‹ Professionnelles beautésChapitre 1 sur 23 · COMTE DE MONTESQUIOU · texte numérisé non relu

COMTE DE MONTESQUIOU

Professionnelles Beautés (I

Professionnelles Beautés , on connaît cette locution, laquelle désigna, d’abord, en Angleterre, puis, traduite, par tous pays, les daines qui font, je ne dis pas métier (c’est fort différent), mais profession d’être belles.

Fonction magnifique, souvent douloureuse !

Comme on dit : profession de Foi, ne saurait-on dire : profession de Beauté ?

Transposée, l’expressionpeut, il me semble, s’appliquer à certaines œuvres d’art, de celles qui font, aussi, moins métier que profession d’être belles, et qui (par un raisonnement semblable à celui dont le fabuliste démontre

(i) On distinguera aisément ceux des Essais qui, bien que rangés dans ce volume, ne font que s’y rattacher, de plus ou moins loin, comme des incidentes.

que c’est le travail qui est le trésor) ne demandent à cet exercice d’autre résultat que celui de s’exercer, sans souci du reste. Pour professer une beauté ainsi comprise, la grâce ne suffit pas, qui, toute seule, risque d’être mièvre; il y faut joindre de la force.

J’ai bien souvent songé à ce que requiert d’énergie chez une jolie femme, l’accomplissement de sa mission et de sa tâche.

Pour une beauté d’âme, comme pour une beauté de chair, il n’est pas de souplesse sans vigueur.

C’est dans cette pensée que j’ai cru pouvoir, et devoir inscrire, en épigraphe à ce volume, le mot de Carlyle : « Vous pouvez savoir comment un homme combattrait, par la façon dont il chante. »

C’est dans ce sentiment que j’ai moi-même écrit : « La bravoure, c’est l’élégance du cœur. »

CRITICA ME JUVAT

Certes, c’est une impression pénible que celle qui s’empare de nous, au cours d’un voyage, quand, amenés devant un bagage à la composition duquel nous avons soigneusement veillé, il nous faut voir s’y promener des mains rapides, souvent vives, parfois violentes, qui fouillent, furètent, soupèsent, troublent l'ordre d’ arrangements méticuleux et de combinaisons savantes; mains, on dirait, avides de nous prendre en faute, et de nous taxer pour un flacon ou un porte-cigare, et qui, ne pouvant y parvenir, s’ emportent, en joignant au geste la parole qui nous reproche quelques pincées de tabac , quelques gouttes d’alcool.

Encore faut-il nous estimer heureux si quelque soupçon de virus dans un pays par nous traversé, n’incite pas ces fonctionnaires à gicler, sous prétexte d’ assainissement, un nauséeux antiseptique parmi d’ élégants vêtements, et dans du linge frais, dont la bonne odeur, si on la laissait

agir, pourrait bien (et, cela, sans superfluité) s'étendre et se propager jusqu à l opérateur luimême.

Certes, je le répète, c'est Ici un spectacle pénible pour celui qui y est intéressé. Mais, enfin, il faut s’y résigner, voire s’y résoudre. Les hommes qui vaquent à ces désordres organisés représentent une institution-, ils portent des couleurs spéciales, des uniformes connus, que nous savons inséparables de ces sortes de sévices.

J'ajoute qu’ils savent parfois apporter dans leur fonctionnement, une équité, une délicatesse, qui vont jusqu’à nous laisser presque satisfaits de leur arbitrage.

Et puis, s’ils nous dérangent, en nous reprenant quelques spiritueux, un peu de parfum ou des apprêts de fumée, ne peuvent-ils pas aussi, vraiment, nous rendre service, en nous débarrassant de quelque germe, celui-là morbide, caché à notre insu, dans notre coffre ou notre valise ?

Une fois tout remis en ordre, il nous sera loisible de revêtir nos habits tout à l’heure houspillés, sans qu'il y paraisse nulle trace du jâcheux toucher qui s’y exerça un instant. — Et ces réflexions nous font accepter certaines vexations, que dis-je, nous y prêter de bon cœur.

Mais, supposez qu’au moment même où elles se produisent, ils nous soit nettement révélé que ceux qui les pratiquent usurpent les fonctions et les insignes de ceux qui, d’ ordinaire, y sont préposés avec des prérogatives et des droits ; quel

CRITICA ME JUVAT

sentiment nous envahira, mélangé d'un peu de col'ere , et d’une forte envie de rire, à l’égard de ces faux douaniers, puisque c’est de cette déplaisante, mais, en somme , respectable corporation, qu’il est question ici ?

Il me semble que cette comparaison pourrait se transposer avec exactitude , en ce qui concerne une autre sotde de bagage. Je veux dire : nos œuvres. Aussi bien, n’est-ce pas le terme dont on se sert pour les désigner dans leur ensemble ?

C’est précisément parce qu’il y a du rapport entre ces deux fonctions ( même quand elles sont toutes deux dignement exercées ) la critique et la douane, que celui qui se consacre à la première ne devra, selon nous, négliger aucun des moyens qui s’offrent à lui, d’enlever à son sacerdoce ce qui le ferait de plus en plus ressembler à ce triste sosie.

