‹ Profession de foi du dixneuvième siècleChapitre 34 sur 35 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Le dix-neuvième siècle est venu. Le génie de la guerre parait encore une fois. Il naît à l’écart sous un nom ignoré. Il sort du nuage, semblable à un mystère. Il lance son cheval au galop à travers l’Europe. Il marche au hasard, enveloppé de fumée. Il ouvre devant son épée un passage à la révolution. Il enseigne au monde le secret du changement. Il brise le cadre inflexible du passé. 11 défait l’histoire à coups de canon. Il efface la carte de géographie. Il mêle le monde comme un écheveau. Chacun de ses pas est un bruit d’écroulement : on dirait le terrible consummatum est du destin. Remueur de peuples, il va, il vient la main pleine de foudres, incompréhensible à lui-même, aveuglé le premier par la flamme de ses propres éclairs. Il frappe, il immole sans savoir pourquoi ; il jette la race pêle-mêle avec la race; il pétrit la nation avec la nation ; et, pâle sacrificateur, debout sur la rive du siècle, il célèbre, sur l’innombrable hécatombe du champ de bataille, la pàque d’une nouvelle humanité.

Après qu'il a cessé de frapper, chassé par son œuvre comme le fer par la plaie, et rejeté violemment par la terre arrosée de sang humain, il revient sur ses pas la lète pleine de chaos. Son heure était comptée. Il distrait derrière l’horizon. Il va mourir sur un autre hémisphère, astre sanglant à la courbe immense, poussé d’une telle impulsion dans l’espace, qu’il avait besoin d’un monde de plus pour épuiser son mouvement. Il plonge dans la mer, comme le soleil ; et le marin de In rive, montrant le soir une lueur funèbre au couchant, dit au voyageur : C’est là qu’il a fini. Ainsi, quand la Providence pré|>are une nouvelle genèse, elle l’annonce par un cataclysme, et quand elle envoie au monde une Apocalypse, elle allume sur le Sinaï le feu du buisson.

Mais à peine le bruit du canon éteint et la fumée retombée sur les pas du conquérant, l’Europe, décomposée par la victoire , reprend son équillibre. Elle devient une seconde attraction où chaque Etat, pondéré et maintenu par l’Etat voisin, gravite pacitiquemcnt dans son orbite. Le vieux sol européen, autrefois léthargique, maintenant secoué par la tempête, respire une nouvelle énergie. Un vaste besoiu de vie, de déplacement, de communication, de liberté, travaille simultanément chaque matin. La conquête de l’Inde est achevée par l’Angleterre; l’Asie est prise à revers par la Russie; l’épais massif du Caucase est entamé; la Turquie est entraînée dans la rotation de l’Europe; l’Egypte est séparée de la Turquie; la Grèce est affranchie ; l'Algérie est incorporée à la civilisation; l'Espagne nettoyée du couvent; l'Italie haletante k la liberté; l’Allemagne réveillée; l’Autriche troublée; la Pologne frémissante;

la Belgique libérée; l’Amérique dégagée; la Chine ouverte; l’Australie, enfin, visitée et immatriculée à la destinée désormais collective de l’humanité. Dernière hespéride, reléguée au couchant à égale distance de l’Asie et de la Californie, elle montre à l’Européen ses toisons d’or pour l’attirer sur son rivage.

Par un admirable synchronisme d’histoire, l’homme a toujours un besoin écrit d’avance sur chaque continent. Il contracte aussitôt ce besoin, bon gré, mal gré, à son insu. Tant que le désert a été le passage du commerce, l’encens, produit du désert, a été le premier besoin de l’humanité. Il a été l’aliment de l’idole, payé au poids de l’or, toujours exhalé en fumée, pour rappeler toujours la caravane au désert. La loi d’assimilation de l’homme avec chaque point de la planète a remplacé aujourd’hui l’encens par le tabac, par le thé, par le sucre, par le café. La civilisation souscrit chaque jour par un appétit nouveau un nouveau pacte d’union avec chaque province de la mappemonde. Et pour relier à son centre d’action cet immense domaine flottant dans l’immensité, où elle verse et où elle puise à pleines mains la richesse, elle trouve le secret de réduire la distance, elle invente la vapeur.

