INTRODUCTION
J'avais autrefois, à ma droite, un compagnon de pensée qui écrivait la genèse du progrès, sous l’inspiration de l’esprit vivant répandu dans l’humanité. Rappelé à Dieu avant l’heure, il m’a chargé au départ de porter hautement , devant tous , témoignage de sa croyance.
Je tiens aujourd’hui parole à la mort; mais je ne sais déjà plus, en livrant ces pages au vent, si je les ai écrites ou seulement transcrites, tant son âme et mon âme étaient et sont encore , à travers l’absence , étroitement unies.
Quelle est sa part ici et quelle est ma part de travail ? Celui-là seul le dira qui pourra séparer le flot du murmure.
Je ne suis que son esprit survivant, et si jamais, à certains jours, un ami inconnu a pu sympathiser à dis-
tance avec ma parole, je le prie de reporter l’oblation de son âme à cet autre ami antérieur qui lui parle ici, avec moi , du fond du tombeau .
Il y avait, en ce temps-là, à l’extrémité du Luxembourg et à l’entrée du jardin botanique, une vieille maison monacale qui portait sur une lanterne cette inscription : Hôtel de la Chartreuse. C’était, comme le nom l’indique, une ancienne dépendance des chartreux que la première révolution avait transformée en hôtel garni.
J’habitais alors ce débris de couvent, avec quelques condisciples de prédilection, qui achevaient là, comme moi, cette dernière initiation à la vie de la pensée que la philosophie indoue appelle la seconde naissance.
Nous y vivions, comme les moines de saint Bruno, à peu près en communauté. Nous n’avions entre nous qu’une seule bourse, et je crois même, vous en souvenezvous encore, ô mes amis? une seule opinion. Nous dînions à la même table, nous discutions à la même lampe; car, il faut bien l’avouer, nous passions une partie de nos soirées à- ballotter dans nos mains la destinée de l’humanité.
Il y avait cependant, à l’hôtel de la Chartreuse, un locataire qui refusait de participer à notre communauté. Il était plus âgé que nous, à en juger par les pâles rayons de vieillesse qui blanchissaient déjà ses cheveux.
Il était, d’ailleurs pour nous un profond mystère. Nous ignorions jusqu’à son nom de famille. Nous l’appelions entre nous le Treize, parce que c’était le nu-
méro de sa cellule. Comme j’habitais le numéro douze, j’étais par les murs son plus proche parent. Je passai néanmoins une aunée, sans lui adresser la parole. Sa figure, toujours sérieuse, refoulait sur ma lèvre toute tentative de conversation. Il était irréprochablement poli dans nos rencontres. Il prenait volontiers avec nous l’initiative du salut. Mais cette alfectation même de politesse nous paraissait une manière détournée de nous tenir à distance.
Il dînait à la table de l’hôtel, sans jamais placer un mot dans notre causerie. Aussi avions-nous Uni par prendre en aversion ce spectre muet assis à nos repas. Un soir cependant , c’était l’anniversaire de la première révolution, une portion de la colonie était allée faire un pèlerinage à la place de la Bastille. Nous étions restés trois seulement à garder les pénates de la communauté.
L’un était Marcel, prophète tourmenté de l’avenir, qui devait un jour confesser publiquement sa foi au soleil de la seconde république. Disciple impatient de l’idée, il voulait dès lors tourner brusquement la dernière page de la civilisation. L’autre était Raymond, physiologiste profond, élevé à l’école métaphysique de l’Allemagne. Il est allé modestement ensevelir sa science dans une vallée des Pyrénées. J’étais le troisième. Je ne compte pas le Treize , qui remontait toujours dans sa cellule après le dîner.
Nous avions longuement repassé, scène par scène, la mystérieuse tragédie de la révolution, et la conversation commençait à traîner, de part et d’autre, dans la monotonie de la redite, lorsque Marcel crut devoir charitablement ouvrir un avis.
