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CHAPITRE XXII

L'heure de la renaissance avait sonné» un souffle de vie passa sur l'Europe.

Lorsque la propriété est limitée au sol, elle est stationnaire comme le sol lui-même. Le champ produit à peu près, d'année en année, la même quantité de moisson. La même quantité de moisson implique le même dividende à distribuer entre le propriétaire et le travailleur. Le rapport de l'un et de l'autre reste donc invariablement fixé. L'un possède toujours, l'autre travaille toujours, sans pouvoir monter à la propriété. L'immobilité de la richesse immobilise à son tour la société.

Le noble, trouvant autour de lui sa subsistance assurée d'avance, laissait sommeiller sa pensée sur cette garantie du destin. Le même ordre d'idées passait d'une génération à l'autre avec l'héritage. Le ûls vivait exactement comme son père avait vécu, pensait par la même raison comme sa généalogie avait pensé. Le serf de son côté accomplissait de l'enfance à la tombe une seule nature de travail ; il allait perpétueUement dans la vie creusant le sillon après le sil-

]0D ; il variait tout au plus son œuvre de la semence à la récolte; il tournait chaque jour avec le soleil autour du même horizon. Cette monotonie d'occupation assoupissait profondément son intelligence, et fermait la porte du temps sur lui comme sur un tombeau.

Mais rindustrie, toujours croissante par la marche forcée de l'histoire, avait introduit dans la société, à c6té du champ, une nouvelle propriété. Cette propriété, essentiellement expansive, aspirait au temps et à l'espace : vivant d'échange, elle vivait par conséquent de mouvement.

L'échange provoquait le commerce, et le commerce le crédit. Le crédit est le payement, à distance, de l'instrument avec le bénéfice du travail, l'avenir ramené au présent, Tavénement à la durée, le signe, en un mot, du progjhès. Le crédit fonda la banque, capitale mobile de la production, destinée à concentrer et à répartir le numéraire. La banque nivela le besoin d'argent en reversant toujours dans la circulation l'excédant disponible de richesse, constitua, par le change, l'unité de monnaie, et accrédita la monnaie de chaque nation dans toute l'Europe.

L'Église, héritière de la loi de Moïse, avait proscrit au moyen âge la prime de l'escompte. La proscription commune imposa au banquier de contrée en contrée une étroite solidarité. Exclusivement Juif ou Lombard, sorti de la même terre, élevé dans la même tradition, il habitait la même rue ou le même quartier de la cité. La banque était en quelque sorte à cette époque une nation cosmopolite éparse sur toute la surface de l'Europe. La communauté d'intérêt lui inspira la lettre de change, ou la substitution d'une créance à une autre créance. La lettre de change est en réalité la suppression de la distance, la présence universelle du débiteur partout où il a une dette à payer. Elle est

une nouvelle participation de la richesse à l'espace» et par cette raisofi tine nouvene preuve du progrès.

Le eommertse, activé par la banque, régénéra la civilisation et rarracha à rimmobilité de l'agriculture. 11 oavrit un nouveau champ d'activité au transfuge de la glëbe, afiïbitieut de la richesse. Or, comme l'ambition dénonce fou* jours dans l'homme une supériorité de nature, la ville finit par absorber t'élité de la campagne. La production, sans cesse inquiète de ta consommation, improvisait partout le moyen de correspondance. La découverte du nouveau monde avait multiplié à Tinfini la navigation. Chaque jour la vague du couchant vomissait i la grève l'or du Mexique. L'or, abondamment répandd sur le marché, facilita encore l'échange en réduisant le volume de la monnaie. Un perpétuel mouvement de transit traversa le vieux monde féodal, enfin réveillé de son assoupissement. Le marchand sillonna par caravanes la route indécise auparavant abandonnée au routier.

