CHAPITRE XVII
La civilisation, au sortir de la Grèce, alla camper du côté de l’ouest, à une marche en avant.
L’Italie était, comme la Grèce, une péninsule soustraite et rattachée en même temps aux autres peuples par la Méditerranée, qui lui servait à la fois de route et de frontière. Elle était isolée sans être fermée. Cette longue chaussée de terre, qui courait des Alpes à la Sicile, entre deux flots, avait ainsi deux façades. L’une était ouverte sur l’Orient, l’autre sur le Couchant. Comme la symbolique figure de Janus, elle regardait d’un côté le passé, et de l’autre l’avenir.
La civilisation orientale avait jeté de nombreuses avantgardes à l’est, à l’ouest et au midi de la Méditerranée. Syracuse, Carthage, Marseille, Cadix, Tarente, rayonnaient déjà à l’horizon de l’Italie. Rome sortit du cratère éteint des volcans, au milieu de ces colonies, pour nommer de son nom une nouvelle humanité. Le Capitole était le brillant carrefour où les ravons croisés de la civilisation venaient converger à la fois de toutes les parties de la circonférence. La vie l’enveloppait de toutes
parts comme line provocation à déployer sa puissance dans l’espace. La victoire lui payait en vitalité multipliée au centuple la somme de force qu’elle dépensait à la conquête.
La Grèce avait surtout cherché dans son œuvre la division, la diversité, la détermination, l’analyse, la mesure, la symétrie. Elle devait arracher l’homme au gigantesque embrassement de la nature, lui restituer sa personnalité, sa liberté d’action. Elle avait été, au milieu de la confusion du panthéisme de l’Asie, une éclatanto revendication du moi humain. Exclusive et fragmentaire dans ses œuvres comme dans ses théories , elle repoussa les autres peuples et mourut d’isolement.
Rome, au contraire, héritière de tous les progrès et de tous les bienfaits d’idées que la Grèce avait apportés au monde, développa la civilisation en sens inverse et inaugura la première dans le monde une politique d’assimilation et. de sympathie. Elle tendit à faire de la terre une seule nation.
Le cosmopolitisme fut son génie. Elle devint, en effet, dès les premiers jours, une terre d’asile. Des réfugiés l’avaient fondée ; et par une reconnaissance innée pour ses fondateurs, elle ouvrit indistinctement son hospitalité aux bannis. Toutes les races y affluèrent de toutes les villes du voisinage, et y apportèrent cette diversité d’origine qui devait provoquer en elle, par le contraste, une si puissante vitalité. La lutte de ces races, dans Rome même, a été la palpitation du cœur qui refoule incessamment le sang dans l’artère. Elle a chassé ainsi sur le monde le flot de vie romaine tout brûlant encore des bouillonnements du foyer.
Rome promettait d’avance aux peuples, par son origine, le droit de cité. Elle tenait religieusement parole à toutes les races errantes à la recherche d’une patrie. L’apostolat de la guerre était alors le seul système de propagande qui put convertir toutes les contrées, toutes les langues à une communauté de lois et d’idées. Roînulus, ou le héros cyclique de la premièro législation, oiganisa instinctivement sa cité pour l’expansion armée, pour la conquête. Rome reflua, la lance à la main, sur l’Italie. Elle attaqua, elle soumit successivement les cités ci rcon voisines du nord au midi. Mais, au lieu de les détruire après les avoir vaincues , ou de les réduire à la condition de Périèques, elle les iucorpora à son territoire, et les admit, avec plus ou moins de restriction, à sa civilité, à son isopolie.
Lorsqu’elle avait vaincu une nation, elle prenait une poignée de la terre nouvellement conquise et la répandait sur la place des comices. La cité universelle débattait ainsi le sort du monde, les pieds sur la poussière de toutes les nationalités confondues en une seule patrie.
Fortiliant sa puissance de toutes ces recrues, elle reportait sans cesse plus loin sa frontière, recru tant sans cesse de nouveaux Etats. Elle imita la vie dans sa croissance. Elle grandit par une continuelle dilatation dans l’espace. Elle conquit successivement l’Italie, la Sicile, l’Afrique, la Grèce, l’Espagne, la Bretagne, la Gaule, la Germanie, l’Asie, et à chaque pas en avant, elle transportait aux nations vaincues l’organisme politique de Rome, sous le nom de municipe. Elle leur accordait leur liberté d’administration, leur autonomie. Elle leur prêtait sa constitution aristocratique et démocratique à la fois, d’un sénat
perpétuel assisté de consul». Elle réfléchissait continuel* leinent son image de contrée en contrée. Elle était présente partout par le nom de ses institutions.