Le navire, jusque-là esclave de l’atmosphère, cessa d’obéir au caprice du vent et de la marée. Il porta une âme dans son flanc, et une personnalité en quelque sorte pour marcher à son heure et à sa volonté. Il marcha sur l’ablme emporté par son propre mouvement avec le rhythme précipité du sang dans l’artère. Il brisa sous le poids de la roue la colère de la lame déchaînée par la tempête, et la rejeta derrière lui, gémissante etbrisée en

poussière d’écume. L’eau des mers, des fleuves est partout battue comme l’enclume, partout ébranlée d’une perpétuelle secousse. A peine le Ilot a dévoré la trace d’un sillage, qu’un autre navire vient aussitôt rouvrir le sillage fermé. La largeur de l'Atlantique est diminuée de moitié, et l’Amérique rattachée à l’Europe par un nombre de jours invariablement réglé. Parti à heure fixe •l’un continent, le passager aborde aussi à heure fixe sur l’autre continent.

De même que la Genèse, dans son travail de création, avait passé du monstre marin au mastodonte; de même, la civilisation du dix-neuvième siècle passe du bateau à vapeur à la locomotive. Elle étend, de proche en proche, sur la surface du territoire, un immense filet d’acier. Le rail rejoint le rail par-dessus la frontière, comme un signe d'alliance. La chaudière haletante emporte sans cesse, en sifflant, avec la vitesse du vent, le peuple étranger chez le peuple voisin. L’esprit, obligé de changer de mesure, compte désormais à peine, de capitale en capitale, la distance d’une journée. L'Europe, rétrécie A la proportion d’un seul royaume, commence à être pour chaque nation une même patrie. Autrefois, la pensée humaine éclatait ici ou là, à tel ou tel autre soleil, sans retentissement immédiat à la circonférence. La terre inorganique, par l’absence de communication, interposait d’une contrée à l’autre un incommensurable intervalle. Quand une race était avancée, une autre race était attardée sur le chemin du progrès. Mais l’unité de relation, de plus en plus active, travaille de plus en plus à constituer l’unité d’esprit. Chaque famille apporte à l’œuvre commune et en rapporte une nouvelle faculté,

loi l’industrie, loi la philosophie, toi la sympathie, loi la poésie. Le génie a renoncé à être national pour être universel. L’homme, composé de tous les éléments de l’homme dans toutes les races, grandit partout h la taille de l’humanité. 11 est humanitaire, je livre volontiers ce mot à la raillerie. L’élu de la pensée a jeté dans le vent une vérité. A moi l’Angleterre, à moi l’Allemagne ! La vérité, échappée de sa lèvre, lui reviendra aussitôt en immense acclamation. Et si lui-même redescend dans sa conscience, il y retrouvera continuellement une pensée venue du dehors. Il est, par cette libre de son âme, compatriote de chaque pays. L’Europe intelligente est donc une immense pensée en commun, une immense collaboration. La science, découverte ici, portée là, revient fortifiée de la science de tous, à son point de départ . La solidarité, cette annoneiation d’une vie supérieure, rattache partout le peuple au peuple, de frontière en frontière. Lorsqu’une révolution éclate quelque part, l’explosion, répercutée à l’infini, retentit aussitôt du Tibre au Danube. Lorsqu’un nouveau génie paraît à la lisière d’un peuple, l’Europe tout entière se lève pour le regarder passer.