L'auberge, longtemps inconnue, dressa sur la tête du voyageur, de halte en halte, son enseigne marquée d'un écu. Née du commerce, elle en afficha par esprit de reconnaissance la modeste armoirie. La richesse allait et venait sans cesse de la Méditerranée à la Baltique, et de la Baltique à la Méditerranée : partie de la cité, elle rentrait aussi sans cesse à flots plus pressés dans la cité. Comme la richesse est la force sociale accumulée, la puissance passe toujours du côté de la richesse. Le marchand détrôna donc insensiblement la suprématie exclusive du baron. Médtcis inaugura le premier dans le monde ce changement de dynastie. Le règne de fer était fini, le banquier de Florence le remplaça par le règne d'argent.

Toute régénération de l'hotutte reparaît dans sa de<

meure. L'être transGguré renouvelle son yètemeut L'industrie avait succédé en partie à la féodalité; le palais succéda au donjon pour signaler ce nouveau pas de l'histoire. Le donjon était le droit du plus fort écrit en caractères âpres et rudes, sur le roc de granit, au penchant du précipice. Extérieurement il étalait au regard une architecture lisse et sombre» aveugle, hérissée de herses et de créneaux. Sa physionomie, çà et là éclairée d'une étroite meurtrière, respirait la colère, et repoussait le voyageur attardé devant la poterne. A l'intérieur, la salle inGnie mesurée au pas d'une garnison, sonore et vide, reproduisait dans sa vaste nudité la fastueuse pauvreté d'existence du seigneur. Le mur montait de la dalle à la poutre, sans trahir un instant, par une œuvre d'art ou d'intelligence, une idée ou une émotion. Une table massive, une banquette de bois sculpté, une étagère chargée de plats d'étain, une armure suspendue à un râtelier, constituaient à peu près tout le mobilier et tout le luxe du château.

Le seigneur vivait là, séparé des siècles et des hommes, dans la nuit de l'âme et du sentiment» entre son bouffon et son lévrier. Il ne connaissait d'autre volupté intellectuelle que la causerie d'un nain égayée par l'hydromel, ou la chanson du sirvente égaré à son foyer. Il n'avait autour de lui d'autre société que sa compagnie d'hommes d'armes, sombres fantômes rangés le soir, à la lueur des torches, autour de l'immense cheminée béante, caverne enflammée où hurlait incessamment dans la flamme le souffle de la rafale.

Le palais était au contraire le nouveau cadre de l'humanité agrandie en puissance et réintégrée dans la cité. Il portait à chacune de ses pierres, équilibrées et cadencées par la symétrie, une poésie ou une pensée ; il déployait sur

la rue une façade harmonieuse, lumineuse, ornée d'étage en étage de fenêtres et de pilastres; il provoquait dans r&me du passant par sa beauté, la sympathie de l'admira* tion, cette joie suprême de Tesprit; il recouvrait de son aile prolongée en muraille une seconde architecture vivante do verdure et de fontaine. L'eau jaillissait de la conque de marbre et retombait en cascade sur le pampre et sur la rose du parterre. Le paon et le faisan promenaient leur splendide parure au milieu des fleurs des tropiques, hô* tesses de la veille» encore brûlantes des parfums de leurs soleils.

L'homme avait enfin réalisé le rêve de la Genèse et créé pour la première fois le véritable Éden. Le printemps le surprenait à aimer le luxe de la terre et à cueillir en silence la volupté de la nature. La divine magicienne le berçait mollement de son invisible caresse pour l'endormir au sombre dogme de la pénitence : elle pénétra ainsi avec l'âme de la fleur, à travers sa fibre attiédie, jusque dans le dernier retranchement de son esprit; elle en chassa le spectre gémissant de l'ascétisme ; elle parfuma la place encore douloureuse où le génie de l'expiation avait passé. L'humanité, enivrée du philtre errant dans la brise, comprit qu'elle avait assez jeûné, assez souffert, et que le Dieu du rayon et du Us de la vallée l'avait créée en définivive pour jouir et pour aimer.

