CHAPITRE XXX
Ce livre a montré la vie humaiDe sur la planète et Ta montrée déplus en plus active, de plus en plus intense, de plus en plus intime, de plus en plus personnelle, de plus en plus expansive dans le temps et dans l'espace, de plus en plus divine par le sentiment et par l'idée, de plus en plus indépendante de la nature et de la matière. Mais est-ce là tout? Le progrès sous le soleil est-il borné au fait vivant, à l'homme charnel que nous voyons et que nous touchons? Notre destinée est-elle à tout jamais confinée sur un atome, épuisée dans un tombeau? La mort est-elle la fin dernière de cette magnifique iliade du progrès? L'apparition de l'homme sur la scène de Dieu finitelle par une raillerie?
Voilà un créateur d'idées, un génie. Il a vécu, il a pensé, il a monté aussi haut que l'homme peut monter ; il a entrevu, par l'ascension de son intelligence, un immense idéal, sa vision lui a nécessairement inspiré un immense désir. La mort survient au milieu de son aspiration, c està-dire de la plus sublime explosion de sa destinée. Elle
— 8«7 — éteint sur cet œil le rayon, elle refoule sur cette lèvre la parole, elle retire de ce corps la lumière et rélectricité, elle emporte l'armure delà vie en quelque sorte, et elle repousse du pied le reste au néant.
Le néant I Qui donc a pu dire ce mot une première fois? Le néant! L'être tout entier répugne et recule à cette pensée. Instinct, raison, sentiment, conscience, tout en nous jusqu'à la dernière fibre du corps, proteste contre notre propre destruction. Le néant! mais alors Dieu n'élèverait les meilleurs, les élus de l'esprit à la contemplation dosa splendeur et de sa sagesse, que pour les précipiter de plus haut dans un effroyable châtiment. Il perfectionnerait sans cesse la vie, il l'entratnerait sans cesse vers le progrès pour la laisser ensuite frémissante et désespérée au milieu du chemin. 11 commanderait à Thomme la science, la méditation, cette vertu de Vâme, uniquement pour avoir l'occasion de lui imposer une peine plus imprévue et plus raffinée dans le néant.
Mais si le néant était le dernier terme de Tétre, pourquoi, pour arriver à ce terme, un si long détour? Pourquoi tant d'effort pour amener quoi, en définitive? Ce qui était de soi-même sans effort. Pourquoi créer l'humanité pour la laisser interrompue, suspendue, sans signification possible, sans conclusion? Pourquoi commencer une création pour la supprimer? Dieu avait à débuter par où il a fini, il n'aurait pas du moins rendu Thomme témoin de son impuissance ou de son injustice. En vérité, je ne sais pourquoi je discute le néant ; le mot seul est un blasphème. Nous parlons d'ailleurs au ventdans ce moment-ci, car. Dieu merci, l'anéantissement absolu de la vie humaine n'a plus, au dixneuvième siècle, un seul philosophe.
L'hoamie croit de nos jours à la vie future. Mais corn-
^ 368 — ment, à quel soleil, sous quelle torœe, sur quel théâtre? Là est toute la question. Examinons rapidement chaque système.
Il y a une école qui prétend que le grand tout humain, le grand Pan est seul impérissable, seul immortel ; que chaque vie, individuellement prise, est une minute, une manifestation, qui vient, qui passe, qui fuit et disparaît sans retour. A la mort d'un homme, la nature reprend la matière qu'elle a prêtée. Le corps retourne au creuset d'une mystérieuse alchimie ; il passe à travers une nouvelle métamorphose ; il prête à d'autres êtres sa molécule ; il flotte dispersé dans l'espace sous forme d'arbre, de fleur, de rocher, de nuage, de vapeur.
Par la même raisQn, et de la même façon que la nature reprend, atome par atome, la matière, l'humanité, qui est à l'esprit ce que la matière est au corps humain, son universalité et son unité, reprend l'âme après la mort, pensée par pensée. Un génie, Orphée, si vous voulez, est frappé. Les Ménades dispersent au loin les lambeaux de son cadavre. Sa tête, emportée au courant du temps, murmure une éternelle parole. L'esprit humain revit ainsi dans chaque idée, dans chaque leçon qu'il a émise ou transmise, de son lever à son coucher de soleil. Ainsi, l'immortalité d'Homère est sa poésie.
