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CHAPITRE IV

L'homme avait enfin complété la création. Avant lui et jusqu'à lui la terre en travail avait successivement produit le règne inorganique, le règne organique, et suivi dans chaque règne la même loi de progrès, seulement d'une çspèce à une autre espèce, du lichen à l'arbre, par exemple, et de l'insecte à l'oiseau ; mais lorsqu'elle atteint dans l'homme son dernier terme, elle laisse derrière elle les espèces pré* liminaires et en quelque sorte préparatoires de l'espèce humaine, comme les traces de ses pas à jamais fixées sur la planète, et elle reprend, à partir de l'homme et sans sortir de l'homme, sa marche en avant.

Les êtres antérieurs à la venue de l'humanité, véritables progrès les uns sur les autres, au moment de leur genèse, gardent désormais les uns vis-à-vis des autres la même distance, invariablement enchaînés dans le même orbite. La force qui les a créés et poussés les uns devant les autres, les abandonne pour passer ailleurs. L'homme, dépositaire de cette force de vie engouffrée tout entière en lui, s'éloigne de plus en plus, emporté par elle, du voisinage de l'animal,

et continue de lui-même à lui-même la série indéfinie de la création.

n constitue donc véritablement un nouveau règne, le règne humain, successeur des autres règnes arrêtés dans leur mouvement d'évolution. A ce point de vue, l'humanité jeune encore d'années, est la vitesse acquise et accumulée de la création qui poursuit son chemin de l'histoire naturelle à rhistoire, de la matière à l'intelligence, pour réaliser non plus de nouvelles espèces matérielles comme auparavant, mais bien de nouvelles espèces intellectuelles en quelque sorte sous le nom de civilisations. Ainsi le voulait l'unité de vie et de progrès sur la planète.

La loi de transition, loi universelle de la nature, avait distribué l'espèce humaine en plusieurs groupes distincts de figure et d'aptitude. Mais entre ces diverses familles plus ou moins heureusement douées, deux races d'élite, la race indoue et la race sémitique, possédaient pleinement la puissance de progrès. Placées à portée Tune de l'autre, la première sur l'Indus, la seconde sur le golfe Arabique, elles devaient d'abord accomplir leur œuvre isolément, et combiner ensuite leur influence autour du bassin de la liléditerranée. Aussi, lorsque nous racontons l'histoire de l'humanité, nous en reportons implicitement l'initiative k ces deux races bénies, véritables aïeules de la civilisation.

Adam ou l'homme naissant habita d'abord le sol vierge que la légende appelle TÉden. II était alors un argile fruste, ébauché à grands traits sur le type grossier du Titan. Il avait le visage développé aux dépens du cerveau, le crâne étroit, affaissé sur la pensée, le front lisse, le regard éteint, la lèvre épaisse, l'épaule massive, la main ignorante, le pied déployé en éventail, le pas retentissant, la marche balancée, la sensation paresseuse, la volonté irrégulière, la

mémoire inerte , la voix gutturale. U était né parfait» sans doute, si par la perfection la philosophie entend l'harmonie de l'organisation avec la destinée. Il portait en lui dès le premier jour le viatique divin, nécessaire pour atteindre la fin de son être qui est la perfectibilité. Mais il était né imparfait, si par la perfection la philosophie suppose un état de béatitude complet et fermé, au delà' duquel la pensée ne peut concevoir aucun désir possible ni aucun progrès, car ' l'homme vit dans le temps, c'est-à-dire successivement et de métamorphose en métamorphose. Or, la succession et la transformation sont les idées opposées de la plénitude et de l'immutabilité.