La distribution intérieure du palais témoignait hautement de cette recrudescence de civilisation. Elle était diverse comme la vie elle-même, qui va diversifiant son organisme à chaque progrès. Ici il y avait la bibliothèque, assemblée muette de la pensée humaine tout entière, évoquée de la nuit des temps, et à tout jamais ressuscitée par l'imprimerie. Là, il y avait la salle du banquet, toute vî-

brante, à Tbeure du fe^tio, de \à volaptueuse mélodie de la tiôle et dû fhéôrbé ; â côté II y afàit U galerie d'hoûneui* où 1à philosophie et la poésie, accôufaes, cha(}ue soif 9 comme au reddc^-vôus de f flmfè, tèûaieûf commùm(\aet et recevoir l'étincélte sacrée. Châ<|tièf salle était décorée dé peintures et de sculptures, tendue dé tepiâ et de rideaux. On f voyait briller à profusion For et TÎToire, Taiguière élégante moillée d'un doigt inspiré, le verre ifnpalpable, souffle cristallisé enVolé de la flàdorme du fourneau. U glace de Venise éVait pris sur ta muraille la place désormais vide de Tarmure : conscience extérieure rayonnante de lumière, où la femme, rachetée du voile, et restituée à elle-même, pouvait se contempler enfin dans sa beauté.

La femme apprit à connaître là première gradé de son front, lueur flottante du Dieu vivant, et i répafiidré de sa main sur ce céleste autel de l'âmoûr la fleur et la perle, rétcrile et le parfum. Son jour était enfin venu. Elle était libre pour la première fois dans lé palais, elle avait revêtu, avec la robe dé soie, lé forme suprême dé son existence.

Lèt soie a été, ed quelque sorte, lé dernière heure donnée à sa longue création à travers Thisloire ; cette heure a couiplétë son corps inachevé en Tinondant de spleùdeur : car la femme est faite pour être belle d'une double beauté, intime pour le mystère, extérieure pour le regard. Élevée d'ude hiérarchie de plus dans lé respect de l'homme, par sa nouvelle transfigurâtiun, elle mit ée respeèt à profit, pour secouer de son âme la servitude intêi^lèure dé l'igno- TkMe. Elle Q^Vitii lettrée, éavàntë, artiste, inspii*ée, elle recuéillil ëû elle Ffluie deSapho, d'Hypathie, dé Cornélie et de Jeadfie d'Aftf ; elle porta dadèi lé ciel de la gtôirë )é nom

à la fois éfta^Ae et (émdre, étïthotisi^làte et rôVeur, de Vittoria Colonna.

L'esprit de c(yûversétîôh déveldppa l'ééprit de recherche. L'idda^trie àvàif réparti ed plus de maifis là' forl!iiùé. L'imprinicfifie répartit èùs^tôt sur plus de tète^ Tinsti'uction. L'initiative de Ist peuséè {)assa du clottre dans le palais. La scieiïàe pârià dé'sdfmais là langue nationale, plus vivante que le latid.

La nouvelle d'dn mdnde de pltfs co(nqulS par une idée aVafit exalté là coïifiàïii^e de l'bdfidâfre dans son gétflè. Il sentait bouillonner en lui l'ambitioû tumultueuse de f incoatitt. En entrant plus avant dans l'espace, il voulut, par la mystérieuse consonnance du progrès, pénétter plus avant daùs la durée. Il remonta la sombre pente du moyen flge pour renouer connaissance avec l'antiquité. Il eri rechercha de tout côté, avec une infatigable patience, là trace çà et là éparse sur la feuille du manuscrit. GonstaUtinnple gardait encore le dépôt du génie grec, mort potir elle depuis Idngtetnps, et etiseveli à l'ombre du èyprès. Là Mhquête musulmane chassa du Bosphore le dernier fautdme dé l'empiré romain, et dispersa le dépôt sur l'ItaMé. Platon ressuscita de l'oubli pour rompre le sceau pos^ depuis mfille ans sur la lèvre dé la raison. Il ptëth» dé tiduVèàu le culte de ridéè, soils le pin dtè Floreittèe, au murthùre de l'Arûo.

