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CHAPITRE XV

La Grèce, déployée en forme de calice sur la Méditerranée, et rattachée au continent par la tige étroite de l’isthme de Corinthe, flottait à l’extrémité de l’Europe, comme une fleur épanouie à la poussière d’idées que le vent soufflait de l’Afrique et de l’Asie.

L’esprit civilisateur qui prépare toujours d’avance une hôtellerie à la pensée, avait admirablement disposé l’ancienne Hellénie pour une réprésentation plus animée du drame de l’humanité.

Fermée au nord par le défilé des Thermopyles qui la protégeait contre l’invasion; enlacée d’une triple mer qui la berçait au murmure de trois continents; creusée de golfes qui promenaient plus avant dans ses plaines le chœur des Néréides; couverte de montagnes harmonieuses qui versaient des rivières à peine larges comme le saut du bélier, baignée d’une température amicale qui la caressait de ses rayons , la Grèce était une voluptueuse salle d’étude au soleil, où l’intelligence, abritée et libre, pouvait rêver en paix à l’ombre du laurier-

rose, et préparer, sous l’inspiration du paysage, une nouvelle civilisation.

L’homme affaissé dans l’Orient sous le poids de sa disproportion avec la nature, relève ici le front pour saisir corps à corps sa rivale et la soumettre à sa puissance. La nature abaissée à son niveau et réduite à sa taille, le provoque à la lutte sans le décourager de la victoire.

L’Asie est exclusivement, d’une contrée h une autre, plaine ou montagne. La plaine est la léthargie du sol qui assoupit la pensée de sa contagion. Ouverte de tous cotés, elle appelle la conquête, et avec la conquête, la main de fer du despotisme. La montagne sépare la population par des précipices, isole l’humanité dans la barbarie , disperse les tribus par ruches sur les sommets du rocher et engendre l’anarchie.

La Grèce, au contraire, colline et vallée h la fois, artistement modelée en creux et en relief, partageait la population par province, sans enfermer chaque peuplade d’une infranchissable clôture, et combinait ainsi dans sa géographie, la diversité avec l’unité.

Elle résistait, par la contexture heurtée et brisée de son sol, à l’absorption de sa race dans une seule monarchie. Et cependant, par l’intimité naturelle de toutes les parties de son territoire, serrées les unes contre les autres, et entrelacées les unes aux autres, elle ramenait ses cités éparses à une seule pensée de fédération. Sa nationalité mobile portait sur plusieurs nations comme la voûte multiple du pont sur plusieurs arches à la fois.

Une main prévoyante avait approvisionné cette terre d’élection de toutes les richesses. Elle avait couvert la montagne de forêts qui appelaient l’homme dans le vent

pour aller tenter la mer sous la conduite de son génie. Elle avait enfoui dans les flancs de ses minas l’or de Thasos et l’argent de Laurium. Elle avait déposé sous le rocher de Paros le marbre immaculé qui attendait le souffle du génie pour revêtir la statue de sa splendeur.

Enlin, par un mystérieux retour de la civilisation sur elle-même, qui semblait vouloir résumer tous les progrès antérieurs dans un dernier progrès, la Grèce reproduisait, territoire par territoire, chaque période de l’humanité.

La Messénie laborieuse promenait la charrue sur son fertile guéret. L’Arcadie verte et fraîche paissait le troupeau, à moitié endormie au bords de l’eau courante dans le rêve d’une perpétuelle idylle. L’Attique aride et blanchie au soleil , inondée de la végétation poudreuse de l’olivier comme d’une écume envolée de la mer sur l’Hy- v mète labourait la vague de la proue de son vaisseau. La Thessalie, âpre et guerrière, conduisait sa cavale au soleil levant, pour que, fécondée par le rayon, elle portât une âme de feu dans le combat.

Ainsi, la Grèce, partout accidentée, ombragée, arrosée, enveloppée d’une ceinture de Cyclades, sirènes flottantes sur le chemin de l’Orient, qui appelaient la voile vers la pleine mer, était, au jour de Dieu, une patrie active, dramatique, mobile, inquiète, qui, par la ligne flexible et richement articulée de sa frontière , par la grâce et la paix de sa nature, par la limpidité de sa lumière, la distribution morcelée de sa race en diverses cités, par la richasse de son territoire, par la multiplicité de ses ports, de ses mines, de ses productions et de ses aptitudes, provoquait l’homme, par toutes las voix de l’air et de la terre,

à la pensée, au travail, à la liberté, à la spontanéité, h l’initiative, à la poésie, à l’analyse, à la concurrence, k l'émulation, k l’action et à la réaction de chacun sur tous et de tous sur chacun, à la diversité et à l'originalité d'inspiration.

