‹ Profession de foi du dix-neuvième siècleChapitre 33 sur 33 · CHAPITRE XIXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIXL

Le dix-neuvième siècle est venu. Le génie de la guerre paratt encore une fois. Il natta l'écart sous un nom ignoré; il sort du nuage, semblable à un mystère ; il lance son cheval au galop à travers l'Europe ; il marche au hasard, enveloppé de fumée ; il ouvre devant son épée un passage à la révolution ; il enseigne au monde le secret du changement; il brise le cadre inflexible du passé ; il défait l'histoire à coups de canon ; il efface la carte de géographie ; il mêle le monde comme un écheveau. Chacun de ses pas est un bruit d'écroulement : on dirait le terrible consummatum est du destin. Remueur de peuples, il va, il vient la main pleine de foudres, incompréhensible à lui-même, aveuglé le premier par la flamme de ses propres éclairs. Il frappe, il immole sans savoir pourquoi ; il jette la race péle-méle avec la race; il pétrit la nation avec la nation; et, pâle sacrificateur, debout sur la rive du siècle, il célèbre, sur l'innombrable hécatombe du champ de bataille, le sacrifice d'une nouvelle humanité.

Après qu'il a cessé de frapper, chassé par son œuvre

comme le fer par la plaie, et rejeté Yiolemment par la terre arrosée de saog humain , il revient sur ses pas la tête pleine de chaos. Son heure était comptée. 11 disparaît derrière Thorizon. Il va mourir sur un autre hémisphère» astre sanglant à la courbe immense , poussé d'une telle impulsion dans l'espace, qu'il avait besoin d'un monde de plus pour épuiser son mouvement. Il plonge dans la mer, comme le soleil; et le marin de la rive, montrant le soir une lueur funèbre au couchant , dit au voyageur : C'est là qu'il a fini. Ainsi, quand la Providence prépare une nouvelle genèse, elle l'annonce par un cataclysme, et quand elle envoie au monde une nouvelle alliance, elle allume sur le Sinaï le feu du buisson.

Mais à peine le bruit de canon éteint et la fumée retombée sur les pas du conquérant, l'Europe, décomposée par la victoire , reprend son équilibre. Elle devient une seconde attraction terrestre où chaque État, pondéré et maintenu par l'État voisin, gravite pacifiquement dans son orbite. Le vieux sol européen , autrefois léthargique, maintenant secoué par la tempête, respire une nouvelle énergie. Un vaste besoin de vie, de déplacement, de communication, de liberté, travaille simultanément chaque nation. La conquête de l'Inde est achevée par l'Angleterre ; l'Asie est entamée par la Russie ; la Turquie est entraînée dans la rotation de l'Europe ; l'Egypte est séparée de la Turquie ; la Grèce est affranchie ; l'Algérie est incorporée à la civilisation; l'Espagne nettoyée du couvent; l'Italie régénérée en espérance; l'Allemagne réveillée; l'Autriche troublée ; la Pologne frémissante ; la Belgique libérée ; l'Amérique libre ; la Chine ouverte ; l'Australie, enfin , visitée et rattachée à la destinée désormais collective de l'humanité. Dernière hespéride, reléguée au couchant à égale distance

— 38î — de TÂsie et de la Californie, elle montre à l'Européen sa toison d'or pour l'attirer sur son rivage.

Par un admirable synchronisme d'histoire» l'homme a toujours un besoin écrit d'avance sur chaque continent. Il contracte aussitôt ce besoin» bon gré mal gré» à son insu. Tant que le désert a été le passage du commerce» l'encens, produit du désert» a été le premier besoin de l'humanité. Il a été l'aliment de l'idole, payé au poids de l'or» toujours exhalé en famée , pour rappeler toujours la caravane au désert. La loi d'assimilation de l'homme avec chaque partie de la planète a remplacé aujourd'hui l'encens par le tabac, par le thé, par le sucre, par le café. La civilisation souscrit chaque jour par un appétit nouveau un nouveau pacte d'union avec chaque province de la mappemonde. Et pour relier à son centre d'action cet immense domaine flottant dans l'immensité, où elle verse et où elle puise à pleines mains la richesse, elle trouve le secret de réduire la distance, elle invente la vapeur.

