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CHAPITRE XXI

Le christianisme avait prêché à la race du Nord, assise sur un sol encore vierge, la doctrine de la privation, de la continence, et involontairement à son insu, il avait contribué à développer l'épargne, et par l'épargne la richesse. L'homme travaillait par sentiment d'expiation, uniquement parce que le travail était Tanathème que Dieu avait porté contre lui à la sortie de l'Éden. Il obéissait au châtiment, l'esprit incliné à la mortification, en étouffant en lui la voix du désir, comme une provocation du Tentateur.

Le travailleur prélevait d'abord à peine sur le produit de sa main la part strictement nécessaire à son existence, et il restituait le surplus au sol en nouvel instrument de production. La richesse immobilière montait ainsi d'heure en heure, successivement grossie par la main-d'œuvre de chaque famille. La ferme, la métairie, l'écluse, la fabrique, sortaient une à une de terre comme une seconde végétation. Cette fécondité, sans cesse croissante, sollicitait sans cesse l'homme à jouir par la facilité des moyens de jouissance. Et, au moment même où la croyance pleinement, complètement acceptée, affirmée par lui, sans réserve, sans

contestation, dans la dernière profondeur de son intimité, de sa conscience, lui disait, lui criait par toutes les voix de Tair, par toutes les pierres du chemin, que le corps était un haillon, le bien-être un péché, le bonheur un défi, le luxe un blasphème, la joie des sens une perdition, il cherchait malgré la menace du dogme» malgré la protestation douloureuse de sa propre conviction, malgré le péril, malgré l'interdit de l'Eglise, comme poussé, comme précipité par une force irrésistible, par une nouvelle révélation, il cherchait, ce n'est pas assez, il invoquait avec passion l'or, la soie, la richesse, la splendeur, la beauté, l'efflorescence de la chair et la volupté de la sensation.

Pendant que son Ame attardée , inquiète , soupirait , gémissait aux vieux dogmes, utiles un jour et maintenant trompeurs, de déchéance et de pénitence, il sentait tressaillir, déborder en lui une vie nouvelle, plus forte que sa propre croyance. Il aspirait un monde nouveau. En effet, le temps prédit était venu. Le signe de régénération éclatait de tous côtés. Le cœur de l'homme, remué de fond en comble, attendait le miracle précurseur de l'idée. Le miracle parla.

Un homme allait de ville en ville, offrant aux princes de l'Europe un monde pour un vaisseau. Il avait longuement pesé la terre, à la lueur de sa lampe, dans le plateau de sa pensée. Il ne lui trouvait pas le poids qu'elle devait avoir dans la création, et il continuait de rouler en silence ce problème. Il regardait le soir au couchant le soleil plonger dans l'écume de la Méditerranée. Où allait ce sublime éclaireur de l'espace qui fuyait à l'horizon dans la pourpre du nuage? Allait-il visiter de son rayon une autre contrée inconnue à notre regard? Si la terre était sphérique, la loi de l'équilibre le voulait ainsi.

À mesure que le grand visionnaire prolongeait devant le ciel éteint cet interrogatoire du génie à sa propre pensée, son doute intérieur, successivement éclairé, prenait, au fond de son intuition, une apparence, une réalité. Il voyait là, devant lui, à la frontière de la dernière étoile, aussi sûrement qu'avec les yeux des sens, un nouveau continent. Il bondit, comme soulevé par Tâme électrique tout entière de la planète. Il ouvrit les bras à l'espace et il cria : Je tiens un monde ! La mer entendit son cri et le répéta de vague en vague jusqu'à la rive de l'Atlantide.

Le mendiant des princes erra longtemps, son bâton à la main, portant de cour en cour le continent de sa pensée. Aucun souverain de l'Italie ne voulut accepter ce don d'un rêve, et le prophète de l'hémisphère atlantique allait frapper à la porte d'un autre royaume. Il avait foi à sa vision. Il étouffait dans l'étroite enceinte de notre géographie. Son espérance marchait devant lui en lui montrant le chemin. II la suivait, le front rayonnant, sans écouter le stupide murmure de l'ironie. Il trouva en6n une femme, une reine, qui voulut bien contribuer sur son trésor à la vérification de son pressentiment. Elle lui donna un vaisseau, et il partit.

