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CHAPITRE XIV

Il y avait A l’extrémité de l’Asie, en marchant vers l’Europe, une chaîne de montagnes qui tendait sa croupe arrondie en carène à la vague de la Méditerranée. C’était la chaîne du Liban. Une forêt de cèdres, contemporaine de la Genèse , la recouvrait tout entière de la nuit profonde de ses rameaux. Un dieu nouveau , l’Hercule Tyrien, dieu du travail, habitait cette ombre mystérieuse agitée d’un perpétuel murmure. Le vent, sans cesse engouffré sous la cime gigantesque de l’arbre, courbée en pavillon, semblait répéter dans l'aille bruit de la Méditerranée. Quand la lame déchaînée à l’orage rebondissait avec fureur contre le rocher, la montagne frémissante sentait remonter le long de ses flancs, de feuille en feuille, la voix de la tempête. Cette voix augurale appelait l’arbre héroïque entre tous à descendre à l’appel de la mer, pour eu partager la destinée. Elle cèdre agité, les cheveux épars, plié, mais invincible à l’effort du vent, aspirait d’avance le péril.

L’homme mit la hache civilisatrice au pied du Liban. Il abattit le tronc religieux, dernier témoin de la création,

qui portait vingt siècles de sève enfermés dans son écorce. Il l’équarrit en forme de colonne et il attacha à cette colonne les flexibles arceaux de la membrure. Il recouvrit de planches la nudité du squelette et dans l'intervalle des jointures il versa le bitume. Il poussa ensuite la carène uu rivage et il tenta l'ablme. Le premier jour il laboura h la sueur de son iront la vallée d’écume. Il attacha la rame comme une nngeoireau flanc de la carène, et, penché sur son banc, il rama sans interruption d’un bout à l’autre du voyage. Mais le second jour, il comprit que le vent était un rameur naturel, qui emporterait sans effort le navire de l’autre côté de l’horizon.

Il recueillit dans sa voile le courant de l’air, et poussé par un souffle, il traversa le désert mugissant que l’hirondelle seule pouvait franchir. Il mit le pied sur un sol de plus, et au bruit do la brise qui sifflait à travers la corde vibrante de la mâture , il lit sa seconde entrée triomphale dans l’espace. Il jeta d’une terre à l’autre, sur ce qui était autrefois l’impossible, la trace d’aigent de sa quille comme une ceinture d’alliance. Il unit l’Est à l’Ouest. Il conduisit l’Asie, endormie au balancement du flot, sur la côte d’Europe. Et le soir, lorsque après une journée de navigation, le nouveau conquérant d’une autre moitié de la planète regardait, du haut de la proue, dans la rêverie de sa victoire, la vague enflammée étinceler sur l’éperon de son navire, il voyait, au reflet de lueur marine, l’antique Amphitrite, humiliée et vaincue, courber en ondulant la tête sur son passage et fuir en secouant l’écume de ses cheveux, dans un long gémissement.

La race phénicienne, armée de l’aile â la puissante

envergure qui traversait la mer de son vol, bâtit la ville de Tyr sur un îlot rattaché à la terre ferme par une étroite chaussée. C’était à cette heure troublée de l’histoire, où le droit de guerre régnait dans toute sa splendeur, une position inexpugnable contre toute tentative d’invasion. Au premier bruit du pas d’une armée, la population assiégée coupait sa digue et déchaînait sur l’ennemi le flot du brisant .

Ainsi adossée au contrefort du Liban qui balançait sur sa tète d’inépuisables flottes en nature, défendue de face par la Méditerranée ; couverte sur les côtés par des défilés ; assise à égale distance de Thèbes et Babylone ; abritée enfin et recueillie dans son comptoir , la ville de Tyr couvait le monde de son regard. Elle rayonnait sur la terre dans tous les sens par ses caravanes. Elle respirait la vie autour d’elle par tous les pores à la fois. Saba lui apportait l’encens sur sa procession de dromadaires. Jérusalem lui envoyait son froment, Palmyre l’étoile souterraine allumée dans les mines de Golgonde, Memphis le duvet léger de son coton qu’elle foulait à son métier, et colorait ensuite du rayon le plus vif tombé de la main de l’aurore dans une vapeur de printemps. Car le commerce provoque l’industrie. La nation commerçante doit nécessairement fabriquer le produit qui paie l’échange ou solde l’appoint de l’échange. La cité Tyrienne comprit du premier jour cette loi de nature. Elle éleva son génie à la hauteur de son commerce. Elle inventa le verre, elle sculpta l’oretl’argent. Elle perfectionna l’art de l’orfèvrerie. Elle tressa en collier la perle de l’ambre qui répand un parfum d’amour sur le sein rêveur, embrasé de soupirs.

