CHAPITRE XXXI
Je vous ai montre la vie humaine sur la planète; je vous l'ai montrée de plus en plus active, de plus en plus intense, de plus en plus expansive dans le temps et dans l’espace, de plus en plus divine par le sentiment et par l’idée, de plus en plus indépendante de la nature et de la matière, de plus en plus spirituelle , intime, personnelle, enlin. Mais est-ce là tout? Le progrès sous le soleil est-il borné au fait vivant, à l’homme charnel que nous voyons et que nous touchons? Notre destinée estelle a tout jamais cuntinée sur un atome, épuisée dans un tombeau ? La mort est-elle la lin dernière de cette magnifique Iliade du progrès que j’ai déroulée sous votre regard? L’apparition de l’homme sur la scène de Dieu finit-elle par une raillerie?
Voilà un créateur d’idées, un genie. U a vécu, il a pensé. Il a monté aussi haut que l’hotnme peut monter. Il a entrevu, par l’ascension de son intelligence, un immense idéal. Sa vision lui en a nécessairement inspiré un immense désir. La mort survient au milieu de son aspi-
ration, c’est-à-dire de la plus sublime explosion de sa destinée. Elle éteint sur cet œil le rayon, elle refoule sur cette lèvre la parole, elle retire de ce corps la lumière et l’électricité, elle emporte l’armure de la vie en quelque sorte, et elle repousse du pied le reste au néant.
Le néant! Quel mot j’ai dit là, mon ami! Le néant! L’être tout entier répugne et recule à cette pensée. Instinct, raison, sentiment, conscience, tout en nous, jusqu’à la dernière fibre du corps, proteste contre notre propre destruction. Le néant ! mais alors Dieu n’élèverait les meilleurs, les élus de l’esprit à la contemplation de sa splendeur et de sa sagesse, que pour les précipiter de plus haut dans un effroyable châtiment. Il perfectionnerait sans cesse la vie, il l’entraînerait sans cesse vers le progrès pour la laisser ensuite frémissante et désespérée au milieu du chemin. Il commanderait à l’homme la science, la méditation, cette vertu de l’àme, uniquement pour avoir l’occasion de lui imposer une peine plus imprévue, plus raffinée dans le néant.
Mais si le néant était le dernier terme de l’ètre, pourquoi, pour arriver à ce terme, un si long détour? Pourquoi tant d’efibrts pour amener quoi, en définitive? ce qui était de soi-mème sans effort. Pourquoi créer l’humanité pour la laisser interrompue, suspendue, sans signification possible, sans conclusion? Pourquoi commencer une création pour la supprimer? Dieu avait à débuter par où il a fini, par le néant. Il n’aurait pas du moins rendu l’homme témoin de son impuissance ou de son injustice. En vérité, je ne sais pourquoi je discute le néant; le mot seul est un blasphème. Nous parlons d’ailleurs au vent dans ce moment-ci, car. Dieu merci,
I’anéantisseinent absolu de la vie humaine n’a plus, au dix-neuvième siècle, un seul philosophe.
L’homme croit de nos jours à la vie future. Mais comment, à quel soleil, sous quelle forme, sur quel théâtre? Là est toute la question. Je vais examiner rapidement avec vous chaque système.
Il y a une école qui prétend que le grand tout humain, le grand Pan, est seul inqiérissable, seul immortel; que chaque vie, individuellement prise, est une minute, une manifestation, qui vient, qui passe, qui fuit et disparait sans retour. A la mort d’un homme, la nature reprend la matière qu’elle a prêtée. Le corps retourne au creuset d’une mystérieuse alchimie. Il passe à travers une nouvelle métamorphose. II prête à d’autres êtres sa molécule. Il flotte dispersé dans l’espace. Il est arbre, fleur, rocher, humus, souffle, nuage, vapeur.
Par la même raison, et de In même façon que la nature reprend, atome par atome, la matière, l’humanité, qui est à l’esprit ce que la matière est au corps humain, son universalité et son unité, reprend l’ànie après la mort, pensée par pensée. Un génie, Orphée, si vous voulez, est frappé. Les Ménades dispersent au loin les lambeaux de son cadavre. Sa tète, emportée au courant du temps, murmure encore une éternelle parole. L’esprit humain revit ainsi dans chaque idée, dans chaque leçon qu’il a émise ou transmise, de son lever à son coucher de soleil. Ainsi, l’immortalité d’Homère est sa poésie.