L'esprit du progrès, ce complot universel, involontaire, de conjurés étrangers et dévoués, sans se connaître, les uns aux autres, avait déjà , par une admirable prévenance et une admirable sympathie, inventé la boussole, cette horloge de l'espace, qui marque la route des voyageurs de la pointe de son aiguille. Conduit par cette muette assistance que, du fond de l'oubli, de l'Arabie peut-être , un collaborateur inconnu lui avait préparée, le hardi aventurier ouvrit la voile au souffle du mystère.

La côte avait fui derrière lui depuis des jours, depuis des semaines. Il allait, il allait toujours : le flot venait et pas-

sait; le vide renaissait du vide à son regard; le soleil naissait et mourait sur la même incertitude. L'équipage douta d'une rive devant l'immensité. Et croyant que te monde allait manquer, il voulut forcer le conquérant d'une énigme à revenir sur sa témérité. Mais lui, invinciblement confiant dans son rêve et enveloppé de toutes parts du néant, il laissait le vent de Dieu pousser son vaisseau et regardait l'horizon. La terre était là, au bout de son doigt ; il la voyait, il pouvait la montrer.

Et un matin, la nature avait mis ce jour^là sa robe de fête, comme pour une grande journée de l'humanité, l'intrépide navigateur vit tout à coup sortir de l'écume, à la proue de son navire, la terre de son rêve, parée de la palme du tropique et souriante dans le rayon du matin. Sa fiancée avait secoué à son approche le bouquet trempé de rosée, et semblait venir au-devant de lui dans un parfum. Il la reconnut ; il l'avait vue tant de fois dans la contemplation de sa veillée ! Il laissa échapper la barre du gouvernail, et tomba foudroyé sur le pont, à genoux. La chair était trop faible pour porter une pareille joie de l'esprit. Après cette seconde création, en quelque sorte, du continent austral par une idée, Colomb revint en Europe recevoir au fond d'une prison la récompense de sa conquête.

Il avait ouvert à sa patrie d'adoption la porte de la richesse. L'Espagne accourut sur ses traces ramasser l'or dans le sillage du soleil. Lorsque Dieu veut attirer la civilisation , vers une contrée il y enfouit un trésor. L'éternel Argonaute du progrès franchit l'abîme pour conquérir la mystérieuse toison. L'Espagne avait d'abord été l'Hespéride au rayon tentateur qui appelait l'humanité à l'ouest. Mais le jour où la civilisation avait envahi l'Europe , l'Hespéride avait pris son vol en secouant son aile dorée , et avait dis-

paru de l'autre côté de la mer dans le crépuscule du cou* chant L'Espagne Tavait poursuivie à son tour et l'avait retrouvée dans une vallée des Cordilières. L'Hespéride fuira de nouveau encore , après quatre siècles, pour émigrer au bord d'une autre mer, en face de l'Asie. Messagère mystique de la caravane du progrès, elle lui indique son chemin dans l'espace.

L'or est l'unique séducteur assez puissant pour arracher l'homme à son foyer, et l'exciter à l'expatriation. Il offre, en effet, au colon une richesse immédiate, qui rembourse en peu de temps au décuple l'avance de l'émigration ; il paye les premiers frais de transplantation de la race civi* lisée au milieu de la race encore plongée dans la barbarie, et accumule la population éparse autour du cratère béant de ses mines. Il sème de côté et d'autre des centres de production ou d'échange ; il provoque le commerce, et par le commerce la culture ; il colonise enfin , dans toute l'étendue puissante et multiple du mot de colonisation.

Le trésor souterrain du Mexique a donc immensément servi l'humanité, moins par lui-même, moins par son lingot que par son influence et par son attraction. 11 a invité et retenu la race européenne à l'hospitalité de l'Amérique.