Ces moyens, ce seront, si vous le voulez bien , ce qu'on est convenu d’appeler des formes, une civilité et une courtoisie qui, seules, donnent du poids à des jugements, même sévères; ménagements d’autant plus nécessaires, si le critique est tenu de porter des coups un peu rudes.

Je suis heureux de citer, sur ce point, l avis d’un homme dont l’autorité est pour moi prépondérante ( comme pour beaucoup ) le visionnaire Wells, qui déclare que et la critique réussit rarement à être à la fois pénétrante et polie » .

Chez nous, MM. Anatole France et Jules Lemaître, qui se sont acquis, dans le genre, une brillante renommée, ne procèdent pas autrement.

ne fut-ce que pour ne pas priver leur ironie du surplus d’acülité que l’urbanité leur confère.

Et surtout, qu’on n’aille pas s’imaginer que je rêve d’une critique sans violence, partant sans beauté. Dieu nous garde cle voir exposés à ses fades coups, tant les œuvres de nos amis que nos propres ouvrages! Je crois, au contraire, pouvoir affirmer ici, que non seulement le bon ton de V expression n’exclut en aucune façon la véhémence, ni même la virulence de la critique. Mais que, bien plutôt, il V accroît, par la disproportion entre le contenu et le contenant, l’inspiration et le langage.

C’est pour cela que le vers se prête le mieux à la satire, et la seconde admirablement ; la solennité qu’il donne à la diatribe permet à cette dernière de s’élever à plus de passion, fiit-ce d’acrimonie.

Veuillot offre un éloquent spécimen de critique à la fois acerbe, mordante, cinglante et polie. Lorsqu entre tant d’ exemples de réconciliation, par son style, de ces qualités disparates, il écrit à propos de Thérésa : « Tout parisien est muni du flair qui conduit à cette truffe! » il est impossible de dire : « Tas de cochons! » avec plus de douceur.

Ainsi donc, nous acceptons, avec cette résignation consentie dont je parlais tout à l’heure à propos des douaniers, les fouilles même rudement pratiquées dans notre bagage, comme dans nos bagages. A une condition pourtant, c’est de ne pas nous apercevoir que ceux qui s’y adon-

CRITICA ME JUVAT

rient ne sont pas revêtus du seul caractère qui puisse conférer de l’autorité à leurs jugements, à savoir : la production cl’œuvres personnelles, de nature à nous assurer que leur juridiction n est pas illusoire, mensongère, arbitraire en un mot.

Seuls, ce caractère et cette condition permettent à un homme de se proclamer et d’être proclamé critique, dans V acception admissible, et si vous voulez, admirable de ce terme.

Seules, des critiques telles que celles de Gautier, de Baudelaire, des Goncourt, et de ceux qui, comme eux, appuient leur esthétique verdict sur des compositions importantes , peuvent prétendre à l’attention, parfois à la vénération, comme dans le cas de Baudelaire, écrivant au sortir de la plus que tumultueuse première parisienne de Tanhauser, un article qui devait devenir, trente ans après, la formule de l’ opinion définitive.

Certes ', de telles critiques me semblent préférables, même à celles d’un Sainte-Beuve, qui n en avait pas moins tenu à s’affirmer tout d’abord poète et psychologue, dans un recueil de vers, et un roman, lesquels servirent de point de départ à sa renommée.

Donc, Monsieur le Critique, j’ai le regret, aussi bien que le devoir de vous le dire, parce que « c’est comme ça! », appuyez-vous sur des œuvres antérieures et diverses, assurant ainsi à vos paroles un crédit qui, sans cela, leur ferait totalement défaut. Sinon, je vous en préviens, nous vous l'irons au nez, et tout le monde fera comme

nous, quand vous viendrez , avec votre air docte et tranchant, qui n’en impose qu’à vous-même, coiffé de votre grand bonnet, qui commence comme la tête de Mutas et finit comme celle de Bottom, nous rebattre les oreilles des droits et des devoirs du critique ; nous vous répondrons que son premier devoir est de nous régaler d’autre chose que de bavardages sur l’œuvre d’autrui, sous peine (cela fut dit à satiété mais non pas à tort ) que le bonnet de tels gardiens jurés des lettres n’ait aussi quelque ressemblance avec celui des gardiens du Sérail.

En dehors de ces données ( nous ne le disons pas parce que cela nous convient, mais parce que nous en sommes convaincu), il ne saurait y avoir que braillements et braiments, non moins inutiles que déplaisants, pour celui qui attaque aussi bien que pour celui qui riposte.

Car, enfin, une imputation ne se formule avec un peu de force et de crédit , qu’à la condition de ne pas pouvoir être immédiatement rétorquée à celui qui s en fait une arme.