Personne assurément ne saurait nier cette immortalité. Oui, une part de notre âme reste à la terre après notre existence. Elle Hotte indétiniment de métempsy-
cose en métempsycose, sans cesso reprise, sans cesse vivifiée par une nouvelle génération. Elle est notre sur* viyance ici-bas , notre présence perpétuelle parmi les vivants. Oui, qui que tu sois, obscur ou illustre, du mo* ment que tu as prêché le bien, le bon, ne fût-ce qu’à un enfant, lu es toujours présent dans cette âme pétrie de ta mai u et imprégnée de ta parole. Mais est-ce bien là la véritable immortalité? Un nom, un souvenir, un mot, un écho, dispersé, errant à l’aventure dans la mémoire. Y avez-vous bien songé? L’œuvre serait alors plus immortelle que l’ouvrier, une minute de la vie aurait plus de puissance que la vie tout entière. Dites plutôt que l’effet est supérieur à la cause, que le mouvement est supérieur au moteur, que l’esprit communique la durée à son action, mais qu’il la dépose, l’épuise, là, comme l’abeille dépose et abdique sa vie dans la blessure. Mais non, la conscience proteste contre un semblable paradoxe de destinée. Si le génie est impérissable dans sa création, le moi humain qui a constitué ce génie est impérissable aussi.
Une autre école, plus respectueuse pour cette monade, pour cette entité intime que nous appelons notre àme, notre personnalité, affirme la résurrection, la perpétuité de l’homme, mais sans la mémoire, ou avec la mémoire confuse de son état passé. Cette école argumente par analogie. Elle dit : Si l’individu doit vivre encore, il a déjà vécu, car l’immortalité repousse toute idée de tin et de commencement. Or, il n’a ici-bas aucune notion de sa vie antérieure, au-delà des entrailles de sa mère; donc cette vie antérieure est pour lui à jamais évanouie.
Maissans la mémoire que devient la résurrection? Sans la conscience, que devient la personnalité? Ce n’est plus
un être ressuscité que vous lue montrez, c’est-à-dire un être continué, c’est uu être de nouvelle création , un être nouveau. De celte immortalité au néant, où est la diilérence? Je ne vois tà qu’un néant honteuv, un néant par un chemin de circuit. Vainement , pour repousser l’objection, voudriez-vous renouveler la doctrine de la réminiscence confuse, inventée par Socrate, alors que la fumée de la ciguë lui montait déjà au cerveau. Vous éteignez la lampe et vous conservez la mèche qui fume encore. Que voulez-vous que je fasse d’une étincelle qui n’éclaire plus, d’une mémoire qui ne se souvient plus même de sou identité?
L’homme, dites-vous, n’a pas conscience de son état passé. Vous avez raison, mais qu’en voulez-vous conclure ?
Ignorez-vous donc que la vie est progressive, qu’elle a lentement, successivement marché, monté du fluide au minéral, du minéral à l’arbre, de l’arbre à l’animal, avant d'arriver à l’homme, son dernier terme, son dernier progrès, et qu’à l’homme seulement elle prend connaissance d’elle-mème? Ole a, je ne dirai pas une mémoire, mais une conscience. Pourquoi voulez-vous que l’hoiume possédât une personnalité à une époque où la personnalité n’était pas encore formée, où il errait encore sous les formes préparatoires et à travers les limbes obscurs de son existeûce?
Une troisième école, tradition prolongée du brahmanisme dans notre siècle, prétend que la vie immortelle est une incarnation successive de l’àme dans un autre corps, une migration, une palingénésie perpétuelle de l’individu au sein de l'humanité. Si cette métempsycose
était possible, toute souffrance serait légitime, car elle serait la conséquence, l’expiation d’une vie passée. La charité verrait dans tout homme malheureux le crime d’autrefois. Elle craindrait, en lui tendant la main, de - déchirer avant le temps l’arrêt du Seigneur. Le progrès d’ailleurs serait suspendu, car, pour certains hommes, pour certains génies, quelle place pourriez-vous trouver qui ne serait individuellement une déchéance? O Platon! ù mon maître! à saint apôtre de l’idéalisme! comment se pourrait-il que toutes les fois que tu aurais pris et quitté au soleil un manteau vivant et un nom d’homme, tu aurais pu accomplir un progrès de toimèrne à toi-même, en grâce, en poésie, en sagesse, en profondeur, ô toi qui es longtemps resté sur ton siège d’ivoire, le plus grand et le plus inspiré entre tous les philosophes tes successeurs?