Pendant la période de l'Éden, Adam vécut passivement à la mamelle en quelque sorte de la nature. II cueillait le fruit à portée de sa main et buvait l'eau de la fontaine. Aussi longtemps que la bienveillance du climat tint sur sa tête la manne suspendue à la branche, il resta fixé à son oasis comme le singe, ce premier moule brisé en route, et maintenant ce mime grotesque du type humain. Il tournait autour de l'arbre avec l'ombre du soleil et copiait sous une forme à peine plus animée l'indifférence du végétal, condamné en quelque sorte à végéter lui-même par cette mystérieuse sympathie que l'être a toujours pour la compagnie, même silencieuse, de son existence. Il prolongea ainsi un certain laps de temps ce stupide état d'innocence, sans désir, sans tentation, comme le nourrisson sur le sein de sa nourrice, muet et attaché pour ainsi dire à ce repas spontané qui jaillissait du feuillage à sa lèvre. La mère des êtres lui versait le premier lait de la vie en attendant que, plus Agé, plus multiplié en force et en nombre, il pût briser la tutelle de la nature et prendre possession de sa destinée.

Il vivait nu, couvert tout au plus d'une feuille tressée, et il revivait par la régénération, à Tombre du toit murmurant de la forêt. Mais la reproduction n*était, dans cet âge d'or, que la promiscuité. Eve privée du sentiment de la pudeur avait besoin de sortir du Paradis pour conquérir sa première vertu. Si l'homme avait trouvé toujours ainsi sur son chemin son repas en plein vent, il aurait payé de son intelligence cette largesse de la nature et passé sans tenter aucune idée, rêver aucune industrie. Car Tarbre à pain a été, dans la Polynésie, le mauvais génie du progrès en sollicitant perpétuellement l'homme à l'insouciance. L'Eve insulaire de l'Australie, emprisonnée par les mers dans sa primitive candeur, pratique encore, après quatre mille ans de paradis, la communauté des amours.

Mais dans la plupart des contrées, le fruit ne dure qu'une saison, un soufQe emporte avec la feuille la table flottante du banquet.

Alors, Adam affamé au pied de l'arbre découronné de fruits, s'élance du seuil de l'Éden à la poursuite d'une autre subsistance. Il devient chasseur. Il substitue à la pomone capricieuse de la forêt la nourriture permanente de la proie; et dans l'acte le plus important de sa vie physique, il passe d'un règne à un autre de la nature. Il mêle une vie plus forte à sa vie, et il verse la première goutte de sang dans la pâque de son festin.

Le quadrupède chasseur a nécessairement des forces supérieures aux forces de sa proie et des armes naturelles pour la tuer. Après sa journée de chasse, il peut dormir en paix, il tient toujours d'avance, au bout de sa griffe ou de sa dent, une victime désignée dans l'espace. Si l'homme était né avec les muscles du tigre, il pour-

suivrait encore, à l'heure qu'il est, la gazelle du désert.

Hais il était né faible et nu entre tous les animaux, ses satellites, et, en regardant ses mains désarmées, et en faisant un retour sur son infirmité, il trouva coup sur coup des forces et des armes inconnues cachées dans cette citadelle sacrée qu'il appela depuis son intelligence. Il éveilla les premières idées de cette faculté divine encore assoupie dans son cerveau^ et il émit ses idées sous forme de flèches, de frondes, de lacets, de massues. Adam était donc à cette seconde période de Thistoire un animal de proie armé de son intelligence.

La chasse est d'autant plus facile que les chasseurs sont plus nombreux. Le sauvage s'attroupe pour la battue et la poursuite du gibier. Il crée ainsi la première forme de société ; société rapide , improvisée d'une nécessité , dissoute avec cette circonstance. Le chasseur en commun a besoin de dénoncer de vive voix, d'un poste à l'autre, le passage du gibier. Et ce jour-là. en vertu de la faculté métaphysique qu'il a de traduire sa pensée par le son, Adam trouva la parole. Mais la parole n'était alors que l'explosion de la voix jetée, évanouie dans le vent pour appeler le compagnon et chasser avec lui de conserve.

