PRO DOMO
L’ëminentë Directrice d’une Revue accréditée, ayant désiré d’y insérer une bibliographie de mon volume, Les Autels Privilégiés, me fit l'amitié de me demander par qui j’aimerais être malmené. Une circonstance, que je dirai plus loin, me fit, à mon tour, la prier de me charger moimême de cette besogne. Que le lecteur veuille bien excuser, pour une fois, ce Narcissisme, au nom de la justice générale et de la lutte individuelle. C’est encore ce sentiment d’équité qui lui fera me pardonner de mettre en avant quelques textes élogieux, et abusés (que je devrai justement citer, dans leur excès, pour en accuser, liélas! l’erreur) ; et en considération, aussi, de ce qu’ils sont réduits en poudre, au dernier tournant, par un magister des inélégances. Je procède à cet examen de conscience.
Il est vrai que M. Philippe Gille (i), dont on n’ignore pas la haute et délicate compétence, a formulé à propos d’un passage de ce livre, que
p) Cet essai date de 1898.
« nos plus grands moralistes n’ont rien écrit de mieux » ; — qu’un brillant et célèbre Aristarque, M. Henri Rocliefort, qui n’est pas non plus sans sévérité ni sans goxit, pourrait bien avoir inspiré, en tout cas, inséré, sur le même propos, certain passage de son « Intransigeant » , où l’on ne rougit pas d’insinuer — horresco refer ens — que « ce livre est de ceux que l’on conserve à son chevet, après les avoir lus, pour les retrouver avec délices, et en savourer à nouveau la puissante originalité. Il y a là sur l’art, la littérature et les artistes des pages qui resteront des plus parfaites que l’on ait écrites en ce temps ». — Excusez du peu.
Mais ces Anciens ne mettent-ils pas une bonne grâce à ne pas déco a ragea ter , comme disait Veuillot?
Malheureusement, des jeunes, j’ai le regret et le plaisir de l’avouer, mettront la même injustice à ne pas se montrer plus incléments. L’un d’eux ne s’égare-t-il pas jusqu’à m’appeler « le plus délicat des Essayistes » ? Et cet autre : « Pour rendre le plus justement l’impression que donne la lecture du dernier ouvrage de M. de Montesquiou, on peut imaginer entendre un merveilleux causeur; celui-ci, sans perdre de vue son sujet, avance au gré de sa fantaisie, et sa conversation, pleine d’imprévu et d’incidentes, mène l’auditeur où il le veut, en le laissant sous le charme. » — Mais, que dis-je, des jeunes? Voici la jeunesse elle-même, M. La Jeunesse; entendez-la, écoutons-le : « Livre curieux, pro-
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fond, fouillé, immense.... » — Je ne parle, bien entendu, que des publiques attestations. Il n'y a pas à dire, voilà qui renforce l'orgueil. — Attendez, voilà qui le renfonce , selon l’expression de Flaubert.
Je vous présente Belnon, redresseur en une Revue de couleur tendre — qui ne l’est pas pour moi . Samson chargé de venger le sens commun, — et l’Art commun — avec une mâchoire biblique.
Je dois lui rendre cette justice qu’il répugne à remâcher le dogme falot de l’Amateurisme, lequel ne rencontre plus guère de clients qu’en province, et n’a plus pour ouaille que la Mère l’Oie. Car je ne parle pas de ces professionnels, devenus bien rares, qui continuent à traiter rageusement d’amateur, en faisant parfois une faute de français et souvent une faute d’orthographe, l’écrivain de plusieurs milliers de pages en prose et en vers, trop soignés même dans leurs négligences, pour que ces foudres d’encrier soient capables d’en produire, voire d’en apprécier la plus faible partie. Ceux-là prouvent qu’ils ne sont professionnels que de la mauvaise humeur, de la mauvaise foi et de la méchante écriture.
Belnon est plus bellement négatif; il se contente de reproduire, moins artistement, le culde-lampe d’IIolbein : Criticus ante lyram.
Tout d’abord, les deux vocables harmonieux et édifiants qui composent dans nos églises catholiques le titre des chapelles indulgenciées, semblent n’offrir à Belnon qu’une « invitation
au calembour » (sic). Et il ajoute avec grâce : « Mais enfin on a toujours la ressource de ne pas le faire. » Puis il prouve, dans le même instant, qu’on n'a pas toujours la ressource de ne pas bafouiller.