Sans doute.il va, je l’ai déjà dit, etje le reconnais encore le premier, continuellement transmission, réversibilité du siècle au siècle, du père au lils, de toutes les idées et de toutes les notions du passé. Si nous ouvrions en ce moment l’àme de chaque homme promu à l’intelligence, et si nous en décomposions chaque libre constitutive, nous y retrouverions, couche par couche, les sciences diverses, les vérités diverses que la série entière des générations a successivement trouvées. Nous y verrions que chacun de nous, par place, dans telle ou telle autre idée, est alternativement Indou, Hébreu, Syrien, Grec, Romain. En ce sens, mais en ce sens, seulement, la vie individuelle, élevée de notre temps au maximum de connaissance, est l’incarnation de toute l’humanité. C’est par là que l’humanité est éternelle, qu’elle n’a ni passé, ni
présent; que la vie et la mort, au point fie vue intellectuel, ne forment «ju'nne seule pensée toujours vivante, toujours progressive, toujours identique, toujours continuée. Mais cette métempsycose est l'incarnation «le l’«puvre de l’Ame, et non pas de l’Ame elle-même dans son essence. Elle procède non par voie de génération , mais par voie d’éducation.
Enlin une «piatrième école, purement mystique, proclame que l’Ame, après la «lissolution des corps, va recevoir directement en Dieu sa récompense. Elle monte dans un ciel invisible; incorruptible, pour vivre son éternité en delmrs de toute manifestation, de toute condition «l’espace, dans une «Hunplète immobilité, dans une complète immutabilité ; ignorante ou savante, enveloppée encore ou développée, peu importe, elle participe également, par l’adoration et la contemplation, A la béatitude et A la plénitude de la Divinité.
Cette vie immortelle serait évidemment, si elle pouvait exister ailleurs que dans une imagination exaltée par l’ascétisme, la communauté, je ne dis pas assez, la promiscuité de la résurrection. Elle verserait une part égale de rémunération, de félicité, A des Ames inégales en vertu et en connaissance. Elle supprime ensuite la conception même de l’être en supprimant l’espace, et le rapport du lini avec l’infini en supprimant le progrès. On ne peut c«»ncevoir l’être vivant, sans le concevoir actif, et actif sans le concevoir agissant, voulant, «lésirant, changeant, passant d'une forme A une autre forme, «l’une pensée A une autre pensée. Mais l’homme perdu, évanoui en Dieu, sans désir, sans changement, éternellement plein de sa propre éternité, ou serait l’infini, ou
sa seconde existence marcherait nécessairement dans le sens du progrès, qu'elle continuerait la première existence, sans cesse entassant, sans cesse élargissant en elle et autour d’elle la personnalité et l’idée.
Ainsi , In croyance à l'immortalité est progressive comme rimmanité, comme la civilisation. Cette preuve pourrait suflire h l'esprit. Mais l’esprit est plus inquiet ; il veut aller au-delà , savoir sous quelle forme et sur quelle scène il doit revivre. Ainsi |M>sée, la question est insoluble, j’en conviens; car, pour connaître une autre vie, il faut v entrer; pour connaître le secret de la mort, il faut mourir. Nous demandons ainsi à l’âme de vivre deux existences : celle qui est, et celle qui n’est pas encore. Eli! mon Dieu, répondrais-je à celte indiscrétion de prescience, vivons et attendons. Ayons lu confiance, rien de mieux; mais n’ayons pas l’impatience de notre éternité. Entrons dans l’autre vie comme nous sommes entrés dans ce inondé-ci, les yeux fermés.
Cette réponse, cependant, ne satisferait pas ma conscience. Je dois une preuve dp plus au besoin de certitude. Je puis trouver dans la vie actuelle la présomption de son lendemain, et conclure par déduction. Car enfin, si l’immortalité est une prolongation et nullement une rupture île l’être, commençons par connaître l’être continué, et nous jKiurrons présupposer la continuation.
Attendre l’immortalité? je me trompe d’expression; nous n’avons jais besoin de l’attendre pour la proclamer, pour la voir aussi visiblement que le jour de notre sépulture. Nous la réalisons chaque jour en nous-mêmes, nous la tenons déjà. Nous avons une faculté intime, mystérieuse, que nous nommons d’un nom vague et
souvent trompeur, la mémoire. Là vient tour à tour et sans relâche se poser, se fixer, tout ce que nous avons vu, senti, appris, voulu, connu, aimé. Il n’y a pas une action de nous, une vertu, une faute, une connaissance, une idée, qui ne tombe là, et qui ne reste là retenue et scellée comme sous la lame d’argent d’un tabernacle. Et qu’est-ce que la mémoire reprend ainsi à l’heure qui passe, et garde dans son profond repli? Est-ce le fait purement physique, accidentel, contingent, passager, le repos, le mouvement, le sommeil, le rêve, le nuage, le bruit, la fleur, l’émotion du moment? non. L’hôtesse dédaigneuse laisse aller et fuir la simple sensation à tous les vents du fini. Elle accueille au contraire et accumule précieusement tout ordre de souvenir qui touche, qui participe de près ou de loin à l’idée d’infinité, d’éternité : la science, la poésie, l’enthousiasme, la vérité, la bienfaisance. Une fois entré dans la mémoire et transfiguré par elle, le souvenir est immortel : oui immortel. Ne vous récriez pas encore, mais attendez.