Le chemin de fer, dans sa foudroyante rapidité, précipite encore la circulation de la pensée. La presse, cette voix nouvelle de l’humanité, parle à l’espace comme la sibylle. Elle dit, et le mot dispersé partout frappe partout à la fois l’intelligence. Elle succède au destin, elle hérite de l’oracle, ou plutôt elle est le destin et l’oracle de la raison. Chaque jour est un enseignement. L’air est plein de paroles. Chaque homme prend et donne à chaque homme ce qu’il a de meilleur, et complète par l’e-

change le déficit de sa pensée, car l'échange a cela de divin que toujours, de part et d’autre, il gagne au marche. La philosophie trouve le peuple prépare par le journal à comprendre la promesse de la nouvelle alliance. Elle sort du mysticisme de l'école, pour traiter avec le sens commun. Elle consent à être populaire, pratique, communicative, éclectique dans la véritable acception de l’idée. Elle congédie à jamais la doctrine brutale de la sensation, cette mort métaphysique de l’intelligence. Elle proclame la doctrine du progrès, la révélation continue de l'histoire, l’inspiration divine «le la raison, la religion ]>ermanente de l'humanité.

Ij* science, entraînée «lans cet irrésistible courant d’émulation, atteste à chaque instant une nouvelle victoire sur la nature. Elle surprend la vie h l'œuvre dans la chimie organique ; elle retrouve l'histoire perdue de la planète dans la géologie; elle ressueitc la genèse éteinte «lans la paléontologie; elle démontre «lans l’anatomie comparée l’unité de création; elle décompose la douille flamme de l’électricité; elle soupçonne le mystère caché «lu magnétisme ; elle analyse la pèle couronne de l’aurore boréale; elle recule la frontière de l’astronomie; elle épure In médecine; elle complète la chirurgie ; elle développe le calcul; elle agrandit la dynamique; elle passe de la théorie à l’application; elle enfouit sous la cité le rayon souterrain du gaz pour relayer le soleil; ellesecoueà l’air de la nuit l'aigrette azuree du réverbère magnétique, comme la traînée d’une nouvelle comète ; elle résout le problème insoluble de l’alchimie, en inondant le fer d’une vapeur d’or au creuset «le la pile «le Voltajelle va chercher aux entrailles du globe la gerbe

d’eau emprisonnée du puits artésien ; elle organise à la surface du sol le drainage comme un vaste système artériel, destiné à distribuer également partout l’irrigation; elle jette à travers l’espace l’arche gigantesque dupont tubulaire, sur un vide plein de vertige, d’une rive à l’autre de l’abîme; elle entrelace, de la vallée à la montagne, le fil nerveux du télégraphe électrique, émissaire instantané, chargé de transmettre la parole avec la rapidité de la sensation ; elle fait du sol étendu à ses pieds un être animé en quelque sorte, sentant, parlant et vivant de la vie de l’humanité; elle descend au fond de la vague l’homme enveloppé de son atmosphère, dans la cloche à plongeur; elle jette d’un souffle dans le ciel la coupole errante du hallon ; elle fixe sur le daguerréotype le rayon fugitif de la lumière; elle communique h la pierre lithographique le don de la gravure ; elle crée le rocher sous l’eau avec le ciment romain ; elle enflamme le coton comme le salpêtre; elle donne à l’huile, dans la lampe, l’âme de l’horloge ; elle verse enfin, dans la fibre infime de la machine , l’adresse de l’homme à tisser, forger, mouler, pétrir, transformer, humaniser la matière.

La science ouvre ainsi à l’homme un nouveau champ de travail ; elle introduit partout une nouvelle occasion de propriété. Le crédit européen est fondé. Le peuple le plus pauvre est admis au partage du peuple le mieux approvisionné de numéraire. Le sol inerte par l’absence de capital indigène est fécondé par le capital étranger. La richesse est universalisée par son mouvement naturel d’expansion. La solidarité des Etats est imposée par la solidarité des fonds publics. La sympathie est développée par l’accroissement d’activité. la morale est épurée, la

