CHAPITRE IXIV
Le voyageur qui va aujourd'hui à Rome traverse d'abord les riches vallées de la Toscane, si peuplées de villages que le son de la cloche n'a pas le temps de mourir entre deux campaniles. Il y voit, partout, une nature affable sourire à l'homme, son compagnon de travail. Il marche de culture en culture, sous des arches triomphales de vignes, comme à travers une perpétuelle ovation de la campagne, et à chaque pierre du chemin il bénit cette politique des gouvernements philosophes qui éclate en moissons.
Mais, après deux journées de marche, la longue guirlande de pampres qui l'accompagnait d'érable en érable, s'arrête; la culture disparaît, le désert commence : il a touché la frontière des États-Romains.
Après avoir franchi les hauteurs du lac Vico, il descend une vallée entourée de montagnes. Celte vallée est VAgro romano. Aussi loin que le regard pénètre dans l'espace, il n'y découvre qu'une immense stérilité. Seulement, derrière les ondulations de terrain, vagues immobiles des der-
niers cataclysmes» il voit comme une ligne de brisants blanchir au soleil. Cette ligne est Rome.
La science raconte qu'à l'origine des temps un lac remplissait entièrement le bassin de YAgro romano. Onze volcans secouaient leur jet de flammes sur cette terre en travail qui préparait la place de deux civilisations. Les volcans se sont éteints, les eaux se sont retirées. Des races d'élile sont venues s'asseoir sur ce sol religieux que Dieu avait marqué de ses feux, comme des signes de Tautel, et cette terre a élé la scène prédestinée où la Providence a Joué, pendant des siècles, le drame de l'histoire.
Et maintenant, à mesure que le voyageur descend dans ce vaste Érèbe, où floUent les grandes ombres des nations évanouies, il sent un souffle de mort le frapper au visage il foule une contrée morbide qui achève de mourir à la nature, dans une atmosphère de malédiction. 11 cherche en vain du regard une habitation, une oasis qui dise que quelqu'un est encore là vivant, quelque chose encore présent. Il peut étendre le bras, et du geste faire le tour de rhorizon : il n'enferme dans son geste que le désert.
L'incendie mal éteint des premiers âges du monde couve encore sous cette vallée. A chaque instant le sol exhale un nuage de fumée par un invisible soupirail, et, à travers les buii<sons d'épines, étale la plaie béante des solfatares. La sueur de soufre, lentement amassée, roule à petit bruit son écume au fond des ravins. De temps à autre une flamme se dégage de cette écume, et se dissipe aussitôt, bouflce mourante du volcan. L'été volatilise tous les miasmes au soleil, et, à l'époque de la canicule, l'air est gorgé de poisons.
La malaria veille comme l'ange de la mort à la porte de VAgro romano. Il y a, dans cet anathème mystérieux jeté sur une contrée, une invincible impression de tristesse. Oo
voudrait échapper à celle impression et hâter h pas de Theure; maisTheare elle-même semble marcher plus lentement dans cette soliludë, tant la monotonie prolonge la durée. On n'y compte les dislances que par de longs poteaux noirs qui s'élèvent çà et là, le long du chemin. Ces poteaux sont les derniers arbres oubliés dans celte campagne. Le pfltre j met le feu pour écarter le mauvais aîp de son sommeil, et le lendemain il pousse devant lui son troupeau, laissant sur ses pas les tisons encore fumants.
Le voyageur marche ainsi indéfiniment de désolation en désolation jusqu'à ce qu'il arrive à un tombeau antique dressé sur le bord du chemin : c'est le tombeau de Néron, premier monument qui annonce le voisinage de la capitale du catholicisme. Car Rome, cette nécropole d'une idée, a des tombeaux pour sentinelles avancées sur tous les chemins. On franchit un dernier repli, et au tournant on voit tout à coup sortir du désert la figure grandiose de la ville couronnée de ses coupoles.
Lorsque j'y fis, pour la première fois, mon entrée, c'était le soir; le soleil allait se coucher. L'air jusqu'alors stagnant se mit à frémir; une voix sortit de cette seconde Jérusalem, une immense vibration éclatait en serpentant de campanile en campanile. Un concert de cloches exhalé de trois cents églises à la fois chantait le dernier adieu du chrétien au jour mourant.