Elle inventa l’acier, elle perfectionna la science de l'armure. Elle travailla l’ivoire ; elle enchâssa le rubis. Elle fila enfin l’étoffe la plus précieuse de l'Orient, et, pour la teindre , elle trouva au fond de la mer une larve obscure qui distillait dans sa coquille, sous l’algue de l’écueil, un sang plus précieux que le sang de Vénus.

Et comme ce jour-là l’homme avait amassé dans sa substance une plus grande quantité de vie et reversé dans son corps la vigueur réunie du boeuf, du cheval, de l’âne, du dromadaire, du feu, du vent, du bois, du marbre, du fer et du granit; et que fort de toutes ces forces, désormais confondues et assimilées à sa propre constitution, il était un être centuplé au centuple de puissance, alors il exhala au regard et il étala sur son corps ce prodigieux accroissement de vitalité. Il abandonna le tissu rayé de l’Egypte, reflet grossier du tatouage. Il foula aux pieds ce haillon, premier manteau d’une infériorité d’existence. Il emprunta la plus éclatante broderie de l'écharpe d’iris. Il suspendit la pourpre à son épaule. Et roi de la terre jusqu’alors méconnu à lui-même, il marcha au soleil de la création, rayonnant d’une nouvelle existence, dans toute la splendeur de la royauté.

La Phénicie tenait à la proue de ses flottes toute terre visible et invisible que la mer battait comme elle de son rhythme et enlaçait de son repli. Elle suivit celte voie irrésistible de l’espace qui parle au cœur de l’homme comme la voix même du destin. Elle marcha de conquête en conquête, au hasard, sur la foi de l’inconnu, partout où le vent la poussait. Elle jeta de tous côtés de nombreuses colonies qui multipliaient à l’horizon la vie

de la métropole. Son innombrable population , incessamment accrue par le commerce, étouffée sur son îlot, essaimait chaque année, emportée sous ses voiles, vers d’autres rivages. Elle colonisa ainsi, en passant, les îles de Crète, de Rhodes, de Chypre, les Sporades, les Cyclades. Elle franchit le Bosphore, elle demanda à la Judée le passage de la mer Rouge, et poussant ensuite de plus en plus vers le couchant , elle relâcha en Sicile ; elle y bâtit les villes de Motya, de Soloès et de Panormus; elle mit pied à terre en Sardaigne, et, inclinant au midi, elle fonda sur la rive gauche de la Méditerranée une seconde Tyr africaine, qui devait être Carthage, la métropole à son tour du commerce.

De cette station avancée, elle reprit la route du couchant; elle aborda une péninsule pétrie d’or, qui suait l’or par tous les pores du sol, le couvait dans toutes les montagnes, le roulait dans tous les fleuves, le répandait dans toutes les vallées. Elle conquit cette naïve Hespérie, insouciante de sa richesse; balaya la population de la vie au soleil ; la plongea vivante dans un gouffre de ténèbres et l’envoya au fond de la terre arracher le minerai parcelle à parcelle. L’Espagne avait méconnu le prix du trésor qu’elle portait dans ses entrailles. Elle avait dédaigné cette munificence gratuite de sa géographie. Elle expia de son supplice cette ignorance. Un autre jour, mieux instruite, elle passera la mer à son tour et reportera sur un autre peuple son expiation.

Et la Phénicie, la voile toujours ouverte, dans son impatience de l’espace , trouva enfin , devant elle , la porte mugissante de l’Océan, gardée par le reflux. Elle entra hardiment par ce passage de mystère dans ce nou-

vel inconnu. Elle contourna l’Espagne, elle assit la ville Je Gadès, comme Tvr, sur un Ilot rattaché à la terre ferme |>ar une jetée. Elle sema de droite et de gauche les villes de Tartessus, de Calpé, de Ma laça et d’Hispalis. Et lorsqu’elle eut échelonné sur sa route et assuré pour son retour une série d’étapes, elle remonta l’Océan vers le nord, et côtoya un continent barbare peuplé de sauvages. Elle traversa, à l’extrémité de ce continent, comme le détroit d’une nouvelle mer blafarde et enveloppée de brouillards, elle aborda une Ile écumante couverte de forêts, et pénétra à quelques lieues dans l’intérieur, par ce large fleuve aux rives plates, répandues en lagunes. Elle trouva là quelques cahutes enfouies dans la vase, au milieu des roseaux. Elle demanda aux naturels le nom de cette terre frappée de stérilité, ils l’appelaient Elle de Tinn, et de ce fleuve désert , ils l’appelaient la Tamise. Elle leur acheta quelques lingots d’étain, leurs seuls trésors, et re|>artit aussitôt, en saluant d’un regard do pitié cette atmosphère lugubre, noyée d’une perpétuelle vapeur d'hiver. Elle remonta la Baltique jusqu’à la hauteur d’Elgoland, ramassa l’ambre que la lame vomissait sur la grève, et regagna, les mains pleines, l’ombre du Liban.