— Pourquoi ne lèterions-nous pas aussi, de notre côté, le premier anniversaire de la démocratie?
— Comment cela? reprit Raymond.
— En buvant solennellement à son honneur une dernière bouteille de jurançon, deux fois patriotique, qui nous rappellera, dans cette eucharistie de la liberté, le parfum paternel de nos coteaux.
— Tu as raison, répondit Raymond, nous aurions été de mauvais citoyens si nous n’avions versé, à l’exemple de l’antiquité, au moins une libation sur la tombe de nos ancêtres.
— Mes amis, dis-je à mon tour, Marcel vient d’ouvrir un avis , je demande la permission d’en ouvrir un second , c’est d’inviter le Treize à notre soirée. Nous saurons par là s’il date, comme nous, de la révolution; car nous vivons dans un temps où personne ne doit cacher sa croyance.
— Le Treize, s’écria vivement Marcel en se levant de sa chaise, je veux que ma main sèche à l'instant , si jamais je lui tends un verre pour boire au souvenir des pères de la démocratie.
— Pourquoi donc, mon ami?
— Pourquoi? parce que c’est mon problème, mon fantôme ; parce que je me suis vingt fois brisé la tête à vouloir pénétrer, définir ce je ne sais quoi à l’état perpétuel de desideratum qui bat chaque jour, d’un air lugubre, tous les pavés du quartier Latin.
— Ne parle pas si haut, lui dis-je, il pourrait nous entendre par cette cloison. Mais ne crains-tu pas de calomnier un pauvre jeune homme qui n’a peut-être contre lui que la pudeur austère d’une souffrance?
— Pauvre jeune homme tant que tu voudras , mais dans ce monde on vit avec les vivants ; on ne passe pas une année entière dans un hôtel, sans dire au moins son nom à son voisin. Je me défie de l’anonyme. 11 cache le plus souvent un besoin forcé de modestie.
— Tu pourrais être injuste, lui dis-je; le Treize est peut-être un chercheur d’idées comme toi, à la découverte d’un système de philosophie.
— Un chercheur d’idées? il faut avouer alors qu’il les cherche toutes à la lois, car il assiste régulièrement, de la première à la dernière heure de la journée, à toutes les leçons connues ou inconnues de toutes les facultés. Vous allez à la Sorbonne , il est devant vous ; vous allez au collège de France, il est derrière vous; au Jardin des Plantes, il est à côté de vous ; à la Clinique, il est avec vous, toujours, partout infailliblement, infatigablement. Il est assurément l’ubiquité.
— Et moi, reprit Raymond, je le rencontre parfois à nos amphithéâtres de botanique et de physiologie.
— Je l’ai vu aussi pour ma part, repris-je , aux cours de philosophie et d’histoire; que voulez-vous en conclure?
— Qu’il n’étudie véritablement aucune science, reprit Marcel.
— Et que fait-il donc alors?
— Je n’en sais rien; peut-être un paternel métier de surveillance sur la jeunesse, car je ne croirai jamais qu’on aille volontairement, de gaîté de cœur, encombrer chaque jour sa mémoire de tant de paroles. Le cerveau le plus encyclopédique ne pourrait suffire à une semblable intempérance d’études.
— Eh bien I mon cher Marcel , tu vas voir comment l’esprit le plus honnête peut tomber par mégarde en flagrant délit d’insinuation. Le Treize est un philosophe dans l’ombre, qui écoute attentivement, l’une après l’autre, toutes les voix de la science, pour l’éditication do sa pensée. J’assistais, l’autre jour, à je ne sais quelle séance de congrès. On y discutait, je crois, la théorie du progrès. Notre voisin a demandé la parole , et il a parlé en homme habitué à commander à l’idée. Et après cela, dis-moi, comment peux-tu venir, sur un simple soupçon, reprocher à un pauvre rêveur, tout au plus, cette passion de la solitude, qui est peut-être la sainteté de l’intelligence?