Aussi loin que le pas des années romaines était marqué, la terre habitée était une flottante hiérarchie de provinces et de municipalités, les unes sujettes, les outres libres; les unes tributaires, les autres nationalisées; les unes vassales, les autres affranchies, qui aspiraient ou participaient au droit de cité. Le droit de cité était un grade, un encouragement à l'obéissance, que Home ménageait et distribuait habilement aux peuples vaincus. Vingt routes parties du Capitole et pavées de granit, allaient saisir toutes cos succursales de la métropole |wrdessus les Alpes et les étreindre dans les ondulations de leurs replis.
Ce système do circulation achevait l’unité de corps Romain. 11 reliait entre elles les diverses parties du territoire, comme un immense lilet épanoui à la surface du sol où la pensée métropolitaine coulait et revenait incessamment du centre à la circonférence, et de la circonférence au foyer. Rome tenait ainsi toutes les nations soumises sous la hache de ses licteurs. Elle avait continuellement des armées ou des garnisons échelonnées sur ses routes pour prévenir ou réprimer la révolte. Elle faisait par ses patrouilles, la police des barbares. Elle était véritablement le monde routier, comme elle disait à ses moments de poésie : Pervius or bis. C’est ainsi que, la main tenduejusqu’à l’extrémité des derniers horizons, l’immense majesté de la paix romuine planait à la fois partout du haut du Capitole.
La civilisation latine était donc une seconde harmonie
terrestre, où les villes, attirées et maintenues à la fois par une commune attraction , gravitaient chacune sur son orbite. Rome communiquait le mouvement à toutes, et recevait de toutes, à son tour, le contre-coup du mouvement. Le puissant génie qui incarna en quelque sorte en lui le monde romain tout entier, qui le nomma de son nom à l’heure suprême où Rome entra dans la plénitude de sa puissance, parce qu’il portait plus haut qu’aucun autre homme vivant le sentiment de l’unité, eut toujours la pensée, durant sa dictature, d’appeler toutes les races, encore inégales devant la cité romaine, à la communion d’une plus étroite nationalité. Il comprenait l’admirable dynamique instinctive qui pondérait les villes les unes par les autres comme autant de forces divines dans l’organisme vivant de l’empire. Carthage et Corinthe avaient été détruites. Il pensa que l’équilibre du monde était rompu : il manquait deux étoiles à la pléiade.
La légende antique raconte qu’une nuit César s’endormit dans son manteau sur le pont du navire. La nuit brillait de toute la sérénité de ses innombrables feux sur la Méditerranée. Alors, au bruit de la lame qui fuyait en sanglotant dans le sillage, un songe visita l’esprit du héros. Il aperçut des armées éplorées qui lui tendaient les bras à l’horizon. A son réveil il laissa tomber sa tète dans sa main et réfléchit un instant. Ensuite il écrivit sur ses tablettes Corinthe et Carthage. Quelque temps après, il donna l’ordre de reconstruire ces deux cités.
Rome était la synthèse vivante des nations, elle voulut l’être encore des idées. Elle avait mêlé un grain de chaque terre à sa terre sacrée, comme l’hôte mêle le grain
de sel au pain du banquet. Elle avait invité les peuples, ses convives du monde entier, à partager avec elle le droit de cité. Elle voulait qu’ils pussent retrouver dans ses murailles jusqu’aux croyances de la patrie. Elle appela les dieux du dehors. Elle rayonnait dans cltaque ville par son administration; chaque ville rayonna en elle par sa divinité.
Sur toute terre qui portait le nom romain, le voyageur ne changeait jamais de patrie. La capitale des races à la fois et des croyances lit du panthéon l’Olympe nouveau de toutes les divinités. La cité avait adopté les fétiches de diverses tribus, Rome adopta les cultes des diverses civilisations.
Elle poussa ce sympathique plagiat de la religion à la littérature, de la littérature à l’art, de l’art à la science, de la science à la législation, car Rome, en dehors de la politique, sa science, son art et sa gloire, ne créa véritablement aucune forme, aucune idée, aucune philosophie, aucune poésie. Elle prit des mains de la Grèce formes, poésies, idées et notions toutes créées. Elle les combina seulement entre elles, par le même procédé de juxtaposition qu’elle avait combiné les cités. Elle passa, en toute chose, du simple au complexe. Ce fut là son progrès.