Cette race puissante, armée de toutes les armes de la civilisation, a tiré de cette nature vierge, aux flancs ardents, une nouvelle vie, une nouvelle ivresse. Elle a versé dans sa coupe la sève d'une autre végétation, et bu l'arôme d'un autre soleil. Elle a revêtu des splendeurs et cueilli des essences inconnues à sa première patrie. Elle a enrichi sa puissance d'être, sa gamme de sensation, de toute la volupté, de toute l'utilité que la vanille, la canne à sucre, la sève luxuriante du tropique répandent aujourd'hui autour de lui, sur lui, à sa table, à sa fête, h son chevet. Déjà

Vasco de Gama avait contourné le cap de Bonne-Espérance, et abordé l'Asie à revers par la grande étape de Touest. Ainsi, l'Europe tenait à la fois les deux continents vaincus, et attachés à Tancre de ses navires. Elle reversera plus tard sur TAmérique l'ambroisie brûlante de l'Asie, l'épice et le café, pour que la 6bre de Thomme du Nord, chauffée à la flamme et baignée de l'électricité du Midi, plus sympathique, plus vibrante à la sensation, absort)e et répercute dans l'atmosphère plus d'enthousiasme et plus de génie.

A quel(}ue temps de là un autre prophète, un autre Titan révolté contre l'infirmité de notre nature, allait visiter Dieu et lui dérobait le secret de la création. Il inventait le télescope, il donnait à l'homme un sens de plus, qui voyait ce que l'œil seul n'avait jamais vu : l'immensité cachée derrière l'immensité. Au premier regard de Thomme qui alla frapper le ciel, la voûte des vieux temps croula. L'étoile, surprise dans sa nudité, recula dans l'espace à des siècles de distance. L'esprit de la terre monta aussi haut que le vol de l'ange avait jamais monté. 11 compta dans l'éther un million de fois amoncelé sur l'éther l'innombrable borne flamboyante que Dieu avait plantée sur le chemin de l'infini.

Ainsi, à mesure que Christophe Colomb étendait sous nos pieds l'espace du globe, Galilée, par une admirable correspondance, étendait sur notre tète l'espace du firmament. Ils accomplissaient l'un et l'autre le commandement du progrès : ils entraînaient l'humanité plus avant dans l'immensité.

Mais le nouveau Prométhée qui avait conquis plus que la flamme, qui avait conquis la lumière, qui avait dit à la terre : Marche ! au scandale de l'Ecriture, avait défié le

pouvoir désormais sourd, aveugle, épuisé avec son œuvre et enseveli dans son progrès. Il devait expier sa témérité. Le vieux dogme porta la main sur lui et le tratna, affaibli sous le poids de sa gloire, jusqu'au seuil d'une église. Il loi courba de sa main brutale le front dans la poussière et le força de la force du bras à renier la révélation visible du Dieu vivant. Et celui-là qui était alors entre tous le plus grand» balbutia à deux genoux le désaveu de sa propre grandeur. Lorsque la terre eut entendu cette injure à la création, un moine mit un bâillon sur la bouche du savant pour imposer le silence à ce génie encore possédé de l'esprit de vérité. Il avait bien choisi son supplice : le silence, pour un pareil confident de l'éternité, devait être en effet le plus cruel châtiment.

La raison humaine, le science allaient périr sous la police de la papauté conjurée avec la puissance séculière pour refouler toute nouvelle expansion de vérité, si un ouvrier, un inconnu perdu dans l'ombre de la multitude n'avait eu ridée de déposer chaque lettre de l'alphabet dans un grain de métal. Lorsqu'une pensée venait à paraître dans le monde sur une feuille de papier, l'ouvrier remuait la poussière de parole qu'il avait fondue à son creuset, et, par la mystérieuse chimie de son intelligence, il transformait la lettre de la main en lettre de fer et recomposait le manuscrit sur châssis. Il plaçait ensuite le châssis sous un cylindre, et il reproduisait, à chaque coup de balancier, autant de fois la pensée d'un seul qu'il y avait d'esprits capables de la comprendre dans le monde des intelligences.

La science, jusqu'alors péniblement transcrite sur vélin et dispendieuse de main-d'œuvre, avait été uniquement la distraction, la volupté somptuaire des corporations et des aristocraties. Celui-là seul pouvait méditer en participation

avec les siècles qui était assez émancipé dans sa fortune pour acquérir une bibliothèque, ear une bibliothèque représentait alors l'existence de plusieurs familles.