Lorsque le gibier est abattu, il est partagé par égale portion. Et sur la chair encore frémissante de la bête dépecée en lambeaux, le doigt sanglant du législateur de la curée écrit le premier article de propriété : propriété subite, précaire, qui apparaît et disparaît dans l'acte de la consommation.

Pendant le cours de sa vie carnassière , l'homme n'a qu'une étroite patrie. II cohabite forcément avec les faunes dont il fait sa nourriture. Il ne peut s'aventurer au delà des gués ou des défilés qu'il connaît, à la recherche d'une in-

certitade. Car slil venait à se tromper, il payerait d^ sa vie cette curiosité de l'espace. U prend donc les mœurs plus ou moins sédentaires des diverses espèces de gibier. U se cherche ou se construit un a})ri» sur leur limile» à leur portée. U mange quand il tue, et il dort quand il a mangé.

La chasse, cette industrie au jour le jour, cette consensmation sur place, interdit toute tentative de provision ou de réserve. La famine, escortée de toutes ses maladies accessoires, visite régulièrement cette humanité en plein air, qui possède à peine sur le sol la place de ses pieds et la subsistance de la minute. La moisson humaine, sans cesse décimée, repousse çà et là par rares générations. Souvent même la mère affamée étouffe de désespoir son enfant.

Le sauvage faible et chétif, continuellement éprouvé et frappé sur son chemin , traîne péniblement le poids de sa misère, dans une perpétuelle convalescence, jusqu'à la porte de la vieillesse. Arrivé à cette limite, il dépose invariablement son fardeau. Sa tête blanchie est une sentence de mort portée contre lui, quel que soit encore, dans l'intention de la nature, le compte de ses années. La force s'est retirée de lui, et avec la force la justification de son eiistence. Il est courbé, brisé, il ne peut plus aller chercher son plat et l'apporter au banquet commun. U est un convive de trop. U doit disparaître.

Aussi, à toutes les origines de l'humanité, à toutes les latitudes, le sauvage a tué, tue encore le vétéran de la peuplade, non par barbarie, mais par compassion, uniquement pour lui épargner l'agonie prolongée de la faim. Le vieillard prenait congé de la vie avec reconnaissance, provoquait le premier l'heure de l'immolation, et bénissant cette quittance de sa dernière dette à la misère, mourait volon-

tiers. La vie était alors si négative, si rapprochée du néant, qu'elle glissait d'elle-même dans la mort sans connaître la douleur de la transition.

Souvent la famille du vieillard mangeait après le sacrifice la chair de l'holocauste. Lorsque le patriarche a senti souffler sur sa tête le vent glacé des dernières années, il appelle ses enfants et il les invite à donner son corps en festin à leurs plus proches parents. Il monte sur un arbre de la forêt. Ses enfants, respectueusement rangés en cercle à ses pieds, secouent l'arbre en chantant : Le temps est venu. Le fruit est mûr, il faut le cueillir. Le vieillard descend ensuite de la branche et tend la gorge au sacrificateur. Les enfants et les enfants des enfants répandent le sel sur la chair encore chaude de l'aïeul, et la servent dans un banquet sacré à toute la famille. Ne serait-ce pas l'origine du repas funèbre des anciens? Plus tard, sans doute, ils mangèrent en esprit pendant les funérailles le corps qu'ils avaient mangé en réalité. Cette immolation du vieillard, par raison d'économie, était toujours entourée de rites pieux. Caria piété semble née du premier retour de la pensée sur elle-même dans l'état chasseur.

La religion pénètre déjà d'un rayon confus la nuit de la forêt. Religion d'épouvante, prêchée par des catastrophes. La terreur a fait les premiers dieux, disait l'antiquité. C'est en effet dans les convulsions de la nature, dans les coups de tonnerre que l'homme a balbutié, pour la première fois, l'aveu d'une souveraine puissance. C'est près de l'abîme, près du cratère encore fumant des tremblements de terre, qu'il a fléchi le genou et roulé la pierre de l'autel.