Al'apparitioU de tel autre monde sorti àùSsi dû fond de l'abtmê, l'homme eut un instant comme l'ivresse de la ^cietice. Il voutui t6Ul appretidre, il voulut tout connàftrèi. Il dévora prédfiitaifittiént, à M Idèùk* dé la lampe, tôUt ce que l'antiquité âVàlt écrit, ou du tnoins totlt cef^u'ellef àVait laissé. Ln Mirandole péfsôtiUifià lé pi^tAiét téiië impàtiètice de sàvrtf àkm éâ rapide éxisterïce. H Seàiblait vbfildir g:àgner

la mort de vitesse pour réparer le temps perdu de la pensée.

L'art grec reparut aussi à la lumière. Le christianisme avait frappé TidoIAtrie d'anathème. 11 voyait une idole dans la statue. A ce moment-là» l'invasion barbaro enfouit, comme par une précaution d'histoire, la sculpture» désormais inutile, sous l'épaisse ruine du monde romain. La première révélation du beau, écrite dans le marbre» dormit des siècles et des siècles, dans Tombre profonde du sillon, attendant l'heure où l'humanité, réconciliée avec la beauté, pourrait encore la comprendre. Quand cette heure fut venue, la statue brisa la pierre du tombeau, et sortit une à une de terre, pâle spectre enveloppé des plis de son linceul. En contemplant pour la première fois cette gloire retrouvée du corps humain, la renaissance jeta un cri d'admiration. Le christianisme et le paganisme reconnurent, à cette première entrevue, qu'ils étaient l'un et l'autre deux instaqts d'une même révélation. Ils abjurèrent leur ancienne inimitié pour mettre en commun, l'un la beauté, l'autre l'idée.

La peinture naquit de leur union. La peinture sans doute était chrétienne d'origine ; plus spiritualiste et plus éthérée que la sculpture, elle était, en quelque sorte, la langue naturelle d'une religion idéale et dramatique, dont la légende flottait entre la terre et le ciel dans un vague mystère. Mais, étouffée pendant le moyen ftge sous la haine de l'Église pour la splendeur de la forme, elle avait cherché uniquement à traduire l'extase de la piété et la poésie de la douleur. PAIe fleur de tristesse née sur ud mur du clottre, d'un souffle du Calvaire^ elle végétiiU obscurément à l'ombre et mourait de langueur.

Mais lorsque la renaissance eut rouvert l'Ame flétrie de

rhumanité à la joie et à l'espérance, et Teut revêtue de la fibre électrique de la soie ruisselante du prisme de la couleur, la peinture sentit instinctivement son heure venue pour glorifier cette métamorphose de dogme et de costume. Elle abandonna en partie la fresque pour la toile, le ton à la détrempe, morne comme la muraille, pour le ton à rhuile, transparent comme la lumière. Un homme divin entre tous, et marqué entre tous du signe du génie, c'està-dire assimilateur et complexe, antique et moderne, chrétien et platonicien, peintre de l'église et du palais, vint au moment voulu par la Providence consommer celte révolution.

Il y avait un jour, dans la ville d'Urbin, un jeune peintre de douze ans occupé à dessiner une madone sur la porte d'une maison. C'était un enfant gracieux et frêle qui penchait en travaillant la tête sur Tépaule, comme un lis fatigué, dès l'aurore, du poids de la rosée. Il avait le^ront suave et le regard infini sous une longue paupière pleine de recueillement et abaissée par la rêverie. Son père, nommé Giovani Santi, moitié peintre, moitié poète, semblait l'ébauche interrompue de la gloire de son enfant. Esprit aventureux et ouvert au vent du siècle, il possédait à peine la modeste aisance d'une maison à la ville, et d'une vigne à la campagne. Sa mère était une sainte femme parfumée de tendresse , et bénie dans ses entrailles entre toutes les femmes de l'Ombrie. Elle avait baptisé son fils du plus doux nom de Séraphin, et l'avait nourri elle-même pour lui verser une flme de plus avec le lait de son amour. Après l'avoir nourri, elle mourut donnant ainsi sa vie en immolation au génie qu'elle avait porté. L'enfant, élevé dans l'atelier de son père, apprit en quelque sorte la peinture de lui-même, sans effort; ce fut la seconde langue qu'il parla

