIV
La Grèce, déployée en forme de calice sur la Méditerranée, et rattachée au continent par la tige étroite de Visthme de Corinthe, Ootlait à Textrémilé de l'Europe, comme une fleur épanouie à la poussière d'idées que le vent soufflait de l'Afrique et de l'Asie. L'esprit civilisateur qui prépare toujours d'avance une hôtellerie à la pensée, avait admirablement disposé l'ancienne Hellénie pour une représentation plus animée du drame de l'humanité.
Fermée au nord par le défilé des Thermopyles qui la protégeait contre l'invasion ; enlacée d'une triple mer qui la berçait au murmure de trois continents; creusée de golfes qui multipliaient ses points de contact avec la mer ; couverte de montagnes gracieuses qui versaient de toutes parts de nombreuses rivières, enveloppée d'une température amicale qui la caressait de ses rayons, la Grèce était une voluptueuse salle d'éludé au soleil, où l'inlelligence, abritée et libre, pouvait rêver en paix à l'ombre du laurier, et préparer, sous l'inspiration du paysage, une nouvelle cirilisatioD poétique et industrieuse à la fois.
L'homme, affaissé dans TOrient sous le poids de sa disproportion avec la nature, relève ici le front pour saisir corps à corps sa rivale et la soumettre à sa puissance. La nature, abaissée à son niveau et réduite à sa taille, le provoque à la lutte sans le décourager de la victoire.
L'Asie est, d'une contrée à une autre, plaine ou montagne. La plaine est la léthargie du sol qui assoupit la pensée de sa monotonie. Ouverte de tous côtés, elle appelle la conquête, et avec la conquête, la main de fer du despotisme. La montagne, au contraire, sépare la population par des précipices, disperse les tribus par ruches sur les sommets, isole l'homme et engendre l'anarchie.
La Grèce, au contraire, colline et vallée à la fois, arlistement modelée en creux et en relief, partageait naturellement le sol en provinces, sans enfermer chaque peuplade d'une infranchissable clôture, et combinait ainsi, dans sa géographie, la diversité avec l'unité.
Elle résistait, par la contexture heurtée et brisée de son sol, à l'absorption de sa race dans une seule monarchie. Et cependant, par l'intimité naturelle de toutes les parties de son territoire, serrées les unes contre les autres, et entrelacées les unes aux autres, elle ramenait ses cités éparses à une pensée de fédération. Sa nationalité mobile portait sur plusieurs nations comme la voûte multiple du pont sur plusieurs arches à la fois.
Une main prévoyante avait approvisionné cette terre d'élection de toutes les richesses, avait couvert la montagne de forêts, déposé le marbre dans les flancs de Paros, enfoui l'or dans les mines de Thasos et l'argent sous les collines de Laurium; enfin, par un mystérieux retour de la civilisation sur elle-même, qui semblait vouloir résumer tous les progrès antérieurs dans un dernier progrès, la Grèce re-
produisait, territoire par territoire» chaque période de Vhur manité.
La Messénie, fille de Cybèle, promenait la charrue sur son fertile guéret. L' Arcadie patriarcale paissait le troupeau, à moitié endormie au bord de l'eau courante dans le rôve d'une perpétuelle idylle. L'Atlique, couronnée de la végétation poudreuse de l'olivier comme d'une écume envolée de la mer sur l'Hymète, labourait la vague de la proue de son vaisseau. La Thessalie» âpre et guerrière, conduisait sa cavale au soleil levant, pour que, fécondée d'un rayon de l'aurore, elle portât une âme de feu dans le combat.
Ainsi, la Grèce, partout accidentée, ombragée, arrosée, enveloppée d'une ceinture de Gyclades, syrènes flottantes sur le chemin de l'Orient, qui appelaient la voile vers la pleine mer, était, au jour de Dieu, une patrie active, dramatique, mobile, inquiète, qui, par la ligne flexible et richement articulée de sa frontière, par la grâce et la paix de sa nature, par la limpidité de sa lumière, la distribution morcelée de sa t*ace en diverses cités, par la richesse de son territoire, par la multiplicité de ses ports, de ses mines, de ses productions et de ses aptitudes, provoquait l'homme par toutes les voix de l'air et de la terre, à la pensée, an travail, à la liberté, à la spontanéité, à l'initiative, à la poésie, à l'analyse, à la concurrence, à l'émulation, à l'action et à la réaction de chacun sur tous et de tous sur chacun, à la diversité et à l'originalité d'inspiration.