Le navire, jusque-là esclave de l'atmosphère, cessa d'obéir au caprice du vent et de la marée. Il porta une Ame dans son flanc, et une personnalité en quelque sorte pour marcher à son heure et à sa volonté. II marcha sur l'abîme, emporté par son propre mouvement, avec le rhythme précipité du sang dans Tartère. II brisa sous le poids de la roue la colère de la lame déchatnée par la tempête, et la rejeta derrière lui , gémissante et brisée en poussière d'écume. L'eau des mers, des fleuves, est partout battue comme l'enclume, partout ébranlée d'une perpétuelle secousse. A peine le flot a dévoré la trace d'un sillage , qu'un autre navire vient aussitôt rouvrir le sillage fermé. La largeur de l'Atlantique est diminuée de moitié» et l'Amérique rattachée à l'Europe par un nombre de jours invariablement

réglé. Parti à heure fixe d'un continent, le passager aborde aussi à heure fixe sur l'autre continent.

De mèoie que la terre, dans son travail de création, avait passé du monstre marin au mastodonte , de même la civilisation du dix-neuvième siècle passe du bateau à vapeur à la locomotive. Elle étend, de proche en proche, sur la surface du territoire , un immense filet d'acier. Le rail rejoint le rail par-<iessus la frontière, comme un signe d'alliance. La chaudière haletante emporte sans cesse, en sifflant, avec la vitesse du vent le peuple étranger chez le peuple voisin. L'esprit, obligé de changer de mesure, compte désormais à peine, de capitale en capitale, la distance d'une journée. L'Europe, rétrécie à la proportion d'un seul royaume, commence à être pour chaque nation une même patrie.

Autrefois, la pensée humaine éclatait ici ou là, à tel ou tel autre soleil, sans retentissement immédiat à la circonférence. La terre inorganique, par l'absence de communication, interposait d'une contrée à l'autre un incommensurable intervalle. Quand une race était avancée, une autre race était attardée sur le chemin du progrès. Mais l'unité de relation, de plus en plus active, travaille de plus en plus à constituer l'unité d'esprit.

Chaque famille apporte à l'œuvre commune et en rapporte une nouvelle faculté, toi l'industrie, toi la philosophie, toi la sympathie, toi la poésie. Le génie a renoncé à être national pour être universel. L'homme, composé de tous les éléments de l'homme dans toutes les races, grandit partout à la taille de l'humanité. Il est humanitaire, je livre volontiers ce mot à la raillerie. L'élu de la pensée a jeté dans le vent une vérité. A moi l'Angleterre , à moi l'Allemagne I La vérité, échappée de sa lèvre , lui reviendra

aussitôt en immense acclamation. Et si lui-même redescend dans sa conscience , il y retrouvera continnellement une pensée venue du dehors. Il est» par cette fibre de son Ame » compatriote de chaque pays. L'Europe intelligente est donc une immense pensée en commun » une immense collaboration. La science, découverte ici» portée là» revient» fortifiée, de la science de tous» à son point de départ. La solidarité» cette annonciation d'une vie supérieure, rattache partout le peuple au peuple de frontière en frontière. Lorsqu'une révolution éclate quelque part» l'explosion , répercutée à l'infini , retentit aussitôt du Tibre au Danube. Lorsqu'un nouveau génie parait à la lisière d'un peuple » l'Europe tout entière se lève pour le regarder passer.

Le chemin de fer, dans sa foudroyante rapidité» précipite encore la circulation de la pensée. La presse, cette voix nouvelle de l'humanité» parle à l'espace comme la sibylle. Elle dit» et le mot, dispersé partout» frappe partout à la fois l'intelligence. Elle succède au destin » elle hérite de l'oracle » ou plutôt elle est le destin et l'oracle de la raison. Chaque jour est un enseignement. L'air est plein de paroles. Chaque homme prend et donne à chaque homme ce qu'il a de meilleur, et complète par l'échange le déficit de sa pensée: car l'échange a cela de divin que toujours» de part et d'autre» l'homme gagne au marché.

La philosophie trouve le peuple préparé par le journal à comprendre le nouveau dogme de fraternité ; elle sort du mysticisme de l'école pour traiter avec le sens commun ; elle consent à être populaire» pratique» communicative, éclectique dans la véritable acception de l'idée ; elle congédie à jamais la doctrine brutale de la sensation , cette mort métaphysique de l'intelligence ; elle proclame la doc-

trine du progrès, la révélation continue de l'histoire^ l'inspiration divine de la raison , la religion permanente de l'humanité.