Il adorait une divinité de colère, dont la mort était la première révélation, et il l'adorait par des œuvres de mort, par des sacrifices humains. Pour écarter de sa tête la main

terrible du grand chasseur, le sauvage lui jetait la vietime substituée d'un autre homme à dévorer*

Mais sa pensée religieuse ne durait pas plus que la menace du ciel qui l'avait éveillée ; elle s'allumait et s'éteignait avec l'éclair de la tempête.

La force est la première flme brutale de la matière. Le chasseur lui doit sa sécurité, san repos, sa supériorité à la lutte et à la course. 11 voit donc dans la force la plus haute prérogative de son être» il en étale le luxe avec orgueil et lui donne dans sa vie toute la place que prendra plus lard la pensée.

L'amour n'est qu'une application de la force à la reproduction de l'espèce. Le sauvage dompte la femme avec la même cruauté que la bête de la forêt. 11 la terrasse à coups de massue pour l'épouser ensuite. Et cependant, lorsqu'il Ta traînée par les cheveux, évanouie et meurtrie, sur la couche nuptiale, passagère et commune, de la bruyère, il a senti battre sous sa main de fer ce cœur aimant de la femme, qui parfumera un jour de sa tendresse toutes les générations. Il s'éloigne troublé. Il a vaguement entrevu pour la première fois la pensée de la famille, pensée fugitive, née et morte d'un baiser dans un sanglot.

Il a déjà en lui toutes les facultés de son flme, prédictions innées de sa grandeur. Mais, semblables aux sibylles des cavernes, ces facultés prophétisent encore dans les ténèbres. Il a vu autour de lui l'oiseau vêtu de rayons promener sa splendeur dans l'espace, et, à cette vue, roi dépouillé de la terre, il pressent vaguement que sa création n'est pas terminée au point de vue de la beauté.

 l'invitation de je ne sais quelle voix intérieure qui lui ordonne de bénéficier plus largement de la ligne et de la couleur, il surcharge sa tête d'aigrettes, et il trace sur sa

ehair de barbare» hiéroglyphes. L'art est sorti tout entier de ce premier travestissement : art abréviatif» écrit d'un mot sur l'épiderme.

La langue est aussi rudimentaire que la peinture du tatouage ; elle est principalement composée de voyelles ; les Dfiots sont à peine des sons articulés.

Les sonSy avec le temps, deviennent des monosyllabes ; et peu à peu, à mesure que l'homme vit davantage, qu'il sent davantage, et que son intelligence, éveillée par le choc de la sensation, réagit plus fortement sur la sensation, elle émet, en vertu de la symbolique mystérieuse qui unit dans son esprit l'intonation et l'idée, de nouvelles modulations pour nommer de nouveaux objets ou de nouveaux sentiments.

Ainsi vivait Adam au sortir de l'Éden et au premier jour de l'humanité. Successeur immédiat de l'animal, qu'il continuait dans la progression des existences, il accomplissait comme lui sa destinée au hasard, par accident, dans la dépendance, pour ne pas dire dans la captivité de la nature. Sa nourriture était la proie, sa société l'attroupement, son domicile un abri, son mariage l'accouplement, son art le tatouage, son culte un effroi, son langage, un écho. Il n'avait en toute chose qu'une puissance d'action à courte durée, dans la plus étroite restriction de l'étendue. Car il est écrit au livre de la vie que le progrès est avènement continuel à l'espace et à la durée.

Prisonnier enchaîné aux mouvements de la gravitation, il se levait, il se couchait avec le soleil. Il obéissait, pour la reproduction comme pour la chasse, au commandement de la saison. Il recevait sur sa fibre le choc de toutes les révolutions de la planète, tour à tour livré sans défense à la pluie, à la neige, à la sécheresse, et ballotté de la chaleur

au froid, de la lumière à Tombre, dans un équilibre perpétuellement oscillant d'existence. Il flottait dans le vaste sein de Cybèle, endormi à la spontanéité, vivant de la vie et frémissant à chaque secousse de la rude déesse.