Si donc, l'homme qui assume la difficile tâche de juger une œuvre consciencieuse ( même si cette œuvre est défectueuse en beaucoup de ses parties) débute par quelque apostrophe du genre de celle-ci : « De quel droit vous tenez-vous pour écrivain, prosateur ou poète ? » il importe que l’interpellé ne soit pas lui-même admis à répondre : « De quel droit vous tenez-vous vous-même pour

CRIÏIGA MH JUVAT

critique? » Riposte qui paraîtra légitime, chaque fois que le soi-disant critique ne sera pas revêtu du caractère dont je parlais plus haut; à savoir, je le répète, car on ne saurait trop y insister,

V autorité que lui confèrent des créations de son fonds propre.

Sir Joshua Reynolds a ffirme, en substance, que toutes les connaissances nécessaires à l'exercice d'un art sont pareillement nécessaires à celui qui veut s'en exprimer dignement. Et cela est vrai, de la littérature aussi bien que de la peinture.

D’où résulte qu'il n’existe pas de critiques proprement dits, si ce n est dans l esprit de ceux qui sen donnent le titre. Parfaitement. Les seuls véritables critiques ne devront jamais accepter que le titre D’Essayistes, s essayant à des « rêveries d'un passant à propos d un roi », ou d un simple passant.

Toute autre façon de procéder ne saurait engendrer que prises de bec dans le goût du dialogue de Trissotin et de Vadius; tout ce que pourra citer l'un pour affirmer ses droits à la composition ou à la critique se trouvant infirmer— et ad invicem — ce que l'autre avance dans le sens contradictoire.

Que nous importe, en effet, s'il s'agit, par exemple, d’un critique de Revue, d apprendre de lui-même qu’il s'appuie sur la confiance de son Directeur, l’assiduité de ses lecteurs, etc...? Nous lui répondrons avec Veuillot : « G est égal, M. Ruloz a dû être content de son jeune homme. » Quant aux brevets que le jeune homme se de-

cernera motu proprio, admettez quils proclament en substance : « Il me su ffit que moi étant critique... » ou bien : « D'autres qui font métier d’être critiques sont absolument dépourvus de talent et de caractère. » — Ou encore: « Je travaille clans la mesure de mes forces à restaurer la dignité de la critique... » ( Notez que, dans la mesure de mes forces n’est mis là que pour témoigner à quel point on les juge considérables !) Or, le pseudo-critique , en s’ exprimant ainsi, ne fera rien que renouveler, en allongeant un peu les oreilles du personnage, l’aventure de Guillot. Il aura beau crier : « C’est moi qui suis Guillot, le critique Guillot, le grand critique Guillot, berger du troupeau des gens de lettres, » le pauvre Guillot risquera de s’entendre répondre : « Tu parles! » selon une expression qu’il affectionne.

Citation qui, pour n’ être pas, hâtons-nous cle le dire, empruntée au vocabulaire de Saint-Victor, nous permettrait, si nous en avions le goût, de nous engager dans ce que j’ appellerais volontiers le jeu des extraits isolés et tronqués. Le facile avantage qui en résulte ne va pas sans quelque injustice. Certes, le procédé peut conduire à des effets d'un comique irrésistible. Mais, outre qu’il représente, en regard de la critique véritable, ce que sont les imitations par rapport à l’art oratoire, au chant, à la, diction, je le répète, il man. que d équité, parce qu’en privant une phrase du rehaut et du commentaire que lui confèrent l’am. biance et le milieu, on lui fait le même tort que

CRITICA ME JUVAT

celui qui, pour une personne costumée , résulte cle sa rentrée clans une réunion de personnes sans déguisement. Car, alors, les compliments mérités que lui calaient tout à l’heure V exactitude de son ajustement, pourront bien, avec autant de légitimité, tourner à son détriment, et dégénérer en risée. En outre, un tel jeu est périlleux, parce c[ue Trissotin- Auteur épluchant les couvres cle Vadius -Critique naura aucune peine à y rencontrer, en nombre , les fautes de langage et les vices cl’ expression dont l autre croit bien l avoir convaincu pour son compte. Aucune preuve n en sera clone faite, ni d’une part ni cle l’autre.

Car si le pseudo- critique était réellement convaincu cl’avoir écrit une phrase telle que celle-ci, par exemple : « Dès qu’ils sont annoncés, ils ne vivent plus, ou plutôt ils vivent doublement , » le premier ils s’appliquant aux volumes et le second aux critiques, l’auteur cl’une telle phrase prouverait en l'écrivant que sa vocation n est pas cl être critique, mais bien cl'être critiqué.

Il n’en résulte pas moins que ce genre cl’échenillements, si divertissants qu en puissent être les résultats, ressortit à un faible poin t cle vue. Depuis quand est-il au pouvoir clu moindre solécisme, ou cle quelque barbarisme, cle compromettre la valeur cl’une œuvre, par ailleurs intéressante ? Une telle estimation serait cl un pédant et cl un pion. Ne croirait-on pas, vraiment, entendre Beckmesser, enfermé dans la loge clu marqueur, et zébrant cle petits coups de craie secs et enragés, l’aveugle tableau noir cpïil croit être le réquisi-

foire de ce divin Walter-du-P ré-des-Oiseaux ?