guerre est discréditée, la législation est révisée, la loi est attendrie, la peine de mort est économisée, la guillotine est cachée, la flétrissure est effacée, la maison de jeu est fermée, la loterie est proscrite, la mendicité est abolie, la prison est refermée, la colonie agricole est instituée, la ferme pénitentiaire est bAtie, l’école primaire est propagée, la tempérance est prècbée, la prévoyance est répandue, la caisse d’épargne est multipliée, la charité est vulgarisée, l’assistance est organisée en corporation, la traite des nègres est frappée d’interdit, la chaîne de l’esclavage est à moitié brisée, la question de la misère est étudiée, la rédemption du prolétariat est prophétisée, la transformation du salaire en dividende est annoncée, la fraternité humaine, cette promesse ajournée de l’Évangile, est enfin proclamée au soleil, au milieu des cris contradictoires et confus d’école ou de système, d’es|fcir ou de désespoir ; n’importe, elle est proclamée. Le sceau est rompu. Pour être résolu , un problème veut être d’abord posé. Il est posé maintenant. Le débat vaut mieux que le silence. Le silence est le néant de l’idée. Le débat , au contraire, en est le premier ferment de vie dans le sillon. Toute doctrine commence par la lutte et finit par l’harmonie.

L’art, sommé à son tour de rendre témoignage de la grandeur du siècle, secoue la puérile discipline de l’ancienne orthodoxie. (Iliaque civilisation a un type de préférence, ou système de ligne approprié à son génie. Le dix-neuvième siècle admet également dans sa sympathique admiration chaque exemplaire de beauté. Il comprend tout. Il puise partout. Il combine et il associe la ligne à l'infini. Il sème aussi la couleur A profusion au-

leur de lui sur l’étoile, sur le mur, sur le vase, sur le cristal. 11 reprend tout le mobilier du grand musée humain, la coupe d’Athènes, l'aiguière de Venise, pour poétiser la vie du foyer de toute la grâce du passé. Il appelle à son intimité, comme à une fête de famille, la llore du monde entier. Il respire le parfum mourant de la rose du Bengale dans la porcelaine du Japon. Il allume au front de la cité la flamme mobile du feu d’artitice. Il suspend sur l’ombre de la nuit le parterre flottant du verre de couleur. Il prodigue partout et à chaque instant la volupté du regard. L’opéra entr’ouvre un monde inconnu de féerie. Le panorama déploie devant la multitude le paysage, élargi à la dimension de la nature. Il apporte en quelque sorte la scène au spectateur. Il lui communique sur place l’émotion du voyage. Entin, l’art ébranle sans cesse l’imagination par quelque nouvelle surprise, comme pour la tenir haletante à l’idée de progrès.

I,a peinture, sacerdotale et mystique au moyen âge, aristocratique ou royale à la Renaissance, domestique et intime depuis la Réforme, variable comme la société, errante dans sa perpétuelle évolution , de l’église au palais, du palais au ménage, attend une dernière transformation, et, en attendant, répète pieusement toutes les formes successives du passé, comme la rapsodie répétait les poésies éparses de chaque Homère, pour les réunir plus tard dans une puissante Iliade. Elle a toutefois, elle aussi, son originalité. Elle incline surtout au paysage. Elle traduit l’intimité de l’homme avec la nature. Elle approfondit le sens caché de la couleur. Elle dramatise le ton du tableau. Elle donne une âme nouvelle â l’harmo-

nie. Elle ouvre une source inconnue d'emolion. L'architecture, apj»eléo aussi k une éclatante métamorphose , cherche silencieusement dans l'ombre sa destinée. Kilo recueille, avec un res|>cctneux empressement, l’héritage complet de la tradition. Kl le veut utiliser jmjii i* l'avenir chaque forme du passe; mais elle pressent déjà le jour où elle abandonnera la pierre, trop massive et trop lourde, a son infatigable ambition de mouvement et d'espace, pour lisser, à la flamme du fourneau, la trame aérienne, transparente du fer et du cristal , semée de toutes les fleurs de l'email et ruisselante de tous les prismes du soleil.