La caste avait été, dans l’ancienne Hellade, comme dans l’Inde, comme dans l’Egypte, comme partout, la forme primitive, rigoureuse de la société.

Et, en effet, pour nourrir une nation, il faut telle ou telle somme de lbn-e musculaire dépensée sur le sol et convertie en subsistance. Lorsque la civilisation naissante épelle encore la première ligne de sa préface, qu’elle a tout à conquérir sur la nature , le champ, la maison, le chemin , la hache , la charrue , le troupeau , la collaboration du quadrupède, l'immense corps supplémentaire, en un mot, au muscle invincible de sa création et de son industrie , alors la somme tout entière de la main-d’œuvre humaine infatigablement prodiguée sur la terre, du vieillard à l’enfant, sufiit à peine à nourrir la cité. Si cette obligation de travail universel avait indéüniment pris k chacun jusqu’à sa dernière minute, l’humanité aurait à jamais vécu dans le gémissement, le front courbé sur le sillon .

Mais l’homme ne défriche pas deux fois son champ, ne creuse pas deux fois son chemin, ne plante pas deux fois l’olivier, ne bâtit pas deux fois sa maison. Or, à la lin de chaque siècle, la dispense du travail à faire par le travail déjà fait, retournait en loisir à une nouvelle génération. Cette nouvelle génération traduisait ce loisir en pensée. L’histoire était une perpétuelle métamorphose, homme par homme, en classe pensante, de toute la main-

d’œuvre accumulée heure par heure dans la société.

Ce legs des morts aux vivants étant d’abord excessivement réduit, le nombre des âmes nées à l’intelligence était aussi excessivement restreint. La caste marqua cette date du progrès. Dans cette civilisation encore rudimentaire, une imperceptible minorité pouvait seule penser : le reste travaillait à la sécurité de cette élite.

La Grèce organisa donc primitivement la société en quatre classes invariablement désignées par leur naissance à certaines fonctions. Thésée divisa les habitants de l’Attique en Eumolpides, hommes du sacerdoce, en Eupatrides, hommes de guerre, en Géomores, hommes de glèbe, et en Démiurges, hommes de métier. Il concentra exclusivement la plénitude des pouvoirs dans les mains des Eupatrides, et l’élection des hiérophantes dans les mains des Eumolpides. Il ferma la cité aux deux autres classes et leur refusa la prêtrise.

Mais le flot toujours montant de l'activité humaine, et par l’activité de la richesse, souleva, du fond de la multitude excommuniée et ténébreuse, une plus forte masse d’aisance, et avec l’aisance une plus nombreuse initiation à la pensée. La caste, submergée de toutes parts, croula au bruit des révolutions. La démocratie introduisit plus d’élus à la souveraineté et dispersa la religion dans plus d’intelligences.

L’humanité élargie en puissance élargit à son tour le cadre trop étroit de la société. Elle le recula à la distance de l’esclavage. Or l’esclavage était, comparativement à la caste, un système d’inégalité réduit de moitié par la munificence de l’histoire. Il était un progrès.

La cité grecque avait sur la place publique un comp-

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loir en plein vent, le péribole où des hommes allaient vendre d’autres hommes aux enchères. Ils étalaient habilement au regard leur denrée. Ils l’arrosaient d’huile des pieds à la tête ou la recouvraient de riches étoiles. Ils entremêlaient la laideur et la beauté pour faire ressortir la grâce de Ganymède par la difformité d’Esope. Ils la montraient au bout d’une baguette, vantant chaque tête à haute voix et la nommant d’un nom d’emprunt impersonnel et comniun aux autres tètes du troupeau.

Lorsque l’esclave acheté au péribole entrait pour la première fois dans la maison de son maître , il allait s’asseoir devant la pierre du foyer. La mère de famille lui répandait sur la tête une corbeille de figues et de gâteaux en murmurant cette formule : Que Dieu soit loué et que cette dépense ne soit pas perdue. Après ce baptême de servitude, elle lui donnait une ceinture de toile, un bonnet de cuir, une paire de sabots, et l’envoyait ensuite à l’écurie humaine donnir avec le reste du bétail.