La science, entratnée dans cet irrésistible courant d'émulation, atteste à chaque instant une nouvelle victoire sur la nature ; elle surprend la vie à l'œuvre dans la chimie organique ; elle retrouve l'histoire perdue de la planète dans la géologie ; elle ressuscite la genèse éteinte dans la paléontologie ; elle démontre dans Tanatomie comparée l'unité de création ; elle décompose la double flamme de l'électricité ; elle soupçonne le mystère caché du magnétisme ; elle analyse la pâle couronne de l'aurore boréale ; elle recule la frontière de l'astronomie ; elle déplace la médecine ; elle complète la chirurgie ; elle développe le calcul ; elle agrandit la dynamique ; elle passe de la théorie à l'application ; elle enfouit sous la cité le rayon souterrain du gaz pour relayer le soleil ; elle secoue à l'air de la nuit l'aigrette azurée du réverbère magnétique, comme la traînée d'une nouvelle comète ; elle résout le problème insoluble de l'alchimie, en inondant le fer d'une vapeur d'or au creuset de la pile de Volta; elle va chercher aux entrailles du globe la gerbe d'eau emprisonnée du puits artésien ; elle organise sous terre le drainage comme un vaste système artériel, destiné à faire circuler l'eau infiltrée dans l'argile ; elle jette à travers l'espace l'arche gigantesque du pont tubulaire, sur un vide plein de vertige, d'une rive à l'autre de l'abtme ; elle entrelace, de la vallée à la montagne, le fil nerveux du télégraphe électrique, émissaire instantané, chargé de transmettre la parole avec la rapidité de la sensation ; elle fait du sol étendu à ses pieds un être animé en quelque sorte, sentant, parlant et vivant de la vie de l'humanité ; elle descend au fond de la vague l'homme, enveloppé de

son atmosphère, dans la cloche à plongeur ; elle jette d'un souffle dans le ciel la coupole errante du ballon ; elle fixe sur le daguerréotype le rayon fugitif de la lumière ; elle découvre la pierre philosophale de Talchimie sous forme d'aluminium ; elle crée le rocher sous l'eau avec le ciment romain ; elle enflamme le coton comme le salpêtre ; elle donne à l'huile, dans la lampe, l'ftme de l'horloge ; elle verse enfin, dans la fibre infinie de la machine, l'adresse de l'homme à tisser, forger, mouler, pétrir, transformer, humaniser la matière.

La science ouvre aussi à l'homme un nouveau champ de travail et introduit partout une nouvelle occasion de propriété. Le crédit européen est fondé de Lisbonne à Moscou ; le peuple le plus pauvre est admis au partage du peuple le mieux approvisionné de numéraire; le sol inerte par l'absence de capital indigène, est fécondé parle capital étranger ; la richesse est universalisée par son mouvement naturel d'expansion ; la solidarité des États est imposée par la solidarité des fonds publics ; la sympathie internationale est développée par l'accroissement d'activité ; la morale est épurée, la guerre est discréditée, la législation est révisée, la loi est attendrie, la peine de mort est économisée, la guillotine est cachée, la flétrissure est effacée, la maison de jeu est fermée, la loterie est proscrite, la mendicité est abolie, la colonie agricole est instituée, la ferme pénitentiaire est b&tie, l'école primaire est propagée, la tempérance est préchée, la prévoyance est répandue, la caisse d'épargne est multipliée, la charité est vulgarisée, l'assistance est organisée eo corporation, la traite des nègres est frappée d'interdit, la chaîne de l'esclavage est à moitié brisée, la question de la misère est étudiée, la rédemption du prolétariat est prophétisée, la transformation du salaire en dividende est annon-

cée, la fraternité humaine, cette promesse ajournée de rÉvangile, est enfin proclamée au soleil, au milieu des cris contradictoires et confus d'école ou de système, d'espoir ou de désespoir ; n'importe, elle est proclamée. Le sceau est rompu. Pour être résolu, un problème veut d'abord être posé. Il est posé maintenant. Le débat vaut mieux que le silence. Le silence est le néant de Tidée. Le débat, au contraire, en est le premier ferment de vie dans le sillon. Toute doctrine commence par la lutte et finit par Tharmonie.