La littérature, forme suprême de l'art , entre lièrement dans l’avenir. L’Ame humaine , en fermentation du dieu nouveau, déborde tout entière en poésie. La muse du dix-neuvième siècle est austère, méditative, pathétique, rêveuse. Klle éclate en lyrisme. Kilo interroge la nature. Elle appelle l inlini. Elle soulève le poids de la destinée. Elle déchire le voile de Psyché. Psyché, réveillée de son mystérieux sommeil , reconnaît enfin son amant et lui sourit -dans sa beauté. L'inspiration, contagieuse et rapide comme l’electricité, palpite partout à la fois de la même palpitation. Le poète répond au poète , de la France à l’Allemagne , de l’Allemagne à l’Angleterre, de la Pologne à l'Italie. Elle est, d’une frontière à l’autre de l’Europe, la langue universelle du cœur humain. Bacchante sévère de l’esprit vivant , elle allume l’enthousiasme de l’idée. Pour atteindre encore et pour saisir plus sûrement l'auie dans toute sa diversité et dans toute sa profondeur, elle crée la forme essentiellement moderne du roman , multiple et ondoyante

connue la société. Le roman est à la fois drame et récit, dialogue et description, poésie et réalité, caractère et paysage. Il place son action dans le temps ou dans l’espace, et choisit son héros à volonté sous la pourpre ou la livrée du travail. Poème épique de l’homme nouveau, il entremêle continuellement le rang et la condition, par je ne sais quel pressentiment d’unité. Egalement prêt à la langue lettrée ou à la langue naive, à l’imagination ou à la profondeur, il parle également aussi au simple et au savant, à la femme et au vieillard. Il donne la lecture à la moitié du genre humain. Il l’achemine par le sentiment à la réflexion.

Voilà le dix-neuvième siècle : gloire à lui dès maintenant et à jamais! J’ai pu dire, en commençant, qu’il était un temps de doute et de tumulte, parce qu’il est un temps de transition et de renaissance. Le dogme nouveau, contesté dans sa manifestation, lutte partout de la main ou de la parole contre le dogme ancien. De là cette apparence d’anarchie et de contradiction dont j’ai le premier, comme je vous l’ai dit, porté la tristesse. Mais cette mêlée anarchique du présent et du passé cache en réalité une idée une, uniformément répandue sur l’Europe. L’esprit habitué à voir et à comparer peut la saisir aisément à travers la fumée éparse du combat. Pendant que l’armée marche encore dans le nuage au fond de la vallée, le général, debout sur la colline, voit déjà la bataille gagnée et prophétise la victoire.

Oui, le dix-neuvième siècle, le plus grand devant Dieu parce qu’il est le dernier né et le Benjamin, en quelque sorte, de l’histoire , est un siècle missionnaire chargé d’une révélation. Il porte en lui une nouvelle effusion

- Ht —

de la Divinité. Il éclate magnifiquement dans l’espace. Il évangélise encore du haut de la montagne. Il a jmrlé pour quiconque ici-bas a su l’entendre. J’essaie humblement dans cette profession de foi de réjM'ter sa parole. Si l’impie d’un autre culte me demande où sont ses témoins, je montrerai du doigt ses miracles, ses coups d’état sur la nature, ses foudres et ses tonnerres allumés par la science et par l'industrie, et je dirai : Les voici. Et qui donc, sous # le soleil, oserait nier ces miracles-là? Et qui donc pourrait chercher sur la terre d’autres pas de la Providence ?

Quel hymne pourrais-je trouver, ô mon siècle, qui te dise tout mon amour, car je sais par toi tout ce que je sais ; et tout ce que je pense, tu m’as appris à le j»enser. J’ignore si je suis appelé à compter devant toi, ou plutôt je sais déjà que je suis destiné à marcher, vêtu d’ombre, dans ton chemin; mais, puisque tu m’as fait un cœur religieux, je veux du moins te l'apporter en offrande; et puisque tu m’as réconcilié avec la vérité, je veux rendre témoignage de ta doctrine. Puisque, enfin, ton verbe est resté sur ma vie comme une bénédiction, je veux crier ici ma reconnaissance.