— Tout cela est possible, répondit Marcel, j’accorde volontiers que le Treize est un cénobite, un philosophe. Je le respecte, je l’honore ; mais qu’il passe son chemin. Il lui manque, pour moi, la première qualité, la qualité qui lait l’homme tout entier, nomme-la comme tu voudras, amabilité, expansion, jeunesse, camaraderie, la fleur du cœur enfin , peu m’importe le nom, je m’entends; car Dieu n’a pas soufflé sur la figure de l’homme pour la faire ressembler à une statue du silence.
— Comment peux-tu savoir qu’il n’a pas cette vertu de la sympathie? Qui te dit que sa tristesse ne porte pas le deuil d’une ‘affection? Soyons joyeux, puisque la vie nous est bonne en ce moment ; mais sachons aussi respecter le secret des autres existences. Notre voisin est triste, à ce que nous croyons, nous devons faire le premier pas vers lui et répandre, s’il en a besoin, l’huile sur sa blessure.
— Eh bien! soit, dit Marcel, je veux bien tenter
l’expérience et m’assurer s’il porte là quelque chose qui bat sous son habit. Va l’inviter; pendant ce temps là j’irai chercher le sympathique falerne de nos Pyrénées.
Je dois avouer qu’une fois engagé de parole je me trouvai embarrassé de transmettre l’invitation collective à notre mystérieux collatéral de mansarde. Je me faisais scrupule de violer la consigne d’un solitaire. Mais je n’avais plus le choix de l’abstention. Je me dirigeai vers la cellule. La clé était sur la porte. Je frappai trois coups pour la forme, et j’entrai sans attendre la réponse . 1
Le jeune homme était debout au fond de sa chambre, la ligure tournée de mon côté. Il vint tranquillement à ma rencontre.
— J’accepte votre invitation, dit-il, sans me donner le temps de lui adresser la parole.
Et. il ajouta aussitôt, en me .saisissant la main et en me la serrant avec effusion :
— Je vous remercie d'avoir pris ma défense.
— Vous avez donc entendu ?
— Tout, reprit-il; vous parliez si haut que j’étais bien obligé de recevoir mes vérités à travers la cloison.
— Dans ce cas, je vous prie d’oublier la boutade méridionale de Marcel ; vous le connaîtrez plus tard, et vous verrez que c’est un caractère généreux comme la sève de ses coteaux.
— Oublier, dit-il d’un ton grave, je lui en sais gré, au contraire. J’ai tort de m’isoler. J’ai voulu souvent briser cette clôture volontaire qui me sépare de ma génération ; mais toutes les fois que j’ai essayé de jne révolter contre ma nature pour payer mon écot à la jeunesse,
j'ai senti en vous un tel débordement de vie, que j’ai craint d’être dépaysé au milieu de vos joies, et que je n’ai pas osé aller au-delà de l’intention.
Et pourtant, ajouta-t-il avec un soupir , j’ai tant besoin d’épanchement! Cette réclusion m’écrase. Je manque d'air, j’étouffe; mais j’ai beau chercher le lien qui pourrait nous unir, je n’en vois aucun. Je ne puis aller mettre ma vie où vous placez la vôtre, enfants du siècle, qui jouez encore avec la pensée. Alors je m’attriste contre moi-même; il me semble que je suis un monoinane condamné à vivre, retranché de la société. Cette perpétuelle séquestration est ma faute, je le sais, ou plutôt la faute de l’idée implacable qui s’est emparée de moi depuis des années. Et cej>endant il me semble qu’il y aurait souvent telle circonstance qui pourrait nous rapprocher, comme, ]>ar exemple, la commémoration qui vous réunit en ce moment.
— Et bien alors, venez parmi nous. Peut-être, à force de chercher, finirons-nous par trouver la parole secrète qui endort les chagrins.
— Les chagrins, reprit-il d’un air étonné, je n’en ai aucun. Je suis, au contraire, dans toutes les conditions de bonheur. Il y a des jours où le front sur ma main, je repasse des idées qui valent pour moi toutes les joies de l’Eden.