Sans doute l’acte antérieur au souvenir appartient exclusivement à un espace et à un instant donnés, mais une fois converti en souvenir, il n’appartient ni à ce jour-ci, ni à ce jour-là, ni à ce lieu-ci, ni à ce lieu-là, ni maintenant, ni jamais. Il est toujours présent, toujours entier. Il peut toujours être évoqué, toujours rappelé. Et comment la langue humaine nomme-t-elle ce qui est en dehors du temps? Elle le nomme, je présume, immortel. Et où le souvenir puise-t-il son immortalité? Il la puise au flanc même de la mémoire. La mémoire est une, entière, identique, indépendante du temps et du lieu, aujourd’hui ce qu’elle était hier, reproduisant et
recréant toujours do la mémo manière, sans plus ni moins, la notion, la vérité qu'elle a une fois acquises. Voilà un homme distrait à l'impression de la minute, errant de sensation en sensation. Il vit dehors. Il est musicien, je suppose; un signal le rappelle à l'orchestre. Il réveille sa pensée et l'harmonie jaillit de son instrument, et il a la certitude qu’à tout instant de sa vie il retrouvera sa science. Il compte sur sa mémoire comme si elle était dans cette vie même une immortalité. Commencez-vous maintenant à comprendre le mvstère? Poursuivons.
Cet être intérieur, immanent, que nous retrouvons toujours, à coup sûr, et que nous appelons la mémoire, est donc, dès cette vie, l’être immortel, ou plutôt l’embryon destiné à l’immortalité que nous constituons, que nous formons nous-mêmes, chaque jour, chaque heure, de nos œuvres, de nos études, de nos aspirations, de nos vertus. Tout homme ici-bas, par un décret divin, est le créateur de sa propre éternité, ou pour mieux dire, de la place qu’il occupera dans l’éternité. Il ne reçoit pas cette place des mains de la mort ; il l’a gagnée d’avance.
Toute chose, toute action de ce monde participe plus ou moins à l’idée d’infinité. Plus donc vous aurez mêlé de rayons de cette infinité à votre existence, plus vous aurez jeté d’héroïsme, d’enthousiasme dans les fondations de votre immortalité, plus vous aurez élevé en vous de vérités et de sympathies, comme autant d’assises pour monter au ciel ; plus vous aurez grandi par vos propres efforts en essence et en puissance, et plus aussi vous aurez rendu témoignage pour votre compte de la durée, plus vous aurez prophétisé sur votre âme de siè-
clés de splendeur. Et quand vous entrerez dans la mort, je me trompe, dans la vie éternelle, Dieu se lèvera pour vous recevoir.
Où donc et sur quel grain de poussière? Je l’ignore. L’homme sûrement l’ignorera toujours. Mais, par l’irrésistible logique de l’idée, je crois pouvoir affirmer que la vie immortelle aura l’espace infini pour lieu de pèlerinage, car l’éternité et l’immensité sont tellement solidaires, tellement dépendantes l’une de l’autre, qu’à peine interpellée et nommée, l’une appelle et attend toujours l’autre, comme son inséparable coflipagne. L’homme ira donc toujours de soleil en soleil, montant toujours, comme sur l’échelle de Jacob, la hiérarchie de l’existence ; passant toujours, selon son mérite et selon son progrès, de l’homme à l'ange, de l’ange à l’archange. Mais cette migration perpétuelle au sein de l’espace estelle bien possible, saisissable à la raison? Voyez, chaque monde est entouré d’un infranchissable précipice. Le doigt de Dieu a-t-il jeté une arche de pont d’une rive à l’autre pour le passage du spectre errant de l’âme échappé au tombeau?