Personne assurément ne saurait nier cette immortaUté. Oui, une part de notre âme reste à la terre après notre existence, et flotte indéfiniment de métempsycose en métempsycose, sans cesse reprise, sans cesse vivifiée par une nouvelle génération. Elle est notre survivance ici-bas, notre présence perpétuelle parmi les vivants. Oui, qui que tu sois, obscur ou illustre, du moment que tu as prêché le bien, le bon, ne fût-ce qu'à un enfant, tu es toi^ours pré-
sent dans cette ftme pétrie de ta main et imprégnée de ta parole.
Mais est-ce bien là la véritable immortalité? Un nom» un souvenir, un mot, un écho, dispersé, errant à l'aventure dans la mémoire. Y avez-vous bien songé? L'œuvre serait alors plus immortelle que l'ouvrier, une minute de la vie aurait plus de puissance que la vie tout entière. Dites plutôt que l'effet est supérieur à la cause, que le mouvement est supérieur au moteur, que l'esprit communique la durée à son action, mais qu'il la dépose, l'épuisé, là, comme l'abeille dépose et abdique sa vie dans la blessure. La conscience proteste contre un semblable paradoxe de destinée. Si le génie est impérissable dans sa création, le moi humain inspirateur de ce génie est impérissable aussi.
Une autre école, plus respectueuse pour cette monade, pour cette entité intime que nous appelons notre &me, notre personnalité , affirme la résurrection, la perpétuité de l'homme, mais sans la mémoire, ou avec la mémoire confuse de son état passé. Cette école argumente par analogie. Elle dit : Si l'individu doit vivre encore, il a déjà vécu, car l'immortalité repousse toute idée de fin et de commencement. Or, il n'a ici-bas aucune notion de sa vie antérieure, au delà des entrailles de sa mère ; donc cette vie antérieure est pour lui à jamais évanouie.
Mais sans la mémoire, que devient la résurrection? Sans la conscience, que devient la personnalité? Ce n'est plus un être ressuscité que vous me montrez, c'est-à-dire un être continué, c'est un être de nouvelle création, un être nouveau. De cette immortalité au néant, où est la différence? Je ne vois là qu'un néant honteux, un néant par un chemin de circuit. Vainement, pour repousser l'objection,
TOttdriéz^yoas reBOUveler la doctrine de la réminiscence confuse, inventée par Socrate, alors que la fumée de la ciguë lui montait déjà au cerveau. Vous éteignez la lampe et vous conservez la mèche qui fume encore. Que voulezvous que je fasse d'une étincelle qui n'éclaire plus, d'une mémoire qui ne se souvient plus même de son identité?
L'homme, dites-vous, n'a pas conscience de son état passé. Vous avez raison , mais qu'en voulez-vous conclure ?
Ignorez-vous donc que la vie est progressive, qu'elle a lentement, successivement marché, monté du fluide au minéral, du minéral à l'arbre, de l'arbre à l'animal, avant d'arriver à l'homme, son dernier terme, son dernier progrès, et qu'à l'homme seulement elle prend connaissance d'elle-même? Elle a, je ne dirai pas une mémoire, mais une conscience. Pourquoi voulez-vous que l'homme possédât une personnalité à une époque où la personnalité n'était pas encore formée, où il errait encore sous les formes préparatoires et à travers les limbes obscurs de son existence?