Rubinstein avait coutume de dire : « Des fausses notes, on remplirait clés cahiers de celles que j ai faites! » Elles ne V empêchèrent pas de s’affirmer comme un des Titans de l’harmonie.

Certes, Beckmesser est ignorant-, mais il est aussi et probablement surtout, un rageur. Il n’a pas uniquement souci de faire triompher V art (il ne s en soucie peut-être même pas du tout!) Ce qu’il ne veut pas c’est la réussite de Walter, quitte à lui voler ensuite maladroitement ses motifs, dans l’espoir de réussir lui-même.

On ne manquera pas de m’objecter : « Je vous vois venir ; vous avez sur le cœur, ou sur V esprit, quelque appréciation qui vous aura déplu au sujet de vos livres. » — Cela put être vrai. Cela ne l’est plus, depuis que j’ai, réuni, sous le significatif intitulé «TAsinus ante lyram, les principaux cris arrachés à la mâchoire du philistin par les accents de mon plectre.

Je crois fermement (c’est même mon credo) que les œuvres contiennent en elles leur destinée méritée et inéluctable, à laquelle rien ne saurait finalement attenter, ni blâme, ni louange. Cette foi me semble, entre toutes, rassurante, aussi bien par la renommée quelle promet à ceux qui en sont dignes, que par le silence justicier et le reposant oubli dans lequel s évanouiront les autres.

Je ferai tout à l’heure, quand le moment en sera venu, et en m’ efforçant de conserver au débat toute son honnêteté, la part de mes récriminations, contre les procédés, à mon endroit, de cer-

CRITICA ME JUVAT

XÏX

taine critique. Mais, pour le moment, c’est à un point de vue plus général qu'il me plaît de rédiger pour moi-même, et pour le petit nombre de ceux qui me liront, certaines appréciations personnelles, sur un sujet toujours divers, toujours nouveau, et qui appartient à tous.

Il m est arrivé, un jour, une chose surprenante; peut-être bien, ma foi, quand j’y réfléchis, la plus surprenante chose qui me soit advenue, ail cours d’une existence déjà longue. Je veux la relater ici, après l’avoir réduite à sa plus simple expression. Elle est nécessaire au débat.

J’étais à l'étranger, en train de donner quelques lectures d’art, qui ne semblaient pas déplaire à ceux qui les écoutaient, et ne paraissaient, par ailleurs, devoir porter ombrage à personne. La . Presse parisienne s était montrée favorable à cette tentative, et je lui en savais, je lui en sais gré.

Un jour, cependant, on me signala une attaque violente et quasiment grossière, dans un journal de Paris. Elle était signée d’un nom inconnu pour moi.

Jusque-là, rien de bien sur prenant, n est-ce pas? Le J ait de s’en prendre à un absent déconsidérait le factum, aux yeux des lecteurs équitables.

Aussi rapidement que cela me fut possible, avec tous les retards de l’ éloignement, je composai une réponse dans laquelle je m'efforçai de mélanger à la politesse dont l’attaque était dé-

nuée, un esprit qui lui faisait pareillement défaut. Malheureusement, nul ne put juger de ce tournoi, parce que, chose inouïe! mon manuscrit, au lieu d'être inséré, comme il était de stricte justice, dans le lieu et à la place mêmes oh j'avais été attaqué, fut remis aux mains de V assaillant, lequel en fit d'insignifiants extraits, dont il émailla une nouvelle diatribe.

A mon retour, je consultai d' éminents arbitres sur une telle façon d’agir. Ils me répondirent que, dans l’histoire du journalisme, à leur connaissance, elle était sans précédent, comme d’ailleurs, sans conséquence ; parce que le fait de s’y être adonnés entraînait un blâme suffisant pour ceux qui avaient participé à cette iniquité. Je crus pouvoir et devoir me ranger à cette opinion qui, depuis, n’a pas cessé de me paraître exacte.

Maintenant que tout cela est loin et périmé, résumons-en le détail bizarre : un premier article d’éreintement, vraiment assez inepte, très bilieux, un peu venimeux. Une riposte dont on ne peut juger, puisqu'elle est restée inédite, mais qui doit porter par quelques points, puisqu’elle plonge celui qui la reçoit dans une délirante fureur, laquelle lui fait perdre ses moyens habituels, déjà restreints, et le pousse à des extrémités de langage, de pensée et de sentiments , incompatibles, je ne dis pas même avec la dign ité de cette critique, à laquelle un Wells souhaite de demeurer pénétrante et polie, mais, disons- le franchement, froidement, comme si le fait concernait d’autres que nous, incompatible avec toute dignité hu-

GHITICA ME JUYAT

maine; jusqu’au point d’amener dans le débat, de nos respectables amis, et d’en parler sans la déférence à laquelle ils ont droit, de hasarder à leur propros de douteuses plaisanteries, d’injurier ma demeure, de se faire l’écho de plats racontars, de sots commérages, le tout, dans un style, non seulement sans aucun rapport avec rien de ce qui mérite ce nom, mais avec la moindre écriture. Que dire de tels procédés de critique littéraire? Si ce n’est qu’ils ressemblent à cette fonction à peu près autant que peut se réclamer du plain chant une scie d’atelier, ou une rengaine de beuglant! Si c’est là tout ce qu’imaginent pour restaurer ladite critique ceux qui se lamentent sur sa déchéance, on ne sait ce qu’il faut le plus admirer, de leur naïveté ou de leur illogisme.