Elle transporta d’Athènes et acclimata sur les bords du Tibre les mathématiques, la tragédie , la comédie, la musique, la danse, ou, pour parler la langue d’Athènes, la chorée. Elle mélangea les philosophies. Elle concilia, dans le compromis posthume de ses propres philosophes, les doctrines de Pythagore, de Platon, de Zénon, d’Aristote et d’Epicure. Elle prit à l’un sa morale, à
l’autre sa physique, à l’autre son ontologie, à l’autre sa méthode.
Sa poésie portait le même esprit de conciliation. La Grèce avait deux épopées, l’une errante, l’outre conquérante : l’Iliade et l'Odyssée. Virgile cumula ces deux épopées dans l’épopée éminemment composite de l’Enéide. La Grèce avait soigneusement séparé ses divers ordres d’architecture, et attribué un seul type à chaque monument. llome brisa ce régime de caste appliqué aux édifices. Elle réunit, dans un seul monument, tous les ordres d’architecture.
La Grèce avait exclusivement pratiqué la ligne élémentaire, verticale, horizonlale ou pyramidale. Home assouplit la ligne, la courba en cintre, la multiplia pour enfermer une vie plus abondante par une forme plus variée. La Grèce avait semé çà et là une tentative de peinture sur la muraille, mais timidement, par exception, habituée qu’elle était à isoler la peinture de l’architecture, à peindre ses tableaux sur bois de cyprès, et à les déposer ensuite dans les pinacothèques. Home confisqua les différents musées après sa conquête. Elle décalqua les peintres grecs sur ses murailles. Elle anima intérieurement l’architecture par la couleur. Aux scènes purement épisodiques des anciennes écoles, elle ajouta la peinture de paysages, d’arabesques, de grotesques ou d’animaux. Elle groupa les arts jusqu’alors indépendants. Elle les associa dans une mutuelle amitié. Son génie, éminemment éclectique et conciliateur, conspirait par une invincible tendance, à une plus grande unité dans une plus grande richesse de formules.
L’histoire no saurait lui reprocher sa complaisance de
contrefaçon. Elle prenait partout pour répandre partout. Elle était entre les rates une infatigable entremetteuse d’invention et de pensée. Elle faisait dans le monde, de l’orient à l’occident, le courtage de la tradition et de l’intelligence. Elle devait nécessairement copier pour montrer, apprendre pour instruire.
Elle prépara, par une communauté universelle de lignes, déformés, de monuments, de sensations, de jouissances, d’impressions, d’idées, de mœurs, de spectacles, cette fraternité des races entra elles, qu'elle appela la première du nom sacré d’humanité. Socrate avait pu sans doute usurper le titre de citoyen du inonde à Athènes. Mais ce n’était que l’inadvertance prophétique du génie. La civilisation hellénique tout entière était une antipathie, une protestation écrite sur la pierre et sur le bronze contre toute pensée de cosmo[>olitismo ou d’universalité.
Rome seule, en émigrant perpétuellement sur toutes les nations, et en appelant toutes les nations à réparer le déficit de l’émigration dans ses murailles, ouvrit la perspective d’une république universelle aux citoyens encore dissidents et inconnus les uns aux autres, de l’Europe et de l’Asie. Elle entraînait les choses et les hommes dans son immense rotation. Elle les triturait, elle les fondait ensemble. Elle transportait dans chacune de ses préfectures un capitule, un cirque, un aqueduc, une basilique, des thermes bâtis h peu de chose près sur le même type, distribués dans l’espace avec la même symétrie, afin que toutes ces magnilicences importées de Rome et signées du nom de Rome, ne pussent éveiller au regard qu’une pensée d’unité. Elle sema h profusion d’un polo
à l’autre, comme elle disait alors, sa monnaie marquée partout à la même effigie, pour que cette communion par l’or et par l’argent promenât en quelque sorte à travers les peuples, de la main à la main, l’image d’une seule patrie.
Le peuple romain avait l’instinct de sa prédestination. Il déblayait le terrain d’une idée encore endormie dans les profondeurs de la Judée. Il était le licteur qui précédait d’un pas dans le siècle le triomphateur pacifique de la fraternité. Il ne laissa pas couler une heure de l’histoire sans travailler courageusement, consciencieusement à sa mission. Il envoya chez tous les peuples des ambassades de jurisconsultes pour recueillir leurs diverses législations et leurs diverses théories de justice. De toutes ces législations, de toutes ces théories, comparées et harmonisées, il fit un code humanitaire qu’il appela Jus gentium, le droit des nations. Le Jus gentium était un premier pas hors de la cité pour entrer dans l’humanité. C’était le moule étroit du droit national élargi à la mesure du monde entier, le Panthéon écrit de la jurisprudence.