Une troisième école, tradition prolongée du brahmanisme dans notre siècle, prétend que la vie immortelle est une incarnation successive de Tftme dans un autre corps, une migration, une palingénésie perpétuelle de l'individu au sein de l'humanité. Si cette métempsycose était possible, toute souffrance serait légitime, car elle serait la conséquence , la punition d'une vie passée. La charité verrait dans tout homme malheureux le crime d'autrefois. Elle craindrait, en lui tendant la main, d'interrompre avant le temps l'œuvre d'expiation. Le progrès d'ailleurs serait suspendu, car, pour certains hommes, pour certains génies, quelle place pourriez-vous trouver qui ne serait individuel-
lement une déchéance? Platon! à mon mattre! à saint apôtre de l'idéalisme ! comment se pourrait-il que toutes les fois que tu aurais pris et quitté au soleil un manteau vivant et un nom d'homme, tu aurais pu accomplir un progrès de toi-même à toi-même, en grftce, en poésie, en sagesse, en profondeur, ô toi qui es longtemps resté, sur ton siège d'ivoire, le plus grand et le plus inspiré entre tous les philosophes tes successeurs?
Sans doute, il y a, je l'ai déjà dit, et je le reconnais encore le premier, continuellement transmission, réversibilité du siècle au siècle, du père au fils, de toutes les idées et de toutes les notions du passé. Si nous ouvrions en ce moment l'Ame de chaque homme promu à l'intelligence, et si nous en décomposions chaque fibre constitutive, nous y retrouverions, couche par couche, les sciences diverses, les vérités diverses que la série entière des générations a successivement trouvées. Nous y verrions que chacun dô nous, par place, dans telle ou telle autre idée, est alternativement Indou, Hébreu, Syrien, Grec, Romain. En ce sens, mais en ce sens seulement, la vie individuelle, élevée de notre temps au maximum de connaissance, est l'incarnation de toute l'humanité. C'est par là que l'humanité est éternelle, qu'elle n'a ni passé, ni présent; que la vie et la mort , au point de vue intellectuel , ne forment qu'une seule pensée toujours vivante, toujours progressive, toujours identique, toujours continuée. Mais cette métempsycose est l'incarnation de l'œuvre de l'Ame, et non pas de l'Ame elle-même dans son essence. Elle procède non par voie de génération, mais par voie d'éducation.
Enfin une quatrième école, purement mystique, proclame que l'Ame, après la dissolution des corps, va recevoir directement en Dieu sa récompense. Elle monte dans un
— 87Î — ciel inyisible, incorruptible, pour vivre son éternité en dehors de toute manifestation, de toute condition d'espace, dans une complète immobilité, dans une inaltérable immutabilité; ignorante ou savante, enveloppée encore ou développée, peu importe, elle participe également, par Fadoration et la contemplation, à la béatitude et à la plénitude de la Divinité.
Cette vie immortelle serait évidemment, si elle pouvait exister ailleurs que dans une imagination exaltée par l'ascétisme, la communauté, je ne dis pas assez, la promiscuité de la résurrection. Elle verserait une part égale de rémunération, de félicité, à des flmes inégales en vertu et en connaissance. Elle supprimerait ensuite la conception même de Tétre en supprimant l'espace, et le rapport du fini avec Tinfini en supprimant le progrès. On ne peut concevoir l'être vivant, sans le concevoir actif, et actif sans le concevoir agissant, voulant, désirant, changeant, passant d'une forme à une autre forme, d'une pensée à une autre pensée. Mais l'homme perdu, évanoui en Dieu, sans désir, sans changement, éternellement plein de sa propre éternité, ou serait l'infini, ou serait le néant sous forme de statue à genoux devant l'infini. Je ne discute pas plus longtemps c^tte hypothèse. Je la renvoie à toute doctrine qui supplée à l'argument par le miracle.
L'humanité croit d'une croyance irrésistible à l'immorlité, de diverses manières, je le sais, et par diverses raisons. Mais cette diversité n'infirme pas, elle confirme, au contraire, la croyance. Aucune hypothèse n'est absolument fausse, comme nous avons pu déjà le constater. Chaque théorie, au contraire, renferme une parcelle de vérité. Je vais plus loin, et j'ajoute : Loin d'abandonner la prévision, pour ne pas dire la prescience d'une vie ulté-
— S73 — rieure aa delà de l'agonie, comme une chimère, comme une erreur destinée à disparaître devant la connaissance, l'homme a toujours reconnu, proclamé de plus en plus, à mesure qu'il progressait et qu'il montait de plus en plus en raison, la réalité, la nécessité de la résurrection. Plus il vivait, plus sa vie, enrichie de sentiments et d'idées, raycm* nait d'avance devant lui, glorieusement projetée dans un autre hémisphère d'existence.