L'imprimerie racheta cette inégalité, cette iniquité de destinée entre les 6Is d'un même esprit, également enfantés pour la cokinaissance. En même temps que l'épargne toujours croissante mettait dans une main de chaque homme la richesse accumulée des aïeux, Gutenberg mettait dans l'autre main le génie traditionnel des générations. Il versait d'un coup dans l'âme du plus humble serviteur de l'idée l'âme tout entière de l'humanité ; il ramenait toute la partie de l'éternité laissée en arrière au fond du passé sur chaque front penché dans l'étude ; il ouvrait en même temps un immense auditoire, un auditoire instantané, à la science et à l'inspiration.

Sitôt que la voix humaine avait parlé quelque part, l'imprimerie prenait cette parole chaude encore du soufQe de la lèvre, la coulait dans le moule, la multipliait sans fin et la jetait au monde comme la feuille de la sibylle. Il n'y avait pas sous le soleil une pensée écrite, manifestée, qui ne reçût aussitôt son contre-coup en admiration, en sympathie, en réfutation ou en contradiction. Roulée au vent de l'espace aussi loin que le pas de l'homme pouvait aller, elle provoquait indéfiniment sur son passage la concurrence et la collaboration universelle de l'humanité. Tout homme parlait à la fois partout, le génie répondait au génie, l'éclair sollicitait l'éclair, la vérité faisait explosion dans l'immensité. Aucune idée n'avait le temps de dormir. Toujours debout, toujours errante à travers les nations, elle prêchait, elle convertissait toujours. L'atmosphère toal entière était chargée d'une perpétuelle parole qui allait et venait infatigablement d'une frontière à l'autre frontière.

Le christianisme avait fondé en Europe Funité de croyance, rimprimerie fonda l'unité de raison.

La gloire ne connut plus l'incertitude de l'attente, elle brisa la clôture de la solitude, elle vit de ses yeux l'impression de son œuvre sur le jour contemporain, elle assista vivante à sa postérité, elle convertit sur elle l'admiration du peuple en confiance pour son travail, elle grandit en génie par la certitude de son génie, elle mit un pied, dès cette vie, dans l'éternité, elle put mourir sans craindre la morsure du temps sur sa pensée. Sa pensée, multipliée à l'infini, et gravée comme sur l'airain, défiait désormais tous les cataclysmes ;. car elle vivait monnayée en autant de parcelles qu'il y avait d'intelligences. Pour la détruire , la main de l'homme devait la reprendre à chaque nation, molécule par molécule. Autant vaudrait reprendre une à une la goutte d'eau de l'Océan. L'esprit de mort ne l'a pas encore tenté.

L'imprimerie retira la raison humaine de la tutelle de l'Église, inaugura dans le monde la démocratie de la connaissance, nivela le sacerdoce intérieur de la pensée, fit de tout regard levé au ciel un témoin de la Divinité, remît à chaque homme la charge de sa propre croyance et transforma l'humanité en une vaste école, en une vaste réciprocité d'enseignement, où tous, humbles et forts, apportaient, emportaient une conviction. Communion sacrée de l'âme avec l'âme à travers la durée, à travers l'étendue; chair incorruptible de ridée éternellement servie à tous au banquet de la vérité, un jour viendra, je n'en doute pas, oùThommo mieux renseigné, plus reconnaissant, inscrira religieusement ta fête dans Teucologe du progrès et chantera chaque année le Te Deum de ta victoire sur l'esprit des ténèbres !

L'imprimerie avait dompté l'ignorance, mais aucune

pif jwnee o'axV«U pu eoi^ore saumeltt^ le 4ACi>cAiiia9 f&pars de la féodalité. Réfugiée A barrio^dép daM $on doQJfs^, fur le pic du rocher, la race couquéraote, toujours ^uv^raine, lai3saijt le jlux et le reflux des armées baljbre ÂnulilaBeut le pied de 3a muraille. Du sommet de ses itpurs aiissi nom* tireuses que les coUiues, aussi hautes que les airses des ai^es, eUe Jbravait l'arc et le bélier, iuaccfissîble et toujours pjrête à frapper comme la foudre dans le nuage. La force réunie de la po^pulàtion, accumulée k un moment donné contre elle, ne pouvait encore suffire à renverser celte pierre d'oppression qui pesait sur chaque vallée.