— Et alors?
— Je comprends votre objection, dit-il, en allant audevant de ma pensée. Mais vos amis nous attendent ; demain , vous viendrez me revoir, à cette heure-ci , n’est-ce pas? je vous expliquerai tout cela. Il me semble que je vous aimerai.
— A charge de revanche, répondis-je, et je l’entraînai par le bras dans ma cellule.
— Je vous présente un nouvel ami, dis-je en entrant.
Cette présentation ainsi formulée opéra subitement une métamorphose dans la tête de Marcel, qui poussait au dernier degré cette passion des nouvelles amitiés, particulière aux natures électriques du midi.
— Qu’il soit le bien-venu, dit-il. Voici la table, voici le vin, approchez mes amis, prenez chacun votre verre, et toi, Raymond, comme tu es notre aîné, tu vas porter la première santé.
— A la révolution , dit Raymond, è la glorieuse proclamation, dans la tempête, de la parole de régénération.
— A mon tour, dit Marcel ?
— A la seconde journée de la démocratie, sereine et purifiée de toute colère, qui viendra reprendre l'œuvre un moment interrompue de la première journée.
— A moi maintenant, repris-je après Marcel.
— A la mémoire de l’héroïque génération qui nous a conquis de son sang la patrie spirituelle de la vérité, à son âme ressuscitée en nous, qui nous pousse, de toute la vitesse acquise du passé, au but mystérieux marqué par la Providence.
— Il y a encore un toast à porter, ajouta Marcel, en jetant un regard à notre convive.
L’inconnu prit un verre sur la table, et levant lentement la main au plafond.
— A la jeunesse, dit-il d’un ton grave, à cette âme nouvelle, évoquée du sein de la femme pour une nouvelle humanité, et vêtue de force, de beauté, comme du rayon et de la révélation visible de sa destinée ;
A cette perpétuelle annonciation vivante de l’aveuir, toujours prête à l’idée, toujours vibrante à la prophétie, toujours chargée de l’intention secrète de la Providence sur l’humanité ;
Prescience et vertu de la terre, puisse-t-elle aujourd’hui ceindre la ceinture pour marcher dans la candeur de son espérance, vers l’éternelle frontière de l’éternel Canaan , et porter intrépidement d’une génération à l’autre l’arche sacrée du progrès. Car si elle laisse tomber sur la route le saint des saints, qui donc le relèvera? et si elle trahit l’idée, «pi i donc après ce renoncement la servira?
Le vent soufflera du septentrion, l’hôte de l’avenir verra peut-être dans le flux et le reflux du fait passager sa foi injuriée, sa pensée méconnue, sa maison violée, son foyer éteint; mais tant que la jeunesse gardera lidélité h sa mission, il pourra relever la tète dans cette nuit de l’âme, et dire ; la vigueur du siècle est encore là, le monde est sauvé.
— Tu as bien parlé, dit Marcel, en mettant familièrement la main sur l’épaule de l’inconnu, dès à présent, c’est à la vie et à la mort entre toi et moi, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.
Sur cette brusque déclaration ils se séparèrent pour retourner chacun dans sa cellule.
Cette première entrevue m'avait donné le désir de pénétrer plus avant dans la conlidence de mon studieux voisin de mansarde. J’attendais donc impatiemment le lendemain pour aller renouer, à l’heure de la soirée, notre première conversation.
• — Vous voyez, lui dis-je en entrant, que je suis tidèle
au rendez-vous, et pour vous prouver que je tiens à abréger les délais de l’amitié, je viens vous demander la révélation du terrible secret qui a tant épouvanté l’imagination de Marcel.