Au début, il a ignoré l'immortalité ; plus tard, il l'a entrevue; phis tard encore, il l'a affirmée ; mais comme la civilisation était alors surtout matérielle, il a simplement proclamé la renaissance de la matière. Ressuscité seulement dans son corps, il accomplissait les seuls besoins du corps sur un autre théâtre. Il buvait, il mangeait, il combattait, il dormait. Mais à mesure que le progrès, sans cesse croissant, élevait l'homme en intelligence et subordonnait la sensation à la pensée, la foi au monde futur prenait un caractère plus idéal et plus moral de certitude. L'homme voyait dans l'immortalité la sanction de sa destinée ici-bas, sa rémunération. Il comprenait que sa seconde existence marchait nécessairement dans le sens du progrès, qu'elle continuerait la première existence, sans cesse entassant, sans cesse élargissant en elle et autour d'elle la personnalité et l'idée.
Ainsi, la croyance à l'immortalité est progressive comme l'humanité, comme la civilisation. Cette preuve pourrait suffire à Tesprit. Mais Tesprit est plus inquiet ; il veut aller au delà, savoir sous quelle forme et sur quelle scène il doit revivre. Ainsi posée, la question est insoluble, j'en conviens ; car, pour connaître une autre vie, il faut y entrer ; pour dérober le secret de la mort, il faut mourir. Nous demandons ainsi à l'âme de vivre deux existences : celle
qui est» et celle qui n'est pas encore. Eh I mon Diea, répon^drais'je à cette indiscrétion de prescience, ridons et attendons. Ayons la confiance, rien de mieux ; mais n'ayons pas rimpatience de notre éternité. Entrons dans Tautre Tie, comme nous sommes entrés dans ce monde-ci, les yeux fermés.
Cette réponse, cependant, ne satisferait pas ma conscience. Je dois une preuve de plus au besoin de certitude. Je puis trouver dans la vie actuelle la présomption de son lendemain, et conclure par déduction. Car enfin, si l'immortalité est une prolongation et nullement une rupture de Tétre, commençons par connaître Tétre continué, et nous pourrons présupposer la continuation.
Attendons Timmortaiité? je retire l'expression; nous n'avons pas besoin de l'attendre pour la proclamer, pour la voir aussi visiblement que le jour de notre sépulture. Nous la réalisons chaque jour en nous-mêmes; nous la tenons déjà. Nous avons une faculté intime, mystérieuse, que nous nommons d'un nom vague et souvent trompeur : la mémoire, accumulation successive et immobilisation de tout ce que nous avons vu, senti, appris, voulu, connu, aimé. Il n'y a pas une action de nous, une vertu, une faute, une connaissance, une idée, qui ne tombe là, et qui ne reste là retenue et scellée comme sous la lame d'argent d'un tabernacle.
Or qu'est-ce que la mémoire reprend ainsi à l'heure qui passe et garde dans son profond repli? Est-ce le fait purement physique, accidentel, contingent, passager, le repos, le mouvement, le sommeil, le rêve, le nuage, le bruit, la fleur, l'émotion du moment? Non. L'hôtesse dédaigneuse laisse aller et fuir la simple sensation à tous les vents du fini. Elle accueille au contraire et conserve précieusement
tout ordre de souyenir qui touche, qui partidpe de près ou de loin à Tidée d'infinité, d'éternité : la science, la poésie, l'enthousiasme, la vérité, la bienfaisance. Une fois entré dans la mémoire et transfiguré par elle, le souvenir est immortel : oui, immortel. Ne vous récriez pas encore.