J’accepte l’objection. L’âme humaine, je le sais, ne peut vivre nulle part sans être enveloppée dans la nature ou une substance de la nature. Mais pour répondre à cette difficulté, la science n’ a-t-elle pas déposé dans notre esprit un soupçon, et je pourrais ajouter plus qu’un soupçon? La physiologie n’a - 1 - elle pas déjà prouvé que l’âme séquestrée de la matière, nulle part en contact immédiat avec elle, agit sur elle à l’aide d’un intermédiaire qu’on appelle le fluide nerveux, et réside au centre de ce fluide dans le cerveau? La science n’a-t-
elle pas prouvé encore que le fluide nerveux était exactement le fluide électrique modifié seulement par l'organisme vivant ; de sorte qu’on |>eut dire que l’électricité est la première enveloppe de l’Ame, son atmosphère ? Cette preuve me suffit . Comme l’électricité est universellement répandue dans l'espace, je puis supposer, sans trop de témérité, que l’Ame marche parfont de plain-pied dans l’espace, sur le fluide électrique comme sur le sol d’une même vallée.
Mais s’il en est ainsi , mais si nous devons toujours monter, sous une colonne radieuse, d’étoile en étoile, de transfiguration en transfiguration, vers une continuelle plénitude d’amour et de connaissance, pourquoi la persistance de la personnalité, pourquoi la mémoire, pourquoi emporter avec nous chaque souvenir, chaque haillon du passé? Ce souvenir, lorsqu’il nous rappellera une faute ou une faiblesse, ne sera-t-il pas une obsession, une souffrance? Je réponds : non. Si le souvenir est un remords, il est un témoignage de notre grandeur. Car, qu’est-ce que le remords? 11 est la réaction de la vertu contre la déchéance. Il est le travail de la conscience contre le mal pour ramener le mal à l’innocence. Il est le feu purilicateur qui dévore la souillure, il est le rédempteur. Il est, après son œuvre, un mérite. Si le souvenir, au contraire, nous restitue un acte infime, qui rapiielle seulement l’infériorité de notre vie passée, ne croyez pas que ce souvenir restera dans la mémoire de l’arehange ce qu’il est aujourd’hui dans la mémoire d’un homme de notre planète. L’Ame immortelle , en se transfigurant, transfigure sans cesse son souvenir, elle le parfume de son parfum.
Pourquoi donc le poète, le penseur, au dernier crépuscule de sa vie, recueille-t-il avec une pieuse émotion et ressuscite-t-il avec une éloquente tendresse, les actions, les réminiscences, les plus simples en apparence et les plus insignifiantes de sa jeunesse? pourquoi? parce qu’il reporte les progrès de son àme sur le souvenir, et le retrempe au rayon de son immortalité. Par la même raison, l’homme de nos jours continue d’admirer la poésie enfantine des premiers âges de l’histoire. Comme il apporte à la lecture de l’antiquité un plus riche clavier d’émotions, il sent plus par conséquent que le poète n’a senti. Il crée l’œuvre, en quelque sorte, une seconde fois, et il attribue involontairement à l’ouvrier primitif sa propre création. Heureuse illusion de l’esprit humain qui, régénérant sans cesse la poésie passée au foyer vivant de sa sensibilité, permet à l’homme d’admirer toujours ce qu’il a une fois admiré. Ainsi, aucune heure de poésie n’est perdue pour aucune génération.
Un juste va mourir. Il repose sur son lit d’agonie. Une lampe veille à son chevet. La pendule séculaire de son aïeul sonne sa dernière heure, de ce timbre grave qui ressemble au son de l’éternité. Sa fille, à genoux, presse sur ses lèvres la main glacée du mourant. Il sent déjà la grande ombre descendre à son regard. D'une dernière pensée en arrière il a récapitulé toute son existence. Il a retrouvé dans cette rapide revue le compte de ses vertus, lia pris toutes ses précautions d’avance contre les chances de l’inconnu. Et lorsque, penché sur lui, un ami lui demande comment il est à ce moment de mystère, il répond : « Toujours tranquille. » Enfin sa main tressaille une dernière fois. L'ange de la mort vient de pas-
ser. Il « cueilli l’âme du- juste en passant. La lampe continue de brûler. L'aiguille marche toujours sur le cadran.
Et aussitôt, ce corps tombé dans la mort, devient quelque chose de sacré comme si le doigt de Dieu l'avait touché. On dirait l'autel désormais éteint du sacrifice dont la tlamme est remontée au céleste parvis. Pourquoi ce respect pour le moule brisé de l' homme, si l'homme ne devait être, au dénoument de la vie, qu'un peu de fumier? Ce respect est involontaire, impérieux, de tous les temps, de toutes les nations. Il fait [mrtic de lame humaine, il est né avec elle comme un élément constitutif de son essence. S il est une erreur, l’àiue est une erreur aussi. Il faut donc choisir: ou le néant, ou l'homme est un mensonge. La question ainsi posée est résolue. L’immortalité est prouvée.