Le silence qui m'avait accompagné jusqu'aux murs de Rome était enfin rompu; le charme funèbre était évanoui, la nature était exorcisée. J'entendais un bruit de vie, j'allais voir des hommes vivants.
Mais partout la plaine morte, qui est la cour d'entrée du calhoUcisme, continuait autour de Rome, au delà de Rome,
et j'apercevais la môme nudité, la môme stérilité. De longues files rompues d'aqueducs remontaient en déroute vers la Sabine, follement couronnés de bouquets d'herbes qui avaient séché sur leurs corniches. Les rivières suspendues qu'elles roulaient dans le ciel sur leurs sveltes colonnades avaient rétrogradé vers leurs sources, arcade par arcade, pour reprendre le sommeil des siècles dans leurs premiers bassins. L'aqueduc mutilé restait encore debout, piédestal oublié de la Naïade.
Le Tibre, ce fleuve funéraire teint des reflets de mort de YAgro ramanOj coulait à mes pieds, sans murmure, profondément caché dans son lit de pouzzolane. Il lavait un instant le château Saint-Ange de son eau lustrale, et s'éloignait ou plutôt se dérobait ensuite, morne et silencieux, comme s'il roulait un mystère. Et, après avoir traversé la métropole des dogmes anciens, il semblait se ralentir et s'arrêter, fatigué en quelque sorte de couler, refluait sur lui-môme, et mourait en lagunes, ruine de fleuve, au milieu des ruines d'Ostie.
A l'heure môme où le soleil couchant jetait à mes pieds l'ombre de Rome, je ne voyais encore ni l'agitation ni l'activité qui afflue du dehors au centre, et rayonne du centre à la lisière d'une capitale. Il me semblait que j'entrais dans la ville des fantômes par la porte du silence. Je ne voyais que des buffles, couchés dans la vase sur la berge du Tibre, qui soulevaient péniblement au bruit de mes pas leur tôte pesante de sommeil, et me regardaient d'un regard qui continuait de dormir.
L'homme persiste encore cependant à demander çà et là h moisson à ce sol maudit. Aux premières pluies de l'automne, une armée de paysans descend des montagnes de la Sabipe, sous la conduite des pifierari. Cette levée extraor-
dinairé du travail arrive à Rome à jour fixé, comme pour un coup de main sur la campagne.
Les fermiers enraient à leur service ces colonnes mobiles de laboureurs. Ils les acheminent par bataillons sur leurs domaines. Ces bataillons attellent quelquefois cent charrues de front pour défricher plus rapidement la jachère. La journée finie» ils dorment à la belle étoile sur le sillon, et le lendemain ils regagnent la frontière.
Ils reviennent neuf mois après, à Tépoque de la moisson. Mais cette fois-ci ils marchent au combat. Ils fauchent les blés encore plus rapidement qu'ils les ont semés. Et quand ils ont lié la gerbe, ils touchent leur salaire, secouent la poussière de leurs pieds et partent pour la Sabine.
Tous cependant ne partent pas ; il en est plusieurs qui, aux premières heures de travail, chancellent au bord du champ et tombent sur les épis. Ils regardent une dernière fois la montagne et ramènent sur la tête leur manteau. Quelques jours après des confréries de moines parcourent la campagne pour ensevelir les morts restés sur le champ de bataille de la moisson.
Ainsi, qu'on arrive à la ville de la papauté par le nord ou par le midi, on n'y arriva que par une plaine brûlée jusqu'à la racine de l'herbe, où l'homme ne peut désormais poser le pied sans le voir sécher aussitôt.
Plus de villages, plus de champs, plus d'arbres, plus de cultures. Un peu de fumée ici, un peu de cendre ailleurs, une tour démantelée, un aqueduc rompu, ruines lentes de ces champs calmes, écroulements inachevés qui descendent éternellement dans la vallée : voilà tout ce qui reste de cette terre de Saturne, de cette aïeule des moissons, qui a porté dans ses flancs l'humanité.
Elle meurt à son tour, comme ses peuples sont morts.
eomme ses villas sont mortes, sans qu'elle poisse dire de quelle maladie elle se sent mourir.