Qu’est-ce donc au juste que Belnon? Je l’ignore, et plusieurs avec moi. Ou, du moins, si je distingue aisément ce qu’il n’est pas, je me rends un compte moins exact de ce qu’il pense être. Le titre de Critique — auquel il a droit dans un sens — paraît être celui que, d’autre part, il ambitionne. L’aigreur avec laquelle il le décerne ironiquement (l’ironie de Belnon) à ceux qui seraient bien fâchés cl’y prétendre, semble témoigner qu’il se croit lésé par cette compétition imputée.
Que Belnon se donne pour critique, je n’oserais pas l’affirmer; mais ce que j’entends parfaitement, c’est qu’il n’entend rien, et veut qu’on l’imite. « Car vous n’y comprenez rien ! » s’écriet-il victorieusement et impérieusement, après avoir cité quelques mots de ma préface, à la portée cl’un enfant de sept ans, qui ne serait pas né dans le Valais. «Qu’on en juge : Hello y étant assimilé à un Saint-Jean-Bouche-d’or, plus âpre, je risque cette transposition, hermétique pour Belnon: Sâint-Jean-Bouclie-de-Fer ; puis, pour me conformer au précepte de mon maître Gautier, exigeant « des métaphores qui se suivent », j’ajoute aux deux autres emplois d’Hello, nouvelliste et polémiste, ces deux qualificatifs, lesquels appartiennent en propre à un autre Saint-
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Jean : précurseur, et mangeur de sauterelles. Choses, je m’en excuse, assez peu malignes, et que leur seule humilité prive de se hausser jusqu’au cervelet de notre éclaireur. Mais c’est une propension de ceux qui ont des oreilles pour ne pas entendre, « de s’appuyer, comme dirait Hello, sur la multitude de ceux qui leur ressemblent ». Cependant, que Belnon prenne garde. Son public pourrait se formaliser d être ainsi gratuitement comparé à Saint-Goar, que ses compagnons avaient une étrange façon d’appeler Frère.
Ce serait pourtant un lecteur bien édifié que celui qui se fierait aux conseils de Belnon. Jugezen plutôt. Après s’être effaré, et en avoir donne le conseil à ses disciples, il conclut, parlant de mon livre : < C’est un recueil d’essais de critique. » — Notez que l’auteur, assez conscient de ce qu’il a voulu dire, na prononcé à piopos de ces chapitres, ni le mot de Critiques, pour lequel il n’a point la passion peu couronnée de Belnon; ni celui d’Essais, qu'un exercice immortel a pour jamais dépouillé de sa modestie.
Donc, après m’avoir, sans me consulter, institué, n’en déplaise à Montaigne, essayiste, que je voudrais bien être; et, me le pardonnent mm. France et Lemaître, critique, où il voudrait se hausser, Belnon caractérise mon genre d’essai de critique : c’est, avance-t-il, la critique par relations. — Cela dit parce que j’ai connu, aime, admiré, étudié quelques-unes des personnes et des choses dont je traite. Procédé tout à lait
antipathique à Belnon, qui prouve, lui, surabondamment, qu’il ne parle que de ce qu’il ne connaît point. Je lui ierais bien remarquer, à ce compte, et d une part, qu il aurait aussi bien pu donner a mes recueils le nom moins prétentieux de souvenirs, dont au reste ils n’ont davantage cure; — de 1 autre, que ce qu’il appelle si finement critique par relations, avait déjà été mis en œuvre, pour ne citer que trois exemples assez notables, par Eckermann à propos de jGœthe, Par Platon au sujet de Socrate, et, par les Évangélistes, sur le compte de Dieu le fils. Mais je préfère enregistrer que Belnon, faute de pouvoir, il en fait 1 aveu, — pratiquer la critique par relations, a bien dû se contenter d’inventer la critique para peu près.
Il tient ensuite pour « soigneusement clos » (pourquoi, je vous prie?) ce titre, le Grand Oiseau, intitulant un article sur le cahier de Léonard, à propos de l’aviation, lequel n’est que 1 histoire de 1 homme-volant, qu’il dénomme lui-même dans cette phrase finale ( que j ai citée) du nom que j’ai donné à mon chapitre : « Le Grand Oiseau prendra le premier vol sur le dos de son grand Cygne, etc... » — Egalement clos, le titre Roses Pensantes, donné, en opposition à l’homme Roseau Pensant, de Pascal, à dej eunes femmes pensives. Casse-tête évidemment plus que chinois. Enfin Belnon ne goûte aucunement la métallique et mélodique opposition que ces deux termes, 1 un coloré et l’autre pâle, font chatoyer dans cet intitulé : les Noces d' argent de