Il avait une heure réglée au calendrier du ciel pour aimer, et il aimait violemment, brusquement; sa passion éclatait, expirait dans la possession. Cette heure évanouie, il passait à côté de la femme avec une profonde indifférence. Cette épouse de rencontre allait traîner et déposer où elle pouvait le fardeau de vie qu'elle portait dans ses entrailles. Il n'avait pas encore cette sympathie brûlante du cœur pour le cœur, qui a confondu plus tard la flamme à la flamme dans un même foyer, et fondé la famille.

Comme le système nerveux est, dans cette période, moins approvisionné d'électricité, le sauvage vibre moins facilement à l'émotion. Ses sens obtus ne perçoivent, ne distinguent aucune nuance. II demande donc aux sensations des vibrations plus fortes pour ébranler les cordes engourdies de son cerveau.

Il préfère les cris aux chants, les violences aux harmonies de couleurs, la rudesse à la délica tasse du toucher, l'âpreté à la suavité des odeurs, la boisson ou la nourriture fermentée à toute autre boisson, les mouvements excessifs et soudains aux mouvements mesurés et cadencés. Sa danse est une frénésie. Il tourne, la main dans la main de la horde, comme un vertige vivant autour du supplice de l'ennemi, jusqu'à ce que la ronde dénouée et haletante tombe de fatigue et roule convulsivement sur l'herbe du sacriflce.

Après ces brusques caprices, ou plutôt ces soubresauts d'action, le sauvage reprend son insensibilité et son immobilité habituelles d'attitude, accroupi pendant des heures

et des heures devant les débris épars et les os rongés de son dernier repas» le regard fixe, le cou tendu, sans parole, sans réflexion. Il sommeille, moitié assoupi, moitié éveillé, dans l'extase épaisse de la matière. La lueur vacillante de la vie répand sur sa figure un plus morne reflet de tristesse que la pâle aurore du pôle sur la vague glacée de la Sibérie.

Il ne sort de cet état de torpeur que par bonds et par saccades, sous la détente instantanée de la sensation. La volonté traverse son être avec la vitesse de rélectricilé, apparue et disparue dans un éclair. La parole, soudaine comme la volonté, éclate sur sa lèvre en une exclamation. Mais le sauvage ne veut, n'agit que sur le moment présent. Il brûle au printemps le toit de feuilles qui l'abritait l'hiver. Il songe seulement au besoin le jour où la douleur, cette mémoire impérieuse de la nature, vient le surprendre.

Son intelligence, aube douteuse de là pensée encore noyée dans les ombres du matin, produit à peine et combine quelques rares idées. Elle nomme les objets, mais elle ne peut nommer leurs rapports. Le mol de temps et d'espace manque à la langue du sauvage. Il ignore toutes les notions directement créées par le travail de l'esprit. Il conçoit laborieusement, paresseusement l'idée du nombre, de succession. A peine peut-il compter au début jusqu'à trois, puis cinq, puis dix, puis cent, et, arrivé à cette extrême frontière de l'arithmétique, il ne peut pousser sa connaissance au delà. Il porte avec désespoir la main à la tête pour indiquer qu'après ce chiffre suprême, le nombre fatalemcnl innombrable échappe à toute énumération.

Ainsi, dans celle vie au rabais, le chasseur agit à peine, pense encore moins, et pourtant, malgré cette indigence

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d'activité» il dort plus longtemps d'un plus épais sommeil. L'être, appauvri chez lui comme chez l'enfant» a besoin de se replier plus souvent sur lui-même pour retremper ses forces dans le repos, et au réveil sa vie rayonne toujours à faible distance dans le temps et dans l'étendue. Il ne peut pas même vieillir comme nous l'avons vu, mourir à l'heure marquée au cadran de la Providence.