Elle rapportait l'or de son voyage, et avec l’or, comme vous allez voir, un immense progrès. Jusque-là l’homme avait directement échangé, troc pour troc, le produit contre le produit. Il payait l’habit avec le mouton, l’armure avec l’amphore. Chacun dans ce système devait nécessairement amener et présenter la valeur échangeable, en nature, sur le marché. Cette théorie primitive de transaction portait en elle une inextricable complication de

transports et de dépenses. Le produit vivant ou fabriqué, un cheval, par exemple, ou un bouclier, repoussait jusqu’à l’idée de fraction et de mesure. La plus grande valeur , par cela même qu’elle était indivisible, ne pouvait, sans sacrifier une partie d’elle-même, acquérir une moindre valeur.

Et ce n’est pas tout encore. Pour écouler, pour placer une denrée, le producteur de la main ou de la charrue devait trouver autour de lui le besoin immédiat qui correspondait à sa denrée et avoir à son tour le besoin actuel qui correspondait à la denrée de son client. De sorte que le commerce dispendieux de transport, lourd de mouvement, pesé au plateau d’une fausse balance, faute d’uu commun diviseur, était l’échange du fortuit contre le fortuit , de l’instantané contre l’instantané , l’enchère à brusque échéance, la seconde vendue contre la seconde, l’inépuisable variété de l’impossible, accumulée dans une seule impossibilité.

Que fallait-il donc pour soustraire l’échange à cette fatalité de nature qui le tenait étroitement fermé dans l’espace et dans la durée? Il fallait d’abord découvrir une matière première universelle d’utilité, qui contînt précieusement en elle, comme un génie, le plus grand nombre d’usages. Il fallait que cette substance divisible à l’infini, et précieuse jusque dans une molécule, condensât la plus grande valeur possible, sous le plus léger volume, pour être aisément mobilisée et transportée d’une contrée dans une autre patrie. Il fallait encore que cette essence même de la richesse fût incorruptible, inaltérable à la rouille du temps, et qu’aujourd’hui, demain, à travers les peuples et les hivers, la main qui la portait, la main

qui la gardait, lui retrouvât toujours le même poids, la même utilité; il fallait, eniin, que toute nation de la terre reconnût par une sorte de conspiration, et acceptât unanimement la principauté unique de cette valeur sur toutes les autres créations de l’industrie, et que partout où le produit souverain paraissait, la multitude entière des races barbares ou civilisées, accourût le saluer et solliciter l’échange.

Un métal seul pouvait suffire à cette destinée, et l’or était ce métal. Le plus dense et le plus malléable à la fois entre les métaux, il pouvait, par sa solidité et sa ductilité, participer à toutes les formes, à toutes les industries. Le plus insaisissable à la destruction et le plus éclatant de couleur, il pouvait, sans perdre aucune faculté, attendre le passage de l’occasion et tenter par son éclat la main qu’il n’aurait pas séduite par son utilité.

La Phénicie devina le mystère divin de l’or et inventa la monnaie. A dater de ce jour, le consommateur qui voulait acheter un produit, échappa à l’obligation de traîner péniblement un produit équivalent sur le marché, et d’échanger un besoin actuel contre un autre besoin actuel aussi. Il porta son or à sa ceinture, et une pièce à la main, il acheta la denrée qui lui était nécessaire sur le moment. Il n’y eut plus sur la vente ou sur l’acquisition ni perte, ni déchet. L’or étant divisible et gradué par monnaie, il acquittait mathématiquement toute quantité appréciable de valeur. Il nivelait l’échange; il le ramenait à une commune formule.