Lorsque je songe à toi, ô mon siècle, je suis sur le trépied, j’ai le frémissement sacré, le vent souflle dans mes cheveux. Ils peuvent t'injurier ceux-là dont l’âine paralytique est restée en arrière. Ils peuvent défier l’avenir; l’avenir ne connaîtra même pas leur défi. Quand j’entends parler ces amants de la mort, je ne sais pas la parole qui viendra sur ma lèvre pour leur répondre, mais je sais d’avance que cette parole est une victoire. Ils pleurent nuit et jour sur ce qu’ils appellent la déca-

de me de l’humanité. Pour les punir de t’avoir méconnu, tu les livres au gémissement comme des damnés. Nous espérons, nous, au contraire, car Dieu est toujours du côté de l’espérance ; car l’espérance est la force de l’infini, descendue dans le cœur de l'homme pour tenter l’inconuu ; elle est la marche triomphale de l’idée sur le chemin do l’éternité.

Déjà l’ombre de la nuit se retirait de notre regard. La ville, endormie à nos pieds, se réveillait du silence. L’aube, au voile flottant, s’avancait dans le ciel en cueillant les étoiles. Le soleil se levait derrière nous à l’invisible horizon. Son rayon précurseur allait frapper à notre gauche une montagne de nuages. A mesure qu’il débrouillait l’informe chaos, il en faisait jaillir une mystérieuse architecture. On voyait monter au vent , des dômes de cristal, des aiguilles de rubis, des murailles de porphyre. On eût dit la Jérusalem céleste, bâtie dans la lumière d’un souffle de l’esprit vivant .

J’écoutais encore le prophète avait cessé de parler.

11 me montra du doigt la flamboyante cité allumée dans l’espace.

— Voilà le jour nouveau, me dit-il; maintenant marchons.

Nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre en saluant la lumière.

Allez, mon ami, me dit-il après nous être donné le baiser de vérité, préparez votre âme à l’action. Le monde attend. L’air du matin commence à frémir, annoncez au monde la nouvelle. Et toi, ô Invisible, ô Éternel, créa-

leur incessant de la création, ouvrier dont nous sommes l'outil, verse à Ilots In pensée dans l'humanité, tu perpét nulle genèse. Enseigne aux hommes douteux à être bons et aux bons à être meilleurs. Rapproche les lilsde la même patrie dans une commune amitié. Incline partout h-soeurs à l'affection. Change sur la langue l’injure en sympathie. Brise à tes pieds la colère de l'Europe. Renvoie le fer du meurtre au fourneau. .Mets ta main entre la vie des peuples et la bouche du canon, dis que tous les [amples sont désormais rentrés en grâce devant ta itiunilicence, que. tous sont aimés de toi pour s’aimer entre eux dans ton amour, et si jamais tu choisis un de nous pour être dans le siècle le porteur de ta doctrine, répands sur lui le sourire de ta bonté, et communiquelui le secret de la persuasion, afin que sa parole, toujours aflable, soit toujours la joie des intelligences. Ecarte de son chemin les tilles de la nuit : l'irritation, la vanité, la témérité, l’erreur, alin que l’esprit de doute ne dise pas, en voyant une ombre sur ta clarté : Dieu n’est pas là, passons. Et alors ta paix sera sur la terrent ton règne sera venu.

I.e vent de la vie nous a séparés l’un de l’autre après cette conférence. Il est allé depuis dans le ciel des loris toucher le salaire de sa journée. Mais, avant de retourner au Père commun, il m’a laissé l'héritage de sa pensée. Et maintenant j’écris ces choses, au bruit des révolutions, l’oreille attentive au murmure de la nouvelle apocalypse. J’ignore si j'ai montré l'intention du temps sur l’homme, et si j'ai goûté, en passant , la

volupté sévère de la vérité. J’aime à croire, du moins, que certaines idées portent avec elles une bénédiction, de même que les plaines de Galaad parfumaient le pied du voyageur.

Page 1