Une politique funeste a propagé la stérilité, et la stérilité a Yomi la mort dans Tatmosphère. Un vent a soufflé, et un tourbillon de feu s'est levé et s'est déployé sur toute la circonférence de la campagne. Il a marché sur Rome avec rinflexible régularité d'une armée. 11 a englouti les villes sur son passage et chassé devant lui des populations comme des troupeaux. Il marche toujours. On pourrait marquer d'une croix noire toutes les stations de son chemin. Hier il était là , aujourd'hui il est ici. Il décrit autour de Rome une ligne de circonvallation qui va sans cesse se rapprochant et se resserrant autour des murailles.
Au quinzième siècle, Ostie était une ville peuplée; aujourd'hui Ostie n'est plus qu'une infirmerie dans une masure.
Au siècle suivant, la villa Magliana, à moitié route do Rome et d'Ostic, entendait les longues causeries platoniciennes de Léon X, entrecoupées de sérénades ; aujourd'hui , la villa Magliana n'entend plus que le cri des cigales.
Au siècle suivant, la villa Pamphili , aux portes mêmes de Rome, endormait au doux éventail de ses pins le sommeil de la voluptueuse Olympia ; aujourd'hui, la villa Pamphili n'endort plus que pour le cercueil.
La malaria a successivement submergé les villas, envahi les faubourgs , escaladé la vieille muraille de Bélisaire, ceinture flottante qui ne pressera bientôt plus que le vide dans ses contours; et nivelant sans cesse les pierres des maisons au niveau de la campagne, et poussant devant elle le désert de rue en rue, elle entre au Vatican, elle se glisse dans le lit de la papauté, elle rejette, elle accumule
sur un espace sans cesse réduit, une population effarée qui sent chaque jour sous ses pieds le sol lui manquer. La vie se retire des extrémités au centre , dans une lente agonie. Et Rome, les pieds déjà glacés, la tète à moitié hors du linceul, attend.
11 m*arrivait souvent, la nuit, lorsque ce peu de bruit qui est encore Thomme était complètement éteint, d'aller m*accouder à la balustrade de ma terrasse. Je choisissais toujours l'heure de sérénité où la lune brillait sur le dôme de Saint-Pierre, comme une lampe sur un tombeau. Le calme était si profond, que Toreille pouvait saisir la moindre respiration, la moindre vibration de la cité. Et cependant rien ne respirait, rien ne vibrait. Rome ne paraissait pas s'être endormie, mais s'être évanouie dans l'ombre. Seulement, au milieu de cet immense silence, une voix confuse parlait dans le vent à mots brisés. C'était la voix des fontaines, clepsydres gémissantes qui marquaient, d*un flot entrecoupé comme un sanglot, la chute irrégulière des minutes. Â ce moment-là parfois un éclair subit venait à monter du fond de la rue sur les murs des maisons. Une procession de moines promenait silencieusement, à la lueur des torches, un cadavre sur un cercueil. On croyait voir une légion de spectres emporter à pas muets l'âme de Rome dans les ténèbres.
Il y a, à l'extrémité septentrionale delà ville, un palaisqui couvre de ses constructions, juxtaposées comme les traditions successives de l'Église, l'ancienne colline du Vatican. Il occupe un côté de la place de Saint-Pierre, tandis que, par une mystérieuse ordonnance d'idées, le Sainl-Office occupe l'autre côté. Toute l'histoire de Rome moderne est résumée dans ce palais.
Vous pouvez parcourir ce désert de briques, bAti sur la
frontière d'un autre désert, circuler de galerie en galerie, par des marches insensibles inclinées en pente douce, pour être seulement effleurées par le pied des vieillards, vous ne verrez partout que des portes fermées et des escaliers vides, qui montent par des spirales infinies à de silencieux corridors.
Vous croirez au premier abord que le Vatican n'est peuplé que de statues et de peintures ; car les salles ouvertes aux passants ne renferment que de longues rangées de marbres, ou les grandes chroniques sacerdotales de l'Église écrites de la main de Raphaël. La papauté a voulu laisser là son ombre en passant.