A dater de cette heure, il était l’esclave de la maison, c’est-à-dire un je ne sais quoi, un outil, un bloc de chair, un membre ambulant, animé à distance par une autre volonté , agité, remué par le commandement comme avec la main, inerte, passif, mort dans son esprit à la réflexion et à la détermination, muselé lorsqu’il servait le repas, fouetté lorsqu’il languissait au travail, enchaîné lorsqu’il oubliait la consigne, marqué au front lorsqu’il fuyait, traîné, enfin, à la voirie lorsqu’il venait à mourir.

Chassé par la philosophie elle-même des rangs de l’humanité, il était simplement un corps, aux yeux de la législation. Ce corps n’avait qu’un seul droit,

qu'un seul mode d’existence, manger et servir. 11 aimait pour le compte du maître , si on pouvait appeler cela aimer. Son accouplement appartenait à autrui jusqu’à la dernière génération.

Acheté, vendu, cédé, rétrocédé, donné, légué, saisi, transmis, comme tout autre meuble de la maison, perpétuellement promené et ballotté d’un caprice à l’autre , obéissant par nature, il était incapable de toute distinction entre le bien et le mal, la vérité et l’erreur. Lorsque le juge l’appelait en témoignage , il lui appliquait la torture, par la raison que, l’esclave étant exclusivement un corps, la douleur seule , cette voix de la chair , pouvait crier la vérité.

Nulle trêve à sa destinée, nulle espérance devant son regard. Il pouvait uniquement sortir de la servitude par la mort, c’est-à-dire l’évanouissement dans le néant, car il n’y avait pas d’àme chez l’esclave, et par conséquent de Dieu pour recevoir cette àme à la porte de l’immortalité.

Il devait éternellement, de l’enfance à l’agonie, porter à l’ombre ou au soleil le poids de tous les travaux ; à la campagne : labourer, semer, planter, moissonner, garder le troupeau ; dans la mine : extraire le métal , le porter, le fondre, le couler, le forger, le polir ; à la ville : bâtir, fabriquer, scier, ciseler, tourner, tisser; dans le ménage : balayer , moudre la farine, chauffer le four, cuire le pain, accompagner le maître à la promenade, lui tenir le soir la lanterne, et le jour l’ombrelle. Il servait à tous les besoins et à tous les plaisirs de la maison. La matrone athénienne, déjà effleurée par les années, faisait asseoir à ses côtés deux radieuses acolytes achetées

«u péribole pour revêtir aux yeux de son mari une beauté de reflet.

L’Etat avait aussi comme chaque particulier ses esclaves de l’un et l’autre sexe, consacrés aux travaux et aux plaisirs de la cité. Solon donna à la ville d’Athènes quatre cents esclaves ioniennes qui enseignèrent à la jeunesse la science brûlante qu’elles avaient puisée au voluptueux séminaire de Milet.

Le magistrat votait, au jour du danger, une jeune tille à Venus. Cette hostie parée de colliers, vivait sous la protection de la bonne déesse. Elle prenait , dans sa servitude sacrée, le nom de prêtresse, de Hiérodule. Elle avait sa fête, sa place marquée dans la liturgie. Elle portait la corbeille dans la procession , et présentait à l’idole l'offrande des lidèles.

La femme esclave pouvait seule atteindre, par la profanation de sa beauté, h cette apparence de rédemption. En réalité, elle échangeait une servitude pour une autre servitude, la corvée de la domesticité pour la corvée de la débauche. L’homme esclave, au contraire , demeurait à perpétuité rivé à la pierre de la muraille par un invisible anneau plus indestructible que l’airain. A peine pouvait-il attendre de loin en loin l’avare faveur d’un atïranchissement. Mais la franchise était une loterie destinée à tromper l’esclavage, une hypocrisie de liberté, la liberté sous tutelle, la captivité sur j»aroIe, adoucie seulement par le privilège d’aller et de venir

L’alFranchi devait élire son domicile, à proximité, sous la main de son patron. Son patron conservait toujours sur lui une partie de sa puissance. A la plus légère infraction du devoir de ciientelle, il pouvait lui intenter

l’action (l’apostasie. L’apostasie replongeait l'affranchi dans la servitude.