Lors d’une querelle mémorable, et regrettable, survenue entre deux de nos Maîtres, l’un d’eux écrivit de l’autre : « Voudrait-il par hasard faire allusion à ma vie privée ? Cela, je le lui défends bien. » Cette phrase, restée célèbre, demeurera toujours de mise.

Un autre enseignement, celui-là venu de plus haut.

Un Maître incontesté de la littérature actuelle s’étant fait le rapporteur de notre poésie, en France, le plan qu’il adopta pour arriver à ce ré sultat fut de faire suivre le nom de chacun des poètes honorés de son examen, d’une sorte de dos sier emprunté à des critiques antérieures. Le

moyen était ingénieux, devait sembler impartial, pouvait être équitable, à la condition toutefois de ne pas priver, pour quelques-uns [je n’en doute pas, involontairement, mais enfin, effectivement) cette révision et cette nomenclature, de ce qui, parmi les opinions des notables contemporains, constituait le meilleur, le plus sérieux et le plus honorifique de leur pédigree ; et pour le remplacer par clés blagues injurieuses et injustes, échappées à des plumes moins notoires.

De telles démonstrations étant faites, et quand on songe combien nul apparaît, dans un temps donné, le résultat de toute critique, n’y -a-t-il pas lieu de s’étonner de V importance que certains, pour ne pas dire tous, y attachent, dans l’instant où elle se produit?

C'est au point qu’il faut chercher, à l’ enfantine irritation qu’on voit parfois en résulter chez les plus grands et les meilleurs, d’autres causes qu’une incertitude de leur propre mérite, si fort au-dessus de vaines chicanes, et qu’une inquiétude, pour des œuvres, en dehors, elles aussi, de contestations puériles. Sans doute un peu d’indignation, ( avant que le sourire ait eu le temps de renaître) à l’égard d’un critique prétendant bien juger en une heure, et traiter de « bâclé », ce qui a coûté des ans de travail ( tout le knowledge of a life time, comme disait éloquemment Whistler) — à l’égard du critique, modèle des injustes

CRITICA ME JUVAT

luges, si fort préoccupé de nos pailles , et si parfaitement oublieux de ses poutres ; à V égard du critique , ce type des porteurs de besace, les yeux continuellement fixés sur la poche de devant, en laquelle il loge ce qu’il nomme nos fautes, sans s’apercevoir de la bosse que l’autre poche, celle qui s’arrondit sur son dos, rembourre de toutes ses personnelles erreurs.

Quelle qu’en soit la cause, on ne saurait contester l’irritation des plus grands, en présence de ces agressions même superficielles. Cette grandeur même ne rend-elle pas, cependant, l'attaque plus négligeable ? Il est vrai que, d’autre part, elle la rend plus irrévérencieuse.

Ecoutez Hugo, parlant de Veuillot :

« Ce Zoïle cagot naquit d’une Javotte. »

Ou encore, d’un dignitaire de l'Église :

« Muse, un nommé Ségur, évêque, m’est hostile. «

Otympio nous apparaît, dans ces instants-là, cuncta supercilio moyens. Y a-t-il de quoi ? — Vraiment non. Les railleries de Veuillot sonnent avec esprit. L’homme de génie qui en fut l’objet, et auquel ces railleries mêmes rendent pleine justice, n aurait-il pas dû. les juger comme nous faisons? L’auteur des Odeurs nous rappelle qu’il s'agit de critiques de discours. Celles-là nous ne les connaissons pas. Et Veuillot ajoute : « Il se sera trop gratté, je ne visais pas à produire cette grosse inflammation. » Ce qui n’empêche pas que lui-même, Veuillot, navale pas la Javotte. Il

répond : « Le fou vu jusqu ci insulter mu met e . »

Ce que je disuis, uu début de ces lignes , du bon ton qu’il est désir uble de suuvegurder, même dans la diatribe, fait que je préférerais le terme : l’insensé, à cette expression : « le fou ! y> Mais enfin, n oublions pas que c est un fils qui pende.

En de similaires circonstances, La Bruyère fait preuve d’un dédain irrité, Chateaubriand, d’une indignation sainte, Flaubert, dune discussion entêtée.

Je tiens moins pour une faiblesse (pie pour de la bonne foi indignée, de la modestie inconsciente, l’attitude de ces grands hommes. — Néanmoins, comme il ne reste plus trace aujourd hui des adversaires, pour la plupart inexistants, et aussi imaginaires que les moulins de Cervantes , contre lesquels ces héros eurent alors ( disons-le ) l’ingénuité de s’exercer, c’est une surprise, pour nous, à distance, au bout de longtemps, cle les retrouver dans cette attitude de pugilat, contre des ennemis invisibles, des ennemis-à-vent.