Uais, pendant que le seigneur dormait da.n$ s(Hi orgueil berceau bruit du vent, un inconnu, un moine, dit-on, initié par l'Orient, broyait dans Tombre le soufre ^ le charbon pour distraire les ennuis de sa cellule ; il amassa au fond de son écuelle une poignée de cette poussière , ap* procha l'étincelle, et l'écuelle vola en éclats. Il avait trouvé ou du moins démontré en jouant le secret de briser 1^ pmnt^gne. D mit dans la main de l'homme la puissance du tonnerre, et un jour, le baron entendit dans la plaine undisourde détonation. Un éclair prolongé , qui semblait sortir du flanc de la terre, alla le frapper sur spn rocher, il sentît le doujctn frémir sous le coup, osciller, chanceler un instant, et crouler sous son talon. Le dominateur suiprj^M vaincu dans l'ostentation de son inviolabilité, de son invulnérabilité, jeta un dernier blasphème ^ l'e^ace^ et ilisparut abtmé sous la ruine de son château.

Quelques siècles après, il restait à peine (à et là de ce monde de terreur qui avait si longtemps pesé sur la France de tout le poids de ses bastions, une dernière tour à moitié démantelée, pour témoigner encore du passé. Cette tpur, suspendue au-dessus du gouffre, cascade immobile, roulait

pierre à pierre au fond de la ravine. Le lierre enveloppait la plate-forme d'une funèbre draperie frissonnante, où gémissait une éternelle complainte. De temps à autre, un faucon chauve et fatigué de vivre venait éteindre son vol sur le dernier créneau, et là, incliné sur le vide, Taile à moitié ouverte, le cou tendu, il appelait d'un cri mélancolique le vent qui ne pouvait plus le porter.

La féodalité était dispersée, balayée le même jour, par la même volonté que l'ignorance. La poudre à canon avait nivelé le territoire ; l'imprimerie nivela l'esprit. Le monde moderne naissait ; la démocratie tressaillait déjà. Un homme allait bientôt écrire : Je pense, donc je suis ! et proclamer d'un mot la souveraineté de la raison.

Le voyage est achevé et le voyageur peut dire en luimême : je bénis Dieu enfin. Le monde est sauvé. Je vais planter ma tente ici. Je vais prendre un instant de repos. Le progrès est prouvé. Ah! bien souvent j'ai maudit la longueur du chemin. Je sentais en parlant un doute murmurer sourdement sous ma parole, au fond de ma conscience.

Ce doute me disait : Tu veux justifier la civilisation, et tu justifies l'injustice. Tu amnisties successivement devant l'histoire la caste, l'esclavage, la glèbe, le servage; tu approuves successivement le fétichisme, le panthéisme, ie polythéisme, le judaïsme, le christianisme, tu as une excuse, ce n'est pas assez, une reconnaissance pour chaque iniquité, pour chaque erreur que tu reconnais être plus tard une erreur et une iniquité.

A ce doute, voici ce que l'expérience répond : Toute question d'histoire est une question d'optique. Si l'historien, véritable spectateur du passé, va prendre place en pensée au point de départ, et regarde ensuite l'humanité ,

débile» animale en quelque sorte» plongée dans la dernière servitude, la servitude de la saison, de la faim, de la maladie, alors il comprendra, il bénira toute autre forme d'esclavage moins rigoureuse, moins pénible, qui permet à rhomme d'amasser sur sa destinée plus de connaissance et plus de liberté.

Si placé, au contraire, au point d'arrivée de l'humanité, il juge toutes les périodes antérieures, et par conséquent inférieures de la civilisation, sur les dernières conquêtes et les dernières transformations de l'histoire, alors il fausse la mesure, il juge le bien d'après le mieux, ii calomnie nécessairement le passé, toujours condamné à être tour à tour bien ou mal : bien par rapport à ce momentci; mal par rapport à cet autre moment. Donc pour être justes, nous devons dire : Toute forme qui tend à créer un progrès doit être bénie à l'heure de ce progrès ; toute forme qui, après avoir créé un progrès , disparaît abolie par ce progrès lui-même, est désormais frappée de réprobation.

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