Et cependant, cet homme maudit et réprouvé faisait de sa souffrance et de son humiliation l’immortelle et resplendissante civilisation d’Athènes. L’omhre gémissante de l’esclave erre continuellement autour de la frise brisée du Panthéon, réclamant sa part de mérite dans l’œuvre du génie. Payons-lui cette part en compassion à la fois et en bénédiction. A ce moment sévère de pauvreté, il a pris sur sa tète la plus pesante obligation de travail. Il a restitué ainsi à une plus nombreuse élite la faculté de la pensée. Il a introduit sur la scène de l’histoire la démocratie de l’intelligence.

La maison athénienne, grâce à son dévoûment forcé, n’était plus l’habitation primitive du siècle d’Homère, uniquement composée d’une vaste cella, où l’amphore, la coupe, la lance, la provision, la table, la couche nuptiale, la pierre du sacrifice, étaient pêle-mêle entassées sur la même espace. La vie humaine avait crû en force et en étendue ; elle élargissait à la mesure de sa nouvelle taille le pli de sa ceinture.

Sa demeure était bâtie en forme de cloître, autour d’une cour arrosée par une fontaine ou par une citerne. Cette cour était entourée sur ses quatres faces d’une galerie couverte, qui offrait aux promeneurs, selon la saison, l’ombre ou le soleil. Une longue série de cellules, indépendantes les unes des autres et fermées d’un simple rideau, débouchaient pas à pas sur la galerie. La plus grande de ces cellules était la salle du festin.

Là brillait dans tout son éclat, rangée en ordre sur l’ébène et le cyprès, l’innombrable constellation des vases

d'or et d’argile aux formes variées, aux flancs harmonieux, qui tous, ciselés ou peints, racontaient au regard, par un chef-d’œuvre, l’histoire d’un héros. Au-dessus de ce firmament de l’art , la clepsydre coulait goutte à goutte et marquait, par la chute de l’eau, la chute de la minute.

La civilisation avait d’abord pris l’ombre muette et insensible pour mesurer l'heure pauvre et confuse de la première cité. Elle prenait maintenant le mouvement et le bruit pour mesurer l’heure plus pleine et plus vivante de l’humanité.

L’appartement de la femme, le gynécée était relégué, enseveli à l’extrémité de la maison. Le mari l’y conduisait solennellement sur un char au jour des fiançailles et il brûlait ensuite l’essieu. La leçon était transparente sous la discrétion de l’allégorie. I,a femme ne devait plus franchir le seuil de la maison nuptiale où elle venait d’entrer.

— Ecoute, lui disait le lendemain son mari ; assieds-toi à ma droite, et apprends de ma bouche ton devoir. Après avoir délibéré, moi pour moi, et tes parents pour toi, je t’aie choisie, de même que les tiens m’ont choisi. Tu fais partie désormais de mon existence. Voici mon intention :

Tu te lèveras chaque matin avec l’aurore pour réveiller les esclaves, tu mesureras leur travail, tu surveilleras leur activité, tu rangeras les meubles de la maison, tu secoueras la poussière de mes habits, tu pétriras, les bras nus jusqu’au coude, la fleur de la mout ure, pour entretenir par l’exercice la vigueur de ta jeunesse ; tu te souviendras enfin que l’ombre est ta destinée. Ta gloire

consiste à être inconnue ; tu es née du mystère : ta vie appartient à l’oubli.

Ainsi condamnée à la réclusion et à l’obscurité, muette et inaperçue à l’intelligence, la femme affranchie dans son corps, esclave dans son âme, était une transition vivante entre la liberté et la servitude. Elle ignorait l’art, la musique, l’écriture, la poésie. La porte du banquet, du spectacle lui était fermée. Sa vie morne et monotone coulait sous la voûte épaisse du gynécée, comme une eau souterraine , en étouffant son murmure. Elle n’avait aucune intimité de cœur ou de pensée avec son mari.

— Dis-moi, est-il une créature sous le soleil, demandait le philosophe à l’ Athénien, qui touche de plus près que ta femme à ton existence?

— Non.

— Est-il encore une créature à qui tu adresses moins souvent la parole?

— Non, répondait toujours l’ Athénien.

Cette réponse traduit d’un mot le mélancolique veuvage de la femme dans le gynécée. Elle vivait séparée de la pensée de son mari par un gouffre aussi profond que le tombeau. La déesse gardienne de son chevet était la Vénus chaste le pied posé sur une tortue, apothéose mystique de l’immobilité. L’épitaphe gravée sür son tombeau était une bride, glorification posthume de la taciturnité. Enfin l’âme du lâche passait dans le corps de la femme à la seconde naissance.