On en peut, on en doit conclure, qu agissant ainsi, ils déplacèrent la question. Et feraient de même, tous ceux cpie, sur ce point, entraînerait leur exemple. Car, nul njr contredira, pour peu qu’il y réfléchisse avec un peu de sérieux, l'important, ce n’est pas ce que l'on dit de nous, c’est ce que nous faisons.

De nos jours, l’un des plus brillants représentants des lettres contemporaines, Monsieur cï An nunzio, affirme que la haine lui semble adjuvante. Veut-il parler de la critique ? C’est ce-

CRITICA ME JUVAT

pendant ôter à sa critique toute portée, que d’y introduire de la haine.

Les plus vices critiques de Veuillot ne révélent pas de haine.

La publication d'un livre imparfait par un écrivain bien intentionné, n est-elle pas propre à inspirer de la pitié , plutôt que de la haine ? Ce n est aucunement de la haine que nous inspirent les mauvais critiques. Iiello, à vrai dire, n’était pas de cet avis: « Puisse-t-elle être enterrée vive, » s’écriait-il, parlant de ce qu’il appelait « la petite critique ». Banville affirme que laBélise de Molière lui apparaît comme « une pauvre insensée presque attendrissante ». N’est-ce pas plutôt ce regard-là qu’il conviendrait de laisser tomber sur l’écrivain sincère, mais inhabile ?

Une autre raison de s’élever contre la haine en matière de critique, c est qu elle ne manque jamais d’avoir pour contre-partie des bienveillances imméritées. Car ce ne peut etre dans l intérêt des bonnes lettres que nous voyons les mêmes écrivains, on ne sait pourquoi sévères pour cl estimables œuvres, se mettre à encenser de pauvres productions, ou à tenter de sortir de l ombre des noms qui y étaient à leur placé.

Un critique est un père putatif de lettres; père, cl’une part , comme éducateur ; de l autre, comme prêtre. Est-ce pour cela qu'il frappe souvent à côte ?

Donc, l’état de grâce du critique, dans la bonne acception de ce mot, doit être cle désirer sincèrement que l’œuvre qu’il examine soit bonne, et de faire son possible pour en dégager ce qui peut

XXYI

y être contenu de meilleur. En dehors de cette définition, le critique ne sera plus que l’instrument sans clairvoyance, et sans équité, d’une mauvaise humeur personnelle et, qui sait ? peut-être parfois, d’une rancune particulière, abritée derrière son porte-plume, et barbotant dans son encre.

« Une opinion, à toi, ce serait meilleur marché! » dit à son conjoint une sage matrone cle Gavarni. Elle n’a pas tort. Mais une telle liberté d’esprit ne saurait être le partage de beaucoup. Nous devons donc reconnaître à un journal bien rédigé, le droit, si l’on veut, le devoir, de faire en ses colonnes, et comme il est cl’usage, la part d’un conseiller des lectures; pourvu cependant que celui-ci ne se méprenne pas sur le sens de sa mission, qui ne semble être, en aucune façon, de censurer vertement, cle trancher du critique, de se poser en Ma tamore des lettres. Non. Son rôle qui équivaut, bien plutôt, à celui d’un Grand Chef du rayon de la librairie, doit surtout consister à faire bouffer la mousseline Theuriet, valoir la nuance Prévost, ou à placer le coupon attardé d’un auteur passé de mode.

J ai connu des hommes qui exercèrent avec beaucoup de mesure, cle tact et cle goût, cette mission délicate, périlleuse, ingrate surtout. Et qu’on ne pense pas que je les apprécie ainsi parce qu'ils se montrèrent parfois bienveillants à mes rêveries. Je ne jurerais pas que ce sentiment soit tout à fait

CRITICA ME JUYAT

étranger à mon appréciation sur leur compte ; mais je m applique à me dépouiller de mon mieux d'opinions si contingentes.

Philippe Gille me semble avoir réalisé parfaitement le type d'aménité qui convient pour cet office. Son eau bénite nous fut indulgente. Nous la regrettons encore.

Pour ce qui est de certains goupillons capricants, et de leur eau bénite empoisonnée , qu’on m’excuse de m attarder encore un instant sur les noires gouttes quelles me consacrent.

Pour être sûrs de ne pas juger nous-mêmes, sans justice , les sévérités qui nous sont adressées, nous devons leur rendre des points, comme font, en présence d'enjeux qui en valent la peine, les joueurs qui se sentent de force. Donc, je convien drai que les deux articles dont je parlais plus haut, visaient la personne privée. Ce n est pas pour eux un mérite de plus; car, en dehors de ce qui représente son talent, contesté ou non, une personne ramenée aux circonstances de sa vie, outre qu'elle n’offre plus qu’un intérêt de discussion restreint, a certains droits d’être ménagée. « Monsieur Gustave Flaubert n'intéresse personne, » écrivait V auteur de Salammbô . Il aurait pu ajouter : ne regarde personne. Néanmoins, il y a quelque chose de tellement inadmissible, et de si répréhensible, dans le fait de discuter le talent de quelqu’un, en introduisant dans le débat des questions étrangères, d'ordre individuel, que c’est tout de même disculper notre agresseur que d’interjeter cette distinction.