La caste avait été, dans l'ancienne Hellade, comme dans l'Inde, comme dans l'Égpy te, comme partout, la forme primitive rigoureuse de la société. Et, en effet, pour nourrir une nation, il faut telle ou telle somme de force musculaire dépensée sur le sol et convertie en subsistance. Lorsque la civilisation naissante épelle encore la première ligne de sa
préface, qu'elle a tout à cooquérir sur la nature» le champ, la maison, le chemiD, la hache, la charrue, le troupeau, la collaboration du quadrupède, rinunense corps supplémentaire, en un mot, au muscle invincible, de sa création et de son industrie, alors la somme tout entière de la maind'œuvre humaine infatigablement prodiguée sur la terre, du vieillard à Tenfant, suffit à peine à nourrir la cité. Aussi longtemps que cette obligation de travail universel aurait indéfiniment pris à chacun jusqu'à sa dernière minute, l'humanité aurait à jamais vécu dans le gémissement, le front courbé sur le sillon.
Mais l'homme ne défriche pas deux fois son champ, ne trace pas deux fois son chemin, ne plante pas deux fois l'olivier, ne bâtit pas deux fois sa maison. Or, à la fin de chaque siècle, la dispense du travail à faire par le travail déjà fait retournait en loisir à une nouvelle génération. Cette nouvelle génération traduisait ce loisir en pensée. L'histoire était une perpétuelle métamorphose, homme par homme, en classe pensante, de toute la main-d'œuvre accumulée heure par heure dans la société.
^ Ce legs des morts aux vivants étant d'abord excessivement réduit, le nombre des âmes nées à l'intelligence était aussi excessivement restreint. La caste marqua cette date du progrès. Dans cette civilisation encore rudimenlaire, une imperceptible minorité pouvait seule penser : le reste travaillait à la sécurité de cette élite.
La Grèce organisa donc primitivement la société en quatre classes invariablement désignées par leur naissance à certaines fonctions. Thésée divisa les habitants de l'Âttique en Eumolpides, hommes du sacerdoce, en Eupatrides, hommes de guerre, en Géomores, hommes de glèbe, et en Démiurges, hommes de métier. Il concentra exdusi-
vement le pouveir dans les mains des Eupatrides> et l'électioQ des hiérophantes dans les mains des Eumolpides. Il ferma la cité anx^deux autres classes et leur refusa la prêtrise .
Mais le flot toujours montant de Tactivité humaine, et par l'activité, de la richesse, souleva, du fond de la multi* tude excommuniée et ténébreuse, une plus forte masse d'ai* sance, et avec Taisance une plus nombreuse initiation k la pensée. La caste, submergée de toutes parts, croula au bruit des révolutions. La démocratie introduisit plus d'élus à la souveraineté et dispersa la religion dans plus d'intelligences.
L'humanité élargie en puissance élargit à son tour le cadre trop étroit de la société, et transforma la caste en esclavage. Or l'esclavage était, comparativement à la caste, un système d'inégalité réduit de moitié, et, à ce titre, il était un progrès.
La cité grecque avait sur la place publique un comptoir en plein vent, le péribole où des hommes vendaient d'autres hommes aux enchères. Les marchands étalaient artistement leur denrée au regard, la montraient au bout d'une baguette, vantant chaque tête à haute voix et la nommant d'un nom d'emprunt, impersonnel et commun aux autres tôtes du troupeau.
Lorsque l'esclave acheté au péribole entrait pour la première fois dans la maison de son maître, il allait s'asseoir devant la pierre du foyer. La mère de famille lui répandait sur la tête une corbeille de figues et de gAteaux en murmurant cette formule : Que Dieu soit béni et que cette dépense ne soit pas perdue I Après ce baptême de servitude, elle lui donnait une ceinture de toile, un bonnet de cuir, une paire de sabots, et l'envoyait ensuite à l'écurie humaine dormir avec le reste du bétail.