Et pourtant, malgré cette injure à la nature, la femme avait grandi en dignité. Elle appartenait à un seul mari. Sa part d influence n’était pas réduite de toute la part

que l’épouse multiple de la polygamie preuait dans ta famille. Elle n’était plus une partie éparse, elle était l’unité même du ménage. Elle avait exclusivement l’administration du foyer. Elle commandait à l’esclave. Elle faisait l’apprentissage de la volonté. Elle commençait à comprendre la prévoyance. Elle avait une œuvre personnelle dans la maison. Elle comptait devant son mari. Elle était déjà. Et le soir, inclinée sur le berceau de son enfant, elle méditait d’un cœur plus ferme l’avenir.

Mais à mesure que l’esclavage créait dans la classe libre une plus grande somme de loisir, qui finissait toujours par se résoudre en une plus grande somme d’intelligence, cette classe plus lettrée, plus idéale, voulait trouver, à travers la distraction des sens, la volupté de la pensée. Elle scinda le mariage et dédoubla la femme en deux femmes entièrement distinctes d’éducation et de destinée. Tout homme éminent par ses œuvres ou ses richesses avait désormais deux compagnes, l’une pour le ménage, l’autre pour l'intimité.

Cette nouvelle épouse extérieure était l’hétaïre, la courtisane. L’hétaïre naissait à la vie intellectuelle, sur une litière ilétrie, au milieu du chaos des amours. Son âme sortait du flot profond, comme Vénus, en secouant l’écume. Elle brisa le sceau posé sur sa parole, elle rayonna le génie, elle inspira, elle exalta l’art et la science. Inspirée et savante elle-même, à son tour elle recueillit sur son passage l’admiration, la gloire la releva de sa dégradation et de son indignité. La Grèce lui lit place à ses fêtes et à ses banquets. Elle eut aussi une vie publique, une magistrature d’influence.

L'huile parfumée de la lampe brûlait de trépied en.

trépied autour de la salle du festin. La gloire de la Grèce, pléiade vivante, brillait en cercle à la même table entraînée dans la même attraction. Là était Phidias, l’imagination pleine de formes, qui copiait, de la pensée, le basrelief que l’ombre de l’esclave jetait en passant sur la muraille. Là Aristophane, armé de son sourire, qui plissait sa lèvre rougie du fond de la coupe pour lancer le sarcasme au dieu de l’Olympe. Là Sophocle, voilé d’un nuage, qui soulevait dans son esprit le glaive tragique du destin pour frapper un héros. Là Socrate, replié sur luimême, qui écoutait religieusement, la paupière baissée, la voix intérieure lui parler. Là enfin Platon, le front ruisselant d’extase, qui frappait la terre du pied pour porter soq àme à Dieu, sur l’aile en feu de l’idée.

Une femme préside ce cénacle d’immortalité, assise sur un trône d’ébène incrusté d’argent, dans toute la grâce, toute l’ampleur flottante de sa beauté, la tête mollement inclinée, le bras arrondi sur sa lyre d’ivoire. La bandelette voluptueuse dénouée de ses cheveux retombe avec la rose effeuillée et repose en plis épars sur sa poitrine.

Aspasie vient de chanter au génie grec personnifié dans Périclès assis à ses genoux, l’hymne brûlant de Sapho. La strophe envolée erre en sourire sur la lèvre encore vibrante du baiser de son amant. Son sein soulevé à l’inspiration palpite toujours comme le rhythme vivant de l’hymne, sous le voile de pourpre plus léger que la vapeur. Son doigt distrait , impatiemment promené sur la lyre, arrache à la corde une dernière harmonie. Elle suit mélancoliquement sous le plafond, d’un regard voilé de langueur, cet écho gémissant d’une

pensée. Le vent frais du dehors, chargé d’un parfum de l’Hymète, murmure sourdement dans la draperie de la tenture. Les danseuses immobiles, la main posée sur l’épaule l’une de l’autre, attendent le signal de la flûte sous leur couronne de violettes.

L’amant silencieux , remué jusque dans la fibre de son âme, penche la tête sur le sein de la muse ardente , et aspire à larges flots son haleine.

L’art grec est né de ce baiser. De l’union mystérieuse de l’ème de l'homme et de l’âme de la femme, d’Eros et de Psyché, sortit une beauté nouvelle, forte comme la virilité, gracieuse comme la langueur.

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