L'art, sommé à son tour de rendre témoignage de la grandeur du siècle, secoue la puérile discipline de l'ancienne orthodoxie. Chaque civilisation a un type de préférence, ou un système de ligne approprié à son génie. Le dix-neuvième siècle admet également dans sa sympathique admiration chaque exemplaire de beauté. II comprend tout; il puise partout ; il combine et il associe la ligne à l'infini ; il sème aussi la couleur à profusion autour de lui sur l'étoffe, sur le mur, sur le vase, sur le cristal; il reprend tout le mobilier du grand musée humain, la coupe d'Athènes, l'aiguière de Venise, pour poétiser la vie du foyer de toute la grâce du passé; il appelle à son intimité, comme à une fête de famille, la flore du monde entier; il allume au front de la cité la flamme mobile du feu d'artifice ; il suspend sur l'ombre de la nuit le parterre flottant du verre de couleur ; il prodigue partout et à chaque instant la volupté du regard. L'opéra entr'ouvre un monde inconnu de féerie. L'orphéon entonne le chœur immense de la démocratie chanté par un peuple entier. Le panorama déploie devant la multitude le paysage, élargi à la dimension de la nature. Il apporte en quelque sorte la scène au spectateur et lui communique sur place l'émotion du voyage. Enfin, l'art

ébranle saas cesse rimaginaiioa par quelque nouTelle surprise, comme pour la tenir haletante à Tidée du progrès.

La peinture» sacerdotale et mystique au moyen Age, aristocratique ou royale à la Renaissance» domestique, et intime depuis la Réforme, variable comme la société, errante dans sa perpétuelle évolution, de l'église au palais, du palais au ménage, attend une dernière transformation, et, en attendant, répète pieusement toutes les formes successives du passé, comme la rapsodie répétait les poésies éparses de chaque Homère, pour les réunir plus tard dans une puissante Iliade. Elle a toutefois, elle aussi, son originalité ; elle incline surtout au paysage; elle traduit Tintimité de l'homme avec la nature; elle approfondit le sens caché de la couleur ; elle dramatise lo ton du tableau ; elle donne une âme nouvelle à l'harmonie ; elle ouvre une source inconnue d'émotion. L'architecture, appelée à son tour à une éclatante métamorphose, cherche silencieusement dans l'ombre sa destinée. Elle recueille, avec un respectueux empressement, l'héritage complet de la tradition. Elle veut utiliser pour l'avenir chaque forme du passé ; mais elle pressent déjà le jour où elle abandonnera la pierre, trop massive et trop lourde à son infatigable ambition de mouvement et d'espace, pour tisser, à la flamme du fourneau, la trame aérienne, transparente du fer et du cristal, semée de toutes les fleurs de l'émail et ruisselante de tous les prismes du soleil.

La littérature, forme suprême de l'art, en fermentation du dieu nouveau, déborde tout entière en poésie. Mais la muse du dix-neuvième siècle est austère, méditative, pathétique, rêveuse ; elle éclate en lyrisme ; elle interroge la nature ; elle appelle l'infini ; elle soulève le poids de la destinée ; elle déchire le voile de Psyché : Psyché, réveillée de

son mystérieux sommeil, recoonait enfia son amant et lui sourit dans sa beauté. L'inspiration, contagieuse et rapide comme Télectricité, palpite partout à la fois de la même palpitation. Le poëte répond au poëte, de la France à TAllemagne, de TÂllemagne à TÂngleterre, de la Pologne à l'Italie. Pour atteindre encore et pour saisir plus sûrement l'âme dans toute sa diversité et dans toute sa profondeur, elle crée la forme essentiellement moderne du roman, multiple et ondoyante comme la société. Le roman est à la fois drame et récit, dialogue et description, poésie et réalité, caractère et paysage. Il place son action dans le temps ou dans l'espace, et choisit son héros à volonté sous la pourpre ou la livrée du travail. Poëme épique de l'homme nouveau, il entremêle continuellement le rang et la condition, par je ne sais quel pressentiment d'unité. Également prêt à la langue lettrée ou à la langue naïve, à l'imagination ou à la profondeur, il parle également aussi au simple et au savant, à la femme et au vieillard. Il donne la lecture à la moitié du genre humain, et l'achemine par le sentiment à la réflexion.