Sans doute l'acte antérieur au souvenir appartient exclusivement à un espace et à un instant donnés, mais une fois converti en souvenir, il n'appartient ni à ce jour-ci, nia ce jour-là, ni à ce lieu-ci, ni à ce lieu-là, ni maintenant, ni jamais. Il est toujours présent, toujours entier. Il peut toujours être évoqué, toujours rappelé. Et comment la langue humaine nomme-t-elle ce qui est en dehors du temps? Elle le nomme, je présume, immortel. Et oii le souvenir puise4-il son immortalité? Il la puise au flanc même de la mémoire.
La mémoire est une, entière, identique, indépendante du temps et du lieu, aujourd'hui ce qu'elle était hier, reproduisant et recréant toujours de la même manière, sans plus ni moins, la notion, la vérité qu'elle a une fois acquises. Voilà un homme distrait à l'impression de la minute, errant de sensation en sensation. Il vit au dehors. Il est musicien, je suppose ; un signal le rappelle à l'orchestre. Il réveille sa pensée et l'harmonie jaillit de son instrument, et il a la certitude qu'à tout instant de sa vie il retrouvera sa science. Il compte sur sa mémoire comme si elle était dans cette vie même une immortalité. Commencez-vous maintenant à comprendre le mystère? Poursuivons.
Cet être intérieur, immanent, que nous retrouvons toujours, à coup sûr, et que nous appelons la mémoire, est donc, dès cette vie, l'être ioimortel, ou plutôt Tembryon
destiné à l'immortalité que nous constituons» que nous formons nous-mAmes, chaque jour, chaque heure, de nos œuvres, de nos études, de nos aspirations, de nos vertus. Tout homme ici-bas, par un décret divin, est le créateur de sa propre éternité, ou pour mieui dire, de la place qu'il occupera dans l'éternité. Il ne reçoit pas cette place des mains de la mort ; il l'a gagnée d'avance.
Toute chose, toute action de ce monde participe plus ou moins à l'idée d'infinité. Plus donc vous aurez mêlé de rayons de cette infinité à votre existence, plus vous aurez jeté d'héroïsme, d'enthousiasme dans les fondations de votre immortalité, plus vous aurez élevé en vous de vérités et de sympathies, comme autant d'assises pour monter au ciel, plus vous aurez grandi par vos propres efforts en essence et en puissance, et plus aussi vous aurez rendu témoignage pour votre compte de la durée, et vous aurez prophétisé sur votre Ame des siècles de splendeur. Et quand vous entrez dans la mort, vous entrez du même coup dans une autre existence.
Où donc et sur quel grain de poussière? Je l'ignore. L'homme sûrement l'ignorera toujours. Mais, par l'irrésistible logique de l'idée, je crois pouvoir affirmer que la vie immortelle aura l'espace infini pour lieu de pèlerinage, car l'éternité et l'immensité sont tellement solidaires, tellement dépendantes l'une de l'autre, qu'à peine interpellée et nommée, l'une appelle l'autre, comme son inséparable compagne.
L'homme ira donc toujours de soleil en soleil, montant toujours, comme sur l'échelle de Jacob, la hiérarchie de l'existence. Mais cette migration perpétuelle au sein de l'espace est-elle bien possible, saisissable à la raison? Voyez, chaque monde est entouré d'un infranchissable
précipice. Le doigt de Dieu a-Uil jeté une arche de pont d'ane rive à l'autre pour le passage du spectre errant de Tâme échappé au tombeau?
L'Ame humaine, je le sais, ne peut vivre nulle part sans être enveloppée dans la nature ou une substance de la nature. Mais pour répondre à cette difficulté, la science n'a-t-elle pas déposé dans notre esprit un soupçon, et je pourrais ajouter plus qu'un soupçon? La phy-siologie n'a*t*elle pas àéjà prouvé que l'&me séquestrée de la matière, nulle part en contact immédiat avec elle, agit sur elle à l'aide d'un intermédiaire qu'on appelle le fluide nerveui, et réside au centre de ce fluide dans le cerveau? La science n'a-t-elle pas prouvé encore que le fluide nerveux était exactement le fluide électrique, modifié seulement par l'organisme vivant ; de sorte qu'on peut dire que l'électricité est la première enveloppe de l'âme, son atmosphère, et que portée sur le fluide électrique, elle marche partout de plein pied dans l'espace. Je soulève seulement ici une hypothèse. Un jour peut-être la science changera la probabilité en démonstration.