au sortir du ))erceau. f^^ première m^jijpiie édiofe de sa main existait encore au siècle dernier; aujourd'hui elle est éyanouip de I9 nmraille. Un forg/^roj;! baf h kr loaii^teoiant et çifllç sur Ip seçiil béréditaijre de Ja femille ^apjii.

A quelque temps de là* Giov«^i $uivijt sa ff^mmp m tombeau. L'epfoqt, désonnais seul» ^lla cb^her w /second père de l'art à Pérouse. II grandit obscpréfo^ ^ l'onibre de l'atelier en grâce et en science. Il reyint ensuite respirer Tair de la cour athéniepne d'Urbin. Il y connut Bibi^na, poëte facile , nourri de Iji verve ipdiscrète d'Ansjtopbane ; Bembo, prélat égaré de mattresse en mattre^^e, efï prêchant toujours l'amour platonique sur son passage ; Pia Colonna» veuve ayant l'âge» éternellement f^nseyçlie dans le deuil d'un souvenir ; Jeanne de la Ilovère, reine d^ cette cour d'esprit, douce et rêveuse dans son omge flottant de velours. Après avoir trempé un instant sa lèvre à cette coupe brûlante de l'idéal et de l'amour» il descendit un jour à cheval la pente rapide d'Urbin.

Où allait-il ainsi par ce chemin poudreux de son epCaoce» qui fuyait infatigablement devant lui» sous un rayon de soleil ? il allait tenter l'infini. |1 entendait dans le vient je ne sais quel mystérieux appel. Et comme L^ secret dp son rôve de gloire lui pesait à porter, il l'ayajt ^épo^é qfieique part, sur une toile» muette copfidente dp sop gép^p. Le tableau représentait un beau jeppe l^omjpe» epdori^i dans une armure d'or» au pied d'un laurier. I^ deu|: (é^s de son berceau» debout à $p^ cOtés» veillaiçpjt sur so^ 3pmn)eil. L'une, fière et couverte d'uuç robç dp pop^j)rje» lui présentait un livre et une épée popr Jpi epse^igneiiP à /créer et à lutter. L'autre» souriante ptplejne d'ab^p^^n, ^ui présentait le myrthe et la ro^çe ppur Ivii apprendre à jouir et à aimer. Ce rêve a été accompli. Le jeij^ip bo{au)^ a QOtPqnis

le laurier. A est iport e^ aimapl. II a ét$ lUp^^U ^t ^n nom dédprwai^ nomme la pla3 gloriei^se journée ip i'art dans Thmoanité.

Raphaël ^ r^çppté soq ^me tpult ^ntijère.âaps ce f^lbiliieau. II demaDd^ toujours 4^^is rinspir^tioq à Tamom*. \ç^^ qu'il dessinçul, à Rome, sop premier c)i>a|-(j['œ»vrç, le drame (lu christianisme, le mystère de TEupharisti^» le Christ dans sa gloire, Ta^somption de Marie, la b^éatitude de l'élu» la victoire de TÉgUse, il couvait en ce moQOient-là inéma un rêve de cœur, et il contemplait avec un muet soupir un mystérieux fantôme, penché là-has sur la balustrade d'une fenêtre, au milieu des caresses, des ivresses de Tceillet et de la verveine. Et alors il suspendait 1^ ligne sablime^ promenée du front de l'apôtre au front du martyr, pour écrire sur le carton même de son dessin, sous le regard sévère du Christ, dans le pli de la robe de Marie, une strophe de sonnet, une plainte, une invocation à la Béatrice innommée qu'il avait rencontrée à l'heure de la première étoile.