Voilà le dix-neuvième siècle : gloire à lui dès maintenant et à jamais ! On a pu dire qu'il était un temps de doute et de tumulte, parce qu'il est un temps de transition et de renaissance. Le dogme nouveau, contesté dans sa manifestation , lutte partout de la main ou de la parole contre le dogme ancien. De là cette apparence d'anarchie et de contradiction dont nous avons tous plus ou moins , poëtes ou philosophes, porté la tristesse. Mais cette mêlée anarchique du présent et du passé cache en réalité une idée une, uniformément répandue sur l'Europe. L'esprit habitué à voir et à comparer peut la saisir aisément à travers la fumée éparse du combat. Pendant que l'armée marche en-

core dans le naage au fond de la vallée, le général» debout sur la colline , voit déjà la bataille gagnée et prophétise la victoire.

Oui, le dix-neuvième siècle, le plus grand devant Dieu parce qu'il est le dernier venu et le progrès acquis de Thistoire, est un siècle prophète chargé à son tour d'une révélation. Il porte en lui une nouvelle effusion de la Divinité et il éclate magnifiquement dans l'espace. Il a parlé pour quiconque ici-bas a su l'entendre ; nous essayons humblement dans cette profession de foi de répéter sa parole. SI l'impie d'un autre culte nous demande où sont ses témoins, nous montrerons du doigt ses miracles, ses coups d'état sur la nature, ses foudres et ses tonnerres allumés par la science et l'industrie, et nous dirons : Les voici. Et qui donc sous le soleil oserait nier ces miracles-là ? Et qui donc pourrait chercher sifr la terre d'autres pas de la Providence?

Quel hymne montera jamais là-haut, ô mon siècle, qui te dise tout mon amour, car je sais par toi tout ce que je sais ; et tout ce que je pense, tu m'as appris à le penser? J'ignore si je suis appelé à compter devant toi, ou plutôt je sais déjà que je suis destiné à marcher, vêtu d'ombre, dans ton chemin ; mais, puisque tu m'as fait un cœur religieux, je veux du moins te l'apporter en offrande ; et puisque tu m'as réconcilié avec la vérité , je veux rendre témoignage de ta doctrine, puisque, enfin , ton verbe est resté sur ma vie comme une bénédiction, je veux crier ici ma reconnaissance.

Lorsque je songe à toi , 6 mon siècle , je suis sur le trépied , j'ai le frémissement sacré , le vent souffle dans mes cheveux. Ils peuvent t'injurier ceux-là dont l'âme paralytique tratne sur le chemin. Ils peuvent défier l'avenir; l'avenir ne connaîtra pas même leur défi . Quand j'entends parler

ces amants de la mort, je ne sais pas la parole qui viendra sur ma lèvre pour leur répondre, mais je sais d'avance que cette parole est une victoire. Ils pleurent nuit et jour sur ce qu'ils appellent la décadence de l'humanité. Pour les punir de t'avoir méconnu, tu les livres au gémissement comme des damnés. Nous espérons, nous, au contraire, car Dieu est toujours du côté de l'espérance ; car l'espérance est la force de l'infini, descendue dans le cœur de l'homme pour tenter l'inconnu ; elle est la marche triomphale de l'idée sur le chemin de l'éternité.

Il avait parlé d'effasion , emporté en quelque sorte par le torrent de l'inspiration. Et les heures interpellaient leurs sœurs endormies de clocher en clocher, et, frappant du pied en cadence le timbre des horloges, fuyaient dans l'espace. Or, pendant qu'il racontait la marche de Thumanité, les mondes en marche, eux aussi, accomplissaient de sphère en sphère, sous une autre forme, la loi universelle du progrès.

Déjà l'aurore balayait des larges plis de sa frange d'argent la ligne de l'horizon et montait lentement dans le ciel en cueillant sur son passage les pâles fleurs des étoiles. La ville, tout à l'heure recueillie en elle-même, sortait peu à peu du silence. La nuit appartient à la pensée, le jour à l'action. La rue commençait à fermenter. C'était rheure du réveil et du travail ; Tenclume vibrait, la machine haletait, l'usine vomissait dans la brise du matin un nuage de fumée , et tous ces bruits insensibles en euxmêmes, mais confondus en un immense murmure, flottaient vaguement dans l'atmosphère.

Le soleil , caché derrière le profil dentelé des toits, allait frapper à Dotre gauche de son premier rayon un amas confus de nuages ; à mesure que sa lumière plongeait dans l'informe chaos, il en faisait jaillir une architecture étrange, fantastique , de dômes d'or, de murailles de porphyre , d*aiguilles de rubis , de colonnades d'émeraude, de portes, de voûtes et d'arches qui montaient dans le vent, croulaient et ressuscitaient encore sous des formes encore plus riches et sous de plus splendides couleurs. On eût dit la Jérusalem céleste bfttie dans la lumière d'un soufQe de l'esprit vivant, sans cesse renouvelée et sans cesse agrandie comme la figure aérienne de l'humanité.