— Le secret? dit-il en souriant, l’expression a infiniment trop de solennité. Je n'ai à vous raconter aucun secret. Vous m’avez demandé hier pourquoi je vivais relégué, replié sur moi-mème, au fond de cette chartreuse; je puis vous le dire franchement à vous, homme d’étude, sans provoquer votre sourire. Je me suis enfermé ici pour me refaire une croyance. J’ai imité la chrysalide qui prépare, dans l’ombre de sa cellule, l’œuvre de sa transfiguration.
Je me suis dit, dès mou avènement à la vie sévère de la réflexion : l’homme est un être intelligent investi de la liberté. Il est intelligent, pour soumettre sans doute ce inonde-ci à son intelligence; libre, pour diriger sa destinée. Il doit donc connaître, chercher du môins à connaître, par la loi même de sa nature, ce qui est conforme ou contradictoire à sa vocation ici-bas sous le soleil. Pourquoi vit-il sur la terre? dans le temps? et comment? et dans quelle correspondance, dans quelle intimité avec l’humanité, avec la création? d’où vient-il, où va-t-il, sous quelle inspiration, vers quel mystère? Quelle est en un mot sa loi, sa morale? voilà le problème que de Job à Prométhée et de Prométhée à Faust et de Faust à Manfred , Dieu a donné à résoudre à tout homme naissant.
J’ai tenté pour ma part de le résoudre, je vous le dis en toute humilité; mais comme nul en ce monde ne pense en dehors de son époque , c’est-à-dire de l’atruo-
sphère générale «le pensée qui enveloppe et pénètre à ehaque instant son esprit, j’ai interrogé autour de moi la société, et je l’ai trouvée tantôt divisée d’idée et de tendance, tantôt indifférente et casuiste |»ar indifférence ; disant oui, et agissant ensuite comme si elle avait dit non; |>arlant et vivant en un mot en sens contraire. Tout était «levant moi schisme, mensonge, scepticisme, anathème et iléfi d’école à école , de doctrine à doctrine.
J’éprouvai d’abord dans cette anarchie universelle du monde moral un premier moment d’indécision, d’incrédulité, non pas systématiquement et de propos délibère, mais jatr mollesse ou paresse d’esprit. Je ne donnai pas, j'abandonnai seulement mon âme au vent du doute qui soufflait sur ma générati«»n. Je vécus comme si chaque acte de ma vie était un simple mouvement poussé par un hasard.
Mais bientôt je sentis, à je ne sais quel abattement et à je ne sais quel «leuil intérieur, que le doute est le suicide de l’intelligence, que l’intelligence est laite pour t;roire, comme la force pour agir. La foi est sa vie, elle vit uniquement en croyant. Je voulus échapper à cette mort de l’âme; je lis un retour sur moi-méme; et une nuit, une nuit «l’hiver, cette date pour moi est sacrée, je pris ma tête à deux mains, et les deux coudes sur mes genoux, devant les tisons éteints de mon foyer, je méditai, je veillai, invoquant dans l’ombre, et appelant à grands cris , comme du fond du tombeau , ma résurrection.
Le Dieu de la bonne volonté bénit sans doute ma prière , car je vis alors flotter devant le regard de ma pensée, comme une prévision vague et une lueur dou-
te use de la loi que je cherchais. J'entendis une voix qui me criait : lève-toi et marche. J’ai obéi à cette voix, j’ai brisé le lien de la chair, j’ai abandonné mon père et ma sœur, dans leur solitude, là-bas au bord de la mer, du côté du soleil couchant. J’ai vendu la succession de ma mère pour payer la rançon de mon esprit ; j’ai marché; j’ai voyagé; j’ai parcouru les universités d’Allemagne, les écoles d’Angleterre, les ruines d’Italie ; écouté tous les souffles de l’air qui portaient une nouvelle; et après ce long pèlerinage je suis venu ici dans cette capitale de la science; j'ai posé mon bâton. La prévision du premier moment, véritiée à l’épreuve de la réflexion, avait revêtu dans mon esprit la forme de la croyance. Je croyais; j’avais conquis enfin la vérité, ou du moins cette paix de l’âme que la faiblesse humaine appelle la vérité.