Nous avons vu comment il se comporte lorsqu'il s’adresse au particulier . Voyons comme il en agit à l’égard de l’auteur.

Et, tout d’abord, il ose reprocher ( vraiment on hésite à reproduire un tel grief!) il ose reprocher à un livre... de n’ avoir pas de succès! Mais le contraire de cette proposition représente pourtant ( qui l’ignore ?) l’A, B, C, de l'histoire du mérite, dans les arts. — Quel rapport y a-t-il entre la noble renommée de la Tentation de Saint- Antoine d’un Flaubert, par exemple, et la mauvaise réputation du Maître de Forges par ühnet, si ce n’est que le succès restreint du premier, signe sa consécration, tandis que l'immense succès du second en signe une condamnation non moins évidente ? Vraiment on rougirait de s’attarder à refaire de semblables preuves. Passons, non pourtant sans avoir cité, sur le sujet, ce lucide témoignage de Wells : « On songerait plutôt à faire emplette de pastilles Coryza que d’acheter pour sa bibliothèque la centième édition du roman d’Untel. Bien loin que « tout le monde » s’entretienne du plus grand succès de l'année, il est un nombre considérable de gens qui admettent sans honte qu’ils ne lisent pas ce genre de choses. On s’habitue aux emballements littéraires comme on s habitue aux automobiles qui ne sont plus des objets étonnants et universellement significatifs, mais simplement des véhicules qui passent avec un inutile vacarme et en laissant derrière eux une odeur insupportable. Décidément, la ségrégation se fait ; beaucoup d'écrivains, trop fins,

CRITIGA ME JUYAï

trop subtils, trop indépendants, trop nouveaux pour d'autres que des lecteurs exceptionnels, et qui, jadis, n'auraient probablement pas réussi à se faire entendre, peuvent prospérer maintenant avec une petite secte qu'ils ont réunie, ou qui s'est réunie autour d'eux. Ils vivent, en sécurité dans leurs îles... »

Mais ne voila-t-il pas encore un reproche assezsaugrenu ? Je veux parler de celui qui concerne les noms, ou les titres des personnes à qui nos poésies sont offertes. Il va sans dire que le critique, après nous avoir reproché de manquer de goût {ça, c'est connu!) commence par nous donner une preuve du sien en faisant des calembours sur des noms [d' ailleurs illustres) inscrits en tête de tel ou tel de nos poèmes.

« Je serais bien fâché qu’ils fussent bons pour cous! »

s'écriait Chénier, à propos de ses vers que certains trouvaient mauvais.

Certes, nous serions bien fâché de voir notre goût loué par ceux qui ne donnent pas du leur, des preuves plus convaincantes.

Pour en revenir à la critique des dédicaces plus ou moins aristocratiques , il semble cependant, pour ne citer que ceux-là, que Chopin dédiait,, sans en compromettre V harmonie, telles de ses œuvres à la comtesse d' Agonit ou à la comtesse Erdôdy. Et quelle importance peut bien avoir, dans l’œuvre de Victor Hugo, ce fait que l’un de ses poèmes porte cette suscription : à Eu-

gène, Vicomte H., ou encore, celle-ci: à Laure, Duchesse d’Abrantès ?

Un tel fait implique-t-il forcément que ces pièces soient « singulières en leurs dédicaces » ou qu'elles soient « écrites pour un monde spécial » ou que « le poète a voulu que son intention fût rendue très visible par telle de ses dédicaces dont la familiarité est bien faite pour choquer le vulgaire » ?

Et ce sont cle pareils enfantillages, si parfaitement dépouillés de tout, rapport avec ce qui peut prétendre à une critique sérieuse, que Von ose mettre en avant sous le prétexte de la régénérer !

Toujours, donc, cette manie {au reste assez flatteuse pour une œuvre dont elle semblerait indiquer, après tout, qu’en soi-même elle n’offre pas trop à redire ) toujours cette déshonnête, pour ne pas dire déloyale manie, de s'attaquer à autre chose que l'œuvre qui sert de prétexte à cette critique par à peu près, laquelle se poursuit ainsi, avec ce même souci d'équité, entre des allégations dénuées d' exactitude et des accusations vides de sens. Vous m’objecterez que les prendre au sérieux ressortirait à la naïveté, et que ce serait renchérir sur les propres sentiments clu critique, lequel sans doute tout, le premier, vous conseillerait de n’en rien faire. C’est vrai. Certes, répondre serait aisé. Mais à quoi bon ? Cela n’intéresserait personne. Pas moi. Pas non plus, je crois bien, notre singulier juge, qui ne paraît

CRITICA ME JUVAT

pas, à vrai dire, attacher beaucoup d’ importance à ce qu’il écrit. Il a raison.