J'écoutais encore le prophète avait cessé de parler.

Il me montra du doigt la cité flamboyante allumée dans l'espace.

— Voilà le jour nouveau, dit-il; maintenant marchons. Nous tombâmes dans les bras Tun de l'autre en saluant

la lumière.

— Allez, mon ami , reprit-il après nous être donné le baiser de vérité. Préparez votre âme à l'action , le monde attend. L'air du matin commence à frémir. J'ai dit. Â vous désormais à prendre la parole. Ne craignez rien, pas même le martyre du temps, l'esprit de raillerie. Si le doigt de Dieu te touche , a dit quelqu'un , tu seras le feu ardent.

Puis , levant la main vers le ciel, il ajouta :

— Et toi , Juge suprême de l'acte et de l'intention , d invisible, ô éternel, qu'aucun nom ne nomme, qu'aucune mesure n'embrasse , qu'aucun amour n'épuise , Créateur incessant de la création , ouvrier dont nous sommes l'outil , verse à flots ta pensée dans l'humanité , ta perpétuelle Genèse. Enseigne aux hommes douteux à être bons, aux bons à être meilleurs. Incline partout les cœurs à l'affection.

Change sur la langue Tinjure en sympathie. Prends sous ta garde les souffrants et les exilés. Rends à la mère commune tous les enfants de la même patrie. Brise à tes pieds la colère des puissants. Replonge les épées au fourreau. Mets ta main entre la vie des peuples et la bouche du canon. Dis que tous les peuples désormais sont rentrés en grâce devant toi , que tous sont aimés de toi pour s'aimer entre eux dans ton amour. Si jamais tu choisis un de nous, le plus humble , le dernier entre tous pour être dans le siècle le pasteur de ta doctrine , répands sur lui le sourire de ta bonté et communique-lui le secret de la persuasion, afin que sa parole toujours affable, toujours écoutée soit la fête et soit la joie des intelligences. Ecarte de son chemin les filles de la nuit ; l'irritation, la vanité, la témérité , l'erreur, afin que l'esprit de doute ne dise pas en voyant une ombre sur ta clarté : Dieu n'est pas là ; passons. Et alors la paix sqra sur la terre et ton règne sera venu.

Le vent de la vie nous a séparés l'un de l'autre après cette conférence. Il est allé dans le ciel des forts toucher le salaire de sa journée. Son corps repose aujourd'hui sous les fleurs du cimetière parmi ces morts inconnus qui aiment mieux léguer leur âme que leur nom à l'humanité. Il avait souffert sans doute de ce démenti d'un quart d'heure que le caprice du fait inflige en ce moment à l'Europe. Il aurait voulu vivre encore pour protester le front haut contre cette surprise à l'histoire. La destinée en décida autrement. Mais avant de retourner au Père commun , il

m'a laissé Thérilage de sa pensée. J'apporte au monde son testament. Lorsque parfois, au milieu des lassitudes et des hontes du jour, je sens l'ombre remonter à mon cœur et que je baisse la tète de tristesse » je vais redemander à sa tombe le secret de la force et de la foi en l'avenir.

Et maintenant j'écris ces choses au bord des flots, au lendemain, et peut-ôtre à la veille des révolutions, au bruit des gémissements étouffés de la nature et de l'humanité. D'autres diront un jour si j'ai montré l'intention du temps sur l'homme ; mais , quelle que soit la fortune de ce livre, j'éprouve, au moment d'en prendre congé cette sérénité de l'ftme que la faiblesse humaine appelle la vérité. Et, ne serait-ce pas la vérité, j'aime à croire d'ailleurs que certaines idées, les idées de rédemption de la misère et de l'ignorance portent avec elles une bénédiction, et je ne sais de quelle vertu secrète d'apaisement et de contentement, qu'elles parfument le cœur dans ce rude passage de la vie, comme les plaines de Galaad parfumaient le pied du voyageur. J'aurai retiré du moins de ce travail cette volupté intime de la croyance au bien , de la confiance au mieux, et cette récompense suffit à l'ambition du serviteur modeste de la pensée.

Page 1