Je pensai alors à écrire la conversation intérieure de ma conviction avec elle-même , jour par jour , comme sur la feuille de la Sibylle.
— Mais pourquoi, lui répondis-je, aller chercher si loin, par tant de fatigues, par tant de marches, tant d’heures dévorées, à travers la poussière de tant de sentiers , pardonnez-moi cette question , une croyance que vous avez là peut-être sous votre main , écrite d’avance de toute et pour toute éternité?
— Je comprends votre question, dit-il; vous me demandez pourquoi je n’ai pas posé la tête sur un livre pour dormir, comme Oreste troublé, lui aussi, d’une sainte terreur, allait poser la tête sur l’autel, pour dérober une heure à son angoisse. Je vais vous répondre en toute franchise. Je ne nie sans doute aucun dogme du
passe. Tout dogme, par eela qu’il a vécu, est divin dans son essence; mais en tombant dans l’histoire il prend diverses formes selon les temps et les lieux. Ces diverses formes ont toutes possédé à leur jour ce je ne sais quoi céleste et mystérieux. Verbe ou Paraclet. Toutes ont eu cette Pentecôte, cette effusion de l’Esprit, ce don des langues que la philosophie appelle puissance de conversion. Toutes ont rayonné dans l’espace, renouvelé les âmes, emporté sur leurs pas les multitudes.
Toutes aussi, à un autre jour donné, ont perdu cette puissance d’expansion et de propagande sur l'intelligence. Toutes ont rellué , séché sur place comme frappées désormais d’inertie. Qu’est-ce h dire? Que l’huînanité est tour à tour croyante, incrédule, au hasard, par caprice, uniquement pour que la veille emporte le démenti du lendemain? Je ne saurais pour ma part adopter cette idée. Comme j’ai, au contraire, l’invincible conviction de la présence perpétuelle de Dieu dans l’humanité, je me dis : si Dieu, après avoir habité une croyance et lui avoir communiqué, en la touchant, l’impulsion dans l’espace, laisse ensuite le mouvement tomber devant son regard, il doit, avoir de toute nécessité retiré sa main de cette doctrine, pour émigrer, le front couvert d’une autre vérité, dans une autre incarnation.
Endisant ces mots il ouvrit sa fenêtre.
— Voilà une belle soirée d’été, reprit-il; l'air du ciel est bon à la pensée. On dirait qu’il porte en lui je ne sais quel invisible esprit. Après cela j’ai, moi aussi, ma superstition , j’ouvrirais volontiers ma croisée à cer-
tains jours de prédilection pour laisser entrer le Messie.
Le prophète inconnu pencha un instant sa tête comme pour respirer l’air du dehors. Le jour tombait. Le soleil commençait à baisser. Il descendit lentement sur un monceau de nuages qu’il incendia de ses rayons. Il se consuma là comme sur un bûcher, et s’évanouit en fumée. Le vent du soir se leva avec le crépuscule, et balaya la cendre encore rouge du sublime holocauste.
— Vos regards, dit-il en montrant à l’horizon une dernière traînée de reflets, croient le soleil couché; d’autres regards le voient déjà levé. Il en est ainsi du soleil de la croyance; une même minute l’éteint ici pour le rallumer ailleurs. Il laisse tomber dans le nuage le rayon périssable que le premier souffle du soir emporte avec le nuage; mais il garde tout entière sa lumière inépuisable pour la verser à une autre hémisphère. N’allez donc pas confondre, dans votre théodicée, la lumière et le rayon. Le rayon meurt sans cesse, la lumière coule toujours. Comprenez bien cette pensée. Le dix-neuvième siècle, né du progrès pour enfanter à son tour le progrès, ne vient pas rompre , il vient continuer au contraire la tradition. Vous retrouverez de l’autre côté de la nuit le Verbe vivant de l’humanité dans une nouvelle aurore.