Mais s'il en est ainsi, mais si nous devons toujours monter, sous une colonne radieuse, d'étoile en étoile, de transfiguration en transfiguration , vers une continuelle plénitude d'amour et de connaissance, pourquoi la persistance de la personnalité? pourquoi la mémoire? pourquoi emporter avec nous chaque souvenir, chaque haillon du passé? Ce souvenir, lorsqu'il nous rappellera une faute ou une faiblesse, ne sera-t-il pas une obsession, une souffrance?
Je réponds : non. Si le souvenir est un remords, il est un témoignage de notre grandeur. Car, qu'est-ce que le remords? Il est la réaction delà vertu contre la déchéance.
Il est le trayail de la conscience contre le mal pour ramener le mal à l'innocence. Il est le feu purificateur qui dévore la souillure, il est le rédempteur, il est, après son œuvre, un mérite. Si le souvenir, au contraire, nous restitue un acte infime, qui rappelle seulement Tinfériorité de notre vie passée, ne croyez pas que ce souvenir restera dans la mémoire de l'homme futur ce qu'il est aujourd'hui dans la mémoire d'un homme de notre planète. L'âme immortelle, en se transfigurant, transfigure sans cesse son souvenir et le parfume de son parfum.
Pourquoi donc le poëte, le penseur, au dernier crépuscule de sa vie, recueille-t-il avec une pieuse émotion et ressuscite-t-il avec une éloquente tendresse, les actions, les réminiscences, les plus simples en apparence et les plus insignifiantes de sa jeunesse?
Pourquoi? parce qu'il reporte les progrès de son Ame sur ce souvenir, et le retrempe au rayon de son immortalité.
Par la môme raison, l'homme de nos jours continue d'admirer la poésie enfantine des premiers âges de Thistoire. Comme il apporte à la lecture de l'antiquité un plus riche clavier d'émotions, il sent plus, par conséquent, que le poëte n'a senti. Il crée l'œuvre, en quelque sorte, une seconde fois, et il attribue involontairement à l'ouvrier primitif sa propre création. Heureuse illusion de l'esprit humain qui, régénérant sans cesse la poésie passée au foyer vivant de sa sensibilité, permet à l'homme d'admirer toujours ce qu'il a une fois admiré. Ainsi, aucune heure de poésie n'est perdue pour aucune génération.
Un juste va mourir. Il repose sur son lit d'agonie. Une lampe veille à son chevet. La pendule séculaire de son aïeul sonne sa dernière heure, de ce timbre grave qui res-
semble au son de réternité. Sa fille, à genoax, presse sur ses lèvres la main glacée du mourant. Il sent déjà la grande ombre descendre à son regard. D'une dernière pensée en arrière il a récapitulé toute son existence. Il a retrouvé dans cette rapide revue le compte de ses vertus. Il a pris toutes ses précautions d'avance contre les chances de Tinconnu. Et lorsque, penché sur lui, un ami lui demande comment il est à ce moment de mystère, il répond : Toujours tranquille. Enfin, sa main tressaille une dernière fois. L'ange de la mort vient de passer. Il a cueilli l'âme du juste en passant. La lampe continue de brûler. L'aiguille marche toujours sur le cadran.
Et aussitôt, ce corps, tombé dans la mort, devient quelque chose de sacré comme si le doigt de Dieu l'avait touché. On dirait l'autel désormais éteint du sacrifice dont la flamme est remontée au céleste parvis. Pourquoi ce respect pour le moule brisé de l'homme, si l'homme ne devait être, au dénoûment de la vie, qu'un peu de fumier? Ce respect est involontaire, impérieux, de tous les temps, de toutes les nations. Il fait partie de l'âme humaine, il est né avec elle comme un élément constitutif de son essence. S'il est une erreur, Tâme est une erreur aussi. Il faut donc choisir : ou le néant, ou l'homme est un mensonge. La question ainsi posée est résolue. L'immortalité est prouvée.