Cette vision, toujours d.ebout devant le regard de jRaphaël, a été une part de son génie. Elle lui a enseigné l'onction, la tendresse, la grâce, la céleste coquetterie, d'un pU, d'un geste, d'un noeud flottant, d'une tresse ^énpv^ée à la brise, d'un fropt penché dans sa langueur et encore vibrant du baiser de l'ange, d'un doigt levé et encore mélodieux de la note arrachée en passant à la harpe invisible de la passion. Elle lui a inspiré cette nombreuse famille de madones, que Raphaël a continuellement improvisées, sous une forme et avec une expression diverses, comme s'il ,eût voulu épuiser toute la poésie immense, infinie de la (eipme vierge et mère couronnée sur une même tête de son double idéal, frémissante au même instant de son double amour.

Elle a souri dans sa beauté, et Raphaël, suspendu à son sourire, a vengé l'Eve éternelle, éternellement gémissante de l'injure du passé. Il lui a restitué toute la grâce de l'Éden et l'a créée une seconde fois en l'aimant.

Raphaël a donc été le véritable génie de la renaissance. Chrétien et Athénien à la fois, il en représente le double caractère. Il allait allernalivement d'un culte à l'autre, du palais du pape au palais Ghigi. Après avoir raconté la légende de la Vierge, il écrivait la fable de Psyché. Il a été plus encore. Il a été le créateur de l'art moderne. La Grèce avait placé la beauté supr^.me dans la simplicité; Raphaël la plaça au contraire dans la multiplicité, et substitua en peinture l'harmonie à la mélodie. Chacun de ses tableaux était pour le regard un drame complet. Le sentiment y était toujours l'écho ou le contraste d'un autre sentiment. 11 acheminait d'épisode en épisode l'ftme du spectateur à une impression dernière, composée et fortifiée de toutes les inapressions successives qu'elle avait traversées en passant. Alternativement gracieux, voluptueux, terrible, souriant, pathétique, épique, lyrique, tendre, aimant, philosophe, mélancolique, poëte, il a fait, le pinceau à la main, le tour de l'âme humaine dans toute sa circonférence. Il l'avait trouvée en naissant peuplée par le christianisme de tout un monde nouveau, et il l'a fixée d'un doigt immortel sur la muraille.

Toutes les fois que l'homme augmente en lui sa puissance d'être, il marque d'un nouveau signe l'extension de sa personnalité. Le premier signe de l'individu avait été autrefois le nom propre. Le second était maintenant le portrait. Or, qu'est-ce que le portrait, sinon l'homme conservé et perpétué dans son visage, tabernacle sacré de la pensée? Il revit encore pour le regard ; il parle encore du fond de

sa tombe à sa descendance ; il témoigne une fois de plus du progrès en faisant un pas de plus dans la durée. L'antiquité avait exclusivement réservé au héros l'apothéose matérielle du portrait. La renaissance l'accordait maintenant à l'homme grandi à la taille du héros. La logique de l'humanité le voulait ainsi.

Au même instant et par une admirable répercussion d'idée, la civilisation inventait la gravure, correspondance harmonieuse de l'imprimerie. L'imprimerie, monnaie de l'esprit, avait en quelque sorte universalisé la pensée dans l'espace. La gravure répandit à son tour l'art partout, elle le présenta partout à l'admiration, elle arracha l'esprit vivant du peintre à la pierre de la muraille pour le donner en communion à l'humanité tout entière. La muraille peut tomber désormais sous un accident de l'histoire, un reflet égaré du peintre resplendira toujours de frontière en frontière, insaisissable à la destruction. Et ici encore, la Provi< dence aura écrit cette invariable formule : Que la vie est une participation sans cesse croissante à l'espace.

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