Et le vendeur qui avait cédé, pour n’importe quelle quantité de monnaie, une marchandise souvent précaire et destructible, si elle n’était pas consommée du jour au

lendemain , emportait à son tour dans son foyer cette marchandise transfigurée et radieuse, indestructible et immortelle désormais. L’œuvre de son industrie avait passé dans l’or par une mystérieuse métempsychose et en avait revêtu l’incorruptibilité. La valeur du produit depuis longtemps consommé qu’il avait vendu, était toujours là, intacte et présente, pesée et comptée atome par atome. Il pouvait l’évoquer à son gré, en toute circonstance, la ressusciter au soleil, la permuter contre une autre valeur, la dépenser, enün, à l’heure seulement de la nécessité. L’or avait nivelé l’échange, il nivela encore le besoin.

Du moment que l’homme tint là, sur son doigt, dans une simple parcelle de métal, le prix toujours disponible et inaltérable d’une consommation éventuelle qu’il pouvait indifféremment choisir à sa volonté, il retira, chaque jour, de sa dépense, une part de consommation pour la convertir en monnaie. Il connut l’épargne. Il préleva, goutte à goutte , miette à miette , sur sa faim et sur sa soif, la dispense de la faim et de la soif à venir. Il amassa toutes les économies périssables et insensibles, qui ne pouvaient prendre d’elles-mêmes un corps, il les transforma au fur et à mesure en grains d’or, au creuset de sa prévoyance, et il les incarna sous une effigie pour des siècles de durée. La privation ajoutée à la privation avait produit l’épargne; l’épargne accumulée sur l’épargne produisit le capital. Le capital remplaça le jeune, forme négative de l’économie.

Si l’or n’avait jamais paru sur la terre, pour appeler, retenir, revivifier et immortaliser toute production et toute prévoyance humaine dans sa propre substance,

l’homme interdit à l’économie eût nécessairement dévoré sur sa table jusqu’au dernier épi de chaque moisson. Le père, déshérité le premier par l’aieul, eût légué à sa descendance la même pauvreté. Il eût consommé, et voilà tout, sans laisser après lui d’autre vestige que le souvenir du besoin satisfait. Mais l’or, ce messager divin de rédemption, vint lui conseiller, bien plus, vint lui enseigner l’épargne.

Or, qu’est-ce que l'épargne? C’est la consommation possible dans le présent reportée sur l’avenir. La consommation est la jouissance immédiate évoquée, évanouie dans l’acte même de la jouissance. Elle possède à peine la minute. L’épargne, au contraire, est une consommation ajournée que le temps emporte avec lui de génération en génération. Elle possède la perpétuité. Elle conserve toujours [tendant son voyage à travers les années son droit acquis à une jouissance. Mais cette jouissance une fois cueillie, son droit est épuisé, elle passe, payée par un nouveau travail, dans la main d’un autre économe.

L’épargne ou la jouissance substituée est donc supérieure à la simple consommation ou à la jouissance sur place, de tout l’intervalle qui sépare l’inconstance de la durée, la gloire de l’action. L’action est l’œuvre du moment engloutie dans le moment. La gloire, nous l’avons dit, est l’œuvre durable qui retentit de sa place dans le temps, sur tous les siècles à la Ibis. L’épargne est une gloire aussi. Elle est l’humble immortalité de chaque famille. Elle met les siècles dans une larme métamorphosée en monnaie. Le jour où le plus pauvre aïeul, perdu dans la nuit de sa misère, a immolé

chaque jour en lui un besoin et transfiguré ce besoin immolé en économie, ah ! ce jour-là, je vous le jure par le progrès vivant, il a convoqué à l’hospitalité de sa table, comme autant de contemporains, ses enfants encore ensevelis dans les limbes , et les enfants de ses enfants, il est monté en puissance d’être, il est entré, son obole à la main, dans son éternité.

Où donc est le cantique de bénédiction qui t’a jamais célébré, or immaculé, métal royal, bienfaiteur caché, confident muet de Dieu dans ses desseins sur l’humanité, àme matérielle du monde, incarnée dans la splendeur du rayon, poussière divine, étincelle du soleil tombée sur la terre dans un jour d’amitié pour notre destinée, ô toi qui reçois dans ta libre et embaume de ton incorruptibilité chaque heure du travail de l’homme, chaque heure de sacrifice, qui les reçois et les restitues religieusement de père en bis aux dernières générations, qui provoques dans le cœur fort la sublime cupidité du dévoûment, qui donnes à la vertu du foyer son auréole, qui ouvres la porte du temps devant le pas du travailleur, qui reverses notre vie à jamais perpétuée dans ta perpétuité sur la vie de nos enfants, qui unis d’une •chaîne indissoluble les morts et les vivants , qui portes l’éternité écrite dans l’exergue de ta monnaie , ô sauveur, ô immortel ! J’ai beau chercher sur la lèvre des poètes l’hosanna de reconnaissance chanté à ta gloriûcation, les poètes, ces intimes de Dieu pourtant, ont passé à côté de toi, et ils t’ont maudit. Ils ont ignoré ta grandeur, et, sous leur doigt, la corde de leur- lyre, trempée de ta céleste essence, a rendu contre toi le son de l’injure. Mais, pendant que l’esprit de l’homme te calom-

niait, sa main plus intelligente te cherchait toujours à travers l’anathème.