Quand vous aurez parcouru cet immense vestiaire d'urnes vidées, de statues brisées , d'inscriptions de toutes les langues, de poussières de toutes les dates, de dépouilles de tous les néants, vous trouverez, au bout de ces secondes catacombes à ciel ouvert, toutes remplies de débris, une allée de cyprès qui conduit, par de faibles murmures, au vaste cimetière de la campagne.
Ce palais clandestin sort cependant par intervalle de son sommeil. Les portes roulent sur leurs gonds, poussées par des mains cachées. Un bruit étouffé de pas retentit sourdement sur les dalles de faïence. Un groupe confus de figures débouche du fond des corridors. On dirait une fresque détachée de la muraille qui s'est mise à marcher. Cette escorte d'ombres descend rapidement les longues spirales des rampes dans un bruit de robes froissées et disparaît ensuite par des allées dérobées sous la nef de Saint- Pierre.
L'église célèbre une de ces fêtes qui appellent à Rome les fidèles de toutes les contrées. Elle couvre d'un feston flamboyant de lampes le tombeau de son premier apôtre.
Elle dit ce jour-là une messe pour i'uDhers. Lorsque la messe est finie, une fanfare éclate dans les tribunes. Au bruit des trompettes, un fantdme blanc monte entre les cierges de Tautel ; il plane à hauteur d'homme sur Tépaule des diacres; il passe dans la nef, ballotté par le roulis d'une litière; il glisse lentement les yeux demi fermés sur la multitude à genoux ; il trace, en fuyant, de la main droite, un signe dans le vide, et murmure intérieurement une longue prière.
Il traverse ainsi la fumée épaisse des.encensoirs, au milieu d'une pompe orientale, la figure pétrifiée sous la tiare, bercé dans son apothéose, assoupi avec des éventails de plumes de paon, et traînant derrière lui la silencieuse cohorte de toutes les dignités de l'Église, des patriarches, des cardinaux, des archevêques, des évêques, des ordres, des abbés, des confréries; et quand toute cette procession de choses divines, de croix, de mitres, de capuchons de toutes couleurs et de chapeaux triomphalement portés au bout de bfttons dorés, a majestueusement défilé, sur deux rangs, le long des piliers, dans un profond recueillement, interrompu seulement par le grincement des grains de chapelet et le clapotis alternatif des sandales sur les dalles, la litière s'arrête, la tiare, tout à l'heure flottante au-dessus d'une houle de têtes, s'enfonce sous la vague et s'évanouit au regard.
La majestueuse apparition rentre dans les impénétrables solitudes du Vatican. La foule s'écoule de l'Église. La place de Saint-Pierre rentre dans sa solitude. Et l'obélisque de granit, contemporain des premières théocraties, reprend silencieusement son ombre sur le pavé.
Cette apparition, emportée dans un nuage d'encens, est la statue vivante de la papauté. A certain jour donné, la
population accoarue sur la place du Quirinal regarde un palais aveugle surmonté d'un cadran qui marque une autre heure que l*heure de chaque nation. Là des ouvriers dans Tombre, fermés derrière^ un triple verrou, accomplissent un mystère. Ils font descendre Dieu à petit bruit du haut de rinOni dans un scrutin. Aucun signe, aucun murmure ne trahit au dehors l'œuvre secrète de leur esprit. Seulement une cheminée laisse échapper de temps à autre une légère colonne de fumée. Celle fumée est l'ombre du scrutin brûlé qui disparaît dans l'espace. Mais il arrive une heure où l'invisible chimie du conclave cesse de fumer. Un coup de pioche retentit dans la fenêtre murée d'un balcon, et la foule voit sortir par la brèche un homme vêtu d'une écharpe blanche qui vient lui-même annoncera la ville son élection.
Le lendemain il entre au Vatican, où un prudent génie de la tradition lui a partout ménagé le tête-à-tête incessant de l'antiquité. Il entre là comme dans la cellule agrandie d'un cloître maguiflque, irrévocablement fermé par une barrière d'airain sur ses pensées. .