Et après avoir colligé et confronté tous ces reflets brisés de l’idée même de justice, Rome dégagea de la déposition et de la contradiction de ces textes épars un dogme universel du droit qu’elle appela : Jus nalurale, droit naturel. Le droit naturel était commun à tous les hommes, sous toutes les latitudes. Par cela même, il était supérieur à toutes les variétés de droit dans les diverses cités. La discordance des cités sur telle ou telle pratique constituait évidemment une suspicion d’erreur. La concordance, au contraire, de toutes les législations dans une
même formule, constituait une certitude de vérité. C’était la confirmation de l'affirmation. C’était l’unité de la raison.
La jurisprudence romaine était incontestablement, h son heure d’efflorescence, par son adente sympathie pour l’opprimé, la prophétie, je ne dis pas assez, la préface de l’Evangile, la loi élevée à la hauteur d’une religion de l’humanité.
La législation primitive, comme toute législation empreinte de l’âpre génie patriarcal, avait été sévère, implacable, pour les faibles de la famille, pour le mineur, pour la femme, pour l’enfant, pour l’esclave. Le père, ou plutôt le patriarche, était dans sa maison maître absolu de la condition et de la vie de la petite tribu domestique rangée sous son pouvoir. Il pouvait juger, tuer sa femme, vendre et tuer ses enfants. Il concentrait en lui tous les droits que les autres institutions avaient réservés à la cité. Il était législateur à son foyer. Son testament était une loi promulguée, sanctionnée, avec la même formalité que la loi dans les comices.
Mais Rome, malgré l’apparente immobilité de son droit civil, était éminemment progressive dans sa législation. Elle corrigeait l’immutabilité de son aristocratie par une immixtion sans cesse croissante des plébéiens au pouvoir. Elle détendait l’âpreté du texte des Douze Tables par l’interprétation vivante du préteur. Elle substituait ainsi la vie à la mort ; elle régénérait la tradition, et de réforme en réforme, elle arriva successivement à affranchir de plus en plus la femme et l’esclave.
La femme avait commencé par vivre, comme partout ailleurs, à l’état de minorité, de tutèle, sous l’autorité,
dans la main du père de famille, du mari. Par une audacieuse fiction, elle pouvait même devenir légalement la fille de ses enfants. Mais peu à peu, avec la complicité sans cesse plus bienveillante de la loi, elle échappa à la domination des agnats. Elle put choisir sa tutèle, elle put être tutrice à son tour de ses fils mineurs. Sa dot compléta son émancipation dans le mariage. La dot fut sa rançon, sa fortune dans la fortune du mari. Elle lui restitua sa personnalité, en lui constituant une propriété dans le ménage. La femme ne resta plus perpétuellement plongée dans la nuit de son intelligence, le doigt posé du soir au matin sur son fuseau. Elle entra en possession de son âme, comme l’homme lui-même, à prix d’argent. Elle apprit à lire, à écrire; elle essaya les exquises, les divines jouissances de l’art et de l’esprit. Ello cumula en elle la vertu de l'épouse et l’instruction de l’hétaïre; elle éleva l’hétaïre à la dignité de matrone. Elle répandit la grâce de son âme sur le monde romain. Elle souffla un génie de plus à ces grands génies, à ces austères précurseurs du christianisme, qui se nomment Gracchus ou César. Elle effleura du bord des lèvres la coupe de la pensée. Elle assista aux banquets, aux spectacles qui lui étaient auparavant fermés. Elle prit, dans la conversation des hommes , la curiosité des idées. La vérité pouvait venir, la femme était prête pour sa parole.
Elle avait conquis sa propre indépendance, elle avait une part d’attribution sur sa destinée. Lorsqu’elle était injuriée dans son affection, elle pouvait divorcer. Le lendemain du divorce, elle trouvait dans la restitution de sa dot une garantie d’existence. La loi même poussait
la prévoyance à son égard jusqu’à instituer dans lo ménage, à coté de la femme, l’esclave dotal chargé d'administrer et de protéger la dot contre les atteintes du mari.