Tu as élevé le travail accumulé sur le travail jusqu'à son apothéose. Tuas engendré saintement, dansune mystique conception , le capital rédempteur, ce messie né d’une privation, d’une vierge aussi; et par le mérite de ce fils divin, de ce pieux immolé, tu as retiré l’homme delà misère, tu l’as racheté de sa servitude; tu l’as marqué du signe d’élection et introduit au parvis de l’intelligence. Mais je ne veux pas prendre le pas sur le temps; je signerai à son heure chacun de tes bienfaits.

La civilisation phénicienne avait inventé la monnaie ; et l’industrie, mobilisée, éternisée dans chacune de ses productions, avait débordé de l’étroite clôture du lieu et du moment sur tous les temps et sur toutes les contrées. Après cette grande découverte, la Phénicie trouva encore sur son chemin une autre inspiration qui semblait la mystérieuse symétrie de la monnaie : elle créa l’écriture.

Jusqu’au jour de l’écriture, la pensée, réduite à la voix pour toute communication, rayonnait à peine h la circonférence invisible que la parole traçait en fuyant sur l’atmosphère. Elle mourait où la vague du son mourait. Une minute l’entendait, la minute suivante l’ignorait. Un homme avait parlé, la foule cherchait encore dans le vent la trace du discours. Le vent avait passé, emportant avec lui le discours à l’oubli.

Le révélateur cherchait à retenir l’idée incessamment évaporée avec sa parole. Il la déposa d’abord dans l’oreille d’un confident de son génie assis à son côté. Pour graver plus profondément cette écriture orale en quelque sorte

sur la page vivante de la mémoire, il la scella dans le moule inflexible de la poésie. Toute pensée prenait alors la forme du vers, la science comme la chronique, la législation comme la théogonie. C’était le temps d’Orpliée et de la muse Mnémosyme. L’inspiré dictait ou plutôt chantait, et le rapsode, suspendu à la lèvre du chantre, enregistrait la strophe errante dans son souvenir. L’œuvre, composée par celui-là et conservée par celui-ci comme par un livre parlant, traversait ainsi le temps, renvoyée d’écho en écho, d’une génération à l’autre génération.

Mais la mémoire était bornée, et la science, réduite à l’hospitalité de la mémoire, était bornée aussi et murée dans le cercle étroit de l’initiation, lorsqu’un jour de grâce, l’homme, toujours en peine d’espace et de durée, trouva le secret de noter le son de la voix et de le fixer par un signe sur la table d’ivoire ou sur la feuille de papyrus. Ce jour-là le Verbe fait chair revêtit un corps visible au regard. Le génie, perpétué par la lettre, distribué à l’intelligence , indéfiniment échangeable et transmissible, parla universellement, impérissablement au genre humain tout entier comme à son auditoire. Il interpella d’avance, du fond de son siècle, la postérité de la postérité, présent partout, contemporain partout, ressuscitant partout autant de fois qu’il trouvait sur son passage, dans sa rapide évolution, un doigt sympathique pour dérouler le feuillet immortel chargé de sa parole.

L’or était devenu le lien du travail avec le travail dans la durée; l’alphabet devint à son tour le lien de l’esprit avec l’esprit, et de même que la monnaie tombée de la main de l’ancêtre, allait sans cesse à travers les âges racheter une vie de la misère, l’écriture, envolée au souffle

de l’histoire, alla sans cesse retirer une àme de l'ignorance.

La Phénicie avait agrandi l’espace de toute la longueur du sillage de ses navires, elle avait en même temps découvert la double forme d’unité, l’écriture et la monnaie, destinée à relier entre elles toutes les distances. Elle ne devait pas sans doute tirer de l’écriture tous les mystères divins que la lettre contenait dans sa ligne cabalistique, comme l'horoscope d’un nouveau génie. Mais elle avait fait dignement sa journée, elle pouvait entrer dans son repos, line autre civilisation allait la relayer au nord de la Méditerranée. L’Asie avait abdiqué l’humanité dans la main de l'Europe. I,a Grèce montrait déjè au-dessus du cap Sunium son front de marbre effleuré par le matin.

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