Il prend la place marquée d'avance pour lui dans ce musée des tombeaux, comme un hôte de plus au milieu des spectres du passé. Il respire sans cesse la poussière du passé, marche sans cesse sous le regard du passé, entend sans cesse la voix du passé; le passé enfin lui revient des échos de toutes les pierres des murailles. L'immuable est répandu comme un opium sur ses organes pour endormir en lui toute tentation d'activité.
Prisonnier d'une étiquette tradilionnelle, il vivra désormais gardé à vue par une sentinelle qui monte une garde de trois siècles la main sur une hallebarde. A partir de ce moment, sa personne sera une liturgie sacrée, réglée mi-
nate par miuafe, du réveil au sommeil, semblable à cette infatigable psalmodie éternellement chuchotée nuit et jour, sur la lèvre des chanoines, dans le chœur de Saint-Jean de Latran.
C'est que le pape n'est plus un homme le lendemain de l'élection ; l'homme en lui est instantanément foudroyé. Il est le dogme vivant, le saint Pierre éternel qui meurt indë* finiment pour ressusciter indéfiniment au conclave. Il a cessé d'être une personne, il est une dynastie. Il n'est pas, il continue d'être, emporté hors de lui-même, dans je ne sais quel monde en arrière. Il vit au passé, ou plutôt sa généalogie de papes, suspendue à Tinfini, jusque dens le paradis, au-dessus de sa tête, vit pour lui sous sa tiare, j'allais dire sous son nom, s'il n'avait pas déjà quitté son nom d'homme pour prendre un nom d'élu.
Au-dessous de la Divinité, mais au-dessus de l'humanité, minor Deo, major homine, il porte ici-bas la parole de Dieu, et il est Dieu par délégation. Il a droit de vérité sur toute doctrine, comme vous l'avez vu, de salut sur toute existence. Il tient du Christ l'héritage des clefs, et il ouvre à son gré les portes do la résurrection. D'une courbe à l'autre de la terre, il pèse dans ses mains toutes les âmes, et lorsqu'il lève le bout du doigt pour bénir, même un enfant, il lève le ciel sur sa pantomime. Il est en un mot la plus grande autorité que vingt âges de Thisloiro aient jamais pu réaliser, en entassant toute l'intelligence divine sur un roseau humain.
Mais pour remplir ce rôle terrible de contre-maitre de la Providence, il devra soigneusement arracher de sa chair jusqu'à la dernière racine de l'humanité; il devra effacer chaque jour, par de savantes diversions, la protestation dé la nature ; il devra toujours montrer aux yeux, dans la blan-
cheur de sa robe, la lumineuse limpidité de sa transfiguration; il devra toujours mangera l'écart, pour cacher en lui la première condition de Texistence ; il devra toujours mesurer chacune de ses pensées sur l'immobilité de la tradition; il devra transporter en quelque sorte Téternité, à force de lenteur, dans chacun de ses mouvements ; il devra arrêter en toute chose Taiguille de Thorloge, pour écarter de son regard Tombre mobile du temps, répudier toute tentative de nouveauté, passer dans la vie à une certaine hauteur, en palanquin ou en carrosse, et toujours porté ou traîné, toujours accablé de formules, couvert de pierreries, entouré de génuflexions, trôner entre Thomme et Dieu sur un vide plein de vertige, sans pouvoir poser à terre sa mule de satin couverte des baisers de la chrétienté.
Ah ! quand je retourne parfois dans ma tête ce mystère, je me sens pris d'une ineffable terreur pour toute vie condamnée à porter ici-bas, sans se briser, une pareille grandeur, et je bénis la modestie de notre destinée qui nous permet d'aller serrer une main partout où il y a pour nous une sympathie, et d'aspirer librement la sensation infinie que Dieu verse à plein soleil dans la nature.
Je puis me tromper, mais à certains moments je croirais volontiers que, par cette secrète contagion des lieux sur les hommes, la majestueuse mélancolie du désert romain a reflué sur la figure de la papauté. Si jamais un jour cette terre traditionnelle, pétrie de je ne sais combien de peuples, si cette poussière répandue de je ne sais combien de tombeaux, avait jamais pu prendre une vie, une forme, elle aurait pris la vie et la forme de ce vieillard immobile au sommet d'une idée, qui regarde maintenant d'un œil éteint les peuples marcher.