En un mot, brusquement jeté au milieu de tous les êtres dans le tourbillon de toutes les forces de la nature, sans mémoire qui le rattache au passé, sans prévision qui le transporte dans l'avenir ; englouti tout entier dans le présent ; enchaîné aux liens de fer de la fatalité ; précipité dans la rotation du monde, il vit si peu, il se sent si peu vivre, qu'il affronte la mort avec ostentation, et déOe le supplice jusque dans l'agonie.

J*insiste, et je pose ici comme une pierre sur cette première période du progrès. Nous devrons souvent nous rappeler ce point de départ, si humble et si lointain, pour comprendre toutes les formes heureuses et tristes à la fois que l'esprit de perfectibilité a dû successivement enfanter et dévorer comme Saturne, pour retirer l'homme de l'animalité et l'acheminer à Tintelligence.

En mesurant d'un coup d'œil en arrière la longueur du chemin, nous pourrons juger d'un cœur plus tranquille la première famille de l'humanité. Quant à moi, j'avoue qu'en la contemplant par la pensée à son début, j'ai eu un moment l'esprit écrasé, terrifié par la grandeur et la difficulté du problème.

Sortira-t-elle, peut-elle sortir de la servitude où elle est plongée? Et comment ? Voyez :

Elle est cernée, murée de toutes parts dans sa sauvagerie, comme dans une prison. Des fleuves et des torrents

débordés la tiennenl enlacée dans les dédales de leurs réseaux. Les pluies du ciel dorment au fond des vallées en innombrables marais. Le sol partout détrempé, comme au lendemain du déluge, trompe continuellement le pied du passant.

La végétation intempérante de fécondité dans une terre ainsi abreuvée étale le luxe brutal de toutes ses fantaisies. De nouveaux arbres jaillissent du milieu des ruines des autres arbres renversés et amoncelés en poussière. Des lianes flottantes étreignent passionnément de leurs rameaux ces mondes de verdure et tressent, d*un bout à l'autre de la forêt, d'inextricables fourrés ; les herbes flottent sur les herbes, les épines sur les épines. Cette nature encore indisciplinée renferme mille ennemis cachés, mille dangers invisibles, des miasmes, des poissons, des serpents, des panthères, des crocodiles. En vérité, jamais l'homme ne pourra secouer ce douloureux servage. Il est sacrifié, il est perdu, il est condamné à une condition purement animale jusqu'à la consommation de l'espèce.

Tout à coup, du milieu des épaisses ténèbres de sa destinée, un météore inconnu court avec le vent, de cime en cime, sur la lisière de la forêt. L'horizon rougit. Les arbres éclatent avec de sinistres détonations. Les feuilles séchées, comme par un souffle d'été, roulent par tourbillons à travers l'atmosphère. Les oiseaux, chassés de leur couvée, jettent des cris de détresse. Les animaux fuient, subitement pris de hurlements, cette scène de malédiction. Les reptiles, arrachés des crevasses du rocher, se tordent sur l'herbe dans de convulsives angoisses.

L'homme seul, immobile et debout, regarde avec un muet étonnement l'ombre sanglante du nouvel hôte qui vient le visiter. Il ne sait pas encore s'il doit s'attrister ou

— fisse réjouir; mais il sent une douce chaleur pénétrer sa fibre comme la joie physique et la prescience d'une nouvelle destinée. Il comprend cette révélation. Il s'écrie : Voilà le premier Rédempteur.

Le feu était trouvé. Le Dieu ancien était vaincu. Prométbée pouvait défier la douleur. Il avait dérobé au ciel le nouveau pouvoir, qui devait pétrir le métal, forger la lance, fouiller la forêt, purifier l'atmosphère, épouvanter le lion, compléter le soleil et niveler le climat. Il avait conquis dans la flamme une faculté de plus pour l'humanité. Il avait augmenté son être de toute la part que le feu prendra désormais à son existence.

Ainsi finit la première journée de l'humanité.

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