A-t-il raison de ne rien vouloir entendre, ni comprendre, de ne vouloir que frapper l’air de sonorités discordantes ? (On dirait que le bruit de sa voix lui fait de l’effet. Du moins, elle impressionne ainsi quelqu’un). Ceci le regarde. Il est permis de ne pas l’écouter. Aussi, avec quelle importance drôlement enflée, il s’empresse de s’écrier: « Me! me adsum qui feci! » dés qu'il croit voir une attention se poser sur la boulette qu’il vient de laisser choir, pensant bien ainsi se conformer à V exemple de cet oiseau, de La Lon taine, qui

Sur la robe du dieu fit tomber une crotte.

' Balzac parle d’un baromètre sur lequel les mouches avaient oublié « de quoi ponctuer l'Encyclopédie méthodique ». Cet instrument pourrait bien être symbolique de certain criticism, facile à éponger.

Le caquet tombe, Z’œuvre reste,

Et le point noir s’évanouit.

Le tort d'un tel critique est de faire de l'esprit, toujours la meilleure preuve qu'on n’en possède point. C’est le cas.

Donc, il ne comprend pas, je vous assure qu’il l'affirme, le rapport qu'il peut y avoir entre un livre sur les pierreries, et le titre: «Les Paons, » donné à ce livre , Il ne comprend pas davantage

l’éloge que font d'une demeure, les goujats qui s’y introduisent, en affirmant qu'ils n'y ont rien trouvé à leur goût. En lin mot, il représente, en esprit et en vérité, cet être dont un vrai critique a si véridiquement écrit qu’en présence d'une œuvre il na d'autre souci que de « compter avec soin les virgules, dans l’espérance qu’il en manque une ! »

Il n'est pas jusqu aux éloges (ou ce qui pourrait sembler tel ) échappés aux divagations du critique précité, qui ne soient inexacts. Il fait allusion (d'ailleurs lointaine ment) ail succès qu' auraient obtenu certains de mes livres. C'est une erreur. On a parlé d'eux ; mais ils n'ont jamais eu de succès, et, j'espère, continueront pour leur modeste part, à relever de ce mot d'un de nos contemporains éminents : « De mon temps, on n'arrivait pas ! » — Je ne connais pas de succès qui vaille celui-là.

Achevons. Certes , il est difficile de contenter tout le monde, et d'ailleurs, nous espérons avoir démontré que, selon nous, il n'y a pas de pire discrédit. Mais, en regard de l'accusation qui nous est faite, à propos de notre « manie de tout mettre en vers » nous nous prenons à sourire en nous souvenant de cet éloge, hyperbolique manifestement, mais néanmoins , peut-être à cause de cela, plein de grâce, que nous adressait naguère Mallarmé : « La luxuriance, quand c'est la multiplication de la délicatesse, est tout à fait un aspect de la poésie. Vous me l'avez indiqué, dans cette rare lecture, jusqu'ici, comme personne, La

CIUTICA ME .TU VAT

croyance à ceci que quelques-uns pensent exclusivement en vers, et ne sauraient ne pas le faire, vous l'illustrez jusqu' aux délices, en ce surprenant livre, dans lequel, je dirai, vous respirez en

vers. »

Et, revoyant, rari liantes ingurgiteparvo, surnageant au-dessus des clapotements du critique, tels ou tels de mes vers choisis sans bienveillance, présentés sans bonne grâce et sans bonne foi, je me souviens de mon adolescence, en butte aux pi'eges tendus par la critique d'un Bouhours ou d'un Rapin, nous citant, pour nous mettre en garde contre elles, des strophes dont la séduction l'exerçait malgré eux, et dont (i vengeance délicate) le charme allait rayonnant jusque sur leur ingrat commentaire, qui les sauvera eux-mêmes de l'oubli , mais de façon peu enviable.

Et puis, qu'importent toutes ces menues chicanes? La question est plus vaste. Plus graves sont les imputations contre lesquelles luttent, d'ailleurs victorieusement, les mémoires fameuses. Relisez le beau poème des Crucifiés, de Victor Hugo :

La foule tient pour vrai ce qu'invente la haine !

Écoutez : Phidias était marchand de femmes.

Socrate avait un vice auquel son nom resta •

Horace, ami des boucs, faisait frémir Vesta.

Caton jetait un nègre esclave à la lamproie.

Michel- Ange, amoureux de l'or, homme de proie ,

Vivait sous le bâton des Papes, lui, romain,

Et leur tendait le dos, en leur tendant la main. Sous l’œil de Dante errant, la cupidité brille. Molière était un peu le mari de sa fille.

Devant le genre humain, orageux tribunal,

Pas un qu’on n'ait cloué sur une calomnie.

Et c’est alors qu’il fait bon relire cette noble strophe du même maître :

L'injure du passant dans le lac le plus pur,

Dans les cœurs les plus dignes,

Tombe ; mais ce fond noir, sur la vague d’azur , Laisse nager les cygnes!

Page 1