L’esclave trouva dans la loi romaine la même compassion lente et successive que la femme, sa compagne de misère, élevée seulement d’un degré au-dessus de lui dans la servitude. La Grèce faisait de l’esclave un corps, rien qu’un corps, et le tenait uniquement pour une masse de matière organisée, |>our une somme de force musculaire destinée à servir. Lorsqu’elle interrogeait l’esclave en justice, elle l'interrogeait uniquement par le chevalet. Mais à Rome, la torture cessa d’être obligatoire pour arracher à la chair servile le témoignage de la douleur. D’abord arbitraire, facultative, ensuite réglée, contenue danscertaiues limites, elle disparut à peu près complètement de la jurisprudence. La Grèce n’avait pas dans sa langue un mot pour exprimer l’idée de pécule, celte autre dot appliqué à l’esclave. L’esclave romain pouvait amasser, as par as, de ses économies, lentement, longuement accumulées, sa [tension de retraite au sortir de la maison. Il entra dans la vie libre, avec une première mise de fonds, pour vivre de la liberté. L'aü’ranchissement n’était plus pour lui le dénùment. Le pécule lui donna l’habitude de l’empire sur ses besoins. Il fut, pour son esprit, destitué de toute volonté par la loi, la première initiation, la première étude de volonté. Il devint l’apprentissage de la vertu. Il lui enseigna la prévoyance. Il l’introduisit dans l’avenir. Il le consola comme le prophète mystérieux de sa rédemption, le confident muet de son espérance.
Ëntrant ainsi dans la vie avec une richesse acquise,
l’esclave ennoblit sa liberté. Le préjugé qui pesait sur l’affranchi s’évanouit avec le progrès des idées. Le libéré pouvait parvenir à tous les emplois, à tous les honneurs. Il pouvait conquérir une seconde fois par ses talents ou ses services, sa place au soleil de la cité. La législation encouragea avec une évidente partialité pour l’esclave la contagion des affranchissements. Elle admit largement la servitude à la bourgeoisie. Elle retrempa Rome vieillie dans l’esclavage. Elle couronna enfin cette victoire de l'humanité contre la barbarie en retirant au maître le droit de vie et de mort sur cette chose vivante qui était sa propriété.
Cet immense déploiement de vie que Rome étalait dans ses arts, dans ses connaissances, dans ses lois, prélevés et perfectionnés sur les civilisations antérieures, réagissait et reparaiasait en quelque sorte symboliquement, matériellement, dans la distribution et dans la structure de la maison.
La maison romaine était à la fois religieuse, artistique, intellectuelle et sympathique, comme la législation. Bâtie sur le dessin de la maison grecque, c’est-à-dire d’un cloître avec une galerie de circulation autour du préau ou compluvium, elle avait sur la rue un vestibule pour abriter le maître de la pluie ou du soleil, les clients qui venaient présenter la salutation et recevoir en échange la sportule ; sur le comble, une terrasse, solarium, où la famille allait le soir respirer la brise d’été ou contempler la paisible irradiation des étoiles; sous le péristyle, le gynécée ou l’appartement de la femme, non plus relégué et caché , mais ostensible et visible comme la femme dévoilée enfin au regard et à moitié émancipée qui por-
lait seulement son voile à moitié rabattu sur son visage ; derrière l’appartement de la femme, le sanctuaire, le sacrarium, où la famille déposait les images des dieux et des ancêtres ; au nord, la pinacothèque, la galerie de tableaux ; au levant, l’exèdre, la bibliothèque, où il devisait longuement avec les philosophes, les hôtes de son esprit, des diverses questions de métaphysique et de morale; etenlin, à la circonférence de cette ville privée, bâtie pour une seule existence, l’architecte romain distribuait, selon les convenances des lieux, la pistrine, la palestre, les bains, les écuries, les chambres et les ergastules d’esclaves.
Sous cette architecture somptueuse, exaltation par la pierre de la vie humaine portée à sa suprême puissance, le patricien romain communiait, couché sur son triclinium, avec le monde entier. Couronné d’amarante cueillie en Egypte, il servait à ses convives, au milieu d’une rosée de cinname d’Arabie, qui jaillissait des bassins, le paon du Phase, le miel de l’Hybla, la santoniquc de Saintonge, le cerise de Perse, l’épice de l’Indus. U buvait dans l’airain de Corinthe, pétri de la fusion de tous les métaux, comme l’empire romain de la fusion de tous les peuples, la substance de tous les continents. Il confondait à sa chair la chair de toutes les contrées. Il faisait de son corps un immense banquet. 11 absorbait chaque latitude dans une molécule, pour que chaque latitude revécût dans sa personne, comme dans l’unité suprême de tous les climats.